SUR PASCAL ET VOLTAIRE
Je crois avec Paschal que le désir de l'immortalité est au dedans de nous-
mêmes, uni avec l'amour de la vérité, de la justice et de la bienfaisance, et que ceux qui en suivent exactement touttes les impressions seront récompensés par le plaisir toujours nouveau de contempler la sagesse suprême dans le gouvernement de tant de millions de mondes, et le bonheur délicieux de pouvoir réfléchir sur les ressorts admirables et les plus cachés de sa divine providence. Quelle foulle d'objets à parcourir dans des scènes si vastes et si variées !
Je souhaite avec impatience, avant de jouir de ce spectacle si brillant, pouvoir embrasser M. de Voltaire et le remercier de tous les services qu'il a rendus, plus que tous les philosophes ensemble n'ont fait, à la raison, à la justice, à l'humanité, en se rendant protecteur efficace des malheureux comme les Calas, les Sirven et tant d'autres qui ont eu besoin de son secours contre les injustices qu'on leur faisoit ou qu'on vouloit leur faire.
Ici La Tour semble faire une infidélité à son ami Jean-Jacques; mais les artistes sont plus féminins que les autres hommes. Gomment résister aux agréables et caressants billets que Voltaire savait écrire quand il rentrait ses griffes? Jamais le citoyen de Genève n'avait envoyé à La Tour un billet aussi caressant pour son amour-propre que celui ci-dessous du roi de Ferney :
Mon cher Apelle,
Je suis enchanté que vous aimiez un peu la philosophie. Vous avez raison ; celuy qui embellit la nature doit la connaître.
Je vous embrasse, mon cher La Tour, sans cérémonies; elles ne sont pas faites pour ceux qui cultivent les arts.
La Tour avait soixante-six ans lorsqu'il se faisait ainsi son propre observateur. Ce n'est pas aux approches de la sénilité qu'on devient écrivain; mais de cet examen intime jeté au courant de la plume, et en faisant la part de ce qui entrait de favorable dans la propre défense de l'homme, on peut tirer au clair l'état d'une conscience de vieil artiste au xvme siècle, avec les greffes que l'esprit philosophique du temps imprima à la nature de celui qui avait le cerveau cahoté par tant de choses diverses.