JEAN RESTOUT
Gravé par Moitte, d'après le pastel de La Tour.
propos de substituer à ce qu'il effaçait lui e'tait très inférieur. Qu'il dise tout ce qu'il voudra, il ne persuadera jamais, ni à moi, ni à aucun de ceux qui en ont été témoins, que le portrait de Dumont, qui est dans les salles de l'Académie, vaille, tout excellent qu'il est, celui qu'il avait fait précédemment, sans en avoir pu donner des raisons plausibles à ceux qui l'interrogèrent là-dessus et qui lui en témoignèrent leurs regrets.
Il avait peint, à peu près dans le même temps, le portrait de M. Bernard de Rieux ; c'était un ouvrage de la plus longue haleine et tel qu'on n'en avait point encore vu au pastel de pareille taille. Il quitte l'appartement dans lequel il l'avait peint, vient en habiter un autre; les jours ne sont plus les mêmes, et le tableau ne lui paraît pas produire l'effet qu'il s'en était promis. Le voici qui l'efface et qu'il en recommence un nouveau. Est-ce donc là une raison pour faire soupirer quelqu'un après un portrait dont il est bien aise de jouir et qu'il sera, outre cela, obligé de payer double? Cela a effrayé bien des gens, et certainement de La Tour aurait eu beaucoup plus de portraits encore s'il eût été plus traitable.
L'on sait ce qui s'est passé entre lui et M. et Mme de La Reynière; leurs portraits lui restèrent, parce qu'en ayant mesuré le prix sur les richesses de ceux qui s'étaient fait peindre, il eut le front d'en vouloir exiger 5,ooo livres de chacun, et M. de La Reynière prit le parti de les lui laisser; plusieurs années s'écoulèrent après lesquelles, se lassant de voir ces deux portraits dans son atelier, il demanda qu'on les retirât et à en être payé. Il eut l'impudence d'appuyer sa demande d'un exploit. De véritables amis consultés lui auraient fait apercevoir le risque qu'il courait en menant une pareille conduite. Il pouvait être traduit vis-à-vis d'arbitres qui, jugeant du prix de ses tableaux sur celui qu'ils mettaient aux leurs, auraient peut-être réduit à deux ou trois cents écus ce qu'il estimait 10,000 livres, et les juges ne pouvant prononcer autrement, il ne lui serait resté de ses prétentions que la honte de les avoir soutenues. Mais comme les procès ont leurs désagréments, quelques bons qu'ils soient, M. de La Reynière a envisagé son repos; il a été entretenu dans cette disposition par M. de Malesherbes, son gendre.
On a prié M. Silvestre, alors directeur de l'Académie de peinture, homme prudent et sage, de donner sa décision. M. de La Reynière a ouvert sa bourse et lui a permis d'y puiser tout ce qu'il jugerait à propos, et ce n'est pas sans peine que cet arbitre judicieux a déterminé M. de La Tour, je ne dis pas de s'en rapporter à son jugement seul, car il a eu la malhonnêteté de lui témoigner de la défiance en lui donnant pour adjoint M. Restout, mais à accepter les 4,800 livres, à quoi tous deux réunis ont estimé le prix des deux tableaux. S'il continue sur ce pied, il sera assez riche pour se faire peindre par lui. Moi-même, à quoi me serais-je exposé s'il m'avait fallu fixer un prix au portrait qu'il avait voulu faire de moi et presque malgré moi ! Car il commence à ne plus connaître d'amis lorsqu'il est question de ses portraits
M. de Mondonville, célèbre musicien, est un de ceux chez qui il va le plus familièrement. Il a fait son portrait. Mmc de Mondonville, qui joint au goût
de la musique celui de la peinture, dans laquelle elle s'est quelquefois exercée, désire avoir pareillement le sien. Mais, avant que de rien entamer, elle lui fait l'aveu qu'elle n'a que vingt-cinq louis à dépenser. Là-dessus, M. de La Tour la fait asseoir et fait son portrait, qui a plu à tout le monde. Il a enchanté Mme de Mondonville, qui, sans perdre un moment, tire son argent de sa cassette, et le mettant dans une boîte, sous des dragées, l'envoie à son peintre. M. de La Tour garde les dragées, renvoie l'argent. Mme de Mondonville imagine, dans ce jeu, une galanterie, et que ne s'étant pas autrement expliqué, lors de la première proposition, M. de