MA DE M O I SE L L E F EL
Pastel de La Tour. — Musée de Saint-Quentin. Dessin de H. Patrice Dillon.
greffier de l'Opéra, habitué aux minois piquants de l'endroit; l'art et l'étude développèrent les lignes de la femme, et son portrait est resté, qui témoigne que l'employé aux signalements des beautés de coulisses s'est trompé ce jour-là.
Pour juger plus à fond La Tour, j'ai beaucoup regardé sa maîtresse. On a dit que l'amour était une ressemblance ; il peut naître également de qualités opposées.
M1Ie Fel avait de grands yeux orientaux, bien taillés, avec la pointe séduisante que les femmes de théâtre acquièrent par leur contact avec le parterre. Ses cheveux qui ne sont pas poudrés, La Tour, dans son pastel, les orna d'une légère gaze dans laquelle se jouent de souples rubans d'or Des fleurs rouges furent posées près de la tempe, à l'endroit où la coiffure coupe obliquement le front.
Ainsi ajustée, la femme n'a rien de commun avec les beautés parisiennes du xvme siècle ; elle fait penser à une sultane de sérail. La pose de la tête est d'une actrice, plus factice que naturelle : ce mouvement cherché par le modèle a contraint le peintre amoureux à ne pas employer, pour cette fois seulement, la simplicité d'attitudes qu'il imprimait aux coquettes créatures qui s'adressaient à lui. Les yeux veulent être regardés ; c'est la plus puissante des armes de l'arsenal d'une actrice. Mlle Fel regarda son peintre comme elle regardait à l'Opéra ; toutefois ses yeux sont plus alanguis que spirituels ; mais la bouche, qui a un caractère de bonté, corrige les affectations du reste de la physionomie, et on verra en effet que cette bouche, qui, dans la jeunesse, avait peut-être trompé un certain nombre de soupirants, redevint sincère et vraiment affectueuse lors de la maturité de la femme.
J'ajouterai, en essayant d'esquisser d'ensemble la physionomie de la maîtresse de La Tour, que ces beautés méridionales, jugées par le vulgaire plus sensuelles qu'elles ne le sont en réalité, peuvent être des créatures aimables, quoique manquant de ces réveillons qui font de la Parisienne un être divers, multiple et très outillé pour ces changements à vue.
La Tour était d'humeur bizarre, inquiet, nerveux, souvent mécontent des autres, mécontent de lui par conséquent, très serré du côté de l'argent, prodigue à l'occasion, plein de lui-même, jaloux de sa supériorité de peintre, aimant l'adulation, maudissant la critique : nature d'artiste, nature féminine. On le voit, soucieux de sa santé, se livrer à des remèdes bizarres; ou bien il est préoccupé des idées sociales de son temps, et
philosopher lourdement en rêveur qui a avalé de trop gros morceaux du Dictionnaire encyclopédique pour les digérer. Des êtres de cette espèce, curieux à rencontrer quelquefois, sont rarement d'un commerce agréable à l'intérieur. C'est pourquoi la nature orientale de Mlle Fel s'harmonisait avec ce caractère difficile et formait ouate aux ulcérations du peintre. La mansuétude de la chanteuse, lorsqu'elle se lia avec La Tour, à l'âge où elle-même avait assez des orages des passions, ne fut pas froissée par les soubresauts de ce caractère fantasque. Le peintre adorait Mlle Fel ; elle trouvait bon de se laisser adorer et ne paraît pas s'être souvenue plus tard du caractère bizarre de son amant, lorsqu'elle écrivit pour M. d'Argenville une page de biographie où elle excuse La Tour du haut prix qu'il attachait à ses portraits.
La personne de distinction dont j'ai déjà parlé dans les pages précédentes, Mme d'E...l, séduite à la vue du portrait de Mlle Fel, m'écrit : « Brusquement jetée en présence de cette jolie personne coiffée d'une calotte quelque peu arabe, et tout à fait coquette d'aspect, on se sent ému, surpris. On subit le charme de ces grands yeux noirs à paupières épaisses, humides, lumineux et doux comme l'œil du chameau blanc. On s'attarde à contempler cette bouche mollement dessinée, mais gracieusement mélancolique et tendre, ces fins sourcils, ce beau front, ce menton à fossette, ce je ne sais quoi enfin de sympathique et de voluptueusement honnête ; puis, sans qu'on y songe, le nom de Mlle Aïssé vous vient a l'esprit... Ce devrait être elle si ce n'est point elle. »
On ne saurait mieux dire et plus finement.
