‹ La TourChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'humeur de La Tour.

On a vu, par l'attestation du bonhomme Mariette, combien La Tour était facile à se gendarmer, comme il prenait facilement la mouche; ses réponses sarcastiques au roi et aux gens de la cour, la façon dont il traitait les parvenus hautains, le haut prix qu'il attachait à ses peintures, tant l'artiste se satisfaisait rarement, appartiennent bien à la nature picarde, très vive, toute en salpêtre, incapable de se contenir, et dont les défauts s'accroissent avec la pratique de l'art.

La Tour eût bien mal choisi sa carrière en se faisant peintre de portraits, car c'est le métier où une nature sensitive reçoit le plus de coups d'épingles, si le pastelliste ne s'était complu à ce rôle de brusquerie autoritaire que jouent certains chirurgiens avec leurs clients. Les gens qui voulaient être peints par La Tour devaient subir son humeur; c'était à prendre ou à laisser.

Je ne veux cacher aucun des défauts de mon modèle; c'est la meilleure manière de peindre ressemblant; mais, à dissimuler ses qualités, on retomberait d-ans la faute de l'honnête Mariette, qui s'est montré quelque peu bourgeois en ne tenant pas compte des secousses que sans cesse l'art imprime au sensorium.

La Tour fut doué de la faculté toute particulière que les Anglais appellent humour, un mot qui n'a que de faibles attaches avec « l'humeur ». L' humour se distingue spécialement par une façon piquante et imprévue de voir les hommes et les choses et de s'y mêler. La Tour, dans ses bons jours, envisageait gaiement la vie, et cette gaieté se reportait volontiers sur ses amis.

On peut en citer deux exemples; je tirerai le premier du fond même de l'important portrait de l'abbé Hubert, qui se voit au musée de Saint- Quentin. Quoique La Tour, le crayon en main, se montrât respectueux pour son art, cette fois il introduisit, dans l'œuvre à laquelle il attachait de l'importance, un élément de fantaisie qui touche de bien près au domaine de l'humour.

LA TOUR 3i

L'abbé Hubert s'est retiré un soir dans son cabinet pour y étudier en paix. L'attention que prête le lecteur à son livre, les yeux de l'homme, jusqu'à sa bouche, indiquent une pénétration du texte aussi bien que l'agréable venue d'un commentaire, marquée par le contentement de la physionomie tout entière. Érasme, approfondissant le texte de Lucien, n'était pas plus appliqué à son travail.

Où Holbein a gardé sa gravité, La Tour s'amuse avec les accessoires piquants de son drame. A côté de la pile de volumes qui servent de support à l'in-quarto qu'étudie l'abbé, une boîte surélève un porteflambeau à deux branches, portant de grosses chandelles; l'une d'elles accomplit consciencieusement sa mission ; mais la seconde est sapée dans toute sa longueur par la profonde rigole que produit une mèche sans surveillance : la flamme de cette mèche a produit un effondrement complet du suif, qui coule et déborde sur le bobêchon du porte-flambeau. A la flamme effarée, qui brille démesurément, doit se joindre une nauséabonde odeur de suif en fusion. L'abbé Hubert, plongé dans sa lecture, n'y songe pas; sa béate physionomie n'est troublée en quoi que ce soit par l'incident. L'homme continue à lire, l'esprit absorbé.

Dans ce tableau, où l'abbé est représenté de grandeur naturelle, les accessoires sont traités avec l'importance que certains Flamands ont donnée à leurs natures mortes, et Chardin dut applaudir à l'art avec lequel La Tour avait traité la table, les gros volumes à tranches rouges et surtout les fantasques chandelles, indiquant un de ces lecteurs enragés pour lesquels rien n'existe au monde.

On est certain que le modèle prit gaiement la malice de La Tour, car, en mourant, l'abbé Hubert légua au peintre une rente de deux mille livres1.

Le second trait d'humour est d'une autre nature, le graveur ayant agrémenté le portrait d'après La Tour d'une symbolisation quelque peu libertine.

i. Sur cet abbé Hubert qui était genevois, et dont Jean-Jacques Rousseau a dit quelques mots dans les Confessions, on sait peu de chose, malgré les appels, par la voix de la presse, de M. Maurice Tourneux, l'émdit consciencieux. «L'abbé Hubert, dit M. J. J. Guiffrey, parait avoir été non seulement l'ami intime, mais aussi le compagnon de plaisir de La Tour » ; et en effet, la sensualité est bien marquée sur la physionomie étoftée de l'érudit. Voir, à défaut de la reproduction du grand pastel du musée de Saint-Quentin, un rappel du portrait de l'abbé dans le haut de la gravure de cette notice, page 7.

Cette gravure de Schmidt, ami du pastelliste, peut donner une idée de la tournure d'esprit du peintre. La planche est datée de ij5i. La Tour pouvait avoir alors quarante-cinq ans. Il s'est peint dans l'intérieur de son atelier, comme s'il était à la fenêtre, accoudé sur un gros volume, le bonnet de peintre sur la téte, la figure moqueuse, le doigt montrant dans le lointain une figure de femme quelque peu décolletée. Avec sa bouche rieuse, son grand front déjà dégarni de cheveux, les narines larges, une ligure pleine de jeux démuselés et de mille petites rides de bonne humeur qui partent d'un coin de l'œil sarcastique pour se mêler aux veines accusées des tempes, La Tour fait penser à quelque Scapin qui vient de mystifier un vieux tuteur jaloux. Effectivement le peintre a joué un tour, mais au public qui regarde le portrait. S'il rit, c'est de voir la mine confuse que fait une belle dame dont les yeux tomberont sur le portrait scandaleux. - • .....

On trouve/ dans le Catalogue raisonne de l'œuvre du graveur Schmidt, une description de ce portrait :

La Tour est représenté à mi-corps, regardant par une lenêtre sur laquelle il s'appuie, et montrant de la main gauche, une porte fermée qu'on voit dans le fond ; il a la mine riante. Derrière lui, il y a un chevalet. Voici l'occasion qui lui donna l'idée de se peindre dans cette attitude. M. de La Tour avait parmi ses' amis un certain abbé * qui venait le voir très fréquemment et passait souvent une partie de la journée chez lui, sans s'apercevoir qu'il l'incommodait quelquefois. Un jour, notre peintre, résolu de faire son propre portrait, avait fermé la porte au verrou afin d'être seul. L'abbé ne tarda pas à venir et à frapper à la porte. M. de La Tour, qui l'entendit et qui était dans l'attitude de dessiner, fit le geste de pantomime que nous voyons dans son portrait. Il semble se dire en lui-même : Voilà l'abbé, il n'a qu'à frapper, il n'entrera pas. Cette attitude ayant plu au peintre, il prit le parti 'de s'y peindre." L'inscription en bas est : Peint par de La Tour et gravé par son ami Schmidt en 1742. A Paris, chez Schmidt, graveur du Roi, quai des Morfondus, proche la rue du Harley. Cette estampe, dont l'original est en pastel, a été exposée au Salon de l'Académie de 1743.

On a fait, en Angleterre, une copie plus petite de ce portrait, en manière noire. Elle est assez fidèle, excepté dans les accessoires; au lieu d'une porte fermée, elle offre une femme vue par le dos, levant sa chemise et montrant son derrière. Nous laissons au lecteur à juger ce trait de satire. On aperçoit aussi, sur le chevalet, l'esquisse d'une femme qui lève sa chemise et montre son devant, ce qui n'est pas dans l'original.

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