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La Tour

Si nous sommes entraînés actuellement vers le xvme siècle, et quoiqu'aux yeux des esprits graves cette époque paraisse quelque peu surfaite dans ses galanteries et ses frivolités apparentes, il faut se dire qu'une loi héréditaire de consanguinité nous gouverne et nous pousse à notre insu à étudier ce temps. Un homme, dont la cinquantaine a sonné en 1 885 , a peut-être connu son grand-père qui vivait sous Louis XV ; il a pu entendre de ses aïeux le récit des événements qui se sont produits depuis i y5o. C'est à partir de cette date tout un monde nouveau dont nous avons une tradition bien claire, une nette image, malgré les troubles au travers desquels ont passé nos pères. Les préjugés abattus, les abus détruits, les opprimés défendus, les droits de l'homme réclamés, autant de conquêtes léguées par nos aïeux et qui font que leur image nous est chère. On veut voir de près l'attitude, la physionomie, le rôle de nos pères dans ces époques ; aussi les récits des historiens retraçant à grands traits ces périodes ne nous satisfont qu'incomplètement. D'où le succès des esprits mesurés qui ont projeté une vive lumière sur un règne, sur les groupes d'hommes qui en furent la gloire. Plus patients encore sont les écrivains voués à la monographie d'un personnage en vue, qui le poursuivent dans ses qualités, ses passions, sans craindre d'atténuer l'homme par l'étalage de ses grands et de ses petits côtés ; d'autres encore plus précis s'attachent à recueillir des documents positifs et les présentent dans leur sécheresse, sans vouloir les enjoliver ni les relier par un fil.

La matière semble épuisée. Point. On demande à l'art des renseignements et cet élément, dont ne se préoccupaient pas les historiens du passé, fournit dans la même proportion des points de détail sur un

règne, l'histoire d'un peintre plutôt qu'une histoire des peintres, et c'est ainsi que l'époque actuelle a recueilli nombre de documents dans l'amas desquels un esprit judicieux n'a qu'à faire un choix.

Entre tous les maîtres du xvme siècle, La Tour est particulièrement intéressant en raison des nombreux personnages en vue dont il a reproduit les traits. La Tour a peint les souverains, les financiers, les philosophes de son temps ; il s'est plu surtout à représenter les femmes de la cour, de la bourgeoisie, les femmes de théâtre sous Louis XV, et par là ses crayons sont restés infiniment précieux, l'élément féminin jouant un grand rôle même en histoire.

J'avouerai pourtant que La Tour n'est entré qu'incidemment dans mes études. Ma nature me poussait vers des classes plus humbles, moins en lumière ; mais un regard d'adieu vers ma province me fit recueillir des documents sur La Tour, faisant pendant en quelque sorte à ceux que patiemment j'avais amassés sur des maîtres moins mondains, les frères Le Nain. En étudiant le sol mi-picard, mi-champenois de cette Ile-de-France qui leur donna naissance, il eût été aussi difficile de dire comment les Le Nain nés à Laon, un siècle avant La Tour né à Saint-Quentin, à dix lieues du chef-lieu, avaient pu subir la même influence de terroir, que de chercher comment La Fontaine pouvait être compatriote d^ Saint-Just; je laisse aux théoriciens qui bâtissent des systèmes sur Fini uence des milieux le soin d'expliquer ces dissemblances de nature et, sans m'attarder, j'entre dans la biographie de La Tour, facilitée aujourd'hui par de nombreuses recherches et de nouveaux documents.

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