Etat du personnel. Mémoire. Archives de l'Opéra
Ce fat en ce moment que La Tour peignit et exposa le portrait de M1Ie Fel. La chanteuse avait alors de trente-sept à trente-neuf ans.
Cet acheminement vers la quarantaine, qui trouble plus d'une femme du monde, n'offre pas le même danger pour les femmes vouées au théâtre. A de rares exceptions près, elles ne sont guère en pleine possession de leur talent qu'à la maturité. Le soin qu'elles prennent de leur personne éloigne momentanément les brisants tant redoutés de la quarantaine.
Un physiologiste affirmait que la Parisienne gagnait deux ans sur la provinciale, à la désagréable époque où la femme entend sonner le glas du « retour d'âge ». Une sorte de proportion semblable, à l'avantage des actrices, pourrait être établie même avec la femme du monde. L'art conserve. Les enthousiasmes, les adulations, autant de rayons de soleil permanents pour ces créatures de serre chaude.
Mlle Fel chanta jusqu'en 1770, époque à laquelle les journalistes la suivent encore au Concert spirituel. Une chanteuse qui, à l'âge de cinquante-quatre ans, se produit en public, fait preuve d'un talent basé sur de sérieuses études. La nature de ce talent n'est indiquée que superficiellement, bien à côté, par les critiques du temps. Dans ses Observations sur le Salon, l'abbé Le Blanc, ami de La Tour, voulant faire la cour à sa divinité, dit : « Le modèle du chant, MlIe Fel, fait tant de plaisir à la voirai bien représentée qu'on se sent plus vivement pressé du désir de l'entendre. »
Une fadeur que cette appréciation d'un portrait et de son modèle par un abbé complaisant! Un autre gazetier de l'époque est moins favorable ; les quelques mots qu'il dit sur le talent de la chanteuse n'en apprendraient guère plus toutefois si, aux dénigrements du pamphlétaire, n'étaient joints certains renseignements sur la vie de l'actrice à cette époque.
— Convenez cependant, dit la marquise, que le destin de ces filles, dont vous nous croyez jalouses, est de mourir dans l'opprobre. — Je demande pardon à madame si je l'interromps, repartit le colporteur, mais je suis de son avis... Voyez la Fel qui a fait de nos jours la gloire de l'Académie royale de musique, et dont les accents enchanteurs l'ont disputé pendant longtemps à la mélodie du rossignol. Elle crut autrefois honorer un souverain en le recevant entre ses bras ; elle rendit fou le tendre Cahusac qui vient de mourir dans les loges de Charenton, et cette précieuse est aujourd'hui réduite à quêter un regard ou à déshonorer son goût *.
1. Chevrier, Le Colporteur. Londres, chez Jean Nourse. L'an de la vérité ( 1 753).
Ghevrier publia son pamphlet scandaleux en ij53; Mlle Fel avait alors trente-sept ans. Je ne trouve pas trace du souverain amant de la chanteuse auquel le chroniqueur fait allusion. Gela n'a rien de surprenant dans les coulisses; mais sans trop me porter fort pour la vertu de la femme dont j'essaie de tracer un croquis, je me délie de la race des chroniqueurs, écouteurs de méchancetés, colporteurs de scandales; le biographe peut les consulter, mais comme un préfet de police questionne un agent secret, en faisant de prudentes réserves.
Le sieur Ghevrier parle de Mlle Fel comme d'une femme délaissée et oubliée; c'est pourtant à cette date de 1753 que je placerais volontiers sa liaison avec La Tour. La chanteuse n'en était donc pas à faire commerce de ses galanteries, comme l'indique le Colporteur, écrivant pour faire payer ses calomnies, et si je me préoccupe un instant de ce Ghevrier, c'est pour lui opposer des témoignages plus honorables. Jean-Jacques Rousseau a parlé incidemment de M1!o Fel, dans les Confessions, et pas un mot ne témoigne contre les mœurs de l'actrice qui ne pouvait empêcher l'amour de s'attacher aux côtés séduisants de sa personne :
Grimm, dit Jean-Jacques, après avoir vu quelque temps de bonne amitié Mllc Fel, s'avisa tout à coup d'en devenir éperdument amoureux et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire au tragique et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie. Ce désespoir n'avança pas les affaires de Grimm auprès de l'actrice, qui avait l'habitude des scènes de comédie ; mais, auprès des femmes du monde, Grimm fut regardé comme le modèle des amants passionnés...
Plus tard il fallut entraîner Grimm à l'hôtel de Castries. Là, tous les matins, il allait dans les jardins pleurer à son aise, tenant sur ses yeux son mouchoir baigné de larmes, tant qu'il était en vue de l'hôtel ; mais, au détour d'une certaine allée, des gens auxquels il ne songeait pas le virent mettre à l'instant le mouchoir dans sa poche et tirer un livre.
Que la passion de Grimm pour Mlle Fel fût fausse ou sincère, elle lit grand bruit dans le monde parisien. Cependant, comment Cette « petite fille, point jolie », avait-elle le pouvoir de faire tourner tant de têtes d'écrivains ? Elle s'était sans doute créé une beauté. Peut-être à dixhuit ans, lors de ses débuts, sa phvsionomie parut-elle insignifiante au