Mlle Fel, dans son affection pour La Tour, calma les bouillonnements de son cerveau, les agitations de son esprit. Ceux qui la virent près du peintre en furent touchés, les parents, les amis, les compatriotes de La Tour. Un fait montre combien la douce créature avait séduit les gens. A Saint-Quentin même (qu'on songe au cant des petites villes de province!), Mlle Fel fut acceptée comme « amie » du peintre. Le frère du pastelliste, le chevalier de La Tour, correspond avec elle ; Mlle Fel fait passer « ses compliments à l'abbé Deliége et aux amis qui veulent bien se souvenir d'elle ». L'échevin de la ville ne se fait pas prier pour boire à sa santé. Rayon détaché de la couronne tressée à l'artiste par ses compatriotes, elle fait partie pour ainsi dire de la famille de La Tour, et Saint-Quentin l'admire comme en Italie les gens admiraient la Laure de Pétrarque.
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Mlle Fel vécut à Paris, près de La Tour, jusqu'en Juin 1784. Mais l'agi tation des esprits, alors que le tiers-état allait triompher, cette société qui se transformait tout à coup et qui, lasse de l'influence des courtisans, saluait l'arrivée de Franklin, devaient sembler troublantes au vieux peintre qui, un à un, avait vu disparaître la plupart de ses amis. Il se résigna, sur les instances de sa famille, à quitter Paris pour retourner au pays natal. M1Ie Fel ne pouvait l'y suivre. Ce fut une dure séparation pour les deux amants qui avaient vieilli ensemble et qui, libres tous deux, ne s'étaient pas épousés par suite de l'indifférence de leur époque en matière de cérémonies civiles et religieuses.
Il arrive fréquemment que, profitant d'une maladie qui laisse peu d'espoir, les parents d'un homme affaibli de corps et d'esprit par les années profitent de son manque de volonté pour imposer les leurs. La rapacité fait taire tous les bons sentiments. Liens amicaux, fantaisies, caprices des vieillards sont brisés par les héritiers du lendemain qui, dès la veille, prennent leurs précautions, séquestrent le malade, l'isolent dans la crainte qu'un sentiment généreux ne les frustre d'une parcelle d'héritage.
Il n'en fut pas de même de la famille de La Tour. Celle qu'avait aimée le peintre fut respectée, protégée contre la misère. Par une délicatesse du frère du pastelliste, Mlle Fel conserva l'intérieur dans lequel elle vivait ; les meubles de La Tour, ses pastels restèrent sous les yeux de l'ancienne actrice. Elle se retira avec tous ses souvenirs à Chaillot, qui n'était pas alors le quartier élégant qu'a semé d'hôtels le second Empire. Dans ce coin, habité par des nourrisseurs et des maraîchers, la emme put vivre avec ses souvenirs d'autrefois, et il faut citer la lettre de remerciements qu'elle adresse au frère de La Tour, le 5 janvier ij85 :
J'ai reçu en incluse, monsieur le Chevalier, l'e'tat des meubles dont votre honnëtteté melaissela jouissance ma vie durant. Je suis très touchée des nouvelles offres que vous me faites ; mais croyez, monsieur le Chevalier, que je ne me suis attendue à aucune marque de reconnaissance de votre part, n'ayant écouté que ma conscience, qui est mon guide ordinaire dans toutes les occasions de ma vie
Quant à l'appartement que j'occupe à Paris, qui me convient par la proximité de mes amis, mais qui est si triste,., je pourrai peut-être louer le tout pour me sauver des houes tic (maillot pendant l'hiver. Quand vous serez à Paris, e me décideray.
M. Dorizon a dû vous mander que, d'après l'avis qu'a donné M. Paquier,
MADEMOISELLE P U V I G N Y ( O U PUVIGNÉ) , DE l'opÉKA Pastel de La Tour. — Musée de Saint-Quentin. Dessin de H. Patrice Dillon.
pour les dommages et le danger que la fumée pourrait causer aux pastels de M. de La Tour, il est instant que vous veniés faire fermer les écartements du mur; ainsi je compte que cet accident vous déterminera à rendre possible votre petit voyage.