La Tour veut lui faire présent du portrait, et comme elle ne veut pas lui céder en générosité, elle lui fait remettre un plat d'argent qu'elle s'est aperçue manquer dans son buffet et qu'elle a payé trente louis. Le nouveau présent éprouve le sort du premier. Il est renvoyé, et M,ne de Mondonville apprend que M. de La Tour a mis à son portrait sa taxe ordinaire de 1,200 livres, et qu'il ajoute à cela qu'il ne doit avoir aucun égard pour des gens qui ne pensent pas comme lui sur le compte des Bouffons, dont la musique et les représentations comiques divisaient, dans ce moment, tous ceux qui, dans Paris, se piquaient de se connaître en musique, et M. de La Tour avait le faible de vouloir s'en mêler et ne s'apercevait pas qu'il donnait au public une scène encore plus comique. A l'entendre, il est dégoûté de faire des portraits. Ils lui ont cependant procuré une assez honnête fortune. Ceux de la famille royale qu'il a peints ont été bien reçus et payés largement; il a obtenu un logement aux galeries du Louvre, une pension de 1,000 livres. Que lui faut-il de plus? Pourquoi donc montrer tant d'éloignement pour les ouvrages qui lui sont demandés par la cour? Serait-ce pour faire naître de plus grands désirs, et ne craint-il pas le contraire ?
La conduite qu'il a tenue avec Mme la Dauphine, qui souhaitait avoir son portrait de sa main, est trop singulière pour que je ne la rapporte pas, sans y rien changer dans les termes que s'en est expliqué avec moi M. Silvestre, chargé de la négociation. Il avait reçu une lettre de Mme Silvestre, attachée à Mme la Dauphine, par laquelle elle demandait à son père de faire ressouvenir M. de La Tour de l'engagement qu'il avait pris avec la princesse, mais qu'elle désirait qu'au lieu de Fontainebleau, dont on était convenu, le portrait se fît à Versailles. Elle marquait que sa maîtresse avait d'autant plus lieu de le désirer que son embonpoint était revenu et que peut-être n'aurait-elle pas un aussi bon visage à lui offrir si elle redevenait enceinte. Elle faisait assurer le peintre qu'elle se revêtirait, ce jour-là, de toute sa bonne humeur, et qu'elle l'invitait à en faire autant de sa part. Qui ne croirait que, à la lecture de cette lettre si honnête et si obligeante, M. de La Tour ne montrerait un désir égal à sa reconnaissance ? Point du tout : il répond froidement qu'il ne peut se rendre à l'invitation, qu'il n'est point fait pour ce pays-là, et cent autres choses qui allaient le perdre si elles avaient été redites. Heureusement, il les disait à M. Silvestre, qui, fort éloigné de lui nuire, n'en était que plus embarrasse sur ce qu'il devait répondre à la lettre qui finissait par témoigner
une sorte d'impatience de la part de Mmc la Dauphine. Il tâcha de remettre son homme et de lui faire prendre un meilleur parti. Il le tourne par tous les bouts. Il le voit enfin s'éclipser, et, dans un moment qu'il n'en attend plus rien, il reparaît avec une lettre où, tant bien que mal, il s'excuse sur des occupations indispensables, sur les jours trop courts et trop sombres, et prie de remettre la partie au printemps, sûr apparemment de ce qui devait arriver, car Mme la Dauphine devint grosse, et il ne fut plus question du portrait.
Ce n'est pas le seul mauvais personnage qu'il ait joué à la cour. Il a quelquefois des libertés qu'à peine se serait-il permises avec ses égaux. Une fois qu'il peignait le portrait de Mnie la marquise de Pompadour, le roi présent, Sa Majesté fit tomber la conversation sur ses bâtiments, sur ceux qu'il devait faire construire alors et en parlant avec une sorte de complaisance. Tout à coup, La Tour prend la parole, et feignant de se l'adresser à lui-même : « Cela est beau; dit-il, mais des vaisseaux vaudraient mieux. » Il disait cela au moment où les Anglais venaient de détruire notre marine. Le roi en rougit et se tut, tandis que le peintre s'applaudissait en secret d'avoir dit une vérité dans un pays qui ne la connaît pas. Il ne sentit pas qu'il avait commis une imprudence qui ne vaut que du mépris.
