‹ La tour d'ivoireChapitre 1 sur 42 · LE PLAISANT DOMAINE · texte numérisé non relu

LE PLAISANT DOMAINE

JE voudrais, loin du monde, habiter un château Séculaire, entouré d'ombre sauvage et d'eau. Au bout de la profonde avenue, un portique De pierre, supporté par quatre fûts doriques, Blanchirait — Au fronton, une licorne ailée Et un lion retiendraient un blason descellé. La solitude assise, au milieu des quinconces, Y verrait les sentiers enchevêtrés de ronces, Et, ceignant de porphyre un médaillon de nuit, Les grands bassins mirer le ciel avec ennui.

Sous le lierre amassé, la grille devenue Inutile, au dehors pendrait interrompue ; La double aiguille du cadran extérieur Flotterait détachée et, dans la cour d'honneur, Le Temps aurait fléchi le dernier réverbère.

Ce serait triste et doux ; une lourde atmosphère De rêve, comme il s'en dégage des romans, Y ferait songer à la Belle-au-bois dormant, A quelque vieux récit de ballade allemande, Où l'histoire, à la fin, se mêle à la légende.

Le vestibule, avec ses bustes d'inconnus, Son ciel peint, où triomphe une déesse nue, Où, par la triple baie entre à flnts la lumière, Venait l'herbe encadrer son dallage de pierre, Et la mousse fleurir, d'un vivant ornement, L'escalier qui conduit aux grands appartements.

De la porte où, les bras enflés d'énormes bosses, Se tordraient, en hurlant, deux moitiés de colosses, La serrure, rouillée, aurait ce grincement Qui fait que l'on est pris d'un long tressaillement, Que l'on suspend son pied furtif et qu'on écoute Si, par derrière, un pas ne suit point votre route,

Et que l'on ne sait plus si c'est la vieille clé

Ou bien si c'est quelqu'un qui, dans l'ombre, a parlé.

Un souffle froid d'abside, un vent glacé de cave Vient de la galerie et vous souffle au visage ; Les couloirs ont des airs de crypte où dormiraient Les aïeux, dont il ne survit que les portraits. O tristesse ! de voir les charmantes figures D'Antan, tomber avec l'écaillé des peintures.

Ce serait toi Thérèse, infante aux longs yeux noirs,

Dans ta jupe massive en forme d'entonnoir,

Toi ! dont le falbala excède à flots la chaise,

Lodoïske, au bonnet carré de polonaise.

Toi, Frosine occupée, au petit Trianon,

A fleurir d'un bijou ton fichu de linon,

Toi ! Joséphine, au corps onduleux de créole,

Dont le regard en dit plus long que la parole,

Toi ! Palmyre, coiffée en oreilles de chien,

ïnattentive au livre entr'ouvert que tu tiens,

Toi ! qui, flottante aux plis d'un schall en cachemire,

Sus réduire, à leur tour, les Vainqueurs de l'Empire,

Longue Zelie ! où toi Corinne, autre Psyché

Oue baise au front un bel adolescent penché.

Les murs, comme il en est au château de Versailles,

Du grand Salon, seraient surchargés de rocailies. L'n lustre de cristal, descendu du plafond, Mire au parquet ciré sa verrerie en rond. La cheminée, avec deux vases de porphyre, Porte un buste de femme au rayonnant sourire.

Lorsque la canicule, aux trop vives chaleurs, Dessécherait la source et blesserait les rieurs, J'y verrais, dans la nuit des persiennes mi-closes, Luire confusément mille adorables choses, Des consoles d'onyx où la chimère tord Sa gueule menaçante et ses écailles d'or, Des commodes de rose aux guirlandes de cuivre, Une table de marbre où penche un Silène ivre, Des fauteuils où Beauvais a brodé le blason De l'Amour et les quatre attributs des saisons.

J'y verrais se mêler à la cuisse velue Des boucs, l'ivoire frais des belles nvmphes nues, Et les dieux, quand tout flotte indécis dans le soir, Aux princesses noués, traverser les miroirs.

Je me tiendrais souvent dans la bibliothèque, A feuilleter Maro, Pline, les deux Sénèque, J'en aimerais jusqu'à cette odeur de moisi

la toi-r d'ivoire *3

Dont je demeurerais à la gorge saisi

Dès l'entrée ; une antique et haute boiserie

Sculptée, y jetterait une note assombrie

Où de la reliure éparse, par moments,

Les cuivres jetteraient comme un sourd flamboiement,

Souvent, en feuilletant ces énormes volumes

Dédicacés suivant une antique coutume,

A tranche rouge, avec leur cuir écussonné

D'un blason d'or, je ne serais point étonné

D'en voir fuir quelques grains de tabac de hollande,

Et j'en éprouverais une joie aussi grande

Si quelque fleur séchée, en arrêtant mes doigts,

Me causait tristement d'un amour d'autrefois.

J'aimerais vous relire, antistrophes, épodes De l'ode où Sabatier délire avec méthode, Ou le Père Venance, à son accordéon, Fait répéter ce qui survit d'Anacréon, Je lirais l'héroïde où Didon délaissée N'a que Gilbert pour truchement de sa pensée, Celle encore où Sainmore, en évoquant Sapho, Inflige à sa poussière un supplice nouveau, Celle aussi où Héro, redemandant Léandre, A cause de Dorât ne peut se faire entendre, Celles où Héloïse, au-delà du tombeau,

Croyant joindre Abeilard retrouve Colardeau, Où La Vallière sent l'ennui qu'elle a s'accroître Des vers que Ximénès lui prête au fond du cloître, Pareille à Calypso pour qui deux fois le sort Fut cruel, la livrant sans défense à Champfort.

