‹ La TourChapitre 11 sur 31 · MADAME BOETE DE SAINT-LEGER · texte numérisé non relu

MADAME BOETE DE SAINT-LEGER

Pastel de La. Tour. — Musée de Saint-Quentin. Dessin de H. Patrice Dillon.

Lavater déterminant les qualités morales d'un être à l'aide d'un simple croquis.

Un critique d'art se tirerait de cette tâche difficile en insistant sur l'habileté de La Tour; c'est le modèle qui m'intéresse particulièrement. La question de peinture et de crayon est traitée depuis longtemps ; celle du sujet qui a inspiré le maître est plus délicate; aussi, pour juger ces portraits, ai-je appelé à mon secours les délicatesses d'une femme de grande distinction, comme si, mis tout à coup en possession de diamants, j'allais consulter le plus célèbre des joailliers. En matière de sentiments féminins comme en science physionomique , les femmes sont d'excellents experts.

« Je vais m'occuper de vos femmes et non de vos dames », est un billet de la personne qui voulait bien accepter la consultation, et ce mot me semble particulièrement rendre la qualité du juge que je m'adjoignais, juge à qui l'expérience de la vie a enseigné l'indulgence. Mme la

marquise d'E 1 trouvait tout d'abord une qualification exacte pour

rendre ce groupe de pastels de La Tour : « Elles ont presque toutes, me disait-elle, le cachet de leur temps, mais encore quelque chose de leur peintre. »

C'est ce qui arrive à la plupart des artistes doués d'une vive personnalité : elle leur permet d'épouser en quelque sorte leurs modèles, et de laisser de cette union des enfants qui tiennent presque exclusivement du père. Voyez la collection d'eaux-fortes qu'a laissée Van Dyck d'après ses contemporains, et dites si Van Dyck n'a pas donné un air de parenté, qui est le sien, à tous ces gens qui n'en ont pas moins leur physionomie particulière.

Dans cet ensemble de portraits, Mme d'E 1 trouve, avec raison,

une prédominance de la matière sur l'esprit, et cependant, ajoute-t-elle, « on aimerait causer avec ces femmes ». J'imagine une Rachel introduite dans un salon du faubourg Saint - Germain. Quelle qu'ait été la vie de coulisses de cette artiste, de si bas qu'elle sorte, l'art lui a communiqué un reflet qui l'ennoblit et fait oublier son origine. C'est à ce degré que pourraient être placées certaines femmes de La Tour, une demoiselle Camargo, par exemple, dont la vie dramatique et le talent ont laissé une sorte d'auréole qui n'est pas effacée, quoique les traces d'une danseuse soient fugitives.

Pour chacune de ces femmes, Mme d'E 1 avait un mot toujours

juste et souvent piquant. Je donne page 77 le portrait de celle

que Mme d'E 1 appelle « un petit abîme noir»; mais je peux citer

une appréciation plus complète du portrait inconnu appartenant à Mme Becq de Fouquières : « Cette femme a un front si beau, des yeux si extraordinairement doux, spirituels et malicieux tout ensemble, que l'on ne sait plus compter avec les défauts d'un visage quelque peu flétri, car il a certainement gagné en expression ce qu'il a perdu en jeunesse. Le regard me captive, tandis que la bouche, si fine en dépit de son épaisseur, me raconte les plus amusantes et les plus jolies choses du monde. Gomme cette narine palpite, comme tout cet être attache! Les yeux, inégaux de grandeur et placés à une hauteur inégale, ont une magie particulière qui enchaîne si complètement mon jugement que je ne sais plus du tout ce que je pense du modèle... »*

Un des amis de La Tour, son panégyriste habituel au Mercure de chaque année, l'abbé Le Blanc, qu'il ne faudrait pas prendre pour exemple du parfait critique d'art, car il n'employait que les compliments, dit quelque part que « les portraits de La Tour possèdent le mens oculorum qui fait qu'on croit presque y lire jusqu'aux pensées des personnes représentées ». C'est pourquoi j'ai appelé à mon aide une lectrice délicate, en la priant de souligner au besoin quelques traits de ces physionomies, et certain d'avance du tact qui l'empêcherait d'appuyer.

On a le portrait séduisant de La Tour; voilà le commentaire.

« Je ne voudrais pas jurer de la vertu de cette personne. Le masque est lourd, charnu et voluptueux comme la bouche, plutôt accueillante et gracieuse que sérieusement bonne. Mais quelle contagieuse gaieté émane de ce regard doucement attendri, et que ce bel œil, d'un marron chatoyant, devait avoir de -puissance séductrice ! L'amour du plaisir est écrit en caractères indélébiles sur tout ce visage brillamment illuminé par une charmante âme animale. » 2

Tous ces portraits de femmes peints par La Tour ne sont pas seulement vivants; ils ont un charme particulier, ils sont souriants, et c'est ce sourire qui leur communique la majeure partie de leur vie. J'ai beaucoup regardé ces pastels, un peu trop peut-être; et pourtant, quoique sous le charme, j'étais curieux d'en connaître le secret.

Chez la plupart de ces séduisantes créatures, la bouche contribue à

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