CHAPITRE XIV
Vieillesse de La Tour.
En 1784, La Tour songea à se retirer dans sa ville natale; sa fortune lui avait permis de la doter d'établissements de bienfaisance. Quoique la presse fût alors à son enfance, le retentissement des succès du peintre n'en était pas moins parvenu jusqu'à Saint-Quentin; aussi lui fit-on fête à son arrivée. Le chevalier Bucelly d'Estrées nous a laissé le récit de l'enthousiasmé de la cité :
La population quitte ses travaux, tout prend un air de fête; le canon citoyen tonne, le carillon de la cité fait retentir les airs de ses sons joyeux, la rue qui se nommait alors de la Vignette est encombrée, c'est à qui verra La Tour le premier. Le corps municipal avec le mayeur, véritable élu du peuple, se rend dans la modeste demeure d'un simple citoyen, pour lui porter le tribut de la reconnaissance publique, et l'homme qui refusa un ordre royal est fier du don d'une couronne de chêne. Je l'ai vue cette joie publique, je me la rappelle. C'était là de l'enthousiasme! C'était là du patriotisme ! Le magistrat illumine l'hôtel-de-ville, les élèves la façade de l'école et tous les citoyens suivent spontanément.
Ne devait-on pas cet élan à celui qui, s'élevant d'une condition modeste, avait frayé avec les rois et les reines, à l'artiste qui eut l'honneur d'entrer en relations avec Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, d'Alembert, avec les philosophes pronostiquant un nouvel ordre de choses qui ne devait pas tarder ?
A Saint-Quentin, La Tour vécut près de son frère le militaire. Ce fut une de ces existences provinciales tranquilles qui ne prêteraient guère à la biographie si Bucelly d'Estrées ne l'avait relevée de quelques touches intimes :
Dans les deux dernières années de sa vie les facultés intellectuelles de La Tour semblèrent disparaître : cependant de ce flambeau prêt à s'éteindre jaillissaient encore des lueurs intermittentes qui indiquaient que l'âme de feu et le cœur bienfaisant étaient encore là. Un verre de vin généreux ranimait-il le feu de la vie, c'était à sa divinité qu'il buvait, et sa divinité était la belle Mlle Fay (sic), dont nous possédons un portrait peint par lui. Nous l'avons vu dans ses prome-