‹ La tour d'ivoireChapitre 40 sur 42 · LE POÈTE JUSTIFIÉ · texte numérisé non relu

LE POÈTE JUSTIFIÉ

NYMPHES de Castalie ! est-ce assez de porter Dans sa poitrine un cœur sensible à la Beauté, Un sang noble où s'allume une flamme fréquente, Pour qu'aussitôt la bouche en devienne éloquente ? Répondez ! si la main où vit le plus de feux, Sur la harpe appliquée, y soupire le mieux ! Suffit-il pour mieux peindre une amoureuse amorce- De l'avoir ressentie en soi-même avec force, Et d'avoir rassemblé Cythère en son giron, Pour de la Renommée occuper les clairons ?

l6o LA TOUR D IVOIRE

Est-ce les mériter que d'honorer les Muses ? Suis-je élu d'Apollon ou si le dieu m'abuse : Suis-je égaré d'un rêve, et si l'or que je vois En fumée au réveil va glisser de mes doigts ? . Ainsi je m'agitais, pris du doute imbécile Qui devant VÉnéide a fait trembler Virgile. Emilie, occupée à cueillir l'ornement Des prés, lut dans mes yeux mon secret sentiment, Et, jetée à mon cou, pour chasser ce nuage, Sa voix avec ces mots redressa mon courage :

<v O V Insensé ! qui laisse une prise à l'Ennui

Sans voir que le Bonheur qu'il cherche est près de lui l

Qui, traînant dans la Vie un cœur fragile et sombre ,

Lâche la proie afin de courir après l'ombre !

O l'Ingrat/ qui préfère au suffrage obtenu,

De celle qui l'adore, un suffrage inconnu,

Et qui ne trouve point de louange plus chère,

Que celle qui lui vient d'une bouche étrangère !

Sache donc que la grâce éparse en tes écrits,

Puisqu'elle a su me plaire, a mérité le prix.

Tiens ! dit-elle, en plantant des roses sur nia tête,

Je te sacre aujourd'hui le prince des poètes,

Et j'en prends à témoins et la Terre et les deux,

Et ces pleurs que ta lyre a tirés de mes yeux !

Si quelqu'un t'ose un jour refuser la victoire, Accuse l'ignorance et garde en ta mémoire, Quand je ne serai plus qu'une ombre au noir séjour, Que tu fus couronné par les mains de l'Amour ! »

'vçgp

Table des Matières

Page 1