‹ La touffe de saugeChapitre 28 sur 31 · ARMAND SILVESTRE · texte numérisé non relu

ARMAND SILVESTRE

Le poète Armand Silvestre, que tenaillait depuis longtemps déjà une implacable maladie, est entré, à la fin de ses longues tortures, dans le néant réparateur. A Toulouse, ville bénie du soleil, qu'il aimait et qu'il chanta ; dans la cité palladienne que couronnent les violettes d'un éternel printemps ; dans la ville de Clémence Isaure, des troubadours et du comte Raymond, au bruit des voix chaleureuses où vibrent les sonorités du langage moundi, la mort est venue prendre l'artiste quand son automne allait finir et les myrtes de l'arrière-saison choir en poussière autour de lui.

Depuis les vingt ans de Silvestre, presque un demi-siècle avait passé. Le chantre de Rosa « prêtresse de Cypris », le pontife de la Vénus de Vienne et des lascives nudités, sans vouloir entendre quoi que ce soit des luttes et des pensées de rheure actuelle, promenait dans un jardin fleuri de nobles rimes son rêve inlassablement jeune d'amantes élyséennes déroulant, en plein azur, leurs cheveux de soleil, leurs croupes de déesses. Aux heures sérieuses, quand les cheveux albescents calment — comme dit Horace — nos esprits emportés, quand le mal de vivre, quand le néant de l'amour se montrent dépouillés à jamais des grâces du matin, Silvestre ne détourna pas un instant vers la douleur humaine ses yeux tendres et rieurs de Sylvain à raffut. Il n'avait pas, aux jours de sa virilité, connu cette amertume de Lucrèce, qui, surgie tout à coup de la fontaine délicieuse, nous angoisse jusque dans les fleurs. Son « embarquement pour Cythère » ne faisait point escale dans la mer des Ténèbres où les fruits sont de cendre et les « feuilles périssables »

comme auprès du lac d'Ulalume. Il ignorait la souffrance, la pitié, les larmes. Sa mélancolie ne dépassait pas l'attendrissement des digestions heureuses. Indiff'érent, son optimisme colorait le monde. Il n'en voulait connaître que les aspects gracieux, exaltant les voluptés les plus tangibles, celles dont les ivresses « appartiennent à son palefrenier aussi bien qu'à Marc- Aurèle. » La Muse de Silvestre à la ceinture portait une lyre éloquente, mais ses plus beaux cris ne venaient point du cœur ou du cerveau. L'amour qu'elle magnifia n'a pas de lendemain et périt tout entier quand la vieillesse apporte ses ténèbres et ses glaces. L'heure de Silvestre était venue. Ceux qui l'ont approché, qui ont connu son affable accueil et son humeur débonnaire; ceux qui, comme nous, se sont grisés, il y a trente ans, des Sonnets païens et de la Gloire du Souvenir^ saluent, non sans quelque envie peut-être, le compagnon qui leur dit adieu. Puisse-t-il, si les cultes de sa jeunesse vivent encore au delà du tombeau, rencontrer, dans les prairies d'asphodèles, ces beaux fantômes

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qu'il aima et, sur le sein de Lycorisoude rséère, ■voir se réaliser dans une apothéose roraison que fervemment il entonna jadis :

Je voudrais m'endormir dans une aube éternelle Le cœur brûle d'amour et les yeux de soleil !

Armand Silvestre fut un parnassien comme la plupart des hommes de son âge. Dans les beaux jours de la pléiade, il fréquentait chez Lemerre, un peu à côté néanmoins, et ne prenant qu'une part restreinte aux jeux dithyrambiques de MM. Mendès, Louis-Xavier de Ricard et autres fidèles groupés autour de Leconte de Lisle dont l'impassibilité se pimentait volontiers de « mots cruels » plus ou moins heureux. En ce temps-là, Verlaine préludait à sa gloire sans seconde par une suite de chefs-d'œuvre semés avec la prodigalité d'an jeune dieu. Mais le vent était au Parnasse, aux rimes impeccables, aux vers frappés à grand coup de balan-

cier. Il s'agissait d'être sonore, creux et hérissé de dictionnaires. L'on mettait en madrigaux hiératiques, non l'histoire romaine, mais bien la mythologie la plus rébarbative, la biographie universelle et les manuels de Roret.

Dans ce milieu, Silvestre, ami passionné de Mme Sand, et maintenu par elle dans un goût plus délicat, apportait l'accent très personnel de ses premières compositions. De fortes études le sauvaient du pédantisme, des recherches bizarres de mots où se complaisent seuls les eunuques et les illettrés. Pour évoquer la beauté païenne, il retrouvait aisément le souvenir de Catulle ou de Maximianus, de Théocrite ou de Moschos dont il possédait à merveille les textes originaux.

Son inspiration néanmoins semble toute latine. Ce n'est pas, comme André Chénier, un contemporain de Mélôagre transplanté dans le monde moderne, « sur des pensers nouveaux faisant des vers antiques », et prêtant à ses copies harmonieuses de l'art grec la mollesse des Girodet ou des Prudhon. Les nymphes de

Silvestre ont sucé le lait dont la louve de Rémus,

Sous l'antique palmier abreuve ses enfants.

