ALIX, COMTESSE DE NIVES
Je répondis que j'attendrais madame la comtesse le lendemain, et tout aussitôt ma femme me gronda.
— Tu réponds comme cela tout de suite, me dit-elle, et sans te faire prier ni attendre, comme ferait un petit avocat sans causes ! Tu ne sauras jamais garder ton rang!
— Mon rang? Quel rang avons-nous, s'il te plaît, -ma bonne amie?
— Tu as le Tang de premier avocat de la contrée. Ta fortune est faite, et il serait bien temps de prendre un peu de repos.
— Cela viendra, ej bientôt, j'espère; mais, tant que notre fils n'aura pas fait ses débuts et prouvé qu'il est apte à hériter de ma clientèle, je ne compte pas laisser péricliter la situation. Je
veux l'y installer avec toutes les chances de réussite.
— Tu dis cela, mais tu as la rage des affaires, ^t tu n'en veux pas manquer une. Tu finiras par mourir à la peine. Voyons! je suppose qu'Henri ne soit pas de force à te remplacer?
— Alors, je te l'ai promis, je me retire et je finis mes jours à la campagne, mais Henri me remplacera, il a fait de bonnes études, il est bien doué...
— Mais il n'a pas ta force physique et ta grande volonté. C'est un enfant délicat. Il tient de moi.
— Nous verrons bien! s'il se fatigue trop, j'en ferai, sous ma direction, un avocat consultant. Je suis assez connu et assez apprécié pour être certain que la clientèle ne nous manquera pas.
— A la bonne heure, j'aimerais mieux ça. On peut donner des consultations sans sortir de chez soi et en habitant ses terres.
— Oui, à mon âge, avec ma notoriété et mon expérience ; mais pour un jeune homme il n'en va pas de même. Il lui faudra habiter la ville et même aller chez les clients, encore sera-t-il bon que durant les premières années de son exeréice je sois auprès de lui pour le diriger.
— C'est cela ! tu ne veux pas te retirer ! Alors à quoi bon acheter un château et y faire des
dépenses d'installation, si vous ne devez l'habiter ni l'un ni l'autre ?
Ma femme venait de me faire acheter le manoir de Percemont, situé au beau milieu de nos terres, dans la commune de ce nom. Il y avait longtemps que cette enclave nous gênait et que nous souhaitions nous porter acquéreurs ; mais le. vieux baron Coras de Percemont attribuait au. manoir de ses ancêtres une valeur exorbitante et prétendait faire payer cher l'honneur de relever ses ruines. Nous avions dû y renoncer; puis le baron était mort sans enfants, et le château mis aux enchères nous avait été adjugé pour un prix raisonnable ; mais il fallait au moins une trentaine de mille francs pour rendre tant soit peu habitable ce nid de vautours perché au sommet d'un cône volcanique, et je n'étais pas aussi pressé que ma femme de faire pareille dépense pour m'y installer. Notre maison de campagne, spacieuse, propre, commode, abritée par des collines et entourée d'un vaste jardin, me paraissait bien suffisante, et notre acquisition n'avait d'autre mérite à mes yeux que de nous préserver d'un voisinage incommode ou tracassier. Les pentes de la roche qui portait la tour de Percemont étaient assez bonnes en vignes. Le haut, planté en jeunes sapins, pouvait devenir une bonne remise pour le gibier, et j'étais d'avis qu'on l'y laissât tranquille, pour
avoir là, par la suite, une jolie réserve de chasse. Ma femme ne l'entendait pas ainsi. Cette grande tour lui avait donné dans la cervelle. Il lui semblait qu'en s'y perchant elle élèverait son niveau JM^ial de cinq cents pieds au-dessus du niveau lofe: la mer. Les femmes ont leurs travers, les mères ont leurs faiblesses. Henri nous avait toujours témoigné un si vif désir de posséder Percemont que madame Chantebel ne m'avait point laissé de trêve que je ne l'eusse acheté.
Ce fut presque la première parole qu'elle lui dit en l'embrassant, car mon acquisition n'était ratifiée que depuis deux jours.
— Remercie ton cher papa, s'écria- t-elle, te voilà seigneur de Percemont.
— Oui, lui dis-je, baron des orties etseigneur des chats-huants. Il y a de quoi être fier, et je pense que tu vas te faire faire des cartes de visite qui porteront ces beaux titres à la connaissance des populations.
— Mes titres sont plus beaux que cela, répondit l'enfant en se jetant dans mes bras. Je suis le fils du plus habile et du plus honnête homme de ma province. Je m'appelle Chantebel et me tiens pour grandement anobli du fait de mon père, je dédaigne toute autre seigneurie ; mais le manoir romantique, le pic escarpé, le bois sauvage, voilà des jouets charmants, dont je te remercie, père, et, si tu le permets, je m'y
trouverai, dans je ne sais quelle poivrière, un petit, nid où j'irai lire ou rêver de temps en temps.
— Si c'est là toute ton ambition, j'approuve, . lui répondis-je, et je te donne le joujou. Tu y laisseras revenir le gibier que le vieux baroo, fusillait sans relâche, n'ayant, je crois,, rien au* tre à mettre au garde-manger, et Tan prochain, nous y tuerons ensemble quelques lièvres. Sur ce, allons dîner, après quoi nous parlerons d'affaires plus sérieuses.
J'avais effectivement des projets sérieux pour mon fils, et nous n'en parlions pas pour la pre* mière fois. Je souhaitais le marier avec sa cousine Emilie Ormonde, que l'on appelait Miliette et encore mieux Miette, par abréviation.
Ma défunte sœur avait épousé un riche paysan des environs, fermier de terres considérables, qui avait laissé au moins cent mille écus au soleil à chacun de ses enfants, Miette et Jacques Ormonde. Ces deux orphelins étaient majeurs tous deux. Jacques avait trente ans, Emilie en, avait vingt-deux.
Quand j'eus rafraîchi la mémoire d'Henri relativement à ce projet, dont il ne paraissait point trop pressé d'être entretenu, je l'examinai d'autant plus attentivement que j'avais brusqué, l'attaque pour surprendre sa première impression. Elle fut plus triste que gaie, et il tourna lesk yeux vers sa mère comme pour chercher dans*
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les siens la réponse qu'il devait me faire. Ma femme avait toujours approuvé et souhaité ce mariage; je fus donc extrêmement surpris lorsque, prenant la parole à la place de son fils, elle me dit d'un ton de reproche:
— En vérité, monsieur Chantebel, quand tu as quelque chose dans la tête, c'est comme un coin de fer dans un quartier de roche. Ne peuxtu laisser un moment de joie et de liberté à ce pauvre enfant, qui sort d'un travail écrasant et qui a tant besoin de respirer? Faut-il déjà lui parler de se passer au cou la corde du mariage?...
— Est-ce donc une corde pour se pendre ? répliquai-je un peu fâché ; s'en trouve-t-on si mal, et veux-tu lui faire penser que ses parents ne font point bon ménage ?
— Je saisie contraire, répliqua vivement Henri. Je sais qu'à nous trois nous ne faisons qu'un. Donc, si vous êtes deux pour désirer que je me marie tout de suite, je ne compte pas et" ne veux nas compter; mais...
— Mais si je suis tout seul de mon avis, repris-je, c'est moi qui ne compterai pas. Donc nous ne faisons pas un en trois, puisque nous ne sommes pas Dieu, et les choses se décideront entre neus à la majorité des votes.
— Sais - tu , monsieur Chantebel ? dit ma femme, qui ne manquait pas d'esprit dans l'oc-
casion, nous sommes heureux à notre manière dans le mariage, toi et moi, mais chacun T entend à la sienne, et puisque le bien à chercher ou le mal à risquer doit être personnel à notre enfant, mon avis est de n'avoir d'avis ni l'un ni l'autre et de le laisser décider tout seul.
— C'était parbleu bien la conclusion que je tenais en réserve, lui répondis-je; mais je le croyais épris de Miette et depuis longtemps décidé à en faire sa femme le plus tôt possible.
— Et Miette ? dit Henri ému, est-elle donc aussi décidée que moi, et pensez-vous qu'elle soit éprise de ma personne ?
— Éprise est un mot qui ne trouve pas son emploi dans le vocabulaire de Miette. Tu la connais ; c'est une fille calme, franche, décidée, sincère, c'est la droiture, la bonté, le courage en personne. Miette a une grande amitié pour toi, nous en sommes certains. Elle n'a, après moi, qu'un guide et un ami en ce monde, son frère Jacques, qu'elle chérit et respecte aveuglément. MietteOrmonde épousera celui que Jacques Ormonde aura choisi, et depuis l'enfance Jacques Ormonde, qui est ton meilleur ami, t'a destiné sa sœur. Que veux-tu de mieux?
— Je ne pourrais jamais désirer ni espérer rien de mieux, si j'étais aimé, répondit Henri ; mais sache, mon père, que cette affection, sur laquelle je croyais pouvoir compter, s'est étrangement refroidie depuis quelque temps. Jacques ne m'a pas répondu lorsque je lui ai annoncé mon prochain retour, et les dernières lettres d'Emilie étaient d'une froideur remarquable.
— Ne lui aurais-tu pas donné l'exemple ?
— S'en est-elle plainte?
— Miette ne se plaint jamais de rien ; elle a seulement remarqué une sorte de préoccupation dans tes propres lettres; et, quand j'ai voulu me réjouir avec elle de ton retour, elle a eu l'air de douter qu'il fût aussi prochain que je le lui annonçais. Voyons, enfant, la vérité. Td 1 peux bien te confesser à tes parents. Je ne te demande pas compte des distractions que Miette
pouiTait te reprocher. Nous avons tous passé par là, nous autres étudiants d'autrefois, et je ne prétends pas que nous valussions mieux que vous ; mais nous revenions au bercail avec joie, et peut-être dans ta correspondance avec ta cousine as-tu laissé percer un regret de ces distractions que tu aurais eu le tort de prendre trop au sérieux?
— J'espère que non, mon père, car ce regret a été bien léger et rapidement effacé par la pensée de votre bonheur. Je ne me rappelle pas les expressions qui ont pu m'échapper; mais, à coup sûr, je ne suis pas assez naïf pour avoir rien dit et rien pensé qui motive le ton glacial que la petite cousine a pris pour me répondre.
— As-tu là sa lettre ?
— Je cours vous la chercher.
Henri sortit, et ma femme, qui avait écouté en silence, prit vivement la parole.
— Mon ami, me dit-elle, ce mariage est rompu, il n'y faut plus songer.
— Pourquoi ? qui Ta rompu? à quel propos?
— Miette est une fille rigide et froide qui ne comprend rien aux exigences de la vie élégante dans une certaine situation ; elle n'est pas capa-
^e de pardonner même l'apparence d'un petit parement dans la vie d'un jeune homme.
— Allons donc ! que me dis-tu là? Miette connaît fort bien toutes les légèretés commises par
monsieur son frère lorsqu'il faisait son droit à Paris, et j'aime à croire qu'Henri n'en a pas le quart à se reprocher^ Pourtant Miette n'en a jamais témoigné ni inquiétude ni dépit ; elle Ta reçu à bras ouverts lorsqu'il est revenu, il y a deux ans, aussi coureur d'aventures et aussi peu aYO<?at que possible. Elle l'a aidé à payer ses dettes sans un mot de reproche ou de regret. Il me le disait encore dernièrement en ajoutant que sa sœur était un ange pour l'indulgence et la générosité, et à présent tu voudrais...
Henri, qui rentrait avec la lettre, nous interrompit. Cette lettre n'était pas froide comme il le prétendait. Emilie n'était jamais très-démonstrative, et ses habitudes de modestie ne lui avaient jamais permis de se livrer davantage ; mais il est bien certain que cette fois il y avait chez elle un trouble et une sorte d'effroi inusités. « L'amitié, disait-elle, est une chose indissoluble, et vous trouverez toujours en moi une sœur dévouée ; mais il ne faut pas que le mariage vous tourmente ; s'il vous faut le temps de la réflexion, il me le faut aussi, et nous ne sommes engagés à rien que nous ne puissions encore discute? et remettre en question selon les circonstances. »
— Tu remarqueras, observa Henri en s'adressant à moi, qu'elle me dit vous pour la première fois.
n LA TOUR DE PERCEMONT
— Il faut qu'il y ait de ta faute, répondis-je. Voyons ! allons au fait. Es-tu toujours amoureux, oui ou non, de ta cousine ?
— Amoureux ?
— Oui, amoureux, amoureux d'amour, il n'y a pas à jouer sur les mots.
— Il est en peine de te répondre, dit ma femme. Il se demande peut-être s'il l'a jamais
été.
Henri saisit avidement la perche que lui tendait sa mère.
— Oui, s'écria-t-il, voilà le vrai! Je ne sais pas si on peut appeler amour le sentiment respectueux et fraternel que Miette m'a inspiré dès l'enfance. La passion n'est jamais éclose de part ni d'autre.
— Et tu veux la passion dans le mariage ?
— Tu crois que j'ai tort ?
— Je ne crois rien, je ne fais pas de théorie. Je veux connaître l'état de ton cœur. Si Miette Ormonde aimait un autre que toi, tu ne demanderais pas mieux?
Henri pâlit et rougit simultanément.
— Si elle en aime un autre, répondit-il d'une voix émue, qu'elle le dise !.. Je n'ai pas le droit de m'y opposer, et je suis trop fier pour ne pas m'interdire les reproches.
— Allons, repris-je, la chose s'édaircit et la cause est entendue. Écoute, nous avons diné à
quatre heures, il en est à peine six. Tu peux dans une demi-heure être chez ta cousine. Tu vas prendre Mademoiselle Prunelle, ta bonne petite jument, qui ne galope guère en ton absence et qui va être enchantée de cette promenade. Tu n'as rien à dire à Miette, sinon qu'arrivé à l'instant tu accours serrer sa main et celle de son frère. Cet empressement est la plus concise et la plus nette des explications en ce qui te concerne. Tu verras s'il est accueilli avec plaisir ou avec indifférence. A un garçon d'esprit, il n'en faut pas davantage. Reçu avec joie, tu restes une heure avec eux, et tu reviens nous dire ton triomphe. Éconduit dès les premiers mots, tu reviens à l'instant même et sans demander ton reste. C'est bien simple, et coupe court à toutes les théories que nous pourrions faire, comme à toutes les belles paroles que nous pourrions dire.
— Tu as raison, mon père, répondit Henri en m'embrassant, je pars et je reviens.
Pour patienter, ma femme prit son tricot ; moi, je pris un livre. Je voyais bien qu'elle grillait de me contredire et de me quereller, et je feignais de ne pas m'en douter ; mais elle éclata, et je la laissai aller pour bien connaître sa pensée. Je découvris alors que le mariage de son fils avec Miette lui était devenu antipathique, et que ses lettres ou ses paroles avaient
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dù être pour quelque chose dans le refroidissement de nos amoureux. Elle n'aimait plus la pauvre nièce, elle la trouvait trop vigneronne, trop peu née pour monsieur son fils ; sa fortune était s or table, mais Henri était fils unique et pouvait a&pirer à une plus riehe héritière; Il avait des goûts de luxe et des habitudes de confort que Miette ne comprendrait jamais.
Elle avait fait de sou frère r naguère brillant et décrassé, un gros paysan qui prendrait bientôt du ventre. Elle avait toutes les vertus et aussi tous les préjugés et tous les entêtements de la paysanne. On avait pu songer à ce mariage lorsqu'Henri était encore un écolier et un provincial. À présent qu'il revenait de Paris dans tout l'éclat de sa beauté, de sa toilette et de ses grandes manières, il lui fallait une fille de qualité capable de devenir une femme du monde.
J'écoutai tout cela en silence, et quand ce fut fini :
— Yeux-tu, lui dis-je, que je tire la conclusion?
— Oui, parle.
— Eh bien ! si ce mariage est détestable, ce n'est ni la faute d'Henri ni celle de Miette, c'est celle de la grande tour de Percemont !
— Par exemple !
— Oui, oui, sans cette damnée tour, nous serions toujours les bons et heureux bourgeois
d'hier, et nous ne trouverions pas trop paysans les enfants de ma sœur ; mais, depuis que nous avons des mâchicoulis au-dessus de nos vignes et une porte fleuronnée à notre pressoir...
— Un pressoir? Tu comptes faire un pressoir de notre château ?
— Oui, ma chère amie, et si cela ne fait point passer ta folie, je compte mettre à bas la vieille baraque !
— Tu ne le peux pas ! s'écria madame Cbantebel indignée* Le château est à ton fils, tu le lui as donné !
— Quand il verra que le château t'a troubléla cervelle, il m'aidera à le démolir.
Ma femma craignait la raillerie ; elle s'apaisa et me promit d'attendre patiemment la décision d'Emilie ; mais bientôt elle s'agita de plus belle. Les heures s'écoulaient, et Henri ne rentrait pas. Je m'en réjouissais, moi ; je me disais que ses cousins l'avaient retenu et qu'ils avaient tous trois grand plaisir à se retrouver. Enfin minuit sonna, et ma femme, craignant quelque accident, allait et venait du jardin à la route, lorsque le galop de la petite jument d'Henri se fit entendre, et un instant après il était près de nous.
— Il ne m'est rien arrivé de fâcheux, répondit-il à sa mère, qiii l'interrogeait avec anxiété. J'ai vu. Emilie un instant, et j'ai appris d'elle
que sou frère habitait depuis un mois sa métairie de Champgousse, où il fait faire une bâtisse importante. Emilie, étant seule chez elle, m'a fait comprendre que je ne devais pas prolonger ma visite, et, comme il était encore de bonne heure, je me suis dirigé sur Champgousse afin d'embrasser Jacques. Je ne me rappelais pas bien le chemin, je crois que j'en ai fait plus qu'il ne fallait. Enfin j'ai vu Jacques, j'ai causé et fumé une heure avec lui, et me voilà, après trois lieues de retour par des sentiers assez embrouillés où, sans l'esprit de mon cheval, je ne me serais pas aisément reconnu dans l'obscurité.
— Et quelle mine t'a faite Emilie ? demanda madame Chantebel.
— Bonne, répondit Henri, autant que j'ai pu m'en rendre compte en si peu de temps.
— Pas de querelle, pas de reproches?
— Pas du tout.
— Et Jacques ?
— Il a été cordial comme de coutume.
Alors rien n'est décidé ?
— Il n'a pas été question de mariage. C'est un point dont nous ne pouvions traiter qu'avec vous deux.
Ma femme, rassurée, se retira, et tout aussitôt Henri prit mon bras et m'entraîna dans le jardin.
— Il faut, me dit-il, que je te parle. Ce que
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j'ai à te dire est fort délicat, et je craindrais que ma mère ne prît la chose à cœur, au point de manquer de prudence. Voici ce qui m'est arrivé.
— Asseyons-nous, lui dis-je, et je t'écoute.
Henri, fort troublé, me raconta ce qui suit.
« — D'abord je dois te dire dans quelles, dispositions d'esprit et de cœur je me trouvais en allant voir Emilie. Il est bien vrai qu'avant de quitter la vie de Paris j'ai eu un moment d'effroi en songeant au mariage. Cet idéal, rêvé dans la première jeunesse, avait pâli d'annéç en année dans l'atmosphère enfiévrée d'une capitale. Tu m'avais vu si épris de ma cousine quand j'ai commencé mon droit, que tu avais craint, je l'ai bien compris, de me voir retardé dans mes études par l'impatience de les terminer.
Tu ne t'es pas dit, cher père, que cette ferveur d'amour et d'hyménée était le fait du collégien et trouvait sa place naturelle entre le baccalauréat et la première inscription de droit. Tu n'as peut-être pas assez prévu que l'impatience se calmerait bien vite, et peut-être, désirant ce mariage, eusses-tu mieux fait de me laisser re-
venir ici les années suivantes aux époques des vacances. Tu as cru devoir me distraire dune anxiété que je n'éprouvais déjà plus après la première année d'absence. Tu es venu prendre tes propres vacances avec moi. Tu m'as fait voyager, tu-m'as conduit à la mer, et puis en Suisse, et puis à Florence et à Rome ; bref tu as fait si bien qu'il y avait tantôt quatre ans que je n'avais vu Emilie. Il en est résulté que je craignais de la revoir et de ne plus la trouver aussi charmante qu'elle m'était apparue dans la splendeur de ses dix-huit ans.
» Je songeais à cela en galopant vers sa demeure au coucher du soleil, et j'étais tenté de modérer l'ardeur de Prunelle, qui dévorait l'espace. Force lui a été pourtant de se calmer aux approches de Vignolette et de monter au pas le raidillon de sable qu'il faut gravir pour apercevoir le toit de la maison, enfoui dans le feuillage. Là, mon esprit inquiet s'est calmé aussi, etj'aisentijene sais quel attendrissement me gagner. La soirée était admirable, il y avait de l'or dans le ciel et sur la terre. Les montagnes m'apparaissaient dans des brumes d'un violet rosé. Le chemin brillait sous mes pied& comme une poussière de rubis. Les vignes ondulaient follement sur les collines, et leurs grands rameaux pourprés, chargés de fruits déjà noirs, se dressaient et se penchaient en festons plantu-
reux sur ma tête. Pardonne-moi, j'ai fait de la poésie ! Mes heureux jours d'adolescence me sont apparus. J'ai revu les scènes de mes pastorales oubliées. Je me suis cru transporté au temps où, dans mon habit de collégien, devenu trop court pour mes grands bras maigres, j'approchais, le cœur palpitant, de la demeure de ma petite cousine alors si jolie, si gracieuse et si confiante ! J'ai recommencé mes rêves d'amour, et il m'a semblé que ce qui avait bouleversé tout mon être d'espérances et de désirs ne pouvait pas être une illusion vaine. J'ai repris le galop, je suis arrivé haletant, fiévreux, craintif, amoureux comme à dix-sept ans !
» Ne t'impatiente pas, mon père. J'ai besoin de résumer ce qui était le passé il y a quelques heures, un passé déjà loin d'un siècle à présent.
» Je tremblais en sonnant à la porte, cette petite porte peinte en vert, toujours éraillée et raccommodée avec de gros clous comme autrefois. Je prenais plaisir à reconnaître chaque objet et à retrouver frais et touffu le gros buisson de chèvrefeuille sauvage qui ombrage cette rustique entrée. Autrefois un fil de fer tendu le long de ce berceau de pampres suffisait aux gens de la maison pour ouvrir sans se déranger ; mais cette confiance hospitalière a disparu : on me fit attendre au moins cinq minutes. Je me disais : Emilie est seule, et peut-être est-
elle au bout de l'enclos. Il lui faut le temps de traverser sa vigne, mais elle a reconnu ma manière de sonner, elle va venir m'ouvrir ellemême comme autrefois î
» Elle n'est pas venue, c'est la vieille Nicole qui m'a ouvert et qui a pris la bride de mon cheval avec un empressement plein de trouble.
» — Entrez, entrez, monsieur Henri! Oui, oui, mademoiselle va bien, elle est à la maison, monsieur Henri ; allez, allez, excusez-nous, c'est jour de lessive, tout notre monde est allé à la rivière pour ramener le linge ; on vous a fait attendre. C'est des jours comme ça où tout est sens dçssus dessous, vous savez bien, monsieur Henri r
» J'ai franchi rapidement l'allée étroite et longue, du moins trop longue à mon gré! Autrefois on reconnaissait ma voix de loin, et Jacques accourait. Jacques était absent. Le chien ne m'a pas reconnu et a jappé après moi. Emilie n'est venue à ma rencontre que jusqu'aux marches du perron. Elle m'a tendu la main la première ; mais dans sa surprise de me voir il y avait plus d'effroi que de joie. Elle était costumée comme autrefois, en demi-demoiselle, la robe de mousseline bien retroussée sur les hanches, le tablier de soie garni de dentelles, le petit chapeau de paille des paysannes, garni de velours noir et retroussé par derrière sur son
magnifique chignon brun, toujours aussi jolie, plus jolie peut-être encore ! La rondeur de son frais visage a pris un peu plus d'ovale, les yeux sont plus grands et une expression plus sérieuse a rendu son regard plus pénétrant, son sourire plus fin. Je ne sais ce que nous nous sommes dit, nous étions émus tous deux. Nous nous demandions de nos nouvelles et nous n'entendions pas la réponse.
» J'ai enfin compris que Jacques, Jaquet, comme elle l'appelle toujours, faisait bâtir toute une ferme à deux lieues de là. Champgousse est sa part d'héritage. Depuis longtemps étables et granges menaçaient ruine. — Il n'a pas voulu confier ses travaux à un entrepreneur qui l'eût rançonné sans faire les choses à son gré. Il a été s'installer chez ses fermiers afin d'être là dès le lever du jour jusqu'à la nuit et de surveiller le travail de s.es ouvriers.
» — Mais il vient te voir tous les jours ?
