CHAPITRE
La Tour et quelques femmes de son temps.
On voyait, il y a une vingtaine d'années, au musée de Saint- Quentin, une collection d'études au pastel dans de petits cadres noirs. Rien de plus humble que ces bordures, rien de plus agréable que les physionomies de femmes qu'elles encadraient. Dans ces anciennes moulures, vraisemblablement les mêmes que celles qui avaient été accrochées aux murailles de l'atelier de La Tour, apparaissaient peut-être plus piquantes encore les beautés de son temps dont le peintre avait voulu conserver le souvenir.
Ce souvenir est resté vif et frais après un siècle. De la collection assez considérable de portraits du 'pastelliste qui enrichissent le musée municipal de Saint-Quentin, en détachant une douzaine des créatures les plus séduisantes de la cour et de la ville, du monde et des coulisses sous Louis XV, on a un aperçu des divers types de beauté féminine à cette époque.
La période peut-être la plus caractéristique du charme de la femme en France est aussi marquée que le sont l'époque de Charles IX par les crayons de Clouet, le règne de Henri VIII par Holbein. La simplicité et l'austérité des anciens maîtres font place, il est vrai, à des physionomies presque modernes que nous sommes à même d'apprécier plus nettement qu'aux siècles précédents, car de Henri IV à Louis XIV, si nous nous reportons aux beaux portraits qu'ont laissés les principaux maîtres français, nous nous trouvons, le plus souvent, en face de personnes de distinction en toilette d'apparat, ou de représentations majestueuses et mythologiques qui nous trompent sur la qualité de beauté des femmes à ces époques.
Ce fut seulement au xvme siècle que la femme, faisant effort pour se débarrasser des pompes théâtrales de costume imposées à la cour par la tradition, tomba un moment dans l'excès contraire sous la Régence, et nous légua ces jolis attifements à la Watteau qui sentent plus les costumes du Jeu de l'amour et du hasard que ceux du Philosophe sans le savoir.
La Tour trouva un moyen terme; aussi les anciens cadres noirs, en faisant ressortir les attraits des aimables femmes peintes par le pastelliste, rendaient plus significative encore sa pensée. Dans la simplicité d'ajustement de son œuvre, il apparaissait plus de son temps, plus réformateur, car, à l'époque de Boucher, il fallut une certaine autorité pour faire comprendre aux femmes qu'à l'exception de la poudre dans les cheveux, tout ornement étranger, fard, mouches, devait être enlevé de la physionomie, de même qu'il n'était plus besoin de dentelles ni de bijoux pour rehausser leur beauté.
Ce n'est pas toutefois que La Tour entendit abuser de déshabillés galants et se servir de raffinements voluptueux comme moyens de succès. Rien de tel n'apparaît dans ses portraits de premier jet. L'homme entendait peindre la femme pour la femme, avec la physionomie de son temps, son air de tête, la vie communiquée par le regard, l'esprit se montrant sur les lèvres.
Le naturel dut préoccuper considérablement La Tour, surtout le naturel de la pose, dont on pourra voir quelques types dans ces études.
Vers 1854, époque où je vis pour la première fois les esquisses en pastel du musée de Saint-Quentin, au bas de quelques-uns de ces cadres une inscription manuscrite, d'une écriture jaunie par le temps, indiquait le nom de la personne représentée.
Pour faire fête à La Tour et dans une bonne intention, il faut le dire, l'administration du musée remplaça ces modestes baguettes de bois noir par de riches cadres dorés. On ne crut pouvoir mieux honorer la mémoire du peintre qu'en appelant l'art des encadreurs modernes à rehausser les mérites de son œuvre.
Je regrette les humbles petits cadres comme Diderot regrettait sa vieille robe de chambre. Pour ne pas trancher avec les somptuosités des nouveaux encadrements, les inscriptions du temps furent enlevées, et les souvenirs qu'évoquaient ces anciennes écritures s'effacèrent comme l'odeur d'anciens flacons. Ceux qui n'ont pas vu ces portraits il y a trente ans ne peuvent partager ces regrets; ils retrouveront les coquetteries de regards, de sourires, dans lesquelles La Tour était passé maître. Ses créatures aimables n'en resteront pas moins pour prouver que toutes voulaient être spirituelles et que le peintre leur imprima ce cachet particulier à l'époque.