Je lirais mainte idylle où l'amant mécanique Tourne aux pieds de sa belle une boîte à musique, Où quelque abbé espiègle affuble, en souriant, Méléagre de la perruque à Florian, Où Monsieur Léonard, à la ville, décrotte Bravement Théocrite et lui met des culottes, Où Berquin, qui jamais ne mit le pied dehors, Change Iris en Lucinde et Ménalque en Lindor, Je vous lirais aussi petits compliments fades De Maugenot, confits en pleine cassonnade, Je lirais l'Elégie où l'on voit, à pas lents, Chanceler un malade en vers plus chancelants, Où Dorange, mettant son histoire en musique, Module adroitement ses cris de pulmonique, Et, s'ornant du laurier de la Victoire, meurt Une main sur la lyre ut l'autre sur son cœur.

Guirlandes de Julie aux fleurs avariées Sous globe des anciens bouquets de mariées,

Je vous lirais ! et vous ! vieux refrains d'opéra, Quinault, Lulli, Yadé, Favart, et cœtera, Epitres, Madrigaux à la belle insensible D'où s'exhale un besoin de sommeil indicible, Ballades, bouts-rimés, églogues, triolets, Vaux-de-vire où le vin ruisselle en vingt couplets, Rondeaux, où git la rime à la raison rebelle , Stances, amphigouris, fabliaux, vilanelles, Je lirais tout ! Je lirais même, dieu aidant, Les erotiques de messieurs les présidents.

Lorsque mon front brûlant, excédé de lectures,

Quêterait cette paix que donne la Nature,

Au milieu du soleil bourdonnant, j'élirais

Dans le parc, un nid d'ombre, un coin humide et frais

De feuilies où, solide honneur du territoire,

Un chêne au faîte large ombrage une onde noire.

Venus de toutes parts, dix tortueux sentiers,

Vers cette eau solitaire inclinant leurs graviers,

Pour tribut ordinaire, apportent au poète

Ce qui vibre de joie au fond du parc en fête.

La Nature y rassemble et le frêne noueux, Et les tilleuls ridés et le saule aux cheveux Si longs qu'ils lui font comme une verte pelisse,

l6 LA TOUR D'IVOIRE

Et le châtaignier grave et le hêtre au corps lisse, L'acacia frisé, le sorbier rougissant, Le pawlonia qui rit en fleurs tous les deux ans, Le platane éveillant, au fond de la mémoire, Horace, qui jadis à son ombre aimait boire, Le vernis du Japon, le vieil orme où se tient L'orchestre villageois dans les tableaux anciens, Le marronnier massif aux vertes pendeloques, Le cèdre qu'on dirait issu d'une autre époque, Le pin droit, qui d'Athys éternise le don, Le noisetier léger qu'on dépouille à Meudon, Et jusqu'aux frais rosiers qu'à la fin l'églantine Sauvageonne a rendus à leur fruste origine.

Une moire agitée y rote incessamment Jetant à la nuit verte un éblouissement.

Des troncs, que le soleil hérisse de ses flèches, Dégoutte un sang doré sur l'herbe obscure et fraîche, Un nuage en suspens semble annoncer qu'un dieu Enflammé de jeunesse, y respire au milieu. Je doute si l'éclat de cette ombre incertaine Vient du front de Narcisse ou des fleurs du Troène, Si ce remous d'écume, éclaboussant les joncs. De naïade ou de carpe atteste un lourd plongeon.

Un cygne, surprenant par l'éclat de ses ailes, Aux grâces de Léda promène un cœur fidèle ; Et ce qui, sur la rive, étincelle de fleurs, De Salmacis prostrée imite les couleurs.

Qu'un froissement résonne ! et c'est Diane nue Ou Vénus aux beaux flancs qui descend de la nue, C'est Néère assaillie et qui s'ouvre un chemin Sous l'eau, pour esquiver la rage du boucquin ; C'est Biblis qui se fond en tremblante lumière, C'est Hylas qui se penche au-dessus d'une pierre Et que sa lourde amphore entraîne dans son poids, C'est !... mais à quoi bon dire ici ce que j'y vois ?

Ainsi cette onde en fleurs, à'um vague féerie Diverse, entretiendrait un temps ma rêverie, Jusqu'à l'heure où, parmi les poussières du soir, Sur la terrasse en feu je reviendrais m'asseoir. Un mûrier chanterait. J'écouterais les trembles S'éveiller un à un, puis jeter, tous ensemble, Ce long bruit qui ressemble au fracas de la mer, A ce mugissement que disperse, dans l'air, L'onde précipitée en chute des cascades, Ou des torrents pierreux qui roulent par saccades. O charme puissamment aigu que le Passé

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Donne aux lieux que la Gloire a jadis traversés Tristesse des châteaux, fécondes solitudes Des jardins, désormais soyez ma seule étude ! Je veux cueillir encore, à l'ombre des rameaux, Quelque chose de l'âme éparse des héros Et retrouver, parmi ces rumeurs étouffées Du crépuscule, un peu de la lyre d'Orphée, Comme un écho lointain des éloquentes voix Oui forçaient au silence et les dieux et les rois.

Ce portique qui croule et ce parc en ruine A demi- reconquis par la ronce et l'épine, Tout ce vaste domaine, en qui palpite encor Ce que trois siècles d'art ont amoncelé d'or, Il m'entoure ! Il retient ma prunelle éperdue. Mon juste orgueil s'y mire au geste des statues, Le souvenir, aux feux tremblants de l'horizon, Où le soleil se couche, allume ses tisons ; Les roses de la Fable y couronnent l'histoire ; Je m'émeus ; ma pensée y respire la gloire Et j'y laisse flotter, impuissant à partir, Mon âme anéantie à force de sentir.

A Falguière

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