» — Non, c'est trop loin, ça le forcerait de se coucher trop tard. Je vais le voir le dimanche et m'assurer qu'il ne manque de rien.
» — Il doit s'ennuyer tout seul ?
» — Non, il est si occupé !
» — Mais toi, cette solitude doit t'attrister ?
» — Je n'ai pas le temps d'y songer. Il y a toujours tant à faire quand on s'occupe de son chez soi !
» — Tu aurais dû aller demeurer chez nous !
» — Ce ne serait pas possible.
» — Tu es donc toujours une femme de ménage modèle?
» — ÏMautbien!
» — Et tu te plais à cette vie austère ?
» — Comme toujours.
» — Tu ne songes pas..,
» — - À quoi ?
» — A être deux pour...
» Je crois que j'allais me livrer lorsque Emilie se leva brusquement en entendant crier la porte de la saUe à manger qui touche au salon ; elle s'élança dans cette direction et j'entendis trèsdistinctement ces mots : il est là, ne vous montrez pas.
» Tu sautes de surprise, mon père ? Moi, je sentis comme une déchirure au cœur. J'entendis refermer la porte et Emilie rentra, très-distraite et très-gênée, pour me faire sur votre santé et vos occupations des questions oiseuses, car elle n'ignore rien de ce qui vous concerne, et c'eût été à moi de lui demander des nouvelles de chez nous. Je vis que ma présence la mettait au supplice et que ses yeux cherchaient la pendule malgré elle pour compter les minutes insupportables de ma présence. Je pris mon chapeau en lui disant que je vous avais à peine vus et que d'ailleurs je ne voulais pas la gêner.
» — Tuas raison, me répondit-elle. Tu ne peux plus venir comme autrefois, je suis seule à la maison, et ce ne serait pas convenable ; mais, si tu vas dimanche voir Jaque t à Champgousse, nous nous y rencontrerons.
» Je ne sais pas si j'ai répondu quelque chose. Je suis parti, courant comme un brûlé, j'ai été moi-même chercher Prunelle à l'écurie, j'ai repris ventre à terre le chemin qui devait me ramener ici. Et puis je me suis arrêté court en me demandant si j.e ne rêvais pas, si je n'étais pas fou. Miette Ormonde infidèle ou dépravée, cachant un amant dans sa maison ! Non, ce n'est pas possible, me disais-je ;... mais je veux savoir et je saurai! J'irai voir Jacques. Je le questionnerai franchement. Il est honnête homme, il est mon ami, il me dira la vérité.
» J'ai donc pris le chemin de traverse qui mène à Champgousse. Je me suis un peu perdu, il faisait tout à fait nuit. Enfin j'arrive dans l'obscurité, j'entrevois la masse des bâtiments qui ne me paraît pas notablement changée. Je mets pied à terre au milieu des chiens furieux. Je cherche la porte du logis de maître, et tout à coup cette porte s'ouvre. Dans la lumière projetée de l'intérieur, je vois se dessiner la monumentale silhouette de Jacques Ormonde dans la tenue d'un homme qui sort de son lit.
» Il se jette dans mes bras, me serre vigou-
reusement dans les siens, s'écrie en riant qu'il était couché et qu'il s'en est fallu de peu qu'il ne prît son fusil pour me recevoir. Au vacarme que faisaient ses chiens, il avait cru à l'approche d'un voleur. 11 s'empare dePrunelle, et, toujours à moitié nu, la conduit lui-même à l'écurie, où je le suis pour l'aider à la débrider.
» — Laisse, laisse-moi faire, me dit-il ; tu n'y verrais pas. Moi, je vois la nuit comme les chouettes, et puis je sais où tout se trouve. En effet il arrange tout dans les ténèbres, donne de l'eau, du grain, du fourrage à sa petite amie Prunelle, revient sans avoir éveillé personne, distribue de plantureux coups de pied à ses chiensqui grognent encore après moi, et me fait entrer dans son pavillon, dont le seul luxe consiste en fusils de tout calibre et pipes de toute dimension. Pas un livre, pas d'encrier, pas de plumes, absolument comme dans sa chambre d'étudiant au quartier latin.
» — Àhçà, depuis quand es-tu arrivé au pays?
» — Depuis tantôt dans l'après-midi.
» — Et tu viens me voir tout de suite ? C'est gentil, ça ! et je t'en remercie. On va bien chez toi ? Ma foi, il y a bien un grand mois que je n'ai vu tés parents. J'ai tant à faire ici ! Je ne peux pas quitter ; mais ils savaient où je perche depuis ce temps-là, puisque tu viens m'y surprendre ?
» — Ils n'en savaient absolument rien, car ils m'ont envoyé à Vignolette, où je comptais te trouver.
» Ici la figuré expressive de Jaquet s'altéra. Tu sais que le gros garçon rougît comme une demoiselle à la moindre surprise. Il s'écria sur un ton d'effroi et de détresse :
» — Tu viens de Vignolette? Tu as vu... ma sœur?
» — Rassure-toi, lui répondis-je, je n'ai vu qu'elle.
» — Tu n'as vu qu'elle? Elle t'a donc dit...
» — Elle m'a tout dit, répoûdis-je avec aplomb, voulant à tout prix profiter de son émoi pour lui arracher la vérité.
» — Elle t'a dit,... mais tu n'as pas wuYautrel
» — Je n'ai pas vu Vautre.
» *— Elle t'a dit son nom ?
» — Elle ne m'a pas dit son nom.
» — Elle t'a recommandé le secret ?
» — Elle ne m'a rien recommandé.
» — Eh bien ! je te le demande, moi, au nom de l'honneur, au nom de l'amitié que tu as pour nous. Pas un mot de ce que tu as surpris ! Tu le jures ?
» — j e n'ai p as besoin de jurer dès qu'il s'agit de l'honneur d'Emilie.
» — C'est juste ! Je suis un imbécile. Or donc tu vas te rafraîchir et allumer une pipe, un ci-
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gare..,, lequel veux-tu? prends, choisis. Je descends à la cave.
» — N$ prends pas cette peine.
» — La peine n'est pas grande, reprit-il ej* ouvrant une trappe au milieu de sa chambre.
J'ai toujours ma provision sous la main.
» Et en un instant il descendit deux marches et remonta portant un panier dp bouteilles do tous les crus de ses vignes.
» — Jeté remercie, lui dis-je, mais j'ai perdu . l'habitude de boire du vin en guise de rafraîchissement. As-tu de Y eau piquante ?
m » — Pardieu ! la source acidulée coule à ma porte. En voilà de toute fraîche, mets-y un peu d'eau-de-vie. Tiens, voilà de la fine Champagne et du sucre, fais-toi un grog !
» Je vis qu'en me servant à ma guise il débouchait son vin pour se servir à la sienne, et^ sachant comme le vin lui délie la langue, je feignis une grande soif pour l'exciter àboire de son côté. J'espérais la révélation du grand secret ; mais il eut beau engouffrer le vin de ses coteaux, il rompit toujours les chiens avec une adresse dont je ne l'aurais pas cru capable.
» D'ailleurs je me lassai vite du rôle d'agent provocateur. Qu'avais-je besoin de savoir le nom du monsieur qui me remplace dans le cœur d'Emilie ? J'aurais cru qu'elle me dirait avec franchise : Je ne t'aime plus, j'en épouse un
autre. Jacques avait l'air de croire qu'elle me l'avait dit. Je voulus aller droit au fait, et je l'interrompis au milieu de ses digressions pour lui dire :
» — Parlons donc d'affaires sérieuses. A quand le mariage?
» — Mon mariage? répondit-il avec candeur, Àh ! voilà ! Qui sait ? J'ai encore un mois à attendre avant de pouvoir me déclarer ouvertement.
» — Tu as donc des projets de mariage pour ton compte?
» — Oui, de grands projets ! mais permetsmoi de ne te rien dire déplus, je suis très-amoureux et j'espère épouser, voilà tout. Dans uu mois, c'est à toi le premier que j'ouvrirai mon cœur.
» — C'est-à-dire que tu ne me l'ouvriras jamais sur le présent chapitre, car, dans un mois, tu l'auras oublié, et tu en commenceras un autre.
» — Je suis un volage, c'est vrai. J'en ai donné trop de preuves pour le nier ; mais cette fois c'est sérieux, ma parole d'honneur.
» — Soit ; mais je ne te parlais pas de ton mariage. Ne fais pas semblant de te méprendre. Je te parlais du mariage d'Emilie.
» — Du mariage de ma sœur avec toi? Ah !
voilà ! Il est remis en question, malheureusement, à mon grand regret, je te le jure !
» — Remis en question est une expression charmante ! m'écriai-je avec aigreur.
» Il ne me laissa pas continuer.
» — Eh bien oui, dit-il, c'est rompu. Tu ne peux pas t'en plaindre, c'est toi qui l'as voulu. N'as-tu pas écrit à Miette, il y a un mois ou six semaines, une espèce de confession voilée où tu doutais de la possibilité de son pardon et paraissais en prendre ton parti avec une douleur très-résignée? J'ai bien compris, moi, et, interrogé par elle, je lui ai dit en riant que lesplaisirs de la jeunesse n'étaient pas chose grave et n'empêchaient pas le véritable amour de redevenir sérieux. Elle n'a pas su ce que je voulais dire; elle m'a fait un tas de questions, trop délicates pour qu'il me fût possible d'y répondre. Alors elle a été voir tes parents ; ton père n'y était pas. Elle a causé avec ta mère, qui ne lui a pas caché que tu menais là-bas joyeuse vie, et qui lui a ri au nez lorsqu'elle en a marqué de l'étonnement. Ma chère tante a la franchise brusque quand elle s'y met. Elle a fait clairement entendre à Miette que, si tes infidélités la scandalisaient, la famille se consolerait aisément de son dépit. On n'était pas en peine de te procurer un plus bel établissement. La pauvre Miette est revenue toute penaude ettn'a raconté la chose sans faire de réflexions. J'ai voulu la consoler ; «Qe m'a dit : Je n'ai pas besoin qu'on m'ap-
30 hX TOUR DE PEftCRHONT
prenne mon devoir, — et, si elle a pleuré, je ne l'ai pas vu. Je crois qu'elle a eu un gros chagrin, , mais elle est trop fière pour l'avouer, et, du moment que ta mère est contraire à votre mariage, je ne crois pas que ma sœur veuille jamais en entendre parler,
» Surpris et fâché de voir ma mère dans ces dispositions, mais ne voulant pas apprendre par ceux qu'elle a blessés leurs griefs contre elle, sentant d'ailleurs que le premier tort venait de moi, et que, dajis ma vie d'étudiant, j'avais mis à ma fidélité une lacune trop apparente, j'ai der mandé à Jacques de me laisser partir.
» — Je suis fatigué, lui ai-je dit, j'aimai à la tête, et, si j'ai du dépit, je ne veux pas y céder en ce moment. Remettons l'explication à un autre jour... Quand viens -tu déjeuner avec moi?
» — C'est toi, répondit-il, qui viendras passer la journée avec moi dimanche. Miette y sera, et vous pourrez tout vous dire. Tu auras consulté tes parents, tu sauras si la fierté de ma sœur a été volontairement blessée, et, comme je sais, moi, que tu le regretteras, vous redeviendrez bons amis.
» — Oui, nous redeviendrons frère et sœur, car jeprésume qu'elle me dira franchement ce qu'elle eût dû me dire ce soir.
» Là-dessus, nous nous sommes quittés, lui
LA TOUR DE PERCEMONT Si
toujours gai, moi triste à mourir. J'avais en effet une migraine effroyable qui s'est dissipée à la fraîcheur de la nuit, et à présent je suis stupide et brisé comme un homme qui vient de tomber du haut d'un toit sur le pavé. »
Quand mon fils eut achevé de parler, nous nous regardâmes fixement, car, tout en racontant, il m'avait suivi au salon.
— Je suis assez content de ton récit, lui dis-je, il n'est pas mal clair au premier abord. Pourtant si j'avais, comme juge, à tenir compte de la déposition détaillée d'un témoin, je lui ferais le reproche de n'avoir pas été bien clairvoyant ; je lui demanderais s'il est bien certain d'avoir surpris un homme chez Miette Ormonde.
— Je suis sûr des paroles que j'ai entendues. Est-ce à une femme qu'elle eût pu dire en parlant de moi : Il est là, ne vous montrez pas ! D'|Uleurs l'aveu de Jacques...
— Présente à mon sens des ambiguïtés singulières.
— Lesquelles?
— Je ne puis pas le dire. H me faut y réfléchir mûrement et faire une enquête sérieuse.
Je me donnerai cette peine, s'il le faut, c'est-àdire si tu y tiens. Y tiens-tu beaucoup ? Le trouble où je te vois est-il simplement le fait de l'orgueil blessé ? Es-tu offensé de voir Emilie si susceptible et si vite consolée ? Dans ce cas, ta raison et ta bonté reprendront vite le dessus. L'affaire s'éclaircira d'elle-même ; ou Emilie se justifiera, et vous vous aimerez encore, ou elle s'avouera engagée avec un autre, et tu iras philosophiquement à sa noce ; mais, si, comme je le crois, ton chagrin est assez profond, s'il y a de l'amour contristé et froissé dans ton cœur, il faut qu'Emilie revienne à toi et renvoie le prétendant qui s'est glissé auprès d'elle pour profiter de son dépit en ton absence.
— Emilie n'eût pas dû souffrir ce prétendant! Elle eût dû se dire que je n'étais pas homme à disputer une femme qui se compromet et se livre par vengeance ! Je la regardais comme une espèce de sainte, elle n'est plus à mes yeux qu'une petite coquette de village sans consistance et sans dignité.
— Alors tu ne dois pas la regretter, et tu ne la regrettes pas?
— Non, père, je ne la regrette pas. Je n'avais plus envie de me marier ; mais, si je l'eusse retrouvée telle que je la connaissais ou croyais la
connaître, j'eusse engagé ma liberté par respect pour elle et pour vous. A présent je me-réjQufo de pouvoir rompre mon lien sans vous affliger et sans me soucier du regret qu'elle en pourra ressentir.
Je ne pus obtenir de mon fils un aveu attendri de sa douleur. Il futraide et fier au point de m'ébranler et de me faire croire qu'il se consolerait facilement. Il était tard, nous convînmes d* ne rien dire à ma femme et de remettre au len> demain notre jugement calme sur l'étrange événement de la soirée.
Le lendemain, il dormit tard, et je n'eus pas le loisir de causer avec lui. Dès les neuf heures, ma femme m'annonça la visite de madame la comtesse de Nives. J'étais en train de me Taser et j'engageai madame Chantebel à tenir compagnie à cette cliente jusqu'à ce que je fusse prêt.
— Non, me dit-elle, je n'ose pas. Je ne suis pas assez bien mise. Cette dame est si belle, elle a l'air si noble ! un carrosse magnifique, des chevaux,... ah! de vrais chevaux anglais, un cocher qui a l'air d'un grand seigneur, un domestique en livrée !
— Tout cela t'a éblouie, dame de Percemont!
— Ce n'est pas le moment de plaisanter, monsieur Chantebel. Que fais-tu là, à essuyer dix fois ton rasoir ? Dépêche-toi !
— Je ne peux pourtant me couper la gorge pour
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-te faire plaisir, Comme te voilà pressée aujourd'hui de me voir courir auprès de cette comtesse l Hier tu «me blâmais d'accepter si vite sa clientèle !
— Je *e l'avais pas vue. Je ne pensais plus que c'était du si grafcdmoride. Allons, voilà ta cravate blanche et ton habit noir.
-K- Ma foi non! nous gommes à la campagne, je ne mo mettrai pas en tenue à neuf heures du matin.
— * Si fait, ai fait^écria m& femme en me met* tant malgré moi la cravate de cérémonie, je veux que tu aies l'air de ce que tu es !
Pour couper court, je dus céder et je passai dans mon cabinet, où m'attendait madame de fKves.
Je ne l'avais jamais vue que de loin, aux lumières, et ne m'attendais pas à la trouver si belle et si jeune encore. C'était une femme d'environ quarante ans, grande, blonde et mince.
Ses manières étaient excellentes ; sauf le roman do sa vie, que je savais grosso modo, l'opinion ne lui reprochait rien.
— Je viens, moneieur, me dit-elle, vous demander conseil dans une affaire très-délicate, et vous me ^permettrez de vous raconter mon histoire, dont vous ne savez probablement pas tous les détails. Si j'abuse de vos moments...
. — Mon temps vous appartteni, — répondis-je,
et, l'ayant installée dans un fauteuil, je l'écoutai.
— Je m'appelle Alix Dumont. J'appartiens à une famille honorable, mais pauvre, qui m'éleva dans l'amour du travail. J'ai été professeur dans divers pensionnats de jeunes filles. A vingt-huit ans, j'entrai comme institutrice chez la comtesse de Nives pour faire l'éducation de Marie, sa fille unique, alors âgée de dix ans.
Madame de Nives me témoigna beaucoup d'estime et de confiance. Sans ses bontés, je n'eusse pu supporter le caractère indiscipliné et l'humeur fantasque de Marie. C'était une enfant sans raison et sans cœur, que personne n'avait pu réduire. Cette triste besogne me fut très-pénible, et quand, deux ans plus tard, madame de Nives mourut en me recommandant sa fille, je suppliai le comte de Nives de m'épargner une tâche au-dessus de mes forces ; je voulus partir.
Il me retint, il me supplia, il me dit que sans moi sa vie était brisée et sa fille abandonnée aux hasards d'une éducation qu'il ne saurait pas diriger. Je dus céder. Il me mit à la tête de sa maison, et Marie, qui s'était vue menacée d'entrer dans un couvent si je la quittais, se contint davantage et me supplia aussi do rester.
» Au bout d'un an de veuvage» le comte de
Nives me déclara qu'il voulait se remarier et qu'il m'avait choisie pour sa compagne. Je refusai à cause de l'enfant, dont je pressentais l'aversion toujours prête à éclater, et, voyant qu'il insistait, je pris la fuite sans l'avertir. Je restai «cachée quelques mois chez d'anciens amis. Il découvrit ma retraite et vint me supplier encore d'accepter son nom. Il avait mis Marie au couvent. Elle m'accuse aujourd'hui de l'avoir séparée de son père. J'ai fait au contraire mon possible pour la ramener auprès de lui. C'est le comte qui a été inflexible jusque sur son lit de mort.
Obsédée par une passion que malgré moi je commençais à partager, pressée par mes amis d'accepter les offres si honorables de M. de Nives, je devins sa femme, et j'eus de lui une fille qui s'aepplle Léonie, qui a aujourd'hui sept ans et qui est son vivant portrait.
» J'étais heureuse, car je nourrissais toujours l'espoir de réconcilier mon mari avec sa première fille, lorsqu'il fit à la chasse une chute à laquelle il ne survécut que peu de jours. Il laissait un testament par lequel il m'instituait tutrice de Marie, m' attribuant la jouissance de tous ses revenus, ma vie durant. Or, les revenus de M. de Nives sont bien médiocres. Sa fortune provenait de sa première femme. La terre <ÏU43 je gouverne et que j'habite avec ma fille
38 LA TOUR DE PERÇBJttCMT
appartient en totalité à Marie, et le moment approche où cette jeune personne va me demander des comptes de tutelle, contrairement aux intentions de son père, après quoi elle nous chassera de la maison.
Ici madame Alix deNives se tut et me regarda pour m'interroger, sans émettre sa pensée.
— Vous voudriez connaître, lui dis-je, un moyen pour éluder cette triste nécessité. Il n'ry en a pas. Si par testament M. de Nives vous .a attribué l'usufruit de tous ses biens, s'en rapportant à votre caractère et à votre loyauté pour pourvoir aux besoins et à l'établissement de ses deux filles, il n'a pu s'attribuer le droit de disposer des biens de sa défunte femme. M' apportez-vous le testament et les deux contrats de mariage du comte de Nives?
— Oui, monsieur, les voici.
Quand j'eus examiné les pièces, je vis que le défunt s'était bercé d'une illusion qu'il avait fait partager jusqu'à un certain point à sa femmç. Il avait cru pouvoir lui assurer le revenu déjà terre de Nives, sauf par elle à ne point entamer ni détériorer le bien-fonds qui revenait de droit à Marie.
— Mon mari a pourtant consulté avant de rédiger ce testament, dit la comtesse d'un air de doute en me voyant hausser les épaules.
— 11 a pu consulter, madame, mais ce n.'est
pas un homme de loi gui l'a conseillé ainsi.
— Pardonnez-moi, c'est...
— Ne me .dites pas qui, car je suis forcé de vous dire , moi , que cet homme de loi , si homme de loi il y a, s'est parfaitement moqué de lui.
La comtesse se.morditles lèvres avec dépit.
— M. de Nives, reprit-elle, a toujours regardé Marie comme une personne sans jugement et sans raison, incapable de gérer ses affaires. Il la destinait au cloître. S'il eût vécu, il l'eût obligée à se faire religieuse.
— M. de Nives pouvait se faire aussi cette illusion-là : les anciennes familles négligent quelquefois de se renseigner sur le temps présent, et j'ai ouï dire que M. de Nives ne tenait pas toujours compte de ce qui s'est introduit dans la législation depuis 89; mais vous, madamç, qui êtes encore jeune et que votre éducation a dû affranchir de certains préjugés, admettez- vous qu'on puisse forcer une .héritière légitime à donner sa démission et à prononcer le vœu de pauvreté?
— Non, mais la loi peut la contraindre à entrer dans une maison de détention et prononcer son interdiction, si elle a donné des preuves de démence.
— Ceci est une autre question ! Mademoiselle Marie de Nives est-elle véritablement aliénée?
— Ne l'avez-vous pas entendu dire, monsieur Chantebel?
— J'ai ouï dire qu'elle était bizarre, mais Qn dit tant de choses !
— L'opinion a pourtant sa valeur !
— Pas toujours.
— Vous m'étonnez, monsieur; l'opinion est pour moi, elle m'a toujours rendu justice, elle serait encore pour moi, si je l'invoquais.
— Prenez garde, madame la comtesse î il ne faut pas jouer avec la bonne renommée qu'on a su acquérir. Je crois que, si vous tentiez de provoquer l'interdiction de mademoiselle de Nives, vous lui créeriez aussitôt des partisans qui seraient contre vous.
— Est-ce à dire, monsieur l'avocat, que vous «tes déjà prévenu contre moi ?
— Non, madame la comtesse. J'ai l'honneur de vous parleraujourd'hui pour la première fois et je n'ai jamais vu mademoiselle de Nivés ; mais examinez votre situation. Pauvre et sans nom, mais belle et instruite, vous entrez dans une maison dont le chef, bientôt veuf, vous épouse après avoir écarté un témoin dont la présence hostile ne pouvait vous créer que des obstacles et des chagrins. Ce témoin n'est qu'un enfant, mais c'est sa propre fille qu'il éloigne de lui et qui vous attribue son exil. Vous avez, dites-vous, fait votre possible pour la ramener.
Il est fâcheux que vous n'ayez pas réussi ; il est fâcheux aussi que le testament de votre époux révèle une préférence pour vous qui efface toute affection paternelle de son cœur. Certaines gens pourraientcroire que le malheur de mademoiselle Marie est votre ouvrage et, si elle est folle, que vous avez tout fait pour qu'elle le devînt.
— Je vois, monsieur Chantebel, que vous avez l'oreille ouverte à des insinuations cruelles contre moi.
— Je vous jure que non, madame la comtesse, mes réflexions naissent de la situation où vous êtes et du conseil que vous me demandez.
Voyons, quelles sont les preuves de démence que votre belle-fille a données ?
— Il y en a plus que je nepourrais jamaismre. Dès Tâge de dix ans, elle a été rebelle à toute discipline, furieuse de toute contrainte. C'est une nature échevelée, capable de tous les égarements, je n'ose pas vous dire....
— Dites tout, ou ne dites rien.
— Eh bien ! je crois que, malgré la claustration du couvent, elle a trouvé moyen d'avoir plus d'une fois des relations coupables.
— Vous croyez?
— Et vous, vous doutez? Eh bien ! il faut que je vous confie un secret très-grave. Après avoir été chez les dames religieuses de Riom, où l'on s'était aperçu d'une intrigue avec une personne
du dehors, elle a été transférée par mes soins chez les dames de Clermont, dont le monastère est plus sérieusement cloîtré. Savez-vous ce qu'elle y a fait ? Elle a disparu dernièrement en m'envoyant une lettre où elle me déclare qu'elle ne peut rester dans ce couvent et qu'elle part pour Paris, où elle entrera de son propre gré au Sacré-Cœur pour y rester jusqu'au jour de samajorité.
— Eh bien ! il fallait la laisser faire !