Elles ont les bras robustes, les hanches larges d'une paysanne de la Campanie ou du Latium. Leur splendeur est un peu lourde, leur sang un peu épais. Leurs cheveux sont trop noirs, leurs lèvres trop écarlates. Fière et sobre, Athènes ne les eût point souffertes à ses panathénées ; car l'équilibre où. la Grèce mettait sa complaisance est rompu par tant de force animale et de massive beauté. Mais à Paris, en 1867, à la fin du carnaval de l'Empire, cette vision magnifique attestait un poète riche et hautement doué :

Aûn qu"à mon désir leur beauté fût rendue, J'ai bravé le flot noir des mornes Phlégethons. Dans la coupe de nacre où boivent les Tritons, J'ai recueilli les pleurs d'Ariane éperdue. J'ai compté, dans la tiède haleine des bûchers, Les soupirs de Didon sur la troyenno plage, Et, du cap lesbien, j'ai suivi le sillage Du corps blanc de Sapho descendu des rochers. Par un guerrier ravie aux délices du pâtre,

Au san^ de ses pieds nus j'ai suivi Lycoris,

Et sur ses bras glacés, lourds de joyaux de prix.

Baisé le bracelet sanglant de Cléopâtre.

Car les destins m'ont fait, par les temps accomplis,

Le séculaire amant des amantes passées.

Et les vierges en fleurs, dans la tombe pressées,

Ressuscitent pour moi leurs charmes abolis.

Armand Silvestre ne s'est pas contenté de mettre en vers la Renaissance du désir ou de lamenter

... cette heure souriante Où l'écho redisait le doux nom d'Euryante ;

et de traduire pour M. Massenet le Pervigilhim Veneris :

Vous aimerez demain, vous qui n'aimez encore, Et vous qui n'aimez plus, vous aimerez demain.

De la Vénus callipyge au Faune scatologue, la distance n'est pas grande. Il l'eût bientôt franchie. Que d'autres blâment le poète d'avoir

conduit jusqu'au privé cette belle humeur gasconne que fécondait son cher climat d'Occitanie ! C'est beaucoup de pharisaïsme ou bien peu de logique. Les histoires grasses d'Armand Silvestre sont impliquées même dans ses etïusions les plus attendries : elles se déduisent de son tempérament, de son amour un peu brutal pour la vie physique, de son paganisme à fleur de peau.

Dans Flaubert, Crepitus se souvient d'avoir été dieu, recevant, au Panthéon de Rome, les hommages du vieux Claude et les honneurs sacrés. La niatella de Trimalcion réduit à la mesure humaine le geste de Gargantua sur la tour Notre-Dame. Qu'un lettré se soit diverti à restaurer dans un goût moderne Pétrone ou Rabelais, cela vaut mieux, certes, que d'écrire des sornettespréraphaélites oubien, comme les innocents de l'École Romane, d'accommoder en français plat les menuailles de Ronsard.

Outre Laripète, Tamiral Lekelpudubec et tant d'autres héros qui, pareils au cuistre de Mathurin,

« ... sentent plus fort, mais moins bon que les roses. »

Armand Silvestre laisse aux théâtres de farce, de tragédie ou de musique un répertoire étendu. ■Ses libretli d'opéras, ses vaudevilles, ses drames suffiraient à composer une bibliothèque. Izéil^ Griselidis ont conquis les suffrages du public. Sapho, poème dialogué écrit pour une représentation au bénéfice de Mme Rousseil, est resté dans la mémoire de tous les amateurs de nobles vers. S'il m'est permis d'enregistrer un souvenir personnel, je dois au livret de /^t/nif ri l'honneur d'avoir connu Armand Silvestre. J'avais alors dix-huit ans (dix-huit ans!) et pous.sais à Toulouse des études négligentes. Silvestre vint présider avec M. Joncières à la mise en scène de leur opéra. Il avait eu la bonté de signaler peu auparavant dans le Moniteur Universel^ une ode que je m'étais donné le ridicule de faire cou-

ronner aux « Jeux Floraux ». Jefus charmé de trouver dans ce grand garçon blond, souriant, affable et sans morgue, pareil aux menins de Pantagruel, un maître que j'admirais avec la dévotion du bel âge. Il me parut que la gaucherie cordiale de mes remerciements ne lui déplaisait point, et la mort seule a brisé le pacte d'amitié que nous fimes alors.

Du conteur graveleux, du tragique aimable, le temps émondera sans doute l'œuvre touffue et diverse. Mais Silvestre a, pour braver ses arrêts, un bagage meilleur : ses poèmes de lyrisme et de pure beauté. La foule inérudite les ignore, les papiers publics omettent de les signaler. Qu'importe? La vraie gloire subsiste dans les anthologies, et que peut espérer un poète de plus doux que la fleur qui se fane, oubliée par une belle rêveuse, aux marges du sonnet qui le rend immortel ?

24 février 1901.

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