En regardant ces jolies prometteuses, qui durent manquer si rarement à leur parole, je pensais aux qualités d'amour qu'un nouvel entrant à l'Académie recommandait dernièrement : « Il faudrait n'avoir vécu que dans un milieu naturellement élevé..., il faudrait avoir eu cette fortune rare et particulière de ne connaître intimement et autour de soi que des femmes ayant toutes les grâces, mais aussi toutes les pudeurs de leur sexe, sensibles et réservées, de ces femmes qui provoquent les tendresses confuses et les élans secrets du cœur sans éveiller une seule idée de volupté, et dont on croirait profaner par un désir la ravissante et fière image. »
Les femmes peintes par La Tour n'eussent, je le crains, rien compris à ce spiritualisme. Non pas qu'un sensualisme grossier enveloppât leur esprit. Le mot dix-huitième siècle, employé trop facilement par quelques écrivains comme étiquette de galanterie, est une formule inexacte pour caractériser une succession de courants politiques contradictoires qui, de la fin de Louis XIV, devaient aboutir au triomphe du Tiers-État. Les débauches des hautes classes sous la Régence s'épurent déjà sous Louis XVI, et les hommes de la première Révolution ne- rompaient pas brusquement avec le passé en se plaçant sous le patronage de Jean- Jacques Rousseau.
Même dans de courtes périodes, sous un même règne et à ne suivre que les courants littéraires, on voit les femmes lire à la fois le Grelot et la Pluralité des inondes, le Sopha et Y Emile, les Bijoux indiscrets et la Nouvelle Héloïse. Des femmes de cette époque on a fait des pécheresses endurcies dont la piquante physionomie ne porte pas une trace de repentir. L'amour-caprice, dit-on, était le mobile de ces aimables personnes. Je vois bien qu'elles étaient de bonne humeur, ce qui poussait peut-être les hommes à se déclarer trop facilement;' mais la bonne humeur, qui n'est pas à dédaigner en ces sortes de matières, n'empêchait pas les femmes de repousser, avec un sourire, ceux qui croyaient trouver une place toute prête dans des cœurs si facilement ouverts à tous en apparence.
Que de variétés d'affections sont consignées dans les Confessions, les Lettres à Mademoiselle Voland, la Correspondance de Mme d'Epinay ! Et comme il est dangereux de généraliser et d'accuser de légèreté de mœurs l'époque qui produisit une Mlle de Lespinasse !
La femme au xvme siècle est méconnue par l'excès d'amabilité qu'elle
déploie. Il est certain qu'un homme aimant les femmes et les jugeant superficiellement, se sentira transporté d'aise dans le harem du musée de Saint-Quentin ; il y a là une variété de créatures si diversement piquantes, que tout d'abord il ne saura à laquelle aller. Les fruits mûrs valent les fruits verts; l'automne de la Saint-Martin attire presque autant que les premières promesses du printemps. Les beautés de théâtre y prennent la distinction des femmes de cour, ou ce sont de séduisantes bourgeoises inconnues dont les noms sont tellement obscurs qu'on voudrait reconstituer à leur profit un état civil qui permît de les faire rentrer dans l'inventaire aristocratique des charmes d'un siècle passé.
Qu'étaient-ce que Mme Roussel, Mme Rougeau, Mme Masse, dont les noms sentent le traitant d'une lieue 1 ? De gaies personnes à coup sûr, que La Tour ne consentit à peindre qu'à cause de leur charme, de leur enjouement, et dont les esquisses, précieusement conservées par lui, montrent les agréables et peut-être galants souvenirs que ces études d'après nature laissaient en lui.
Certains de ces portraits portent un nom inscrit sur le papier même du pastel, qui ne laisse aucun doute sur la qualité des personnes : Camargo, la célèbre danseuse; Puvigné (sans doute Puvigny), autre premier sujet de la danse de 1743 à 1790) ; Boëte de Saint-Léger, qui fut presque la compatriote du peintre, et que ses charmes aidèrent à tirer de la tourmente révolutionnaire2.
D'autres portraits, et ce ne sont pas les moins piquants, sont restés inconnus; mais, pour donner une idée de l'ensemble de ces femmes d'un agrément particulièrement caractéristique, je ne trouve pas assez de jolis mots dans la langue. La plume peut-elle rendre leur physionomie spirituelle, leur caractère tendre, malicieux, jamais mélancolique et presque toujours distingué ? Devant leurs images, la préoccupation du métier du peintre s'efface, et les pratiques de l'art du pastelliste importent peu. Je veux savoir ce que pensaient ces personnes, quels sentiments les agitaient, et je regrette de ne pas posséder les facultés exceptionnelles d'un
1. Noms que le catalogue du musée de Saint-Quentin attribue aux nos 42, 49 et 82, sans doute d'après les étiquettes manuscrites disparues. Voir le portrait de Mme Masse, page 85.
2. Un registre de 1793 de la mairie de Ham constate que la citoyenne Anne-Julie Boëte de Saint-Léger habitait cette ville depuis 1785 jusqu'au 3 février 1793, jour auquel la municipalité lui accorda 11:1 certificat de résidence.