— Oui, je ne demandais pas mieux, mais je devais m'assurer que ce prétendu changement de communauté ne cachait pas un enlèvement ou pis encore. J'ai d'abord supplié les dames de Clermont de dire que Marie ne s'était enfuie que pour revenir chez moi, et tout aussitôt je me suis rendue à Paris. Marie n'était pas au Sacré- Cœur, elle n'était dans aucun autre couvent de la ville ni des environs. Elle est évidemment en fuite et avec un homme, car on a vu, sur le sabledu jardin par où elle s'est sauvée, des traces de bottines très-grandes.
— Ceci n'est pas de la folie comme on l'entend en médecine légale. C'est simplement de l'inconduite.
— Cette inconduite impose à la tutrice le devoir de rechercher la coupable et de la réintégrer dans une maison religieuse des plus sévères.
— D'accord ; y êtes-vous parvenue?
— Non. J'ai passé tout un mois en vaines recherches, et, de guerre lasse, je suis revenue auprès de ma petite Léonie, dont je ne pouvais pas me séparer plus longtemps. Je n'ai encore voulu confier à personne ie douloureux secret que vous venez d'entendre, mais il faut pourtant que j'agisse encore, et je venais vous demander ce que je dois faire. Faut-il m'adresser aux tribunaux, à la police, à qui de droit enfin, pour que Marie soit retrouvée et arrachée à l'infamie? Ou bien dois-je me taire, cacher sa honte et souffrir qu'elle me ruine et me chasse de la maison de mon mari? Dans le cas où cette fille avilie serait interdite, elle aurait encore à me savoir gré d'avoir mis son impudeur sur le -compte de la folie. Dans le cas où je lalaîsserais impunie , aurais-je rempli mon devoir envers ma propre fille, qui va se trouver bannie et dépouillée sans que j'aie rien tenté pour la .sauver?
— Vous me permettrez de réfléchir et de bien rechercher les faits avec vous avant de me prononcer.
— Mais c'est que le temps presse, monsieur l'avocat î Marie aura atteint sa majorité dans vingt-neuf jours. S'il y a quelque chose à tenter, il serait à propos de porter à la connaissance du tribunal et du public le fait de sa disparition
avant qu'elle prenne l'avance pour faire valoir ses droits et entrer en possession.
— Si elle est prête à faire valoir ses droits et reparaît à l'heure dite, elle n'est pas folle, et personne ne doutera qu'elle ne jouisse de sa raison» Vous n'auriez donc contre elle, au besoin, que le grief d'inconduite. Il est nul du jour où cesse votre tutelle, aucun texte de loi ne peut priver de ses droits et de sa liberté une fille de vingt et un ans qui a fait une sottise ou un scandale un mois auparavant. Pour prouver qu'elle est privée de raison, il faudrait autre chose qu'une amourette à travers la grille et une évasion pardessus Lbs murs d'un couvent.
Madame de Nives m'écoutait attentivement, et son regard m'interrogeait avec une ardeur douloureuse. Était-elle avide d'argent et de bienêtre au point |de tout risquer pour se soustraire à la restitution ? Était-elle mue par l'amour maternel, ou par une de ces haines de femme qui ferment l'entendement à toute prudence? Sa beauté avait au premier abord un caractère de distinction et de sérénité. En ce moment, elle était si agitée intérieurement, qu'elle me causa un vague effroi, comme si le diable en personne fût venu me demander le moyen de mettre le feu aux quatre coins du monde.
Mon regard scrutateur fit hésiter le sien.
— Monsieur l'avocat, dit-elle en se levant et
en faisant quelques pas, comme si elle eût eu
des crampes dans les jambes, vous êtes bien dur
à persuader! Je croyais trouver en vous un con-
seil et un appui. Je trouve un juge d'instruction qui veut être plus sûr que moi-même de la bonté de ma cause.
— C'est mon devoir, madame la comtesse ; je n'en suis pas à mes débuts dans la carrière, je n'ai plus besoin de me faire un nom en mettant mon talent au service de la première occasion qui se présente. Je n'aime pas à perdre un procès, et les éloges dont me comblerait l'univers entier pour l'avoir plaidée avec habileté ne me consoleraient pas d'avoir accepté la défense •d'une mauvaise: cause.
— C'est parce que. vous êtes ainsi, répondit, madame de Nives d'un ton caressant, c'est; parce que vous avez une réputation de probité scrupuleuse, c'est enfin parce qu'une cause soutenue par vous est presque toujours une cause gagnée d'avance, que je voulais vous confier la ; mienne. Si vous la refusez, ce sera un gros précédent contre moi.
— Si je la refuse, madame, il est très-facile de laisser secrète votre démarche vis-à-vis de moi. Je puis donner à votre visite un prétexte étranger à cette affaire. Choisissez celui que vous voudrez, et je me conformerai à vos intentions.
— Ainsi vous refusez sans aller plus loin?
— Je n'ai pas refusé, j'attends que vous me.
fournissiez des preuves dont ma conscience puisse s'accommoder.
LA TOUR DEPERCEMONT 47
— Vous voulez plus de détails sur Marie de Nives? Eh bien! voici son histoire, à elle! Je vous ai dit son caractère, voici dès faits.
La comtesse se replaça sur son fauteuil et parla ainsi :
— À onze ans, cettemalfreureuse enfant était déjà un inexplicable' mélange de folie délirante et de profonde dissimulation. Yous croyez que ces deux dispositions se contredisent? Yous : vous trompez. Pour courir au hasard et faire Técole bttissonnière avec les petits paysans d'alentour, Marie, qui prétendait adorer sa mère et qui l'aimait peut-être à sa façon, ne s'embarrassait nullement de lui faire de. la peine. Elle ne s'embarrassait pas non plus d'exposer sa vie dans les exercices les plus périlleux des garçons. Dans les prés, elle sautait sur les chevaux en liberté et galopait sans selle ni bride au risque des plus graves accidents. Elle grimpait aux arbres, elle tombait, elle revenait déchirée, souvent blessée. Là était le délire, l'emportement d'une nature violente.
— C'était un peu, m'a-t-on dit, le caractère de son père:
— C'est possible, monsieur. Il était passionné et emporté ; mais il était sincère, et Marie est menteuse avec une certaine habileté. Quand sa fièvre est apaisée, il n'y a pas d'histoires qu'elle ne sache inventer pour mettre sa faute sur lecompte des autres.
Quand sa mère mourut, elle fut la proie d'un désespoir qui me parut sincère, mais peu de jours après elle se reprit à jouer et à courir.
— Elle avait onze ans ! À cet âge-là, on ne peut pas pleurer longtemps sans une réaction violente dans le sens de la vie active ; cela arrive même parfois à des personnes faites.
— Très bien, monsieur, vous plaidez pour elle !
— Je vous l'ai dit, je ne la connais pas.
— Vous avez été prévenu en sa faveur par quelqu'un, cela est certain. Attendez ! vous avez une parente, une nièce, je crois, qui a été au couvent avec elle à Riom;... c'était une demoiselle... Pardon! son nom ne me revient pas.
Marie l'appelait sa chère petite Miette.
Je ne pus me défendre de tressaillir, une vive commotion s'était produite dans mon cerveau.
Cette personne cachée la veille chez Emilie , cachée peut-être depuis un mois, à qui elle avait dit : Ne vous montrez pas! les quiproquos entre Jacques et mon fils, cet espoir de mariage annoncé par Jacques comme devant lui être confié dans un mois,... ces empreintes de grandes bottines sur le sable du jardin des religieuses de Clermont... Le grand Jacques Ormonde était- il l'auteur de l'enlèvement? Miette Ormonde, l'ancienne amie de couvent, était-ello la receleuse ?
— Qu'y a-t-il, monsieur Chàntebel? dit madame de Nives, qui m'observait. J'avais mis instinctivement ma main sur mon front pour rassembler mes idées. Ètes-vous fatigué de m'entendre ?
— Non, madame; j'essayais de me souvenir.
Eh bien! je ne me rappelle pas que mademoiselle Ormonde, ma nièce, m'ait jamais parlé de mademoiselle de Nives.
— Alors je continue.
— Continuez, j'écoute.
— Quand Marie vit que je pleurais sincèrement sa mère, elle parut en revenir sur mon compte et m'embrassa en sanglotant, en me remerciant d'avoir soigné si fidèlement la moribonde. Je la crus revenue à de meilleurs sentiments ; elle me trompait. En entendant son père me supplier de rester, elle redevint aigre et outrageante. Je résolus alors de m'en aller, et je le lui annonçai ; mais son père avait dit qu'elle irait au couvent, et elle se mit presque à mes pieds pour me retenir. Deux jours plus tard, elle me résistait et m'injuriait encore. Son effroi du couvent ne pouvait vaincre sa haine et sa méchanceté.
— Mauvais caractère, aversion peut-être provoquée par la vôtre, impétuosité naturelle, déraison de l'enfance, inconséquence dans la passion, soit, je vous accorde tout cela ; mais d'aliénation mentale je n'en vois pas encore de preuve.
.50 LÀ tour de percemont
— Attendez ! quand son père, en mon absence, l'eut mise au couvent en lui disant qu'elle n'en sortirait jamais, il y eut, m'a-t-on dit, de grandes scènes de désespoir. Les religieuses la traitèrent avec beaucoup de douceur et de bonté. Elle prittrès-vite son parti; et, comme on lui parlait du bontieur de la vie religieuse, elle dit qu'elle n'était pas éloignée d'en essayer. Elle se montra effectivement très-pieuse, et ces dames la prirent en amitié. Quand M. de Nives, devenu mon mari, me ramena dans ce pays-ci, j'allai m'informer d'elle. Elle était très-dissipée et très-paresseuse; elle n'apprenait rien, mais on la croyait bonne et sincère. Je demandai à la voir. Elle me fit bon accueil; elle s'imaginait que j'allais la ramener chez elle. Je dos lui dire que jerendrais bon compte de sa conduite à M. de Nives et que je plaiderais sa cause, mais que je n'avais pas la permission de remmener tout de suite.
Et comme, en m'approuvant, la supérieure m'appelait madame, Marie lui demanda pour* quoi elle ne me disait pas mademoiselle. On avait eu le tort de lui laisser ignorer que je revenais mariée et que j'étais désormais madame de Nives. Il fallut s'expliquer. Elle entra dans un transport de rage épouvantable, il fallut l'emmener de force et renfermer. Sa fureur passa aussi vite qu'elle était venue. Elle avait alors treize ans et demi. Elle voulait entrer tout de
suite au noviciat. On lui fit comprendre avec peine qu'elle était trop jeune et qu'en attendant elle devait travailler à s'instruire.
Elle travailla pendant un an, mais sans suite et comme une' personne dont le cerveau n'est pas susceptible de la moindre application. Les mai tresse s me dirent qu'elle n'était pas méchante, mais un peu idiote. Elles ne se trompaient qu'à demi : elle est idiote et méchante.
Je ne demandais qu'à les croire, et je fus dupe de sa soumission. Elle écrivit à son père une lettre sans style et sans orthographe, comme l'eût écrite une enfant de six ans, pour lui dire qu'elle était décidée à entrer en religion l'année suivante, et qu'elle demandait seulement à revoir la chambre de sa mère et à embrasser Léonie, sa petite sœur. Je priai M. de Nives de lui accorder cette grâce, et je lui offris d'aller la chercher. Il s'y refusa énergiquement.
« — Jamais ! me dit-il. Elle m'a menacé, au lendemain de la mort de sa mère, de mettre le feu à la maison, si je me remariais. Elle voulait me faire jurer de ne pas lui donner une marâtre. Elle avait la tête remplie de propos de laquais sur votre compte. Elle se promettait, si j'avais d'autres enfants, de les étrangler. Elle est folle, et d'une folie dangereuse. Elle est bien au couvent, la religion est le seul frein qui puisse la «calmer ; écrivez-lui que j'irai la voir dans quel-
ques années, lorsqu'elle aura pris le voile. » Sur ces entrefaites, M. de Nives mourut sans avoir révoqué la sentence. Marie montra un violent chagrin, mais résista au conseil des religieuses, qui voulaient qu'elle m'écrivît. Elles lui dirent de ma part que j'étais toute disposée à la reprendre avec moi, si elle faisait la moindre démarche pour m'y faire consentir. Elle repoussa le conseil avec fureur, disant que j'avais fait mourir son père et sa mère, et qu'on la tuerait plutôt que de lui faire mettre le pied dans la maison.
— Est-ce que réellement elle vous accuse?...
— Elle m'accuse de tous les crimes, n'en doutez pas ! Comment concilier cette haine furieuse et ces outrages avec la dévotion qu'elle manifestait alors? Pourtant je crus encore à sa vocation religieuse. Il est des êtres terribles et insensés qui ne peuvent trouver d'apaisement que dans la vie mystique.
— Je crois le contraire. La vie mystique exaspère les esprits troublés. N'importe, poursuivez.
— En dépit de sa religion apparente, Marie commençait à éprouver les troubles de la nubilité, et un beau jour on découvrit qu'elle entretenait au dehors une correspondance amoureuse avec un écolier dont on n'a pas su le nom, mais dont l'orthographe était à la hauteur de la sienne.
LA TOUR DE PERCEMONT 5a
C'est alors que j'ai fait transférer Marie, qui devenait trop grande pour courir de pareils dangers (elle avait déjà près de quinze ans), au couvent cloîtré des dames de Clermont ; elle s'y est montrée très-rebelle d'abord, et puis trèsdouce, et puis très-dissipée; elle changeait de caractère et de disposition tous les quinze jours. J'ai toutes les lettres de la supérieure qui me la dépeignent comme une véritable folle. Marie n'est même pas bonne à faire une religieuse * Elle ne pourra jamais s'astreindre à aucune règle, elle est privée d'intelligence, et le moindre raisonnement l'exaspère ; alors elle a des attaques de nerfs qui frisent l'épilepsie ; elle crie, elle veut tout briser, elle cherche à se tuer. On a peur d'elle, on est forcé de l'enfermer. On fournira à ce couvent toutes les preuves dont j'ai besoin, et j'en ai déjà une certaine quantité que je vous remettrai si vous acceptez la défense de mes légitimes intérêts.
— Et si je ne l'acceptais pas, que feriez-vous,. madame la comtesse? Renonceriez- vous à une poursuite qui offre des dangers sérieux à l'honneur des deux parties ? Je veux croire que les preuves tenues par vous en réserve sont accablantes pour mademoiselle de Nives. J'admets même que vous réussissiez à savoir où elle s'est cachée et que vous ayez les moyens de la déshonorer en constatant une folie honteuse, -n^v
craignez-vous pas que l'avocat qui défendra sa cause ne vous impute le malheur de cette fille sacrifiée par son père, repoussée, persécutée: (on le dira), portée au désespoir par votre aversion ? Si vous vouliez suivre mon conseil, vous en resteriez là, vous laisseriez ignorer la fuite de mademoiselle de Nives, vous attendriez sa majorité si prochaine. Si elle ne reparaissait pas à cette époque, votre cause deviendrait meilleure, peut-être bonne. Vous seriez en droit de faire des recherches et de mettre la police sur pied ; alors nous trouverions probablement des motifs de certitude sur l'incapacité. Nous les ferions valoir. Ma conscience n'aurait plus lieu d'hésiter. Réfléchissez, madame, je vous supplie de réfléchir.
— J'ai réfléchi avant de venir ici, répondit madame de Nives d'un ton sec, et j'ai même résolu de n'écouter aucun conseil qui aurait pour résultat ma ruine et celle de ma fille. Si j'attends les événements, ils peuvent en effet m'être favorables ; mais s'ils ne le sont pas, si Marie est reconnue, en dépit de ses égarements, capable de gérer ses biens, je n'ai plus d'armes contre elle.
— Et vous en voulez absolument? Qu'elle soit innocente ou non, vous voulez à tout prix sa fortune ?
;Vî": 4- Je ne veux pas sa fortune, qui demeure
inaliénable. J'en veux la gestion, selon le désir de mon mari.
— Eh bien ! vous ne prenez pas le chemin pour réussir, si vous travaillez au déshonneur de l'héritière. A votre place, j'attendrais qu'elle se montrât pour tâcher de faire une transaction
avec elle.
— Quelle transaction?
— Si elle a réellement gâté sa vie, vous pouvez lui faire sentir le prix du silence généreux: que vous aurez gardé et l'amener peut-être à ne pas vous demander de comptes de tutelle jusqu'à ce jour.
— Lui vendre ma générosité ? j'aimerais mieux la guerre ouverte ; mais s'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver ma fille, j'en passerais par là. Je réfléchirai, monsieur, et si je suis votre conseil, me promettez-vous de me servir d'intermédiaire ?
«— Oui, s'il m'est bien prouvé que votre bellefille est perdue et qu'elle a besoin de votre silence. Ce sera agir dans son intérêt comme dans le vôtre, car vous ne me paraissez pas disposée à être généreuse pour le plaisir de l'être?
— Non, monsieur, je suis mère, et je ne sacrifierai pas ma fille pour être agréable à mon ennemie ; mais vous parliez de comptes de tutelle. À -t- elle donc le droit de m'en demander de bien rigoureux ?
— Sans aucun doute, et, comme elle a été élevée au couvent, il sera facile d'établir à peu de chose près ce que vous avez dépensé pour son éducation et son entretien. Ce ne sera pas un gros chiffre, et, si je 3uis bien informé, le revenu de la terre de Nives s'élève à trente-cinq ou quarante mille francs par an.
— On exagère !
— Les fermages feront foi. Mettons trente mille francs seulement. Depuis une dizaine d'aanées, vous touchez ce revenu, vous avez fait votre calcul ?
— Oui, si on me force à restituer ce revenu, je suis absolument ruinée. M. de Nives n'a pas laissé cent mille francs de capital.
— Avec cela, si on ne vous réclame rien dans le passé et si vous avez eu, comme je n'en doute pas, la prudence de faire quelques économies, vous ne serez pas dans la misère, madame la comtesse. Vous passez pour être une personne économe et rangée. Vous avez de Tinstraction et des talents, vous ferez- vous-même l'éducation de votre fille et vous lui apprendrez à se passer de luxe ou à s'en procurer par son travail. En tout cas, vous pourrez avoir toutes deux une existence indépendante et digne. Ne mettez pas dans votre vie l'issue désastreuse d'un procès qui ne fera pas honneur à votre caractère et qui vous coûtera fort cher, je vous eu
avertis. Il n'y a rien de si long et de si difficile que d'obtenir l'interdiction d'une personne, même beaucoup plus aliénée que mademoiselle de Nives ne me paraît l'être.
— Je réfléchirai, répondit madame de Nives ; je vous l'ai promis. Je vous remercie, monsieur, de Tattention'que vous avez bien voulu m' accorder, et vous demande pardon du temps que je vous ai fait perdre.
Je la reconduisis jusqu'à sa voiture et elle repartit pour sa terre de Nives, située à cinq lieues de Riom, sur la route de Clermont. Je remarquai, car j'ai l'habitude de remarquer tout, que les chevaux anglais qui avaient ébloui ma femme étaient de vraies rosses, et que les domestiques à livrée étaient fort râpés. Cette femme ne sacrifiait rien au luxe, cela devenait évident pour moi.
Ma femme et mon fils m'attendaient pour déjeuner.
— Je ne déjeune pas, leur dis-je. Prenez votre temps. Moi, j'avale une tasse de café pendant qu'on mettra Bibi au tilbury. Je ne rentrerai pas avant trois ou quatre heures. f
Pendant que je donnais mes ordres, j'examinais mon fils à la dérobée. Il me semblait avoir les traits altérés.
— As-tu bien dormi? lui demandai-je.
— On ne peut mieux, répondit -il. J'ai rc-
trouvé avec délices ma jolie chambre et mon bon lit.
— Et que vas-tu faire de ton après-midi ?
— J'irai avec toi, si je ne te gêne pas.
— Tu me gênerais, je te le dis franchement.
J'espère te dire ce soir que tu ne me gêneras plus jamais. Et même... je te demande de ne pas -t'éloigner, parce que, pour te dire cela, je peux revenir d'un moment à l'autre.
— Mon père, tu vas chez Emilie? Je te supplie de ne pas la questionner, de ne pas lui parler de moi. Je souffrirais mortellement de la voir revenir à moi après en avoir accueilli un autre. J'y ai réfléchi, je ne l'aime plus, je ne l'ai jamais aimée !
— Je ne vais pas chez Emilie. Je sors pour une affaire de clientèle. Pas un mot d'Emilie- (levant ta mère.
Madame Chantebel revenait avec man xsaîé* Tout en le prenant, j'engageai Henri à examiner le vieux château et à y choisir la pièce qu'il voulait faire arranger comme rendez-vous de chasse. Il me promit de ne pas songer à autre chose, «t je montai seul dans mon petit cabriolet. Je n'avais pas besoin de domestique pour conduire le paisible et vigoureux Bibi. Je ne voulais ;pas de témoin de mes démarches.
Je pris la route de Riom comme si j'allais-à la ville; puis, inclinant sur ma gauche, je m'en-
gageai dans les chemins sableux et ombragés qui conduisent à Champ gousse.
Je faisais mon thème, mais, comme dans les conseils à donner il faut tenir compte du caractère et du tempérament des personnes plus que des faits et de la situation, je repassais dans mon esprit les antécédents, les qualités et les défauts de mon neveu Jacques Ormonde. Fils de ma sœur, qui était la plus belle femme du pays, Jacques avait été le plus bel enfant du monde, et, comme il avait la bonté, qui est compagne de la force, nous l'adorions tous ; mais c'est un malheur pour un homme que d'être trop beau et de se l'entendre dire. L'enfant fut paresseux et l'adolescent devint fat. Quelle plus douce chose, à cet âge où l'on rêve l'amour, que de lire un accueil hardi ou craintif, ému en tous les cas, dans les yeux de toutes les femmes?
Jacques eut de précoces succès ; sa force herculéenne ne s'en ressentait pas trop, mais sa force intellectuelle succomba à ce raisonnement captieux : si, sans cultiver mon être moral, j'arrive d'emblée aux triomphes qui sont le but fiévreux de la jeunesse, qu'ai-je besoin de perdre mon temps et ma peine à m'instruire ?
Àussine s'instruisit-il pas, et c'est tout au plus s'il parvint à apprendre sa langue. Il avait de l'esprit naturel et cette sorte de facilité qui con-
siste à s'assimiler le dessus du panier sans se
60 LA TOUR DE PERC;EMONT
soucier de ce qu'il y a au fond. Il pouvait parler de tout avec enjouement et passer pour un aigle aux yeux des ignorants. Élevé à la campagne, il connaissait bien le rendement et la culture de la terre. 11 savait tous les trucs des maquignons et tirait bon parti de son bétail et de ses denrées. Les paysans le regardaient comme un malin et tous le consultaient avec respect. Son honnêteté proverbiale avec les honnêtes gens, sa franchise familière et cordiale, son infatigable obligeance, le faisaient aimer. Il n'eût pas fallu dire dans les fermes et villages d'alentour que le grand Jaquet n'était pas le meilleur, le plus beau et le plus intelligent des hommes.
Au sortir du collège, où il n'avait rien appris, il alla faire son droit à Paris, où il apprit ce qu'il appelait faire la noce. Ses années d'études furent une fête perpétuelle. Riche, généreux, avide de plaisirs et toujours prêt à ne rien faire, il eut de nombreux amis, mangea son revenu gaîment, dépensa largement sa jeunesse, sa santé, son cerveau, son caractère, et nous donna l'inquiétude de le voir prolonger indéfiniment ses prétendues études.
Mais, au fond de toute cette légèreté, le beau neveu tenait de sa race un moyen de salut efficace. Il aimait la propriété, et quand il vit qu'il fallait quitter cette joyeuse vie ou entamer sérieusèment sortit son capital, il revint au pays et n'en plus.
Sa terre de Champgousse était bien affermée, mais le bail finissait, et il sut le renouveler avec une notable augmentation sans chasser ses fermiers, dont il trouva le secret de se faire adorer quand même. Iî conçut le projet de faire bâtir une belle maison, mais il ne se pressa pas. Vignolette, lamaison paternelle, était échue en partage à sa sœur Emilie. C'était une habitation charmante dans sa simplicité : un enclos luxuriant de fleurs et de fruits, un pays adorable de fraîcheur et de grâce, dans cette fertile région qui s'étend entre le cours de la Morge et les dernières coulées de lave des monts Dômes vers le nord. Miette tenait si tendrement à cette habitation, où elle avait fermé les yeux de ses parents, qu'elle avait préféré laisser à son frère la meilleure part en terres de l'héritage, et garder son vignoble et sa maison de Vignolette. Elle y avait vécu seule avec ïna vieille sœur Anastasie pendant l'absence de Jacques, elle avait soigné avec tendresse cette bonne tante, qui était morte dans ses bras, lui léguant tout son avoir, qui consistait en une centaine de mille francs placés en rentes sur l'État, et dont elle lui avait remis les titres sans faire de testament.