La correspondance que M1Ie Fel entretenait avec les parents de. La Tour était sans doute communiquée au peintre. On voit La Tour, retiré dans son pays, penser sans cesse à l'actrice; de son côté la divinité n'oubliait point son amant, à s'en rapporter à la lettre suivante écrite au frère de La Tour, l'e 5 janvier 1788 :
Je vous rends grâces, monsieur le Chevalier, des vœux obligeans que vous formez pour moy, et de leur sincérité dont je ne saurais doutter d'après la connaissance que j'ai de votre caractère. Je me flate aussy que vous êtes bien persuadé que personne au monde ne désire plus que moy de vous savoir heureux et tranquille.
Je suis charmée que la santé de votre pauvre frère se soutienne; il ne faut pas s'étonner si les forces diminuent à son âge ; le temps met à tout des proportions, il faut compter sur cela. Je crois pourtant qu'il serait à propos de luy persuader que sa Céleste trouve mauvais qu'il s'obstine à être deux jours sans manger.
Le vieux peintre était tombé en enfance. Il semble avoir oublié les idées sceptiques de son temps et vouloir se réconcilier avec l'Église. « Quant aux bénédictions, ajoute Mlle Fel, je les crois aussi indifférentes que celles du pape ; aussy vous pouvès le laisser faire. » L'actrice, de ce côté, était restée plus esprit fort que son ancien amant; mais c'est le seul sentiment philosophique qu'il m'ait été donné de pointer dans ces correspondances qui ont trait exclusivement à des souvenirs amicaux et de reconnaissance.
Ce que vous me mandés de M. Ribert, inspecteur des manufactures, écrit Mlle Fel, me prouve que ma réponse a croisé votre lettre. Il m'a écrit la lettre du monde la plus honnête, et j'ai eu l'honneur de lui répondre d'une façon très détaillée que j'avois chanté au concert d'Amiens du temps que M. de Chauvelin en étoit intendant : ainsi, monsieur le Chevalier, il a gagné la discrétion et j'en suis bien aise; faites-luy mes compliments et je vous prie tous de boire à ma santé.
Cinq semaines après cette lettre, le 1 7 février 1 788 , La Tour mourait et cependant les relations de Mlle Fel avec la famille et les amis du peintre n'étaient pas interrompues. Je vois un des gros bonnets de Saint-Quentin,
' M. Cambronne-Huct, qui fut tour à tour juge, consul, échevin et greffier du point-d'honneur, entrer en correspondance avec l'ancienne chanteuse pour lui choisir un domestique ; ces détails tout d'intérieur n'auraient aucune valeur s'ils ne révélaient un coin du caractère de l'amie du peintre. « Si Muler me sert avec affection, écrit Mlle Fel (8 juillet 1789), s'il ne se relâche point de ses devoirs, il n'ora jamais envie de me quitter, car il trouvera chez moy de la justice, de l'humanité, une maison réglée et beaucoup de tranquillité. »
L'ancienne chanteuse avait alors, malgré ses soixante-treize ans, conservé une certaine fermeté de caractère, et ces sentiments de justice, d'humanité, qu'elle témoigne ne donnent-ils pas à penser que La Tour avait rencontré une femme au milieu des filles légères de son temps ?
Je ne veux pas m'appesantir plus longtemps sur le compte de celle qui fut la séduisante Fel. Il faut regarder son portrait jeune, dans tout son charme, la montrer entourée d'hommages, dans l'éclat de sa beauté. Elle ne fut véritablement Mlle Fel que jusqu'à quarante ans. Les sentiments d'affection qu'elle témoigna pour La Tour la rendent intéressante et ajoutent une beauté morale à sa personne. Grâce aux Confessions, grâce à son portrait, M1Ie Fel vivra longtemps; elle forme avec Jean- Jacques et La Tour un petit groupe bien en vue dans le cénacle des personnages considérables du xvme siècle, et ne serait-ce pas un motif ingénieux pour un statuaire que de représenter cette aimable femme décernant deux couronnes, une au citoyen de Genève et l'autre à son ami La Tour ?