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MADAME MASSE

Pastel de La Tour. — Musée de Saint-Quenti: Dessin de H. Patrice Dillon.

nades quand un rayon de soleil, si vivifiant pour les jeunes plantes, les enfants et les vieillards, redonnait de l'activité à son sang, s'adresser aux arbres, les mesurer de ses bras, leur disant : Bientôt tu seras bon à chauffer les pauvres.

Ainsi, de tout son passé, le souvenir le plus vivace, le plus profondément ancré était une femme, et l'ancienne cantatrice fût certainement accourue près de La Tour, l'entourer de soins si « les convenances » l'eussent permis.

On a vu par les lettres de Mlle Fel que le frère de La Tour, les dignitaires de la ville, montraient des égards pour l'ancienne amie, mais à distance. Certainement, par diverses raisons, on persuada l'octogénaire que Mlle Fel ne l'oubliait pas, qu'elle le prouvait en demandant de ses nouvelles, mais qu'elle ne pouvait tenter ce long voyage de quarante lieues de Paris à Saint-Quentin ; on se tut sur la question des « convenances » et le pauvre artiste resta seul, songeant à sa « divinité. »

Heureusement, en s'amoindrissant, les facultés intellectuelles de La Tour transformaient ses souvenirs en sortes de visions : hommes éminents, femmes distinguées par leur beauté, dont les esquisses formaient comme un musée dans le salon des deux frères, tout ce qui avait été réalité, esprit et charme, affectait des formes vagues dans le mirage du passé.

Toutefois, de son commerce avec les grands esprits philosophiques de l'époque, La Tour avait retenu cette maxime que tout citoyen doit avoir à tâche de se survivre par des actions généreuses. Il le devait à la ville qui lui avait donné naissance : il lui légua la somme nécessaire pour fonder une école de dessin. Qui avait soutenu l'homme dans sa vie? Le cuite de son art. La Tour fonda un prix que l'Académie royale de peinture et de sculpture de Paris devait décerner au plus méritant 1 . Dans l'air, au xvme siècle, circulaient des idées humanitaires. La Tour légua à sa ville une somme pour les vieux artisans, pour « les pauvres femmes en couche ».

Un érudit, très à l'affût de documents inédits pour l'histoire des artistes, M. J. J. Guiffrey, a fait une ingénieuse remarque au sujet de cette dernière donation. Reliant les fils qui de la jeunesse vont à la vieillesse, l'écrivain arrivait à un rapprochement qu'aucun critique

i. Le prix, dit de la demi-figure peinte ou du torse, et d'une valeur de 3oo fr., fut institué en 1776; il est de'cerné, aujourd'hui encore, chaque année, aux élèves de l'École des Beaux-Arts.

n'avait indique avant lui. On se rappelle la séduction d'Anne Bougicr, la jeune cousine de La Tour, dont les conséquences furent graves : la pauvre fille-mère passant au tribunal, la femme déshonorée pour la vie, l'amant parti, inconscient des suites de l'ardeur de ses sens. Les hommes oublient facilement ces choses, emportés dans le tourbillon de la vie ; mais la conscience, qui n'oublie pas, attend et guette l'heure favorable pour faire entendre son cri en faveur de la victime. C'est en 1770, quarante-sept ans après la séduction, que la conscience dictait à La Tour ces paroles déjà citées plus haut : « La bouillante ardeur de ma jeunesse m'a précipité trop souvent dans des écarts dont je ne puis asse% me repentir. » Et n'est-ce pas alors que La Tour, pris de remords, essaya d'effacer sa faute en fondant une donation « pour les pauvres femmes en couche ? »

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