Miette, en recueillant ce legs, avait écrit à son frère à Paris :
a Je sais que tu as des dettes, puisque ta
<as chargé notre notaire de vendre ta prairie et le bois de châtaigniers. Je ne veux pas que tu entames ton bien. J'ai de l'argent; to faut-il cent mille francs? Je les ai, et ils sont à toi. »
Les dettes de Jacques n'avaient pas atteint la moitié de ce chiffre. Elles furent payées, et il revint, résolu à n'en plus faire.
Il avait accepté de demeurer à Vignolette chez Emilie, que la mort de sa tante laissait seule, et il avait remis ses projets de construction à Champgousse jusqu'au jour où Emilie serait mariée.
Depuis deux ans qu'il avait vécu avec elle r sa vie de libertinage avait pris un caractère pratique fort étrange. Il cachait avec soin se» équipées à la bonne Emilie, et cela était assez facile vis-à-vis d'une personne vivant dans une retraite absolue et ne sortant presque jamais de chez elle. Il avait des rendez- vous de chasse de tous côtés, et s'y trouvait avec ses amis en partie de plaisir à toutes les époques de l'année. H ne paraissait pas dans le monde de Riom, où l'austérité bourgeoise eût gêné ses allures ; mais il avait toujours, soit là, soit à Clermont, quelque affaire qui l'aidait à cacherdes relations mystérieuses dont il faisait volontiers la confidence £ tout le monde. Seulement, comme il était
un roué fort, naïf, il ne compromettait que des femmes déjà très -compromise s, et, comme il était devenu, pratique, il. savait être généreux sans être prodigue.
Jacques marchait vers la trentaine et n'avait jamais parlé de se marier. Il se trouvait si heureux de sa liberté et en usait si bien ! Sa beauté s'était fort épaissie ; son teint de jeune fille avait pris un éclat violâtre qui contrastait avec sa chevelure d'un blond argentin. C'était une de ces figures qu'on voit de loin, haute en couleur, de grands traits, un beau nez aquilin, frémissant, que faisaient ressortir deux signes autrefois charmants, maintenant un peu verruqueux. Le menton tendait à se relever sous la barbe soyeuse et fine, d'un ton clair, qui se détachait comme une touffe d'épis murs sur un champ de coquelicots. Le regard était toujours vif, aimable, trop étincelant pour redevenir tendre. La bouche était restée saine et riche, mais le charme du sourire était effacé. On sentait que le vin et d'autres excès avaient moissonné la fleur d'une jeunesse qui eût pu être splendide encore, et Henri définissait très-justement l'aspect saisissant, agréable et légèrement grotesque de son cousin en disant de lui :
— C'est un polichinelle encore jeune et bon.
Ayant récapitulé tout ce qui précède pour savoir comment j'ouvrirais le feu avec lui, j'ar-
rivai à la porte de sa ferme. On me dit qu'il était dans un petit bois voisin et qu'on allait l'appeler. Je confiai Bibimx garçons de ferme, et me mis de mon pied léger à la recherche de mon cherneveu.
Yl
Je m'attendais à le voir en chasse, je le trouvai étendu sur le gazon et dormant sous un arbre. Il dormait si serré que je dus le chatouiller du bout de ma canne pour l'éveiller.
— Ah ! mon oncle ! s'écria-t-il en se dressant d'un bond sur ses grands pieds, quelle bonne surprise, et que je suis content de vous voir ! Justement je pensais à vous !
— C'est-à-dire que tu rêvais de moi ?
— Oui peut-être; je dormais? N'importe, vous étiez dans mon idée. Je vous voyais fâché contre moi ; ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?
— Pourquoi serais-je fâché?
— C'est qu'il y a bienlongtemps que je n'ai été vous voir ; j'ai tant d'occupation ici !
— Je m'en aperçois bien. La fatigue t'accable, c'est pour cela que tu es forcé de faire la sieste n'importe où.
— Yenez voir mes plans, mon oncle, vous me donnerez vos conseils.
— Une autre fois. Je suis venu te demander un
renseignement. Tu connais, m'a-ton dit, une
jeune personne qui s'appelle mademoiselle de
Nives ?
A cette brusque attaque, Jacques tressaillit.
— Qui vous a dit cela, mon oncle? Je ne la connais pas.
— Mais tu connais des gens qui la connaissent, quand ce ne serait que Miette ! Elle a dû te parler quelquefois de son ancienne amie de couvent ?
— Oui, non, attendez 1 ! Je nemesenvienspas.
Vous voudriez. . . Qu'est-ce que vous voudriegdonc. savoir?
— Je voudrais savoir si elle est idiote.
Ce mot brutal tomba comme une. seconde pierre sur la tête de Jacques j et son teint: vermeil pâlit légèrement.
— Idiote ! mademoiselle de Nives idiote I qui prétend cela?
— Un père de famille qui est- venu me con^ sulter ce matin, parce qu'un de ses fils veut demander cette jeune personne en mariage dès qu'elle sortira du couvent. Eh bien! ce père a. ouï dire que la demoiselle ne jouissait pas de sa raison, qu'elle était épileptique, folle, ou imbécile.,
— Ma foi,... reprit Jacques, qui, à peine;
LÀ TOUR DE PËRCEMOriT 67
revenu de sa surprise, commençait à se remettre en garde, je ne sais pas, moi I comment le saurais-je?
— Alors, si tu ne sais rien, je: vais trouver Miette, qui sera mieux informée et me renseigner a, volontiers.
De nouveau Jacques se troubla.
— Miette ira vous trouver, mon oncle? il n'est pas^néeessaire d'aller chez elle.
— Pourquoi n!irais-je pas ? ce n'est pas si loin!
— Elle.est probablement sortie aujourd'hui.
Elle avait des emplettes à faire à Riom*
— N'importe, j'irai, et, si je ne la trouve pas,, je lui laisserai un mot pour qu'elle m'attende demain.
— Elle ira chez vous, mon oncle. Je lui ferai savoir que vous l'attendez.
— Ah çà, tu crama donc bien de me voir aller à Vignolette ?
— C'est pour vous épargner de la peine inutile, mon oncle!
— Tu es bien bon ! Je crois plutôt que tu crains de me laisser surprendre un secret !
— Moi? Comment? Pourquoi dites- vous cela ?
— Tu sais bien que, pas plus loin qu'hier soir, Henri a découvert que Miette lui cachait un secret très-douloureux pour lui, pour moi par conséquent.
— Pour vous, pour lui ? Je n'y suis pas, mon oncle !
— Quelle comédie joues-tu là ? N'as-tu pas tout avoué à Henri ?
— Il vous a dit... Je n'ai rien avoué du tout.
— Tu lui as avoué que Miette avait chez elle un amoureux préféré et que mon fils n'avait plus qu'à se retirer.
— Moi, j'ai avoué cela? Jamais, mon oncle, jamais ! Il y a eu quiproquo ! Ma sœur n'a pas d'autre amoureux. Est-il possible que vous doutiez de la probité et de la pudeur de Miette ? Un amoureux chez elle quand je n'y suis pas ! Sacrebleu, mon oncle ! si un autre que vous me disait cela...
— Alors la personne cachée à Vignolette serait une femme?
— Ce ne peut pas être un homme, je jure que la chose est impossible et qu'elle n'est pas!
— Tu dois en être sûr ; tu vas souvent chez Miette?
— Je n'y ai pas mis les pieds depuis un mois.
— C'est étrange ! Est-ce qu'elle t'a défendu d'y aller ?
— Je n'ai pas eu le temps.
— Allons donc ! On te voit à toutes les foires des environs!
— Pour mes affaires, pas pour mon plaisir l
je ne cours plus la prétentaine, mon oncle, je vous le jure.
— Tu songes à te marier?
— Peut-être.
— Avec une héritière?
— Avec une personne que j'aime depuis longtemps.
— Et qui n'est pas idiote?
— Aimer une idiote! Quelle horreur l
— Tu ne serais pas comme ce jeune homme qui recherche mademoiselle de Nives pour sa fortune et qui ne s'embarrasse pas si elle distingue sa main droite do sa main gauche? Tu conçois l'inquiétude du père de famille qui m'a consulté sur ce point. Il regarderait son enfant comme déshonoré, si la chose était certaine.
— Ce serait une vilenie, une lâcheté, certainement; niais qui a fait courir ce bruit-là sur mademoiselle de Nives? Ce doit être sa bellemère.
— Tu la connais donc, sa belle-mère? Voyons, dis-moi ce que tu sais!
— Mais je ne sais rien du tout ! je ne sais que ce que l'on dit, ce que vous avez entendu dire mille fois. Le comte de Nives avait épousé une aventurière qui aurait chassé et persécuté l'enfant de la première femme. On a même dit qu'elle était morte dans un couvent, cette jeune fille î
7a LA TOUR DE PERCEMONT:
— Ah ! tu la croyais morte?
— On me l'avait dit.
— Eh bien! je t'apprends qu'elle est vivante, et si mes inductions ne m'égarent pas, car elle s'est enfuie du couvent, elle est maintenant cachée à Vignolette.
— Ah! elle s'est enfuie?
— Oui, mon garçon, avec un amoureux qui a de très- grands pieds.
— Jacques Ormonde regarda involontairement ses pieds, et puis les miens, comme pour faire une comparaison qui ne lui était jamais venue à l'esprit. Peut-être jusqu'à ce jour ne s'était-il pas douté qu'il pût y avoir une imperfection dans sa personne.
Je vis bien qu'il était démonté, et que, si je le poussais encore un peu, il allait tout me révéler ; mais j'avais voulu le pénétrer et je ne voulais pas de confidences. Je changeai brusquement la conversation.
— Parlons de ta sœur, lui dis-je, est-il vrai qu'elle soit fâchée contre madame Ghantebel?
— Ma tante l'a beaucoup blessée, elle lui a donné à entendre qu'elle ne voyait pas de bon, œil son mariage avec Henri. .
— Je sais qu'il y a eu un malentendu entre?
elles, comme il y en a eu un entre Henri et toi. J'espère que tout sera réparé, et, puisque tu es* sûr que Miette n'a pas formé d'autres projets.*..
— Gela, je vous le jure, mon oncle!
— Eh bien! je vais en causer avec elle. Yiens avec moi jusqu'à Vignolette.
— Oui, mon oncle, jusqu'à mi-chemin, car j'ai ici des maçons qui brouillent tous mes plans quand j'ai le dos tourné.
Quand nous fûmes à peu de distance de Yignolette, Jacques me priadele laisser retourner à ses travaux. Il semblait craindre d'aller plus loin. Je lui rendis sa liberté, mais, quand nous nous trouvâmes un peu loin l'un do l'autre, je remarquai fort bien qu'il ne retournait pas à Champgousse. Il se glissait dans les vignes comme pour surveiller le résultat de ma visite à sa sœur.
Je fouettai mon cheval et lui fis doubler le pas. Je ne voulais pas que Jacques arrivât avant moi par les petits sentiers et qu'il prévînt sa «œur de mon arrivée. Cependant, comme il me fallait, pour entrer en voiture, tourner autour de la ferme, je n'étais pas certain qu'avec ses grandes jambes et les habitudes du chasseur qui passe à travers tout, il n'eût gagné les devants, quand je pénétrai sans me faire avertir dans le jardin de ma nièce.
Elle était dans son verger et vint à moi, portant un panier de pêches qu'elle venait de cueillir, et qu'elle posa sur un banc pour m'embrasser cordialement.
— Asseyons-nous là, lui dis-je, j'ai à te parler, et, pour m* asseoir, je relevai une ombrelle de soie blanche doublée de rose, qui était étendue sur le banc. Est-ce à toi, ce joli joujou? dis-je à Miette. Je ne te savais pas si merveilleuse.
— Non, mon oncle, répondit-elle avec la franche décision qui était le fond de son âme et de son caractère. Ce joujou n'est pas à moi, il est à une personne qui demeure chez moi.
— Et que j'ai mise en fuite?
— Elle reviendra, si vous consentez à la voir et à l'entendre; elle désire vous parler; car depuis hier soir, je lui ai fait comprendre qu'elle n'avait rien de mieux à faire.
— Alors tu as vu ton frère aujourd'hui?
— Oui, mon oncle. Je sais qu'Henri a surpris quelque chose ici. J'ignore s'il vous l'a dit, j'ignore ce qu'il en pense ; mais moi, je ne veux pas avoir de secrets pour vous, et j'ai dû faire comprendre à la personne qui m'avait confié les siens que je ne voulais pas vous faire de mensonges. Vous venez pour m'interroger, mon oncle, me voilà prête à répondre à toutes vos questions.
— Eh bien ! mon enfant, repris-je, je ne te ferai que celles auxquelles tu peux répondre sans rien trahir. Je ne te demanderai pas le nom de la personne, je crois que je le sais. Je ne demanderai pas non plus à la voir. Je ne m'intéresse qu'à ce qui concerne personnellement ton frère et toi, car il m'importe grandement que Jacques ne te prenne pas pour complice d'une folie dont les conséquences seraient graves, fâcheuses tout au moins.
— Mon oncle, je vous jure que je ne comprends plus ce que vous me dites. Jacques n'est pour rien dans la décision que j'ai prise d'accueillir cette personne et de la protéger autant qu'il me serait possible.
— Tu dis que Jacques n'est pour rien... et tu le jures. Emilie? tu n'as jamais menti, toi !
— Jamais ! reprit Miette avec cette expressiop
toute-puissante de la vérité qui n'a pas besoin de preuve pour s'imposer.
— Je te crois, ma fille, je te crois ! m'écriai-je; ainsi mademoiselle de... — ne la nommons pas ! — est venue chez toi, il y a un mois, seule et de son plein gré, c'est-à-dire sans que personne te l'ait amenée en lui persuadant d'y venir, et sans que personne l'ait aidée à franchir les murs de sa prison ?
Avant de répondre, Miette hésita un instant, comme si je faisais naître en elle un soupçon qu'elle n'avait pas encore eu.
— La vérité que je puis jurer, reprit-elle, la voici : un soir du mois dernier j'étais seule ici. Jacques avait été à la foire d'Artonne. Il était absent depuis plus de huit jours quand j'entendis sonner à la grille. Je pensai que c'était lui, et, tout en me levant, je devinai qui ce devait être, car J'avais reçu une lettre qui m'annonçait un projet, un espoir d'évasion, et qui me demandait ^asile et le secret. Je me levai donc sans avertir mes domestiques qui dormaient. Je courus à la grille ; je reconnus la personne que j'attendais. Je la fis entrer ; sa chambre était préparée à tout événement. Je n'ai eu pour confidente que ma vieille Nicole, dont je suis sûre comme de moi-même.
— Et cette personne était seule ?
— Non, elle était accompagnée de la Char
LA TOtJR DE PERCEMONT 75
liettc, sa nourrice, qui avait préparé de longue main et réussi à opérer son évasion.
— Qu'est devenue cette femme ?
— Elle ne s'est pas arrêtée chez moi. Elle est de Riom r et s'y est réinstallée avec son mari. C'est Une personne qui ne me plaît guère, mais elle viëût voir Mario de temps en temps pour lui dire ce que fait sa belle-mère, qu'elle s'est chargée de surveiller.
— Dis-moi ce que Jacques a fait quand ton amie a été installée chez toi?
— Jacques est revenu deux jours après, et îi'a pas vu ma recluse. J'ai été au-devant de lui sur le chemin et je lui ai dit : Tu ne peux pas remettre les pieds chez nous, cela prêterait à la médisance. J'ai chez moi une amie qui ne doit voir personne. Va-t'en coucher à Champgousse. Je te porterai tes affaires demain et je t'aiderai à t'installer. Tu voulais commencer à bâtir, commence ; ne reviens pas chez nous d'ici à un mois, et garde le secret le plus absolu. Jacques a promis de ne pas chercher à voir mon amie et de ne parler d'elle à personne. Il a tenu parole.
— Tu en es sûre !
— Oui, mon oncle, quand même vous penseriez que je me trompe, reprit Miette avec fermeté ; je sais toutes les légèretés qu'on peut reprocher à mon frère, mais, pour ce qui me concerne, il
n'en commettra jamais. Il sent très-bien que, s'il venait ici, il serait vite accusé de faire la cour à mon amie, et que je jouerais, moi, un vilain rôle.
— Quel vilain rôle, ma chère ? Voilà le seul point qui m'intéresse. Comment jugerais-tu ta situation, si Jacques avait des prétentions sur cette demoiselle?
— Jacques ne peut pas avoir la moindre prétention, il ne la connaît pas.
— Mais je suppose...
— Qu'il m'ait trompée ? C'est impossible ! ce serait très- mal ! Cette demoiselle est riche et noble. C'est un parti au-dessus de Jacques; si, pour se rendre possible, il eût cherché à la connaître, à se faire aimer, à profiter de son séjour chez moi pour la compromettre, je passerais pour la complice d'une intrigue assez lâche, ou pour une dupe parfaitement ridicule. N'est-ce pas votre avis, mon oncle ?
A mon tour, j'hésitai à répondre. Le grand Jacques me semblait assez léger et assez positif en même temps pour tromper sa sœur.
— Ma mignonne, lui dis-je en l'embrassant, personne ne t'accusera jamais de tremper dans une intrigue quelconque, et s'il y avait des gens assez malavisés pour cela, ton oncle et ton cousin leur frotteraient les oreilles.
— Mais matante Chautebel ! reprit Miette avec
une expression de fierté douloureuse. Ma tante a deé préventions contre moi, et peut-être déjà s'est-elle laissé dire quelque chose sur mon compte ?
— Ta tante n'a rien entendu dire. Oublie ce qu'elle t'a dit, elle réparera son étourderie ; car elle est étourdie, ma chère femme, je ne peux pas le nier; mais elle est bonne et elle t'estime.
— Elle ne m'aime pas, mon oncle, je l'ai bien senti la dernière fois que nous nous sommes vues, et elle a mis dans l'esprit d'Henri des préventions contre moi.
— Mais moi, je ne compte donc pas? Je suis là, et je t'aime pour quatre. Dis-moi une seule chose: as-tu toujours de l'affection pour Henri ?
— Pour Henri comme il était autrefois, oui ; à présentée ne sais pas, c'est une connaissance à refaire. Il a changé de figure, de langage et de manières. Il me faudrait le temps de le retrouver ; mais d'ici à quelques semaines il ne
. peut pas revenir chezmoi, et je ne peux pas aller chez vous, vous en savez maintenant la cause.
— Bien, remettons à quelques semaines l'examen que tu dois faire de lui, et réponds à uue dernière question. Tu connais bien la personne à laquelle tu donnes asile ?
— Oui, mon oncle.
— Tu l'aimes ?
— Beaucoup.
— Et tu l'estimes?
— Je crois fermement qu'elle n'a jamais ou rien de grave à se reprocher.
— Elle a de l'esprit ?
— Beaucoup d'esprit et d'intelligence.
— Elle est instruite?
— Comme on peut l'être au couvent ; elle lit beaucoup maintenant.
— Et de la raison, en a-t-elle?
— Beaucoup plus que la personne qui a fait son malheur et qui la persécute.
— Assez ! Pour le moment, je n'en veux pas savoir davantage. Je ne désire pas voir ton amie avant d'avoir quelque chose de sérieux à lui dire.
— Ah ! mon oncle, s'écria Miette, qui ne manquait pas de pénétration. Je devine ! Vous avez été consulté, vous êtes chargé de...
— J'ai été consulté, mais je suis tout à fait libre d'agir comme je l'entend^. Pour rien au monde, je ne m'engagerais dans une affaire où ton nom pourrait être prononcé aux débats; mais il n'y aura pas d'affaire, sois-en sûre, et, s'il y en avait, je refuserais de plaider contre celle qui est ta cliente et ta protégée. Seulement, comme il est plutôt question jusqu'à présent de transaction, j'ai le droit de donner de bons-conseils aux deux parties. Dis donc à ton amie qu'elle a fait une grande faute contre la pru-
dence en quittant son couvent à la veille d'en sortir de plein droit, et laisse-moi te dire que tu as fait, toi, en l'y encourageant, une étourderie dont je ne t'aurais jamais crue capable.
-~ Non, mon oncle, j'ai été abusée par les apparences. Marie m'écrivait : « Je suis majeure, mais on ne se dispose pas à me rendre ma liberté. Je n'ai pas d'autre parti à prendre que de fuir; toi seule au monde peux me donner asile. Le veux-tu? » Je ne pouvais pas refuser. C'est en arrivant ici qu'elle m'a appris qu'il s'en fallait de quelques semaines qu'elle eût atteint sa majorité. Je connaissais bien Marie, je savais qu'elle avait un an de moins que moi, mais je ne savais pas son jour de naissance. Quand je l'ai su, j'ai compris qu'elle devait rester bien cachée, et j'ai pris toutes les précautions possibles. J'y avais réussi jusqu'à présent. Marie ne sort pas de l'enclos, et mes métayers sont des gens sûrs et dévoués qui ne connaissent pas son nom, qui n'ont pas vu sa figure, et qui, sans être dans la confidence, sont assez méfiants pour ne pas répondre aux questions qu'on pourrait leur faire.
— Eh bien! ma chère fille, redouble de précautions, car, à l'heure qu'il est, mademoiselle Marie est encore sous la dépendance de sa tutrice, et celle-ci pourrait la faire amener chez elle ou reconduire au couvent... entre deux gendarmes, comme on dit !
— Je le sais, mon oncle, jele sais ! aussi je ne dors que d'un œil. Si pareille chose arrivait... Pauvre Marie î je la suivrais : on me verrait dans le pays conduite par la gendarmerie.
— Et comme Jaquet ne le souffrirait pas,...
ni moi non plus si je me trouvais là, nous serions dans de belles affaires ! L'amitié est une bonne chose, mais je trouve que ton amie a beaucoup usé, pour ne pas dire abusé, de la tienne.
— Elle est si malheureuse, mon oncle ! si vous saviez... Ah! je voudrais qn'elle vous parlât et vous racontât sa vie !
— Je ne veux pas la voir, je ne le dois pas.
Il m'est impossible d'être dans la confidence de sa présence ici. Souviens-toi que cela gâterait tout et que je ne pourrais plus lui être utile. Donc je m'en vais, je ne l'ai pas vue, tu ne me Tas pas nommée, je ne sais absolument rien. Embrasse-moi et dis à ta recluse qu'elle ne doit pas même laisser traîner ses ombrelles dans ton jardin.
— Emportez ce panier de pêches, mon oncle, ma tante les aime.
— Non! tes pêches, quoique superbes, sont moins veloutées et moins fraîches que toi, et comme je ne dirai pas à la maison que je t'ai vue, je ne veux rien emporter du tout. Me permets-tu de dire seulement à Henri que, le mois
prochain, tu consentiras à refaire connaissance* avec lui?
— Vous lui direz donc à lui que vous m'avez
vue?
— Oui, à lui seul, mais il ne saura rien do ton secre .
— Alors, mon oncle, dites-lui,... dites-lui,... ne lui dites rien ; sachez avant tout ce que ma tante a contre moi. Tant qu'elle me sera contraire, je ne veux penser à rien.
En effet j'étais résolu à ne rien confier à Henri. Il me fallait pourtant l'empêcher d'accuser Miette et le consoler, car il avait beau faire le fier, je le sentais blessé au fond du cœur, et je craignais de le voir, par sa conduite et son attitude, rendre impossible un mariage auquel était attaché, selon moi, le bonheur de sa vie. Je rentrai vers trois heures et ne trouvai personne à la maison. Ma femme et mon fils étaient montés ensemble au manoir de Percemont, où j'allai les rejoindre.
Décidément le joujou plaisait à Henri, et sa mère était en train de lui persuader d'y faire faire, sous prétexte de cabinet de travail, un joli appartement de garçon. Je ne fus pas de leur avis. Il fallait, selon moi, laisser le manoir tel qu'il était, et se contenter de nettoyer et rafraîchir la chambre qu'y avait occupée le vieux
Coras de Percemont. — Henri, leur dis-je, qu'il épouse ou non sa cousine Emilie, se mariera avant qu'il soit deux ou trois ans. Qui sait s'il ira demeurer chez sa femme ou s'il vivra près de nous? Dans ce dernier cas, je suppose que sa femme désire habiter le donjon : il s'agira alors d'y faire une grosse dépense en vue d'un ménage et d'une famille. Tout ce que vous y feriez aujourd'hui ne servira plus de rien, et peut-être faudra-t-il le défaire ; ne nous pressons donc pas d'y jeter de l'argent en pure perte.
Henri se rendit à la raison. Sa mère le gronda de céder toujours et de ne tenir à aucune des idées qu'elle lui suggérait.
— Ne viens-tu pas de me jurer, lui dit-elle, que tu ne voulais pas songer au mariage avant d'avoir atteint la trentaine ?
