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CHAPITRE II

La jeunesse de La Tour.

Maurice-Quentin de La Tour naquit à Saint-Quentin, le 5 septembre 1704. Son père, originaire de Laon, était attaché en qualité de chantre au chapitre royal de la collégiale. Il est à croire que ce poste lui permit de faire donner à peu de frais une certaine instruction à ses trois fils : l'aîné entra dans les finances ; le second se destina à la peinture et le troisième s'engagea dans l'armée.

Les études de La Tour au collège ne devaient pas être poussées très loin ; il avait déjà l'amour du crayon plus que du latin ; il est présumable que son père ne contraria pas sa vocation naissante et que le fils put satisfaire son goût pour le dessin en prenant des leçons d'un professeur de la ville.

Un de ses biographes, le chevalier Bucelly d'Estrées, qui resta l'ami du peintre jusque dans sa vieillesse, a tracé un portrait de La Tour qui peut, sauf quelques détails, être applicable au jeune homme à cette époque.

« Maurice était en apparence d'une complexion faible; cinq pieds deux pouces étaient sa taille. Bien pris dans toute sa personne, il avait la démarche prompte et décidée ; il portait la tête haute. Son œil était vif, plein de feu, l'ovale de sa figure bien pris, les lèvres minces; très recherché dans ses habits, il était d'une propreté exquise. »

Sur la jeunesse de La Tour on manquait de détails jusqu'ici et on serait réduit aux conjectures si un magistrat ami des lettres, M. Charles Desmaze, n'avait découvert, dans les archives de la Prévôté foraine de Laon% une sentence du 3 novembre 1723 contre une pauvre fille qui

1. M. Desmaze a donné successivement trois études sur La Tour. C'est la dernière surtout, le Reliquaire de M. Q. de La Tour, peintre du roi Louis XV (Paris, Leroux, 1874. In- 18 de 84 pages), que tous ceux qui voudront à l'avenir traiter du pastelliste devront consulter pour l'ensemble des documents et des correspondances; je m'en suis servi de mon mieux pour éclairer la physionomie du maître, mais je tenais à déclarer, au début de ces études, combien m'avaient été utiles les recherches de M. Charles Desmaze.

avait accouché d'un enfant mort-né sans avoir au préalable déclaré sa grossesse. Les lois de l'époque étaient sévères pour ces sortes de délits. La fille séduite s'en tira toutefois par une amende de trois livres, applicable aux pauvres de la ville. Les juges tinrent compte des circonstances qui amnistiaient jusqu'à un certain point Anne Bougier ; sa « faute » devait être attribuée « au nommé Quentin La Tour, garçon de dix-neuf ans, peintre de son métier, demeurant à Saint-Quentin, son cousin germain ».

Anne Bougier, un peu plus âgée que La Tour, était une petite couturière, n'ayant, suivant l'acte d'accusation, « d'autre métier que tricoter des bas ». Sa situation devait être modeste, à en juger par la profession de ses parents; son père était chantre à l'église de Sens, son grand-père maître maçon à Laon.

La mère et la fille ayant quitté La Fère pour s'établir à Saint-Quentin en 1722, ce fut dans cette ville que des relations s'établirent entre Anne et Maurice, relations qui amenèrent la grossesse de l'ouvrière. Ce qui se passe en pareil cas est une vieille histoire, toujours la même. Sans doute, pour ne pas compromettre la réputation des La Tour de Saint-Quentin, la mère d'Anne Bougier quitta précipitamment la ville et emmena sa fille faire ses couches à Laon.

Cette séduction, à laquelle se laisse aller plus d'un jeune homme au début de la vie, on ne la mentionnerait pas avec tant de détails dans la biographie d'un peintre, si les biographes de La Tour, même Mariette, son contemporain, n'avaient affirmé que La Tour était arrivé à Paris à l'âge de quinze ans. Il faut reporter à quatre ou cinq ans plus tard, à la fin de 1723, les débuts de La Tour dans la peinture, son entrée dans l'atelier d'un maître.

A la suite de ce scandale, peut-être La Tour quitta-t-il précipitamment Saint-Quentin pour se réfugier à Reims, à Cambray, ainsi que le disent ses biographes.