Je ne sais si je me trompe, mais je crains que ce ne soit quelque pareille indiscrétion qui l'ait éloigné de chez Mme Geofïrin, où je l'ai vu durant quelques années assister au dîner du lundi avec assez d'assiduité. Peut-être crut-il qu'il y avait pour lui plus d'avantages de se trouver dans d'autres sociétés qui lui laissaient une liberté de parler avec hardiesse sur des matières fort au-dessus de sa portée, et de débiter des traits d'érudition, dont il ne manquait jamais de faire provision dans le dictionnaire de Bayle, son livre favori, avant que de sortir de chez lui.
Un particulier qu'il ne connaissait pas et qu'il n'a plus revu vint lui demander son portrait, et La Tour s'y étant prêté de bonne grâce, cet homme, qui avait affecté de venir toujours seul et qui paraissait jaloux de garder Yincognito, le portrait fini, demande à La Tour de le couvrir d'une glace et de le mettre dans une bordure étroite, semblable à celle dont on a l'usage d'entourer les miroirs de toilette. Au jour donné, il vient un matin, encore seul, prendre le portrait, l'enveloppe lui-même d'un linge, le prend sous son bras, le place dans son fiacre, le tout en présence de La Tour, dans le plus grand silence, et sans lui dire un mot de paiement. Celui-ci lui voyait faire ces opérations et n'osait parler, dans l'attente que l'argent allait paraître. Intérieurement il se disait : Emporterait-il le tableau sans le payer? Et quand il fut parti : Il l'emporte, dit-il d'un ton tranquille. La singularité de l'aventure lui ferme la bouche, il est resté là.
Notre homme arrive cependant chez lui; son premier soin est de s'informer si sa femme n'est pas encore levée. Elle ne l'était pas, et c'est tout ce qu'il souhaitait. Il entre dans sa chambre, ôte le miroir de dessus la toilette, y substitue son portrait et va se mettre en embuscade dans un cabinet voisin. Son épouse éveillée sort du lit et tout de suite va se mettre à
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sa toilette. Le mari profite de ce mouvement, il quitte son poste et va se placer précisément derrière le fauteuil de sa femme qui, levant le dessus de la toilette, voit son mari vis-à-vis d'elle et s'imagine que c'est lui qui se mirait dans sa glace. Elle se retourne, le trouve en effet derrière elle, et se confirme dans son opinion. Jamais portrait ne produisit peut-être d'illusion semblable à celle-ci. Elle ne cessa que lorsque le mari, déplacé, fit apercevoir son épouse de sa méprise, et, content d'une scène si bien jouée et si agréable pour lui, il retourne le lendemain chez M. de La Tour lui faire ses excuses de l'avoir mis en inquiétude, avoue le tout, lui raconte ce qui s'est passé depuis leur dernière entrevue, ce qui ne pouvait manquer de flatter son amour-propre, jette une bourse sur la table. Il y a dedans cent louis d'or, dit-il, prenez ce que vous voudrez, tout si vous le jugez à propos; encore n'en serait-ce pas assez pour vous témoigner ma reconnaissance et égaler le plaisir que vous m'avez fait goûter.
M. de La Tour ne conserva que ce qu'il crut devoir lui appartenir légitimement, remit le reste de l'argent à son homme, qui disparut et qui ne s'est plus montré depuis. J'imagine que c'était quelque Anglais, car où trouver un Français qui en eût agi de la sorte?
Il serait facile de mettre Mariette en contradiction avec lui-même si on voulait rapprocher de ce dernier trait tout à l'honneur de la générosité de La Tour le débat qui s'était produit entre lui et les La Reynière, à propos du paiement de leurs portraits. La Tour en demandait dix mille livres; les experts les estimèrent quatre mille huit cent livres. Le pastelliste n'avait-il pas raison de tenir à son prix l'honneur qu'il faisait à des La Reynière de les représenter ? Cinq mille francs un portrait de La Tour; c'est une somme que trouverait modeste aujourd'hui un peintre de second ordre.