Tout en grondant, elle nous laissa seuls, et je tne bâtai de dire à Henri :
— Je viens de voir Miette. J'en étais bien sûr, moi ! la personne qui t'a intrigué hier soir chez elle était une femme.
— Tu en es sûr, mon père ? Pourquoi donc la cachait-eUe?
— C'est une religieuse du couvent de Riom qui par ordre du médecin doit passer quelque temps à la campagne. Tu n'ignores pas que ces dames sont cloîtrées et ne doivent pas voir le
monde. Chaque fois qu'une visite arrive, Miette s'est engagée à l'avertir afin qu'elle ne se montre pas. Elle a aussi pour consigne de ne pas dire que cette vieille nonne est chez elle, la règle de l'ordre commande à celle-ci de vivre et de mourir au couvent. L'évêque, vu la gravité du mal, a accordé une dispense de deux mois à la condition que la chose ne serait point ébruitée. C'est un secret que je te confie, et je te prie de n'en rien dire à ta mère. Miette, très-attachée à cette religieuse, se dévoue à la soigner, à la servir et à la tenir cachée. Comme toujours, avec un cœur d'ange, Miette se fait sœur de charité.
— Que doit-elle penser de moi qui l'accusais? Est-ce que tu le lui as dit ?
— Pas si sot ! elle aurait quelque peine à te le pardonner ; mais pourquoi as-tu envie de pleurer? Pleure si le cœur t'en dit ! seulement parlemoi franchement : Emilie t'est plus chère que tu ne veux l'avouer?
— Mon père, dit Henri, j'ai envie de pleurer, j'ai envie de rire aussi.
— Ris et pleure, mais parle !
— Voilà le difficile. Parler, c'est se résumer, et je ne vois pas clair en moi-même. Je sais bien qu'Emilie est un ange, mieux encore, elle est une sainte, car, si elle a l'innocence et la candeur qu'on attribue aux êtres célestes, elle a 1q
mérite de l'âme généreuse et vaillante qui surmonte toutes les épreuves. Être aimé d'elle est une gloire, l'avoir pour femme est une suprématie. Tu vois, je sais ce qu'elle vaut; mais moi, est-ce que je vaux quelque chose? est-ce que je suis digne d'une telle femme ? Qu'ai-je fait pour la mériter? Bien au contraire, j'ai traversé, non sans quelque souillure, une vie dont elle n'a pas la moindre idée, et d'où j'ai dû chasser son image pour l'empêcher de me faire honte de mes plaisirs. Et à présent, je reviens à elle amoindri et attristé. On devrait se marier à dixhuit ans, mon père ! dans la ferveur de la foi en soi-même, dans l'orgueil de la sainte innocence. On se sentirait l'égal de sa compagne, on serait sûr de mériter son respect... Oui, l'amour conjugal est cette chose austère et sacrée dont on peut dire que, si ce n'est pas tout, ce n'est rien. Eh bien ! jusqu'à ces derniers temps, je ne l'avais pas compris, et, quand mes sens m'ont entraîné ailleurs, j'ai cru que je n'enlevais rien à Emilie de mon estime et de mon respect. J'ai vu depuis que je m'étais trompé. Mon culte s'est refroidi, j'ai reconnu que je % ne l'avais jamais aimée comme je le devais, puisque j'avais pu l'oublier. J'ai eu peur d'elle et de moi ; je me suis dit qu'elle m'était trop supérieure, moralement parlant, pourme revoir avec joie et pour se donner à moi avec enthousiasme ; j'ai vu dans le mariage
et puis tout à coup furieux. La jalousie m'a torturé, je n'ai pas fermé l'œil delà nuit. Si elle eût été là, je l'eusse insultée, battue peut-être I J'étais donc épris d'elle en la croyant avilie. J'ai eu toutes les peines du monde aujourd'hui à ne pas aller chez elle malgré sa défense et la tienne. À présent tu m'apprends que j'ai été un fou et un sot, tu me montres l'image d'Emilie avec son auréole immaculée, et me voilà abattu et repentant, mais incertain et craintif. Je ne sais plus si Je Faimc !
— C'est bien, c'est bien, répondis-je, je com* prends toutes choses à présent! Cela devait arriver. Il y a un moment dans la vie où les pères les mieux intentionnés sont forcés d'abandonner leurs fils à la fatalité, bien heureux quand elle ne les leur rend pas plus détériorés que tu ne Tes I Acceptons les faits accomplis et ne les aggravons pas par des réflexions trop sérieuses. Tu as fait un voyage où tu as été forcé de manger du piment, et aujourd'hui nos fruits et nos laitages te semblent fades. Tu n'es plus un berger de Virgile. Patience! ça reviendra!
L'homme se modifie suivant son milieu, tu en arriveras plus vite que tu ne penses à apprécier les conditions du vrai bonheur. Pour le moment, oublie un peu la question du mariage. Emilie ne me parait pas disposée à te la rappeler. Elle dit qu'elle ne te connaît plus, et son
esprit, je l'ai bien vu, n'a plus de projet arrêté en ce qui te concerne. Vous êtes tous deux absolument libres de recommencer votre roman de jeunesse au de le laisser s'effacer dans les nuages roses du passé.
Je ne suis pas .un alarmiste, mais je ne suis pas non plus un insouciant. Je voyais bien qu'en ceci comme en tout la joie est fugitive et la sécurité chimérique. J'avais attendu comme un des plus beaux jours de ma vie celui qui me ramènerait mon fils. J'avais été si heureux de l'embrasser et j'avais fait tant de beaux rêves pour lui en l'attendant! Malgré les fautes dont il se confessait et qu^'il ne m'avait point trop cachées dans ses lettres, il avait travaillé, il était en possession d'une carrière qui pouvait être brillante. Il était intelligent, beau, bon, riche, aussi raisonnable que possible à son âge dans une telle situation. Nous avions sous la main la perle des fiancées, riche aussi, bonne, belle comme un ange et d'une raison exceptionnelle. Ils s'étaient aimés, promis l'un à l'autre au sortir de l'enfance. J'avais compté qu'ils se reverraient avec joie, et qu'on parlerait de mariage tout de suite, — et déjà on était refroidi.; ma femme, que je croyais raisonnable, au moins sur ce chapitre, travaillait à brouiller tout. Miette s'était aventurée par bon cœur dans une situation délicate. Jacques menait sous jeu je ne sais quelle ia-
trigue* amoureuse qui pouvait compromettre ou affliger sa sœur, et le pire de tout, c'est qu'Henri, troublé, tourmenté entre l'amour et le caprice, n'avait pas dormi la première nuit passée sous le toit paternel et souffrait visiblement d'un état de l'âme mal défini que je ne pouvais pas guérir. Mon jour de bonheur n'avait donc pas été sans nuages, et, tout en feignant de rire de ces petites choses, j'en ressentais vivement le contre- coup.
Notre soirée fut pourtant très-gaie : des parents et des amis vinrent dîner avec nous.
Henri était aimé de tous, et tous me félicitaient d'avoir un tel fils. Il reçut beaucoup d'invitations et n'accepta qu'à la condition que j'irais avec lui. Il avait été, disait-il, assez longtemps privé de me voir pour qu'on lui permît de ne point passer ses vacances sans moi.
Il fallut accepter pour le lendemain une partie de chasse chez un cousin qui demeurait assez loin pour nécessiter une absence de deux jours. Jacques Ormonde avait promis d'en être. Il n'y vint pas. On n'y pensa guère, la chasse et le repas furent très-animés ; mais je remarquai ce soin de nous éviter. Jaquet ne connaissait pas de pire effort que celui de cacher un secret; donc il en avait un, et il redoutait mon examen. On nous retint un jour au delà de notre pro-
messe, et nous ne rentrâmes chez nous que le lundi dans l'après-midi.
Le premier objet qui frappa mes regards on disant bonjour à ma femme fut une jolie petite Me de six à sept ans coquettement attifée qui s'accrochait en jouant et en riant à ses jupes, et qui me dit d'un air mutin :
— C'estril toi le mari à Bébelle !
— Qu'est-ce que Bébelle? et à qui ce joli enfant-là?
— C'est mademoiselle Léonie de Nives, répondit ma femme en la prenant dans ses bras ; elle m'a entendu appeler madame Chantebei et elle trouve plus court et plus gentil de m' appeler Bébelle. Oh ! c'est que nous sommes déjà une paire d'amies, n'est-ce pas, Ninie? Nous nous convenons beaucoup toutes les deux.
— Mais d'où diable vous connaissez-vous ?
demandai-je.
Le fait me fut expliqué pendant que l'enfant te remettait à courir dans le jardin. Madame de Nives était venue la veille pour me parler, et ma femme s'était enhardie jusqu'à l'accueillir de son mieux. La toilette exquise et le brillant équipage de la comtesse lui avaient tourné la tète. Celleci s'était faite aimable et séduisante avec la femme de l'avocat qu'elle voulait gagner à sa cause. Elle avait consenti à laisser mettre ses chevaux au repos pendant deux heures à Fécu-
n LA. TOUR DE PERCEMONT
rie. Elle avait parcouru le jardin et même elle était montée à la grande tour dont madame Chantebel était fière do lui faire les honneurs. Elle avait admiré le site, le jardin, la maison, les oiseaux, et avait promis une paire de vrais serins hollandais pour la volière. Enfin elle avait daigné accepter une collation de fruits et de gâteaux qu'on lui avait servie, elle avait déclaré qu'à Nives il n'y avait ni poires ni raisins qui approchassent des nôtres. Elle avait voulu emporter la recette des gâteaux. Elle était partie en disant qu'elle reviendrait le lendemain.
Elle était revenue en effet avec sa fille, comptant me trouver revenu aussi, comme j'avais promis de l'être ; mais je ne faisais rien à propos. Cette pauvre comtesse m'avait encore attendu une grande heure; puis, ayant affaire à Riom, elle avait fait à ma maison l'iosigne honneur d'y laisser la petite aux bras de ma femme, et elle allait revenir d'un moment à l'autre.
— J'espère, monsieur Chantebel, dit ma femme pour terminer, que tu vas faire brosser tes habits qui sont couverts de poussière, et changer ta cravate qui est toute défraîchie t
— Je remarquai qu'elle-même avait fait une toilette de grands jours pour recevoir sa nouvelle amie.
Peu d'instants après, madame de Nives revint en effet, ma femme emmena courir la petite, et
Là TOUR DE PERCEMONT 93
la comtesse m'annonça qu'elle partait pour Paris, quelqu'un lui ayant écrit qu'on avait vu sa bellefille entrer dans un hôtel garni du faubourg Saint-Germain au bras d'un grand jeune homme très-blond.
— La personne qui me donne cette indication, ajouta-t-elle, pense que Marie est encore là; dans tous les cas, je saurai où elle est allée en quittant cet hôtel qu'on ne me désigne pas autrement. Je vois qu'on craint de se compromettre et de se trouver impliqué dans quelque scandale. Il faut que j'aille moi-même arracher la vérité. J'agirai, je surprendrai Marie, je ferai constater son inconduite, et je la ramènerai pour la replacer avec éclat dans son couvent.
— Vous casserez les vitres? Alors plus d'accord possible, plus de concessions à espérer de sa part ; je vous ai dit et je vous répète que l'inconduite n'entraîne pas l'interdiction.
— Quand je tiendrai son secret, je vous l'amènerai, monsieur Chantebel, et vous lui poserez les conditions de mon silence.
Si j'avais été bien certain qu'avant de se réfugier chez Emilie, mademoiselle de Nives, au sortir du couvent, n'eût pas été faire une promenade à Paris avec Jacques, soit pour son plaisir, soit pour consulter sur sa position, j'aurais pressé la belle-mère de partir. Le temps qu'elle eût perdu à chercher mademoiselle Marie
où elle n'était pas eût été autant de gagné pour la sécurité des habitantes de Vignolette ; mais, dans le cas où ce voyage aurait eu lieu à l'insu d'Emilie, madame de Nives pouvait retrouver la trace de la fugitive, et, avec l'aide de la police, arriver à la découverte de la vérité. — Je prêchai donc encore une fois la patience et la prudence. Madame de Nives était résolue à partir et elle prit congé de moi en disant que surprendre Marie en plein égarement était son plus sûr moyen de salut. Quoiqu'elle ne s'en vantât pas, il était bien évident pour moi qu'elle avait pris d'autres conseils que les miens et qu'elle avait facilement trouvé des gens disposés à flatter sa passion et à entrer dans ses vues. Sa cause me devenait de plus en plus antipathique et je me sentais de plus en plus dégagé vis-à-vis d'elle.
Je ne la reconduisis que jusqu'au jardin. Un autre client m'attendait, et je dus m'occuper de lui jusqu'à l'heure du dîner. Quelle fut ma surprise lorsque, en rentrant dans la salle à manger, je vis la jeune Léonie de Nives assise sur une petite chaise haut montée qui avait servi à Fenfance d'Henri, et ma femme en train de lui nouer sa serviette autour du cou !
Madame de Nives avait confié la veille à madame Chantebel tout ce qu'elle m'avait appris à moi-même. Les femmes ont une merveilleuse facilité à se lier, quand la haine d'une part et la
curiosité de l'autre trouvent l'aliment savoureux d'un scandale à confier et à écouter. Madame Chantebel se trouvait donc fort au courant, et mon étonnement la fit rire. Comme on ne pouvait s'expliquer devant l'enfant, on dit à Henri et à moi que la maman allait revenir dans la soirée.
— Je voulais la retenir à dîner, dit ma femme, tnais comme elle va partir ce soir ou demain matin, elle a trop à faire à Riom, et elle a bien voulu me laisser garder sa petite jusqu'à ce soir.
Mais, le soir, madame de Nives ne revint pas. Ma femme n'en parut pas étonnée et fit dresser un petit lit auprès du sien. Elle alla se déshabiller et endormir mademoiselle Ninie, après quoi elle revint m'expliquer le mystère.
Madame de Nives avait dû prendre à Riom le train de 5 heures; elle était en route pour Paris. Je devais bien savoir qu'elle n'avait pas un moment à perdre pour l'affaire qu'elle poursuivait. Elle avait craint les larmes de sa petite fllle en la voyant partir. Elle avait accepté l'offre de ma femme de la garder jusqu'au soir, sa bonne viendrait la chercher pour la reconduire à Nives avec la voiture; mais elle avait montré de l'inquiétude sur le compte de cette bonne, ayant découvert le jour môme qu'elle avait une intrigue à Riom.
— Celle pauvre dame, poursuivit ma femme,
n'est pas servie comme il faudrait. Ça n'a jamais bien marché dans son château depuis la mort de son mari. Les vieux domestiques étaient pour la fille aînée. Elle a dû les mettre tous à la porte ; mais ils ont laissé dans les environs leur mauvais esprit et leurs méchants propos, et elle a beau prendre ses gens à Paris, au moindre mécontentement ils deviennent insolents et ils parlent à Ninie de sa sœur Marie, chassée et enfermée au couvent à cause d'elle. Tout cela trouble la tête de l'enfant, et dans la dernière absence que la comtesse a été obligée de faire, on en a beaucoup trop dit à la petite, qui en a pris du chagrin et s'est montrée très-indocile quand sa mère est revenue. Il parait aussi que les voisins de madame de Nives ne sont pas tous bien pour elle. Elle n'a plus de parents, pas de famille ; elle est vraiment à plaindre. En écoutant ses ennuis, qui me faisaient de la peine, il m'est venu à l'idée de lui proposer de garder la petite. — Si sa bonne a des intrigues, lui ai-je dit, vous ne pouvez plus la lui confier. Donnezla-moi ; vous savez qui je suis et avec quelle douceur j'ai élevé mon fils et deux autres pauvres chéris que j'ai perdus. Vous dites que vous serez absente huit jours tout au plus. Qu'est-ce que c'est pour nous de garder un enfant huit jours ? Ce sera une joie pour moi. Chargez-moi de congédier votre mauvaise bonne quand elle revien-
dra et de vous en trouver une autre dont je pourrai vous répondre comme de moi-même.
— Elle avait envie d'accepter, elle n'osait pas à cause de toi ; elle disait : Ma petite est bruyante. Elle ennuiera M. Chantebel. — Bah ! lui ai-je répondu, vous ne le connaissez pas ! C'est un patriarche ! Il est bon comme du pain et il adore les enfants. Enfin j'ai si bien insisté qu'elle m'a laissé cette chérie, qui est un amour d'enfant. La pauvre femme était si touchée qu'elle en pleurait et qu'elle m'a embrassée en me quittant.
— Peste, ma femme ! tu as été embrassée par une comtesse ! C'est donc ça que je te trouve dans la figure quelque chose de plus noble qu'à l'ordinaire !
— Tu vas encore railler? c'est insupportable! On ne peut plus parler raisonnablement avec toi, monsieur Chantebel ; tu deviens...
— Insupportable, tu l'as dit.
— Non, tu es le meilleur des hommes, tu ne peux pas me blâmer d'avoir accueilli une pauvre enfant qui a besoin d'être soignée et surveillée en l'absence de sa mère.
— Dieu m'en garde ! d'autant plus que tu me fais, sous condition, des compliments que je ne veux pas échanger contre des reproches. L'enfant ne me fâche pas, un enfant ne gêne jamais. Gardons-la tant qu'il te plaira, mais laisse-moi
te dire que ta belle comtesse est un drôle de pistolet.
— Pistolet ! tu traites la comtesse de Nives de pistolet ! Quel ton tu as quelquefois, monsieur Chantebel!
— Oui, j'ai le mauvais ton et le mauvais goût de penser qu'une mère raisonnable ne confie pas son enfant, même pour huit jours, à une personne qu'elle connaît depuis la veille, et que, si elle n'a dans ses anciennes relations ni un parent dévoué, ni un ami sûr, ni un serviteur fidèle, il doit y avoir de sa faute.
— Tu as raison, moi je n'aurais pas confié comme ça Henri à des étrangers ; mais je ne suis pas la première venue pour madame de Nives. Elle a assez entendu parler de moi pour savoir que j'ai toujours été une bonne mère et une femme irréprochable.
— Ce n'est pas moi qui dirai le contraire ; mais cette confiance improvisée ne m'en étonne pas moins.
— Il y a des circonstances exceptionnelles, et tu dois savoir que l'avenir de cette même enfant dépend du voyage de sa mère à Paris*
— Elle t'a donc dit...
— Tout!
— Elle a eu tort !
— J'ai promis de garder le secret.
— Dieu veuille que tu tiennes parole, ear je
t'avertis que, si ta nouvelle amie compromet sa belle-fille, elle est ruinée.
— Oh ! que non î Cette belle-fille est une malheureuse qui...
— Tu ne la connais pas ! Garde les qualifications qui lui seront applicables pour le moment où nous saurons si elle est une victime ou un diable.
Le lendemain, la bonne de mademoiselle Ninie n'ayant pas paru, ma femme la confia à une brave fille qui avait ses parents chez nous et que nous connaissions bien. La petite se montra fort joyeuse d'être chez nous.
J'étais assez curieux de connaître ses dispositions à l'égard de sa sœur, et, dans un moment où je la vis seule au jardin, trottant sous les yeux de ma femme qui travaillait à la fenêtre du rez-de-chaussée, je descendis et je pris l'enfant par la main sous prétexte de lui mener voir les lapins dans un petit enclos où ils trottaient en liberté. Quand elle les eut bien admirés, je la pris sur mes genoux, et j'entrai en conversation avec elle.
— Vous devez avoir à Nives, lui dis-je, des lapins beaucoup plus beaux que ceux-ci?
: : — Non, il n'y a pas de lapins du tout. Il n'y
a que des poules, des chiens et des chats; mais maman ne veut pas que je joue avec, parce qu'elle ne veut pas que je me salisse et que je me déchire. Moi, tu comprends, ça me fâche, parce que j'aime beaucoup les bêtes. Maman me gronde de les aimer, parce qu'elle est avare.
— Avare? Qu'est-ce que cela veut dire, ce mot-là?
— Ali! dame! je ne sais pas, moi! c'est les domestiques qui l'appellent comme ça, parce qu'elle les gronde toujours.
— C'est un vilain mot. Il ne faut jamais répéter les mots qu'où ne comprend pas. Je suis sur que votre maman vous aime beaucoup et qu'elle est très-bonne avec vous.
— Elle n'est pas bonne du tout. Elle me fouette et elle me tape, et je ne m'amuse que quand elle n'est pas avec moi.
— Et vous n'avez pas de frères, pas de sœurs?
— J'ai une grande sœur bien bonne; je voudrais toujours être avec elle.
— Toujours?... Est-ce que vous la voyez souvent?
— Non, elle est en prison dans un couvent.
Je l'ai vue... c'est-à-dire j'ai vu son portrait; elle, je crois bien que je ne l'ai jamais vue.
— Alors vous ne savez pas si elle est bonne
— Ma nourrice et la vieille jardinière m'ont çlit qu'elle était en prison pour ça.
— Comment! en prison parce qu'elle est bonne?
— Il paraît. Aussi, quand maman me dit d'être bonne, je lui réponds : Non, vous me feriez aller en prison aussi! Je suis bien contente qu'elle m'a mise chez toi, maman! Tu me garderas toujours, n'est-ce pas?
Puis, sans attendre ma réponse, mademoiselle Ninie, que je retenais avec peine, s'envola pour courir de plus belle après les lapins. Je voyais une enfant déjà malheureuse et fourvoyée. Que sa mère fût avare et méchante, je n'en doutais plus. Il était même fort possible qu'elle ne vît dans sa fille qu'un prétexte pour disputer avec avidité l'héritage de Marie. Elle n'avait même pas la ressource de l'hypocrisie pour faire des dupes; elle se faisait haïr, et déjà ses valets avaient ébranlé, sinon altéré à jamais le sens moral dans l'âme de la pauvre Ninie.
Je regardais avec tristesse cette ravissante créature, revêtue de toute la beauté physique de son heureux âge, et je me disais qu'il y avait déjà un ver rongeur dans le cœur de cette rose. Je l'observais pour surprendre ses instincts; ils étaient bons et tendres. Elle courait après les lapins, mais pour les caresser, et quand elle eut réussi à en prendre uu, elle le couvrit do baisers et voulut l'emmaillotter dans son mouchoir pour en faire un petit enfant. Gomme l'animal
hX TOUR DE PERCEMONT 103
était fort indocile et menaçait de griffer sa jolie figure, je le lui ôtai avec douceur sans qu'elle se fâchât, et je lui donnai un gros pigeon apprivoisé qui lui causa des transports de joie. D'abord elle le serra bien fort; mais, quand je lui eus fait comprendre qu'il fallait le laisser libre pour avoir le plaisir de le voir revenir et la suivre de lui-même, elle m'écouta fort bien et le toucha délicatement ; mais c'était une ardeur de caresses qui révélait toute une âme pleine d'amour inassouvi et d'expansions refoulées.
Le jour suivant était ma fête, la Saint-Hyacinthe, c'était aussi la fête patronale de notre village. Deux ou trois douzaines 'de cousins et neveux nous arrivèrent avec femmes et enfants. Ils allèrent s'ébattre à la fête rustique, tandis que ma femme, sur pied dès l'aurore, leur préparait un festin homérique. Moi, je fus absorbé comme de coutume par une foule do clienls, gros paysans ou petits bourgeois, qui profitaient de la fêfe pour venir me consulter et me priver du plaisir d'y assister.
Quand j'eus supporté la fatigue et l'ennui des longues explications plus ou moins confuses de ces braves gens, on sonnait le premier coup du dîner. Je les mis résolument à la porte, non sans me débattre jusque sur l'escalier contre leurs recommandations et redites. Enfin je passai au salon en leur fermant la porte au nez. J'eus là
une surprise agréable. Emilie Ormonde m'attendait, un gros bouquet de magnifiques roses à la main. La chère enfant se jeta dans mes bras en * me souhaitant bonne fête, joie, bonheur et santé.
— Voilà, lui dis-je en la serrant sur mon cœur, une première joie à laquelle je ne m'attendais pas. Es-tu là depuis longtemps, ma fille?
— J'arrive, mon oncle, et je repars. Il faut que vous me permettiez de ne pas dîner avec vous comme les autres années ; mais vous savez mes empêchements : Marie n'est pas assez prudente ; elle s'ennuie beaucoup de rester enfermée. La pauvre enfant a été si longtemps prisonnière ! Croiriez-vous qu'aujourd'hui elle s'était mis dans l'esprit de se déguiser en paysanne pour venir à la fête ? Elle disait que personne ne connaît sa figure, et elle voulait m'accompagner comme une servante. Je n'ai pu la dissuader qu'en lui promettant de ne rester absente qu'une heure. Je n'aurais pu consentir à laisser passer la journée sans vous apporter les roses de Vignolette et sans vous dire qu'aujourd'hui comme toujours vous êtes avec Jacques ce que j'aime le mieux au monde.
— Et ta tante ?
— Je ne l'ai pas vue. Je lui dirai bonjour en me retirant.