Il est acquis que la condamnation d'Anne Bougier avait fait du bruit dans le pays et que La Tour, avant de devenir peintre célèbre, laissait une réputation de séducteur. D'où l'anecdote galante rapportée par le chevalier d'Estrées : La Tour fait la cour à une marchande de Cambray; le cœur de la petite bourgeoise semble se laisser aller ; mais comme un mari jaloux ferme soigneusement les portes de la maison, le peintre est avisé qu'un panier, accroché à une corde le soir, lui permettra de se hisser

:\c-sinii!é d'une gravure de Schmidt, en 1772.

jusqu'à la fenêtre de la dame. On devine le reste. La vertueuse bourgeoise, d'accord avec son mari, a machiné cette comédie, et La Tour reste morfondu toute la nuit dans son panier. Le lendemain, jour de marché, tous les Cambraisiens viennent se gausser du galant morfondu.

Le malheur est que cette aventure date de loin, qu'on la retrouve dans divers fabliaux, notamment dans le Chevalier à la Corbeille * ; mais la province, qui aime ces sortes de gausseries, les applique volontiers à un des siens, alors surtout qu'il est arrivé à la réputation. Une semblable légende devient la caractéristique d'un homme célèbre. La Tour, le Parisien à bonnes fortunes, a débuté à Cambray par être victime de son trop d'ardeur de jeunesse; l'historiette prend de si longues racines que le chevalier Bucelly d'Estrées la regarde comme un article de foi et sourit dans sa vieillesse en relatant la malencontreuse prouesse de son ami.

A en croire un autre Saint-Quentinois, La Tour serait parti de Cambray pour l'Angleterre.

« A Londres, dit le chanoine Duplaquet qui prononça à Saint- Quentin un éloge historique de La Tour en 1789, il fait marcher de front avec la pratique de son art l'étude des lettres, celle de la nature, de l'homme moral, de l'homme civil, de l'homme politique. »

On voit que la notice est de 1789 : La Tour, peintre-philosophe tout jeune, n'entre-t-il pas un peu trop facilement dans « la pénétration de l'homme civil, de l'homme politique»?

Sur le voyage de La Tour à Londres, sur sa durée, on reste fort embarrassé et ce n'est point par minutie qu'on insiste sur ce séjour à l'étranger 2. C'est dans la jeunesse que les yeux d'un artiste voient net : les images y entrent en s'y décalquant profondément. La Tour dut être frappé par les nombreux portraits laissés à Londres en i632 par Van Dyck, qui avait dépouillé tout ce qui pouvait rester de flamand

1. Voir Francisque Michel, Gauthier d'Aupais, d'après un manuscrit du Musée britannique.

2. Il y aurait bien encore à parler d'un voyage que fit plus tard La Tour en Hollande, en 1766; mais il eut peu d'influence sur son talent de portraitiste. On ne mentionne ici ce séjour à Amsterdam que comme jalon dans la série de documents à retrouver pour compléter autant que possible la vie et l'œuvre de La Tour. Voir à ce sujet l'intéressante brochure de MM. Jules Guiftrey et Maurice Tourneux : Correspondance inédite de Maurice-Quentin de La Tour, suivie de documents nouveaux. Paris, Charavay, 1886. In-8° de 42 pages.

en lui pour s'anglicaniser et devenir le peintre des grands seigneurs à la mode. Plus tard, vers 1660, un Hollandais, Peter Lely, autre disciple du maître, peignit des centaines de portraits « de ladies spirituelles et galantes h » qui influencèrent certainement La Tour.

On ne naît pas tout d'un coup portraitiste sans avoir vu et comparé le me'rite de ses devanciers, de ses contemporains. Le terrain anglais était fertile en enseignements pour un peintre. Desportes était venu à Londres en 17 12, Watteau en 1720; d'autres artistes français les suivirent. Toutes ces œuvres frappèrent certainement La Tour.

Cependant on pourrait placer avant le voyage à Londres de La Tour une leçon tant soit peu rude qu'il reçut du peintre Boulogne. La Tour avait fait le portrait de la belle-fille du vieux peintre. « Boulogne voulut connaître le jeune homme. On le lui présenta ; il le traîne par le collet de son habit, vis-à-vis du portrait, en lui disant: « Regarde, mal- « heureux, si tu es digne du don que t'a fait la nature; va-t'en dessiner « si tu veux devenir un homme. »

C'est à MlIe Fel, maîtresse du peintre, qu'on doit cette anecdote que lui avait contée son ami. La leçon était dure, mais salutaire; elle porta plus que l'enseignement qu'avait reçu La Tour dans l'atelier de Du Pouche, son premier maître à Paris 2.

!. Bûrger, École anglaise, dans Y Histoire des peintres, de Charles Blanc. 2. Le testament de Jean-François de La Tour, frère du peintre, mentionne un portrait au pastel avec la de'signation : « Du Pouche, maître de dessin de mon frère. »

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