— Comment lui expliqueras-tu que tu ne restes pas ?
— Elle ne me retiendra pas, mon oncle.
— Et si je te laisse aller, moi, vas-tu t'imaginer que je ne t'aime plus ?
— ôh ! vous, c'est bien différent ! Et puis vous savez que j'ai un enfant à garder.
— Un enfant déraisonnable, j'en étais sur !
Tu sais que la belle-mère était ici il jr a deux jours?
— Oui ; je savais même qu'elle vous a laissé sa petite.
— Qui t'avait déjà dit cela?
— La fille de ma vieille Nicole, qui est venue chez vous hier pour rendre des paniers que vous nous aviez prêtés. Elle a vu l'enfant, on lui a dit que la mère était partie pour Paris. Estce vrai?
— C'est très-vrai, et mademoiselle Marie risque fort d'être découverte, si elle a été à Paris en sortant du couvent avant de venir chez toi.
— • Elle y a été, mononcle ; je le sais à présent. 11 fallait bien qu'elle achetât du linge et des robes, et surtout qu'elle consultât sur ses affaires, qu'on lui a toujours laissé ignorer
— Elle a été à Paris... seule?
— Non, avec sa nourrice, ceHe qui Ta aidée à s'enfuir. Cette femme lui est très-dévouée, pourtant je la crains ; elle ne comprend pas la né-
cessité d'être prudente; elle ne doute de rien, et, quand elle vient voir Marie f je n'ose pas la laisser seule à la maison avec elle.
— Et Jacques? où est-il pendant ce temps-là?
— Il doit être à la danse, et sans doute il va venir dîner avec vous.
— A la bonne heure ! Va-t'en donc, puisqu'il le faut. J'espère que tu me dédommageras amplement quand tu ne seras plus gardienne-esclave de ta belle amie. As-tu vu Henri ?
— Non, je n'ai vu et ne veux voir que vous.
Adieu et au revoir, mon oncle 1
On sonna le deuxième coup du dîner comme ma nièce s'en allait par la cour de la ferme, où elle avait laissé sa carriole et son domestique. Henri, qui arriva par le jardin, ne la vit pas. La nuée des cousins, neveux, petits-cousins et petits-neveux arriva aussi, puis enfin Jacques Ormonde, rouge comme une pivoine pour avoir dansé jusqu'au dernier moment. Le dîner ne fut pas trop long pour un repas de famille à la campagne ; on savait que je n'aimais pas à rester longtemps à table. Le service était prompt et forçait les convives à ne pas s'endormir en mangeant. Dès qu'on eut fini, sentant le besoin de respirer le grand air et d'oublier la claustration que m'avaient imposée les clients de la journée, je proposai d'aller prendre le café chex le père Rosier, qui tenait un établissement eham-
pêtre au village. De son jardin, nous verrions les danses et divertissements. Ma proposition fut accueillie avec enthousiasme par mes jeunes nièces et petits-cousins. On se mit en route en riant, criant, gambadant et chantant. Le village était à moins d'un kilomètre de la maison ea passant par les sentiers de mes prairies.
Notre arrivée bruyante fit sortir des guinguettes toute la jeunesse du pays. On s'occupa d'allumer le fanal, car il faisait nuit. On appela les ménétriers épars dans les cabarets. Les jeunes gens que j'avais amenés se souciaient fort peu de prendre le café, ils voulaient danser. Le personnel de la fête s'était beaucoup éclairci. La danse abandonnée se réorganisait comme il arrive quand la faim est apaisée et que la soirée commence.
Dans ce quart d'heure d'attente impatiente et de joyeux désordre, je me trouvai seul quelques instants sur la terrasse du père Rosier. Cette terrasse était un petit jardin planté de noisetiers au versant de la colline et porté par le dernier degré du roc à deux mètres perpendiculaires au-dessus du niveau de la place où l'on dansait. C'était le plus joli endroit du monde pour voir l'ensemble de la petite fête. Trois lanternes bleues cachées dans le feuillage simulaient un clair de lune et permettaient de s'y reconnaître ; mais tien encore n'était allumé, et je me trouvais
dans l'obscurité, attendant qu'on me servît, lorsque je sentis une personne se glisser près de moi et me toucher légèrement l'épaule.
— Ne dites rien, mon oncle, c'est moi, Emilie.
— Et que fais-tu là, chère enfant? Je te croyais rentrée chez toi ?
— Je suis rentrée... et ressortie,mon oncle.
Sommes-nous seuls ici?
— Oui, pour le moment, mais parlons bas.
— Oui, certes ! Eh bien ! sachez que je n'ai pas retrouvé Marie à Vignolette. Nicole m'a dit que la Charliette était venue en mon absence, et qu'elles étaient sorties ensemble.
— Eh bien! tu crois qu'elles sont ici?
— Oui, je le crois, et je les cherche.
— Comme cela, toute seule au milieu de ces paysans avinés qui ne te connaissent pas tous, car il en vient ici de tous côtés ?
— Je ne crains rien, mon oncle. Il y en a assez qui me connaissent pour me protéger au besoin. D'ailleurs Jaquet doit être là, et je pensais bien que vous y viendriez.
— Alors ne me quitte pas et laisse ta folle courir les aventures : il n'est pas juste que, pour sauver une personne qui ne veut pas qu'on la sauve, tu t'exposes, toi, la raison même, à quelque insulte. Reste près de moi. Je te défends de t'occuper de mademoiselle Marie. Jacques est là pour s'en occuper à ta place et à sa manière.
— Jacques ne la connaît pas, mon oncle ! Je vous assure...
J'interrompis Miette en lui faisant signe d'observer un couple qui se glissait furtivement le long du rocher, au-dessous de nous, dans l'ombre épaisse que les noisetiers projetaient sur les plans inférieurs. J'avais reconnu la voix de Jacques. Nous restâmes immobiles, prêtant l'oreille, et nous entendîmes le dialogue suivant.
— Non, je ne veux pas rentrer encore. Je veux danser la bourrée avec vous. Il fait nuit, et d'ailleurs personne ne me connaît.
— On va allumer, et tout le monde vous remarquera.
— Pourquoi?
— Vous le demandez? Croyez-vous qu'il y ait ici une autre paysanne aussi blanche, aussi mince et aussi jolie que vous?
— Vous me faites des compliments? Je le dirai à Miette.
— Ne vous vantez pas de me connaître !
— Il n'y aurait pas de quoi, n'est-ce pas ?"
— Méchante ! allons, rappelons la Charliette, et allez-vous-en.
— Méchant vous-même 1 Pouvez-vous me faire ce chagrin-là?
— Mon oncle est ici, et vous savez qu'il est ^l'avocat de votre belle-mère.
— Ça m'est égal, il sera le mien si je veux !
110 LÀ TOUR Dfi PfiRCEMONT
Quand il me connaîtra, il sera pour moi. Vousmême l'avez dit. Allons, Jacques, voilà tes cornemuses qui arrivent. Je veux dai^ser.
— C'est donc une rage ?
— Oh ! danser la bourrée comme dans mon enfance ! Avoir été dix ans au cachot, sortir du froid de la mort, et se sentir vivre, et danser la bourrée ! Jacques, mon bon Jacques, je ta veux!
Les cornemuses qui se mirent à brailler interrompirent la conversation ou F empochèrent de monter jusqu'à nous. On alluma enfin le fanal, et le jardin du père Rosier s'illumina aussi. Je vis tous mes convives, ceux qui ne dansaient pas, prendre le café que j'avais commandé, tandis que les jeunes, répandus sur la place, invitaient leurs danseuses.
Je m'éloignai de quelques pas avec Emilie, de manière à prolonger mon tête-à-tête ayec elle sans cesser d'observer la place. Dès que le fanal se décida à briller, nous vîmes très-distino tement le grand Jacques bondir à la danse en enlevant dans ses bras une svelte et jolie paysanne très-gracieusement requinquée.
— C'est bien elle ! me dit Emilie consternée ; c'est Marie déguisée !
— Commences-tu à croire qu'elle connaît un peu ton frère ?
— J'ai été trompée, mon oncle, ahl bien trompée ! et c'est très-mal, cela I
b— Et à présent que comptes-tu faire?
— Attendre qu'elle ait passé sa fantaisie, l'aborder, lui parler doucement comme à une fille à mon service, et la ramener chez moi avant qu'elle ait été trop remarquée.
— Attends que je la regarde, moi.
— ha trouvez- vous jolie, mon oncle?
— Ma foi oui, diablement jolie, et elle danse à râVir.
— Regardez-la bien, mon oncle, vous verrez que c'est une enfant et qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait. Elle n'a pas l'idée du mal, je vous le jure. Qu'elle ait connu Jacques à mon insu, qu'il l'ait aidée à se sauver, qu'il l'ait accompagnée à Paris comme vous le supposiez, qu'il l'ait amenée jusqu'à ma porte, qu'il l'ait revue depuis en secret,.,, qu'ils s'aiment, qu'ils se soient fiancés, qu'ils aient menti pour éviter l'obstacle de mes scrupules, tout cela c'est possible.
— C'est même certain maintenant.
— Eh bien ! mon oncle, n'importe ; Marie est toujours pure et plus ignorante que moi, qui sais de quels dangers une fille de vingt-deux ans doit se préserver, tandis qu'elle,... elle a toujours douze ans ! Le couvent rie lui a rien enseigné de ce qu'il faudrait qu'elle sût maintenant. Je l'ai retrouvée telle que je l'avais quittée au couvent de Riom, aimant le mouvement, le
bruit, la liberté, la danse, mais ne se doutant pas qu'elle puisse devenir coupable, et ne pouvant pas avoir permis à Jacques de le devenir auprès d'elle.
— Et pourtant, ma chère Miette, au couvent de Riom, à quatorze ou quinze ans, mademoiselle de Nives avait un amoureux qui lui écrivait des lettres sans orthographe, et cet amoureux, c'était Jacques !
— [Non, mon oncle, cet amoureux,... faut-il vous le dire? c'était bien innocent, allez!
— Dis-moi tout!
— Eh bien ! cet amoureux c'était votre flls, c'était Henri !
— Parles-tu sérieusement?
— Oui, j'ai vu les lettres et j'ai reconnu l'écriture. Henri était alors au collège, mur mitoyen avec notre couvent; ces écoliers jetaient des balles par-dessus les murs et ils y cachaient des lettres, des déclarations d'amour, bien entendu, en prose ou en vers, avec de fausses signatures et des adresses dont le nom était mis au hasard : Louise, Charlotte, Marie. Henri se plaisait à ce jeu, il excellait à écrire en style de cordonnier avec l'orthographe à l'avenant. Il signait Jaquet, et adressait ses billets burlesques à Marie, qui s'en moquait. Il savait son petit nom, qu'il entendait crier dans notre jardin; mais il ne s'inquiétait pas de savoir si elle était
jolie, car ni dans ce temps-là ni depuis il n'a vu sa figure. C'est lui qui, en riant, m'a raconté tout cela par la suite.
— Tu es sûre qu'il ne l'a jamais vue? Moi, j'en doute, regarde, Miette, regarde!
La bourrée était finie, on allait en recommencer une autre, et au moment où Jacques allait emmener sa danseuse, Henri, s'adressant à elle, l'invitait pour la bourrée suivante. Elle acceptait malgré la visible désapprobation de Jacques. Elle prenait le bras de mon fils et se mettait à sauter avec lui d'aussi bon cœur qu'avec mon neveu.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve ? me dit là bonne Emilie sans aucune velléité de dépit. Henri a remarqué cette jolie fille, il s'est dit que, puisque Jacques la faisait danser, il pouvait bien l'inviter aussi. Laissez-moi me rapprocher d'elle, mon oncle, car elle commence à faire sensation, et tout le monde voudra l'inviter tout à l'heure. Il faut que je l'emmène. La Charliette est là, je la vois, mais elle la gâte et la laissera s'exposer trop longtemps aux regards.
— Va donc, mais tout ceci m'ennuie considérablement ! Le diable soit de cette demoiselle, qui te causera mille soucis, qui te compromettra, c'est presque certain, et qui, en attendant, danse avec Henri, tandis que, sans sa présence chez toi, il eût su renouer les liens tendres et sérieux de votre affection mutuelle, et qu'au-
jourd'hui il eût ouvert le bal avec sa fiancée, au lieu de danser avec une inconnue dont les beaux yeux Témoustillent peut-être, mais ne sauront pas le charmer.
— Qui sait? dit Miette avec un accent profond de résignation douloureuse.
— Qui sait? m'écriai-je. Moi je sais que jo ne souffrirai pas la moindre coquetterie entro ton fiancé et la maîtresse de ton frère !
— Mon oncle, ne la perdez pas! reprit vivement la généreuse fille. Elle n'est la maîtresse de personne et elle est libre ! Quoi qu'il arrive, j'ai promis de lui servir de sœur et de mère. Je tiendrai ma parole.
Un incident inattendu nous interrompit. Jacques Or m on de, voyant mademoiselle de Nives lancée et craignant les suites de son imprudence, avait imaginé un moyen d'interrompre le bal.
Il avait, comme pour allumer son cigare, grimpé au fanal et, comme par mégarde * il l'avait éteint, plongeant l'assemblée dans l'obscurité. Il était descendu en lançant un retentissant éclat de rire simulé et s'était perdu dans le petit tumulte provoqué par l'accident. Il y eut quelques instants de stupeur et de désordre : les uns continuaient la danse en feignant de se tromper de danseuse, d'autres cherchaient de bonne foi la leur. Quelques honnêtes filles effarouchées s'étaient retirées près de leurs parents ;
d'autres, plus hardies, riaient et criaient à tuetête. J'étais descendu de là terrasse avec Miette ; au moment où le fanal fut rallumé, nous vîmes Jacques errant, désappointé, cherchant dans les groupes ; Henri et mademoiselle de Nives avaient disparu avec ou sans la Charliette.
Je vis alors que Miette aimait toujours Henri, car de grosses larmes brillèrent un instant sur ses joues. Elle les essuya à la dérobée, et, se tournant vers moi :
— Il faudrait, me dit-elle, empêcher Jacques de chercher. Il ne sait pas dissimuler, on s'apercevra de son inquiétude.
— Sois tranquille, lui répondis-je, Jacques sait très-bien dissimuler; tu ne devrais plus en douter à présent. Il se gardera bien, fût- il jaloux, de chercher noise à Henri, car ce serait tout trahir ou tout avouer. Si mademoiselle de Nives a choisi Henri pour son cavalier et qu'il la reconduise à Vignolette, il ne te convient pas de te montrer à eux comme une fiancée inquiète ou jalouse.
— Non, certainement, mon oncle, je ne suis
ni Tune ni l'autre, mais...
— Mais voici Jacques qui s'aperçoit de ta présence et qui vient à nous. Ce n'est pas le mor ment des explications ; fais semblant d'ignorer tout. Tout à l'heure, c'est moi qui le confesserai.
flexion faite, c'est invraisemblable ; tu disais qu'ils ne se connaissaient pas ! Juges-tu maintenant ta protégée assez folle et assez imprudente pour avoir mis Henri dans sa confidence?
— Je ne sais plus rien, mon oncle, je ne la comprends plus !
— Elle est coquette et légère, cela se voit; pourtant...
— Ils se sont parlé avec beaucoup de vivacité pendant la bourrée, et hier Marie a écrit une lettre qu'elle a remise en grand secret au facteur.
— Tu supposes... quoi?
— Marie est très-préoccupée de vous voir et de vous consulter. J'ai dû lui dire votre refus. Elle m'a alors questionnée plus qu'elle ne l'avait jamais fait sur Henri, sur son caractère, sur l'influence qu'il doit avoir sur vous. Je ne serais pas étonnée maintenant s'il était chargé par elle de vous demander une entrevue.
— Si elle lui avait écrit hier, il m'eût parlé d'elle aujourd'hui. Je crois que tu te trompes ; quoi qu'il en soit , nous verrons bien ! Si elle l'a pris pour intermédiaire, il me parlera d'elle ce soir ; à présent que veux-tu faire ?
— Rentrer chez moi tout doucement, au petit pas. Je veux donner le temps à Marie, qui, je suppose, s'en va à pied, de retourner à Vignolette, de quitter son déguisement et de se cou-
cher sans me rien dire, si bon lui semble. Vous comprenez, mon oncle ! {Si elle me confesse son coup de tête, j'aurai le droit de la gronder et de l'interroger. Si elle veut me le cacher, je ne peux pas le lui reprocher sans la fâcher et l'humilier beaucoup. Songez qu'elle est chez moi et n'a pas d'autre asile : si je l'offensais, elle me quitterait, et où donc irait-elle ? Chez cette Charliette, que je crois capable de tout? Non, je ne veux pas qu'elle me quitte, elle se compromettrait, elle donnerait à sa belle-mère les moyens de la perdre de réputation !
— En ceci comme en tout, tu es aussi sago que généreuse, mon Emilie. Ne lui dis donc rien, si elle est assez niaise pour vouloir te duper ; mais je parlerai à mons Jaquet, moi ! Sois tranquille, il ne saura pas que lu as entendu sa conversation avec la donzelle !
Justement nous arrivions sous "les pins, où, faute de place dans les auberges, nombre de chevaux étaient attachés aux arbres, Jaquet ne s'occupait pas beaucoup d'avertir le vieux domestique de sa sœur. Il allait furetant de tous cotés, cherchant toujours mademoiselle de Nives, fort empêché de se renseigner autrement que par ses yeux, qui ne lui servaient guère dans l'ombre épaisse de la pinède. Forcé d'accourir à mon appel, il m'aida à embarquer Emilie.
Je le pris alors par le bras, et, remmenant dans une allée déserte, je débutai ainsi :
— Voyons, mon garçon, que comptes-tu fairo et à quoi aboutira cette belle intrigue ?
En trois mots, je lui prouvai que je savais tout et qu'il était parfaitement inutile do nier. Il respira fortement et répondit :
— Ouf ! mon oncle, vous me confondez ; mais vous me délivrez d'un supplice, et, sauf h etro bien grondé, j'aime mieux avoir à vous dire la vérité. Voici l'histoire de mes amours avec mademoiselle de Nives.
« Quand elle était au couvent à Riom, j'étais déjà amoureux d'elle. J'étais sorti depuis longtemps du collège ; Henri y était encore. J'allais commencer mon droit, partir pour Paris. Je finissais mes vacances à notre maison de ville, et, d'une des lucarnes du grenier, je voyais mademoiselle de Nives se mettre assez souvent à la fenêtre de sa cellule donnant sur le jardin du couvent. Elle n'avait guère que quatorze ans, c'est vrai, mais elle était déjà jolie comme un ange, et, à l'âge que j'avais, toute admiration pour la beauté peut bien s'appeler de l'amour. Seulement j'étais encore trop niais avec les personnes de sa condition pour oser lui faire comprendre ma passion, et si par hasard elle tournait la tête de # mon côté, vite je me cachais pour qu'elle ne me vît point.
» Un dimanche, Henri, qui venait me voir, ne me trouvant pas dans la maison, s'imagina de me chercher jusqu'au grenier, où il me surprit en contemplation, et se moqua beaucoup de moi. Je l'emmenai vite* Il ne vit pas celle qui me charmait ; mais, comme il me taquinait avec ses épigrammes, je lui laissai savoir que j'étais épris d'une certaine Marie qui était dans le couvent. Le malicieux gamin s'imagina alors de lui écrire des lettres ridicules qu'il signa Jacques, et dont elle se moqua imprudemment avec ses compagnes. Elles en rirent trop haut ; les religieuses firent le guet et saisirent les balles élastiques où se cachaient les billets doux lancés par-dessus le mur du collège. Madame de Nives fut informée de cette grave affaire. Ce fut pour elle un prétexte pour transférer Marie au couvent de Clermont, où elle a passé une jeunesse des plus malheureuses.
» Elle vous dira elle-même ce qu'elle a souffert, mon oncle, car elle veut absolument vous voir et vous demander conseil et protection. Il faudra bien que vous l'écoutiez. Moi, pendant ce temps-là, je l'oubliais bon gré, mal gré, car j'étais à Paris, et mes rêves d'enfant faisaient place à des réalités plus sérieuses. Pourtant je n'étais pas sans savoir combien cette pauvre demoiselle était à plaindre par ma faute et par celle d'Henri. Il n'en savait rien, lui, Miette n'en
12* LA TOUH D« PERCEMONT
parlait qu'à moi, et quelquefois elle me montrait des lettres de son amie qui me faisaient grand'peine ; mais que pouvais-je faire pour réparer le mal ? Je n'étais pas un parti pour elle, je ne pouvais pas demander sa main ; d'ailleurs la comtesse ne voulait pas la marier. Elle prétendait la forcer à se faire religieuse; tout en disant que c'était sa belle-fille qui avait cette vocation et repoussait toute idée de mariage.
)> Le hasard seul pouvait amener les événements qui sont survenus. Je me suis trouvé pris sans réflexion dans un roman, et il m'a fallu accepter le rôle qui m'a été départi.
» Il y a deux ans, j'étais à Glermont pour une autre affaire de cœur, que je n'ai pas besoin de vous dire ici, — avec une femme mariée. C'était pendant les assises, tous les hôtels étaient pleins. Je m'en allais par les rues, ma valise à la main, cherchant un gîte, lorsque je me trouvai en face de la Charliette. Je ne savais que vaguement que cette femme, mariée et établie à Riom, avait été la nourrice de mademoiselle de Nives, et j'ignorais qu'elle lui fût restée fidèle comme un chien l'est à son maître. Je ne savais même pas que, par dévoùment pour elle, elle se fut fixée depuis à Clermont avec son mari. Je vous le répète et je vous le jure, mon oncle, c'est le hasard qui a tout fait en ce qui me concerne,
• La Gharliette a été jolie ; elle a encore une figure agréable et fraîche. J'avais été galant ayec elle à l'âge où l'on n'a pas encore l'esprit d'être autre chose. Nous nous connaissions donc fort honnêtement, et je fus aise de la rencontrer. Je lui fis part de mon embarras et lui demandai si elle connaissait quelque chambre meublée où je pusse me réfugier.
— Vous n'irez pas loin, me répondit-elle ; moi, j'ai une chambre meublée très-propre dont je ne me sers point et pour laquelle je ne vous demande rien, trop heureuse de rendre service à un pays, et surtout au frère de mademoiselle Miette, qui est si bonne et si serviable. Venez voir si le logement vous convient.
» Je la suivis dans une ruelle étroite et sombre qui longeait de grands murs, et j'entrai dans une vieille maison plus pittoresque qu'avenante; mais la chambre en question était fort propre, et le mari de la Charliette me l'offrit de si bon cœur, que, pour ne pas chagriner ces braves gens, je m'y installai tout de suite. Je voulais aller chercher mon dîner dans quelque hôtel ; ils n'y voulurent pas consentir. La Charliette me dit qu'elle avait jadis fait la cuisine au château de Nives, et qu'elle me servirait des repas dignes de moi. En effet sa cuisine était excellente ; mais je ne suis pas aristocrate, moi, et je n'aime pas à manger seul. Je n'acceptai qu'à la condition d'à-
voir mes hôtes à ma table et de les voir servis à mes frais aussi largement que moi-même.
» La nuit venue, je sortis en emportant uno clef de la maison, et j'allai à un rendez-vous. Ceci ne vous intéresse pas, mon oncle, mais je suis forcé de vous le dire pour vous expliquer la conversation que j'eus le lendemain soir avec la Charliette.
)> Son mari était descendu à l'atelier, et je restai attablé avec elle, savourant une eau do coing de sa façon qui était vraiment délicieuse, dix ans de bouteille au moins, lorsqu'elle me dit:
» — Vous allez donc encore courir ce soir et rentrer à des trois heures du matin-? Pauvre garçon ! vous voi* ruinerez le corps à ce métier-là, et vous feriez mieux de vous marier. Est-ce que vous n'y songez point?
» — Ma foi non, répondis-je. Je n'ai pas fini d'être jeune.
» — Mais quand vous ne le serez plus, il sera trop tard, et vous ne trouverez plus que du rebut. Si vous vouliez devenir raisonnable, pendant que vous êtes encore jeune et beau, je vous trouverais peut-être un parti au-dessus de toutes vos espérances.
» Je me moquai d'abord dç la Charliette, mais elle m'en dit tant que je fus forcé de l'entendre. Il s'agissait d'une fortune de plus d'un million,
une jeune fille noble que je connaissais déjà, puisque j'avais été amoureux d'elle.
» — Ah çàî lui dis-je, est-ce qu'il s'agirait par hasard de la petite de Nives?
» — La petite de Nives, répondit-elle, est maintenant une jeunesse de dix-neuf ans, belle et bonne comme un ange.
» — Mais elle est au couvent?
» — Oui, de l'autre côté de ce mur contre lequel vous vous appuyez.
» — Allons donc !
» — C'est comme je vous le dis. Cette vieille maison où nous sommes fait partie des dépendances du couvent. Je m'y suis établie comme locataire peu après l'époque où mademoiselle Marie y a été enfermée. Je le lui avais promis, et nous étions d'accord sur la manière de nous conduire. Je ne pouvais pas cacher que j'avais été sa nourrice, mais j'ai su jouer mon rôle. Les religieuses, qui voulaient la contraindre éprendre le voile, se méfiaient un peu de moi quand je leur demandai de l'ouvrage, et elles me tàtèrent adroitement pour savoir si je n'encouragerais pas la résistance de leur pensionnaire. Je fus plas fine qu'elles ; je leur répondis que Marie avait grand tort, que l'état le plus heureux était le leur et que j'avais toujours agi dans ce sens auprès d'elle. On nous mit en présence ; nous étions sur nos gardes : elle m'accueillit très-froi-
dément, et je le pris avec elle sur le ton aigre d'une dévote qui sermonne. Elle m'envoya promener. La farce était jouée. La communauté me prit en grande estime et me confia le blanchissage du linge de la chapelle. Je m'en tirai si bien, et j'eus soin de me montrer si assidue aux offices du couvent, que je fis bientôt partie du personnel de service de la communauté. Je suis libre d'y circuler et de communiquer librement avec Marie. Si vous voulez monter l'escalier avec moi, je vous montrerai un secret que vous ne trahirez pas. Votre sœur est la meilleure amie de ma chère petite, et vous ne voudriez pas ajouter à son malheur.
» Je jurai de garder le secret, et je montai un petit casse-cou d'escalier à la clarté d'une chandelle que tenait la Charliette. Je me trouvai dans un vieux grenier où, sur des cordes tendues, séchaient des aubes, des surplis, des linges brodés ou garnis de dentelles.
» — Voyez, me dit la Charliette, voilà mon ouvrage et mon profit. MM. les abbés qui desservent la chapelle de ces dames disent que nulle part on ne leur offre des ornements si blancs, si bien empesés et sentant si bon ; mais ça ne vous intéresse pas : attendez i vous êtes ici dans l'intérieur, ou peu s'en faut, du couvent, car la porte que vous voyez là, au-dessus de ces quatre marches tournantes, communique tout droit
arec le clocheton du carillon qui annonce les offices. Mon mari, qui est pieux pour tout do bon, a été agréé dans la maison pour entretenir et au besoin réparer ces clochettes. Il a une clef de cette porte et ne me la confierait pour rien au inonde pendant la nuit ; mais il faut bien qu'il dôfme, le cher homme, et quand je voudrai, j'aurai cette clef. Et quand Marie voudra, elle passera par cette porte pour prendre la clef des champs! M'entendez- vous à présent?
» Je n'entendais que trop, et la pensée d'une si belle aventure me rendait presque fou. Mes amourettes en ville ne me paraissaient plus rien que du chiendent, et je ne sortis pas cette nuitlà. Je ne fis que causer avec la Charliette, qui était revenue me trouver après le coucher de son mari. Cette diable de femme me montait la tête, et je ne veux rien vous cacher, mon oncle, si la chose eût été possible en ce moment-là, j'enlevais tout de suite, sauf à réfléchir après.
» Mais il fallait que mademoiselle de Nives y consentît, et elle n'était avertie de rien. L'idée de la Charliette avait été improvisée en me Voyant. J'avais plusieurs jours devant moi pour reprendre mes esprits, et il me vint une foule d'objections. Cette demoiselle qui ne me connaissait pas, qui n'avait sur mon compte d'autres notions que le souvenir des lettres ridicules qu'elle m'attribuait peut-être encore, cette fille
noble, si riche et probablement si Aère, rejetterait à coup sûr les insinuations de la Charliette... Quelle fut ma surprise lorsque le lendemain soir la Charliette me dit :
» — Tout va bien, elle n'a pas dit non; elle veut vous voir auparavant, car elle sait bien que vous passez pour le plus bel homme de notre pays, mais elle ne vous a jamais vu. Allez demain dimanche à la messe de la communauté ; elle sera derrière le rideau, placée de manière à pouvoir vous regarder; seulement, ayez l'air très-recueilli, et ne levez pas les yeux de* votre livre d'heures. Je vous en prêterai un; d'ailleurs je serai à côté de vous pour vous surveiller. Il faut de la prudence.
» Je fus très-prudent, personne ne fit de remarques sur mon compte, et Marie me vit fort bien. Bans la soirée, la Charliette me remit une lettre d'elle que je sais à peu près par cœur.
» — Ma bonne amie, je l'ai vu; je ne sais pas » s'il est beau ou s'il est drôle, je ne m'y connais » pas ; mais il a l'air bon, et je sais par sa sœur » qu'il est excellent. Quant à l'épouser, cela de- » mande réflexion. Dis-lui de revenir dans un » an : s'il est décidé, je le serai peut-être; mais » je ne m'engage à rien, et je tiens à ce qu'il le » sache. »
» J'aurais bien voulu une épreuve moins longue, mais j'abrège pour ne pas vous fatiguer.
La Charliette ne put obtenir une meilleure réponse, et je m'en revins au pays très-occupé de mon roman. Je ne veux pas mentir et me faire passer pour un saint; j'eus bien encore quelques plaisirs, mais je n'en étais pas moins pris dans le fond du cœur, et au bout de Tannée d'épreuve, c'est-à-dire l'année dernière, je m'en retournai très-mystérieusement à Clermont, où j'avais rompu avec toute autre affaire, et j'allai m'installer sans bruit chez la Charliette.
» D'après l'ordre formel de Marie, je n'avais rien dit à ma sœur ; Miette n'eût d'ailleurs pas voulu plaider ma cause, j'en avais la certitude. Je savais seulement par elle que Marie lui avait confié son désir de fuir le couvent, et qu'Emilie l'avait suppliée de prendre patience jusqu'à sa majorité, lui offrant un asile chez elle aussitôt qu'elle serait libre légalement. Cela ne faisait pas mes affaires ; Marie, n'ayant plus besoin de mon secours dès qu'elle serait majeure, n'aurait pas la moindre raison pour me choisir plutôt qu'un autre.
» Pourtant ma soumission à l'épreuve imposée et ma fidélité à revenir prendre ses ordres à l'heure dite plaidèrent pour moi. J'eus cette fois une entrevue avec elle dans le grenier de la Charliette. Je fus ébloui de sa beauté, elle était habillée en novice, blanche de la tète aux pieds et aussi pâle que sa guimpe; mais quels
yeux, quelle bouche, quelles mains! Je me sentis fou d'amour, et, malgré la présence de la Charliette, qui ne la quitta pas, je sus le lui dire.
» — Voilà ce que je craignais, me dit-elle, vous avez compté sur le retour, et, si je ne vous dis pas oui tout de suite, vous allez me haïrl
» — Non, lui dis-je; je souffrirai beaucoup, mais je me soumettrai encore un peu.
» — Un peu seulement? Eh bien! écoutez, je crois en vous maintenant, et je compte sur vous pour m' aider à fuir ce couvent, où je me meurs, vous le voyez bien; mais je n'ai pas le désir de me marier encore, et je ne puis agréer qu'un homme qui m'aimera avec le désintéressement le plus absolu. Si vous êtes cet homme-là, ce sera à vous de me le prouver et de me porter secours sans condition aucune.
» Cet arrêt ne m'effraya pas ; c'est bien le diable si on ne sait pas se faire aimer quand on le veut, et qu'on n'est pas plus vilain qu'un autre. Je jurai tout ce qu'elle exigea. Elle ipe dit qu'elle voulait, au sortir du couvent, se réfugier chez Miette, et m'y voir en secret afin de me mieux connaître ; mais elle savait que Miette serait contraire à tout projet d'union entre nous. Il me fallait donc ne lui en rien laisser pressentir. De son côté, Marie s'assurerait de son consentement à la recevoir.
» — Je ne vous fixe plus d'époque, ajoutât-elle, j'ai fait l'épreuve de votre honneur et de votre dévoûment. Quand les circonstances me permettront de reconquérir ma liberté, je vous enverrai ce petit anneau que vous voyez à mon doigt. Cela voudra dire : « Je vous attends, conduisez-moi à votre sœur. »
» Depuis cette entrevue, j'ai été passionnément amoureux de Marie, et je vous jure, mon oncle, que je ne me suis occupé d'aucune autre femme. Ma seconde épreuve a été bien plus longue que je ne pensais, presque aussi longue que la première. J'ai su par la Charliette, qui est venue passer un jour à Riom, que Miette insistait dans ses lettres pour que Marie attendît sa majorité. C'est par la Charliette que les deux amies correspondaient.
» Voyant approcher cette époque, j'étais tout à fait découragé. Je me disais que, n'enlevant pas, je ne serais jamais qu'un ami; mais, il y a deux mois, un beau matin, je reçois l'anneau d'or mince comme un cheveu, bien plié dans une lettre I Je pars, je cours, je vole, j'arrive au rendez-vous. »
— Et tu enlèves? Alors l'histoire est finie?
— Non, mon oncle, elle commence.
— J'entends bien ; mais il y a des confidences que je ne veux pas recevoir, ou des vanteries que je ne veux pas entendre.
— Ni l'un ni l'autre, mon oncle; je vous dirai la vérité. Mademoiselle deNives a toujours droit au respect.
— Ça ne me regarde pas.
— C'est-à-dire que vous doutez! Eh bienf me croirez-vous quand je vous dirai que je me suis comporté, non comme Polichinelle, auquel vous me faites l'honneur de me comparer souvent, mais comme Pierrot, qui tire les marrons du feu pour...
— Pour qui?
— Pour Arlequin.
— Qui est Arlequin?
— Vous ne devinez pas?
— Non, à moins que tu ne sois jaloux d'Henri parce qu'il a fait danser la jolie paysanne de ce soir?
— Oui, j'en suis très-jaloux, parce qu'il y a autre chose.
— Alors raconte, j'écoute encore.
— Je reprends. «J'arrive à Clermont incognito. Je descends ou plutôt je m'insinue; je me glisse de nuit chez la Charliette; je lui exprime ma joie, ma reconnaissance.
» — Écoutez, me dit-elle, les belles paroles ne sont que des paroles. Me voilà engagée dans une affaire grave, et si mon mari ne me tue pas quand il saura à quel rôle je me suis prêtée, il me battra tout au moins. Vous allez enlever une
fille mineure. Sa belle-mère va faire du scandale, un procès peut-être où je serai compromise, en tous cas chassée du couvent, où j'ai une bonne place, le moyen de gagner ma pauvre vie, quoi! Je sais bien que mademoiselle Marie, qui est riche, me dédommagera généreusement de tout ce que j'aurai fait pour elle ; mais il y a mon mari, qui ne sait rien et qui ne se prêtera à rien, ce qui ne l'empêchera pas de perdre aussi la clientèle du couvent et d'être forcé, par le bruit qui va se faire, de changer de pays. Pour mon pauvre mari, qui ne se fera pas ailleurs une clientèle du jour au lendemain, ne ferezvous pas, de votre côté, quelque sacrifice? Je ne connais pas les affaires, moi, pauvre femme ; je ne sais pas si mademoiselle Marie sera maîtresse de me faire tout le bien qu'elle me veut, voilà pourquoi je vous ai mis en rapport avec elle, vous qui êtes riche et généreux. Pourtant les idées changent quelquefois ; si vous veniez à oublier ou à méconnaître mes services, vous ne vous êtes engagé arien, vous ne m'avez rien offert, rien promis.
» Je vous fais grâce du reste, mon oncle.
Vous avez dû prévoir en m'écoutant ce qui m' arrivait alors. Moi, j'étais assez simple pour n'y avoir pas . songé. Je m'étais bien dit qu'il n'y a pas de désintéressement absolument platonique en ce monde, et que le jour où j'épou-
serais mademoiselle de Nives, nous aurions un beau cadeau de noces à faire à la bonne nourrice. C'était tout simple, ça se devait ; mais je n'avais pas prévu que d'avance cette femme me ferait des conditions et voudrait me faire signer un billet de vingt-cinq mille francs. J'hésitai beaucoup ; d'une part, il me répugnait d'acheter mon mariage à une entremetteuse ; de l'autre, il me répugnait également de marchander l'honneur et le plaisir d'enlever ma futurç. fa crus m'en tirer en promettant de verse? qnQ fK>m?ne ronde à Paris dès que j'y aurais copcluit mademoiselle de Nives. Rien n'y fit : la Çharlip#e ne voulait se prêter à l'enlèvement qu'avec 3Qn b91et en poche. Je pris la plume, et je commença à rédiger une promesse conditionnelle t Po|flt, la Çharliette voulait la promesse sans ponction. Elle prétendait, et elle avait raison jusqu'à un certain point, qu'an engagement rédigé d$ cette façon était compromettant pour elle, pour son mari et pour moi-même. Je devais, di^kqlle, m'en rapporter à sa délicatesse pour voir déchirer le billet, si le mariage n'avait point lieu; mais moi, je ne pouvais me résoudre à risquer de perdre vingt-cinq mille francs sans compensation, et nous nous séparâmes à minuit sans avoir rien conclu, la Çharliette me disant que l'enlèvement aurait lieu la nuit suivante., si je cédais à ses exigences
» J'étais si agité, si perplexe, que je ne son- . geai point à me coucher. Ma fenêtre donnait sur tin carré de choux entouré d'une petite palissade. D'un côté, c'était le jardin de la maison- > nette louée par mes hôtes ; de l'autre côté, c'était le fond du potager du couvent. Il n'y avait qu'à enjamber. J'avais assez observé pour savoir le local par cœur. Du côté de la rue, notre petite cour avait une porte bien fermée et un mur trèsélevé, garni de tessons de bouteilles ; mais cette porte appartenait au logement de la Charliette, et la clef n'était pas gardée par le mari avec le même soin que celle du grenier. Elle restait souvent dans la serrure à l'intérieur. Il y avait donc peut-être moyen de fuir par là tout aussi bien que par le grenier et par la porte de la maison ; mais il eût fallu que mademoiselle de Nives fût prévenue et qu'elle pût pénétrer du jardin dans le potager ; j'ignorais absolument si la chose était possible.
» Atout hasard, j'eus l'idée d'aller flairer la porte dupetit grenier. Qui sait si je ne trouverais pas un moyen de l'ouvrir? J'essayai de sortir. Je vis que la Charliette m'avait enfermé dans ma chambre, et que je ne pouvais pas faire sauter la serrure sans un grand bruit* Je tenais mon gros couteau de campagne tout muni d'instruments à toutes fins, et je marchais de la porte à la fenêtre sans aucun espoir de trouver une
136 Là TOUR DE PERCEMONT
issue à ma situation, lorsque je crus voir une forme grisâtre glisser le long de la palissade, s'en éloigner et y revenir avec toutes les apparences de l'inquiétude. Ce ne pouvait être que mademoiselle de Nives. Je n'hésitai pas. Je lis • avec mon cigare allumé des signes qui me pa- ■ rurent aperçus et compris, car la forme mystérieuse ne s'éloigna pas. Alors je pris lestement mes draps de lit, que je nouai bout à bout. Je les attachai comme je pus à ma fenêtre, située à environ six mètres du sol, et je me laissai glisser. Quand le drap manqua, je lâchai tout et me laissai tomber dans les choux, où je ne me fis aucun mal. Je courus à mademoiselle de Nives, car c'était bien elle ! D'un coup de pied j'enfonçai la palissade, je la pris par la main sans rien dire et je la conduisis sans bruit jusqu'à la porte qui donnait sur la rue. La clef n'était pas dans la serrure, et mon couteau n'était pas de taille à lutter contre cet antique et monumental ouvrage. Mademoiselle de Nives, étonnée de ce plan d'évasion, tout différent de celui qu'on lui avait annoncé, me demanda tout bas où était la Charliette.
» — Je vais la chercher, lui dis-je ; restez dans l'ombre et ne bougez pas !
» J'entrai dans l'atelier de l'artisan pour prendre un outil quelconque ; mais, comme je tâtonnais c^a n s l'obscurité, une inspiration subite me
rappela une circonstance insignifiante de ma" première installation chez laCharliette. Ce jourà, je lui avais demandé la clef de la cour pour jdler à un rendez-vous et rentrer sans bruit. Elle m'avait dit en me la donnant :
» — Vous la remettrez, en rentrant, à un gros dou qui est au-dessus de l'établi de mon mari, ifln qu'il ne s'aperçoive de rien. C'est un dévot jui se scandaliserait.
» Je cherchai aussitôt le clou où, deux ans auparavant, j'avais replacé cette clef. Elle y était 3n effet ; je la saisis en me recommandant au ciel jour que ce fût la même.
» C'était la bonne, c'était la même ! Elle tourna sans bruit dans la serrure, et moi, me voyant maître du champ de bataille en dépit de mes geôliers, je ne pus m'empêcherde dire en riant:
» — Tout va bien! Mon hôte le serrurier tient en bon état tout ce qui est de son ressort.
» — Vous faites des calembours, dit mademoiselle de Nives stupéfaite, dans un pareil moment? Vous êtes d'un beau sang-froid î
» — Non, je suis gai, fou de joie, répondis-je en refermant la porte avec précaution, mais il faut savoir ce qu'on fait.
d — Vous ne le savez pas ! vous oubliez la Charliette, qui doit m'accompagner !
» — Elle nous attend à la gare. Courons!
9 — Je l'entraîne à travers les rues sombres
et désertes, et nous arrivons bientôt à la gare du chemin de fer. Il n'était que temps. Un train passait et s'arrêtait cinq minutes. Marie baisse son voile, je prends les billets, et je m'élanée avec elle dans un compartiment vide,
» — Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie- • t-elle en se sentant emportée par la vapeur j Me voilà seule avec vous !
» — Oui, vous voilà seule avec moi pour voyager. Au dernier moment, la Gharliette a manqué de courage, j'en ai eu pour deux. Avezvous confiance en moi? me regardez- vous comme un honnête homme?
» — Yous êtes un héros, Jacques! Je crois en vous. Partons! Si la Charliette est lâche, je ne le suis pas, moi; mais me voilà sans argent, sans paquets...
» — J'ai dans ma poche tout ce qu'il vous faut. Avec de l'argent, on trouve tout à Paris. Vous m'avez dit que vous me vouliez à vos ordres sans conditions, me voilà. Je n'aspire qu'à une récompense, votre estime ; mais je la veux entière: votre confiance sera la preuve que je l'ai obtenue.
» — Yous l'avez tout entière, Jacques. Je tous la donne devant Dieu, qui nous voit et no entend !
» Dès lors... vous comprenez, mon oncle?
je me trouvai pris, et, dans la plus belle occa-
sion de ma vie, condamné à n'en point profiter I Ce fut une honte et un supplice; cependant mademoiselle de Nives m'aida à me contenir par l'ignorance absolue où elle était de mes agitations. C'est une singulière fille, allez! hardie comme un page, courageuse comme un lion, innocente comme un petit enfant. Pas un brin de coquetterie, et pourtant une irrésistible séduction dans sa franchise et sa simplicité. Elle a lu, dans le vieux château de son père, des romans de chevalerie, je crois bien qu'elle n'a jamais lu autre chose, et elle s'est toujours imaginé que tout honnête homme était facilement et naturellement un parfait chevalier des anciens temps. Elle croit que la chasteté est aussi facile aux autres qu'à elle-même. Je la connus jusqu'au fond du cœur en deux heures de conversation, et plus je me sentis amoureux, plus il me fut impossible de le lui dire. Je ne pus que protester de mon dévoûment et de mçi soumission ; mais d'amour et de mariage, je vis bien qu'il n'en fallait pas lâcher un mot.
» Dès que le train fut assez lancé pour qu'elle ne put songer à me quitter, je voulus lui dire la vérité, et je lui racontai ma scène avec la Charliette.
» — Quand j'ai vu, ajoutai-je, que cette femme voulait m'exploiter, j'ai perdu toute confiance en elle. J'ai craint que, ne pouvant vous
rançonner aussi, elle n'allât vendre votre secret à la comtesse de Nives. J'ai refusé son secours et n'ai plus compté que sur moi-même pour vous délivrer. Il est vrai que le hasard m'a bien servi, car je 1 ne sais pas encore pourquoi vous vous êtes trouvée derrière cette palisSade.
» — Je vais vous le dire, répondit-elle. Tout était convenu pour mon évasion cette nuit même. J'étais déjà munie du déguisement d'ouvrière où vous me voyez. Je devais me trouver à minuit à la porte du grenier, ma cellule est très-près de là, et il m'était facile de m'y rendre. J'y étais donc à minuit, mais je grattai en vain à cette porte, je frappai même avec précaution; elle ne s'ouvrit pas, et rien ne me répondit. J'y restai un quart d'heure, dévorée d'inquiétude et d'impatience. Je me dis alors que le mari de la Charliette avait surpris notre secret et qu'il avait enfermé sa femme. Pourtant vous deviez être là, vous, et vous m'auriez parlé à travers la serrure. Au besoin, vous eussiez enfoncé la porte. Il fallait que quelque accident sérieux vous fût arrivé. Je ne peux pas vous dire ce que j'imaginai de tragique et d'effrayant. Je ne pus supporter cette angoisse, et je résolus d'entrer chez la Charliette par le potager afin de savoir ce qui se passait entre vous. J'ai escaladé un treillage le long du mur qui sépare notre parterre du potager. Je suis légère et adroite : parvenue
au haut du mur et voyant un tas de paille, je m'y suis laissé tomber. C'est alors que, courant à la palissade, j'ai vu votre cigare briller dans l'obscurité, et vous en avez, à plusieurs reprises, tiré assez de bouffées lumineuses pour que j'aie compris que vous étiez là et que vous me voyiez. Quelle terreur j'ai eue en vous voyant descendre si hardiment par la fenêtre! Enfin vous voilà, et ma nourrice m'abandonne! Ce que vous me dites de sa cupidité m'afflige sans m'étonner beaucoup. Elle ne m'a jamais demandé d'argent, elle savait que je n'en avais pas; mais elle savait aussi que j'en aurais un jour, et elle m'a fait comprendre souvent qu'elle avait droit à ma reconnaissance. Je ne suis pas disposée à l'oublier et je ne marchanderai pas avec elle; mais, à partir d'aujourd'hui, je n'accepte plus ses services, et je la chasserai, si elle parvient à nous rejoindre.
» — Il ne faut pas qu'elle y parvienne ! Fiezvous à moi pour rendre les recherches impossibles. Pourtant si, par miracle, elle vous retrouvait, ménagez-la et feignez d'ignorer ce que je vous ai dit ; autrement elle courrait vous dénoncer.
» Arrivés à Paris sans encombre, nous nous réfugiâmes dans le logement de Jules Deperches, mon meilleur ami là-bas, que j'avais depuis longtemps prévenu d'être prêt à me ren-
dre un grand service. En galant homme, il nous céda son appartement sans faire la moindre question et sans voirie visage voilé de ma compagne. Je courus louer une chambre pour moi &U plus prochain hôtel, et je laissai Marie se reposer.
» Le lendemain matin, je courais pour procurer du linge, des robes, chapeaux, bottines et pardessus à ma pauvre Marie, dénuée de tout Je n'épargnai pas l'argent, je lui apportai une toilette délicieuse et une autre plus simple qu'elle m'avait demandée, ne voulant pas attirer l'attention sur elle.
» Je ne peux pas vous dire la joie d'enfant qu'elle éprouva à recevoir tous ces cadeaux et à regarder sa belle robe et sa riche lingerie, elle qui depuis des années portait là robe de bure des nonne ttes. Je vis le plaisir qu'elle en ressentait, et je courus lui acheter des gants, une ombrelle, une montre, des rubans, que saisje ! Elle trouva que j'avais du goût, et me promit de me consulter toujours sur sa toilette. Elle était absolument en confiance avec mol et m'appelait son frère, son cher Jacques, son ami. Les plus douces paroles sortaient de ses lèvres, ses yeux me caressaient ; elle me troHvaitbeau, aimable, brave, spirituel, charmant; elle m'aimait enfin, et je crus pouvoir m'age- •nouillcr devant elle et réclamer le bonheur de baiser sa main.
» Mais comment pensez-vous qu'elle prit la chose? Elle me tendit sa main, que je fis la sottise ^e vouloir baiser jusqu'au couda* Elle i#e la retira brusquement, d'abord fâchée ; puis/ partout d'un éclat de rire nerveux :
9— * Qu'est-ce que c'est que ces manières-là, mon cher Jacques? me dit-elle. Je ne les connais pas, jpais je sens que je ne les aime pas. Vous oubliez qui je suis ;.., mais au fait vous ne le savez pas, et je vois qu'il est temps de vous le dire.
» Je né puis pas ce que vous pensez, une fille ayide de liberté et pressée de prendre un mari. Je ne suis pais du tout décidée au mariage. Je suis pieuse, dévote si vous voulez, et la vie de chasteté a toujours été mon idéal. Je n'ai pas été malheureuse au couvent par la faute des autres.
C'est la règle qui était mon ennemie et mon bourreau. Il me faut du mouvement, de l'air, du bruit. Mon père était un cavalier et un chasseur ; je tiens de lui, je lui ressemble, j'ai ses goûts, la claustration me tue, j'ai horreur des couvents parce que ce sont des prisons où Ton m'a forcée de passer ma vie ; mais j'aime les religieuses quand elles sont bonnes, parce que ce sont des femmes pures et que leur renoncement aux douceurs delà famille me paraît œuvre de force et d'héroïsme. Je n'ai doac trompé personne quand j'ai dit, et je l'ai dit souvent, que
j'aspirais à prononcer des vœux. Ma belle-mère a compté là-dessus ; aussi, quand j'ai refusé de m'engager tout à fait avant ma majorité, a-t-elle eu grand'peur de me voir disposer de ma fortune en faveur de quelque communauté, et s'est-elle un peu fâchée avec la supérieure des dames de Glermont, qui ne voulait pas me trop presser. Moi, j'avais mon idée que je n'ai dite à personne et que je songe encore à réaliser. Je veux ravoir mes biens, et peut-être alors fbnderai-je une compagnie de saintes filles que j'établirai à Nives pour prendre soin des pauvres et des malades et pour élever les enfants. Elles ne seront pas cloîtrées, et nous courrons sans cesse la campagne pour porter des secours et faire de bonnes œuvres. De cette manière-là, il me semble que je serai parfaitement heureuse. J'appartiendrai à Dieu. et j'aurai pour règle unique la charité, sans m' enfermer vivante dans une tombe où le cœur risque de s'éteindre avec la raison. Vous voyez donc bien, mon bon Jacques, qu'il ne faut pas vous agenouiller devant moi comme devant une sainte, car je ne le suis pas encore, ni me baisotter les mains comme à une belle madame, car je ne le serai jamais.
» Voilà le thème de mademoiselle de Nives, et, si vous la voyez, vous saurez qu'elle ne veut pas se décider encore à le modifier. Vous me direz
que c'était à moi, grand serin, de la faire changer de résolution. Croyez bien que j'y ai fait tout mon possible, mais que voulez-vous qu'on persuade à une femme quand on n'a que la parole à son service ? — Pardon, mon oncle, la parole est une belle chose quand on s'en sert comme vous ; moi, j'ai eu beau étudier pour devenir avocat, je parle toujours comme au village et je ne connais pas les subtilités qui persuadent. Une femme est un être naturellement ergoteur qu'on ne prend pas par les oreilles et qui ne cède qu'à un certain magnétisme quand elle ne se tient pas trop loin du fluide ; mais que faire avec une personne qui ne souffre pas la moindre familiarité, et qui a en elle un tel esprit de révolte et de lutte qu'il faudrait devenir une brute, un sauvage pour l'apprivoiser ?
» J'ai dû me soumettre absolument et devenir un Amadis des Gaules pour être souffert à ses côtés. Le pire de l'affaire, c'est qu'à ce jeulà je suis devenu amoureux comme un écolier, et que la peur de la fâcher a fait de moi un souffre-douleur et un esclave.
» Avec cela, elle est pleine de contrastes et d'inconséquences. On l'a élevée dans le mysticisme, on s'est bien gardé de lui apprendre à raisonner. Toutes ses pensées étant tournées vers le ciel, elle joue avec les choses de la terre
comme avec des riens charmants qu'elle laissera
146 LÀ TOUR DE PERCEMONt
traîner dès que l'exaltation religieuse la portera ailleurs. Elle est folle de la danse, de la toilette et du plaisir. A Paris, dès le premier soir, elle voulut aller au spectacle et y retourner tons les soirs pour voir des décors, des ballets, l'opéra, la féerie. Point de pièces littéraires, point de drames de passion, encore moins de gravëlures. Elle n'y comprenait goutte, elle y bâillait; mais les palais enchantés, les grottes de sirènes, les feux de bengale, c'était de la joie, du délire. Je louais une baignoire bien sombre, je m'engouffrais làdedans avec une perle de beauté, mise à ravir, et les ouvreuses, qui seules voyaient sa charmante figure dégagée de ses voiles épais, souriaient à mon bonheur, tandis que moi je jouais le rAie d'un grand cuistre condamné à expliquer les ficelles et les machines à une enfant de sept ans! Vous riez, mon oncle, n'est-ce pas? »
— Mais oui, je ris, je trouve que c'est la pHnition bien méritée d'un don Juan du quartier latin qui se mêle d'enlever une novice, sans se douter de quelle espèce d'oiseau il se charge; mais allons au fait, a-t-elle consulté à Paris ?
— Parfaitement ! elle a, au nombre de ses bizarreries, l'intelligence surprenante des affaires et la mémoire facile des termes de droit qui s'y rattachent. Elle a consulté maître Alloa et sait maintenant sa position sur le bout de son doigt.
— Fort bien; mais lui a-t-elle dit qu'en se faisant enlever par un gros paladin fort connu au pays pour ses bonnes fortunes, elle a donné des armes contre elle à une belle-mère qui est encore sa tutrice, et qui peut la réclamer et la réintégrer de force au couvent, ne fût-ce que pour huit jours, avec toutes les fanfares d'un .grand scandale ?
— Je ne crois pas qu'elle l'ait dit à son avoeat, mais je pense qu'elle Ta dit à son confesseur, car elle a été prendre une consultation religieuse auprès d'un abbé très-habile et trèsinfluent, lequel, en apprenant qu'elle avait plus d'un million à mettre au service de sa foi, l'a trouvée au-dessus de tout soupçon et à l'abri de tout danger. Seulement il lui a conseillé de se séparer de moi au plus vite et de se tenir cachée jusqu'au jour de sa majorité. Il ne lui a pourtant pas interdit de me garder pour frère et ami, car Marie, qui ne connaît pas mes fredaines passées, m'a probablement dépeint à lui comme lin agneau sans tache capable de l'aider dans sa sainte entreprise. Bref, toutes ces démarches terminées, elle est remontée avec moi en chemin de fer, et après huit jours passés en tète-à-tète h Paris avec votre serviteur, elle est entrée à Yïgnolette par une belle nuit d'été, aussi pure et aussi tranquille qu'en sortant de son couvent.
— C'est donc toi qui Tas conduite chez ta
sœur? Je croyais qu'elle y avait été avec sa nourrice.
— Àh ! c'est que j'oubliais de vous le dire... comme nous descendions de wagon pour dlnei à Montluçon, la Charliette s'est trouvée face à face avec nous. Elle allait à Paris pour tâcher de nous retrouver, et n'espérait pas nous rejoindre si tôt. Docile à mes conseils, Marie lui fit bon accueil.
» — Tu as donc eu peur au dernier moment?
lui dit-elle. Au fait, tout est mieux ainsi, tu n'es pas compromise, et tu peux me servir plus utilement que si tu m'avais suivie à^ Paris. Tu vas me conduire chez mademoiselle Ormonde, et ta resteras à Riom pour me renseigner sur les démarches de ma belle-mère.
» La Charliette l'a donc accompagnée àVignolette et a été rejoindre son mari à Riom, où je l'ai rencontrée depuis. Nous avons eu une explication vive tous les deux. Naturellement elle est furieuse contre moi, qui ai si bien réussi à déjouer ses plans. Elle croyait d'abord que j'avais acquis sur mademoiselle de Nives des droits au mariage. Quand elle a su qu'il n'en était rien, elle a relevé la tête et m'a mis encore le marché à la main, prétendant que, selon ses prévisions, son mari chassé du couvent avait perdu sa position et rencontrait beaucoup d'obstacles pour reprendre celle qu'il avait
précédemment occupée à Riom. Elle me menaçait, à mots couverts, de tout révéler à la bellemère. J'ai dû financer d'autant plus que je crois l'honnête et pieux mari parfaitement d'accord avec la femme pour exploiter la situation sans avoir l'air d'en connaître le fond. Pourtant j'en ai été quitte à meilleur marché que le billet de vingt-cinq mille, et je me promettais, aussitôt la majorité atteinte, d'envoyer promener la nourrice. Malheureusement, et contre le gré de ma sœur, qui ne l'aime pas et s'en méfie, elle a revu très-souvent Marie depuis qu'elle est à Vignolette. Elle a gardé fidèlement ses secrets, mais elle n'a pas manqué de me desservir auprès d'elle, et je suis certain qu'elle lui a suggéré de chercher un autre mari. De qui a-t-elle fait choix pour me supplanter, et sur qui fonde-t-elle son nouvel espoir de fortune? Je ne sais qu'une chose : c'est que ce soir Henri a abordé mademoiselle de Nives comme une personne qui lui aurait donné rendez-vous, qu'ils se sont parlé bas avec beaucoup de feu pendant les repos de la bourrée, et qu'ensuite il a disparu avec elle. Moi qui croyais avoir si bien manœuvré en éteignant le fanal, j'ai eu là une belle idée ! Ils en ont profité pour se sauver ensemble ! »
— Où veux-tu qu'ils se soient sauvés ? Si c'est à Vignolette, je suis bien certain qu'Henri ne se permettra pas d'en franchir le seuil.
— C'est pourquoi je ne pense pas qu'ils y soient allés. Qui sait si Marie n'aura pas eu l'idée de rentrer au couvent pour passer régulièrement les derniers jours de sa minorité ?
— En ce cas-là, Henri lui aurait donné de meilleurs conseils que les tiens.
— Et sa position serait meilleure auprès d'elle, reprit Jacques avec un soupir.
— Tais-toi, lui dis-je. Quelqu'un nous appelle... et c'est la voix d'Henri.
Il nous eut bientôt rejoints.
— J'étais inquiet de toi,cherpère, me dit-il. Tous nos parents sont partis, regrettant de ne pas te dire adieu. Ma mère t'attend encore chez Rosier.
— Et toi, lui dis-je, où as-tu donc été depuis deux heures que je te cherche ?
— Vous me cherchiez? Pas dansée bois mystérieux, où vous êtes avec Jacques depuis une heure au moins?
— Enfin d'où viens-tu?
— De chez nous. J'étais rentré un peu fatigué et ennuyé de ce bal à la poussière; mais, ne vous voyant pas revenir, je me suis dit que vous aviez peut-être besoin de moi, et je suis retourné à la fête, qui est finie et où ma mère s'impatiente.
Nous quittâmes Jacques un peu rassuré, et nous allâmes délivrer madame Chantebel, qui,
m'accusant de m'ètre laissé attarder par un client, maugréait pour la cent millième fois contre les plaideurs et les avocats.
Henri avait-il une confidence, une ouvert uro quelconque à me faire ? Pour lui en fournir l'occasion, dès que nous fûmes rentrés, je passai avec lui dans sa chambre pour fumer un cigare avant d'aller me mettre au lit.
— Tu sais, lui dis-je en causant avec lui des incidents de la journée, que Miette est venue tantôt m'apporter son bouquet?
— Je le sais, répondit-il, je regrette de ne Ravoir pas vue.
— Qui t'a dit qu'elle était venue?
— Un domestique, je ne sais plus lequel.
— Elle était ce soir à la fête. Tu n'es pas venu de notre côté, nous t'avons vu de chez Rosier dansant avec une très*jolie villageoise.
— Oui, j'ai dansé une bourrée, croyant que cela m'amuserait comme autrefois.
— Et cela t'a ennuyé ?
— Si j'avais su que Miette fût là...
— Tu l'aurais invitée, je suppose?
— Certainement ; est-ce qu'elle m'a vu danser, elle?
— Je ne sais pas. Je regardais ta danseuse.., Sais-tu qu'elle est remarquable ?
— Oui, pour une paysanne : très-blanche avec de petites mains.
— Qui est-elle et d'où est-elle ?
— Je n'ai pas songé à le lui demander.
En répondant ainsi, Henri jeta son cigare dans la cheminée comme pour me dire : Ne serait-ce pas l'heure d'aller dormir ?
Je le quittai sans insister ; ou il était sincère et ne devait pas être initié à mes doutes, ou il voulait se taire et je n'avais pas le droit de le questionner. Mon fils n'était pas aussi facile à pénétrer que son cousin Jacques. Il avait autrement de force dans la volonté et de portée dans le caractère.
Le lendemain et le jour suivant, je fus obligé, pour le voir un peu, de grimper au donjon, où il s'était installé avec deux ouvriers et un domestique. Épris de ce lieu romantique, il voulût y avoir un gîte dans le cas où le mauvais temps l'y surprendrait dans ses promenades.
— Mais, tu es bien pressé! lui dis-je en le trouvant occupé à peindre et à coller. Il était convenu que je te ferais arranger une chambre ou deux à ton gré, et tu as pris trop à l'étroit mes idées d'économie.
— Point, mon père, répondit-il; je sais fort bien que je suis un enfant gâté et que tu n'aurais rien épargné; mais, en examinant le local, j'ai reconnu qu'il était d'un meilleur air dans sa vieille rusticité que tout ce que nous aurions pu y mettre. Voici les deux pièces que le vieux
Coras occupait, la chambre à coucher, dont j'ai remplacé le lit décrépit par ce grand sofa de cuir de Cordoue. J'ai visitéles tentures, elles n'étaient salies que par la poussière. J'ai apporté un tapis pour cacher les petits carreaux par trop ébréchés, Les croisées ferment bien. Ce plafond à solives noircies parla fumée est d'un ton excellent. Bref, il ne fallait ici que beaucoup de balayage et quelques raccords de peinture qui seront secs ce soir. Demain je pourrai y apporter quelques livres et une bonne vieille table, et j'y serai comme un prince.
Le lendemain en effet, il se meubla facilement avec le surplus de nos antiquailles, et il passa l'après-midi à ranger ses livres de choix dans les armoires.
Je voulais me rendre à Vignolette pour savoir si ma nièce était un peu plus tranquille, lorsque je reçus d'elle le billet suivant.
« Ne vous inquiétez pas de moi, mon bon et
» cher oncle, il n'y a pas eu de discussion au
» logis. J'y ai trouvé ma compagne, qui était
» rentrée avec sa nourrice et qui ne m'a pas dit
» un mot de son équipée. J'ai cru devoir Tigno-
» rer absolument et ne pas m'opposer à ses
» promenades du soir avec cette femme, qui
» vient maintenant tous les jours, et qui paraît
» avoir pris sur elle beaucoup plus d'influence
» que je n'en ai. Je ne veux pas me mêler trop
» de leurs petits secrets ; mon devoir se borne
» à l'hospitalité. Heureusement le temps marche
» et me soustraira bientôt à une responsabilité
» toujours pénible quand on n'a pas l'autorité. »
Cette missive ne me tranquillisa pas ; an contraire elle me tourmenta davantage, et je me mis à observer Henri à la dérobée avec une attention scrupuleuse.
Je remarquai le soir même que, comme la veille, il sortait de table au café et s'en allait, avec Ninie sur les épaules, faire le cheval dans le jardin. C'étaient des cris, des rires, puis le vacarme s'éloignait, et au bout d'une demiheure la petite revenait avec sa bonne. Henri ne reparaissait qu'une heure plus tard, disant qu'il venait de fumer son cigare dehors pour ne pas incommoder sa mère.
Le troisième jour de ce manège, je voulus en avoir le cœur net. C'était possible ce jour-là; madame Chantebel avait deux vieilles amies qui se plongeaient dans les cartes avec elle aussitôt le repas fini. Elle ne s'inquiétait pas de la petite fille, qui paraissait adorer Henri, et dont Henri paraissait raffoler. ~*
Les jours diminuaient rapidement; j'attendis la demi-obscurité, augmentée par l'épaisseur du feuillage encore touffu, pour me glisser dans le
jardin, et de là dans la prairie voisine, celle dont le double sentier montait d'un côté au donjon, 4e l'autre descendait vers le village.
J'entendais la Voix de l'enfant sortir d'un massif de saules qui ombrageait une source à la lisière du pré, juste au pied du roc qui porte le donjon. Je me dirigeai de ce côté-là en rasant les buissons, et bientôt je vis sortir du massif de la fontaine Henri portant Ninie dans ses bras. Jl prenait par le plus court, c'est-à-dire qu'au lieu de venir à moi en longeant la haie, il suivait le sentier pour rentrer dans le jardin. Évidemment il reconduisait l'enfant à la maison pour la remettre à sa bonne ; mais il allait revenir. Je me tins sur mes gardes, et je vis deux femmes sortir de la saulaie, prendre le sentier du donjon et se perdre dans le feuillage des vignes qui tapissent le flanc du monticule. J'attendis encore, immobile dans mon fourré, mais je ne vis pas revenir mon fils comme je m'y attendais. En réfléchissant, je me dis que, s'il se rendait au donjon, il prenait un chemin encore plus direct : il traversait la pépinière et montait à pic par le rocher.
J'écoutai sonner l'horloge au clocher du village. Il n'était que huit heures, Henri ne reparaissait au salon qu'à neuf. Il était donc déjà rendu à la tour. C'était à moi d'y aller à travers les vignes, puisque les deux femmes avaient de
votre secret, on fera disparaître l'objet de votre sollicitude.
— Comment le découvrira-t-on, mon secret, si vous ne me trahissez pas?
— Je ne vous trahirai pas, j'ai juré; mais l'enfant parlera.
— Que pourra- t-elle dire? Elle a vu une paysanne qui l'a embrassée et caressée, voilà tout! Mon ami, laissez-moi revenir demain!
— Demain il pleuvra à verse, le ciel est pris de partout.
— S'il pleut, n'amenez pas ma Ninie ; je viendrai quand même ici pour avoir de ses nouvelles.
— Eh bien I à une condition, ce sera la dernière fois, et vous me laisserez après, tout de suite après, confier tout à mon père.
— Soit! Adieu et à demain! mon cher ami, que Dieu soit avec vous et vous bénisse comme je vous bénis! Adieu!
Elle appela sa compagne par un léger sifflement, et toutes deux prirent à travers le bois de pins. Henri les suivit jusqu'à la lisière, autant que j'en pus juger par le bruit discret de leurs pas sur les graviers et sur les branches mortes.
Quand on surveille un fils, il ne faut pas qu'il s'en doute. Je revins donc au logis, où, lorsqu'il reparut, je ne lui laissai rien pressentir de ma découverte. Jacques nous arriva sur les dix heures, disant qu'il revenait d'une partie de chasse, et qu'il n'avait pas voulu passer devant notre porte sans prendre de nos nouvelles.
— Tu n'as donc rien tué? lui dit madame Chantebel, car, contre ta coutume, tu arrives les mains vides.
— Pardon, ma tante, répondit-il ; j'ai déposé un pauvre lièvre dans la cuisine.
— Veux-tu faire une partie de piquet avec ton oncle?
— Je suis à ses ordres.
Je vis bien que Jaquet avait quelque chose à me dire.
— Allons plutôt, lui répondis-je en prenant
son bras, faire un tour de jardin. Vous faites grand feu pour la saison, mesdames, et on étouffe ici.
— Voyons, qu'y a-t-il de nouveau? dis-je à mon grand enfant de neveu quand nous fumes -seuls. Tu me parais tout à fait battu de l'oiseau.
— Battu à fond, battu à mort, mon bon oncle!
Je tous le disais bien, Henri va sur mes brisées. Il y a rendez-vous tous les soirs à la tour de Percemont.
— Oui t'a dit celar?
— - J'ai vu, j'ai épié, j'ai suivi. Ce soir encore. . .
— As-tu écouté?
— Oui, mais je n'ai pu rien entendre.
— Alors tu es un maladroit. Qui n'entend pas la cloche n'en connaît pas le son.
— Voulez-vous me donner à penser que mademoiselle de Nives donne des rendez-vous à Henri pour réciter le chapelet?
— N'est-ce pas dans ce sens-là qu'elle a agi avec toi?
— Elle s'est moquée de moi, et peut-être se «moque-t-elle à présent de mon cousin ; mais en se moquant ainsi du pauvre monde elfe joue son honneur, et ce n'est pas drôle!
— Ne m'as-tu pas dit qu'elle était invulnérable à la séduction, et qu'à moins d'être une brute et nn sauvage il était impossible de réduire sa volonté et de surprendre son innocence?
— J'ai dit cela pour moi qui ne sais guère manier la parole et amener la persuasion. Henri est avocat, il sait dire...
— Alors il est plus dangereux que toi, que je croyais irrésistible.
— Ah ! mon oncle , vous me raillez , c'està-dire que vous m'abandonnez !
— T'ai -je donc promis de servir tes amours?
— Vous en avez écouté le récit avec une attention que j'ai prise pour de l'intérêt.
— Et moi, je ne suis pas fixé là-dessus. Je m'intéresse fort peu à tes projets de fortune. Si tu ne songes qu'à épouser le million, cela, je ne veux pas m'en mêler, c'est affaire entre toi et la Charliette.
— Mon oncle, vous m'humiliez. Vrai, vous oe me rendez pas justice. Le million n'est rien, si la femme est déshonorée.
— Elle ne l'est pas, j'en suis certain; mais elle pourrait bien l'être un jour ou l'autre, si elle a aussi peu de raison qu'elle en montre.
— Vous savez donc...
— Je sais ce que tu m'apprends, et j'y réponds. Si elle a des relations avec Henri,* elles sont et peuvent rester pures ; mais si cette demoiselle prend tous les jours un nouveau confident, elle flaira par en trouver un qui la perdra, et le scandale rejaillira sur ta sœur. Or, comme c'est elle, elle seule, qui m'intéresse en cette
affaire, je vais dès demain agir pour mettre fin à une situation fâcheuse et ridicule.
— Agir? Ah ! mon oncle, qu'allez-vous faire?
Avertir madame de Nives? perdre cette pauvre enfant ! . .
— Pourquoi viens-tu l'accuser ?
— Mon Dieu, je ne l'accuse pas ! Je me plains, voilà tout ; mais j'aimerais mieux me couper les deux mains que de lui nuire. Si vous saviez comme avec tout cela elle est grande et bonne ! Elle en est absurde, elle en est romanesque !
— Pourtant si elle te plante là, si, après t'avoir bercé de ses projets mystiques, elle prend un mari, et que ce mari ne soit pas toi?
— Eh bien! mon oncle?
— Ne te vengeras-tu pas?
— Non, jamais! Ce jour-là, je me saoulerai comme un Polonais ou j'épaulerai mon fusil de chasse avec mon pied, je ne sais pas! mais lui faire du tort, à elle, la vilipender, la trahir,... non ! Je ne pourrais pas. Ce n'est pas une femme comme une autre, c'est un ange, un ange bizarre, un ange fou, il y en a peut-être comme cela; mais c'est le bon cœur, la bonne intention, le désintéressement, la charité en personne. Ce qui serait mal pour une autre ne Test pas pour elle. Non! il ne faut pas la perdre; non, mon oncle, mettons que je ne vous ai rien dit.
— Allons, répondis-je en prenant la main de
Jacques dans les miennes, je vois que ta es toutjours l'enfant de ma sœur, le bon gros Jaquet qui ne sait faire de tort qu'à lui-même et quf rachète tout par son cœur. Je crois à présent que tu aimes réellement mademoiselle de Nives.
Donc il faut l'épouser, j'y ferai mon possible, je te le promets, si elle a réellement les grandes qualités que tu dis. Je la verrai, je l'interrogerai, j'étudierai la question à fond,
— Ah! mon oncle, merci! mais votre fils...
— Mon fils n'a rien à voir là dedans.
— Si fait...
— Ne me parle pas de lui avant que je connaisse la situation. Va te coucher et cesse ton espionnage. Je veillerai, moi, mais je veux veiller seul. Tu m'entends! Tiens-toi tranquille, ou je t'abandonne.
Le gros Jaquet m'embrassa, et je sentis qu'il arrosait mes joues de larmes chaudes. Il aDa prendre congé de ma femme, serra convulsivement la main d'Henri, et, enfourchant son robuste poney, il partit au grand galop pour Champgousse.
J'attendis patiemment toute la journée du lendemain. Ainsi qu'Henri l'avait prévu, la pluie tomba sans désemparer, et il ne fut pas question de faire sortir mademoiselle Ni nie. À la fin du dîner, elle voulut pourtant grimper sur ses épaules en lui parlant à l'oreille.
LA TOUR DE PERCEMOJST m
— Vous avez donc des secrets tous lès deux?
dît ma femme, frappée de l'air malin et mystérieux de l'enfant.
— Oh oui! de grands secrets et que je ne dirai pas, répondit-elle en mettant ses petites mains sur la bouche d'Henri. Ne les dis pas non plus, toi, mon dada Henri, et emporte-moi à la fontaine.
— Non, c'est impossible, dit Henri, il n'y a pas de fontaine ce soir. La pluie noierait nos bateaux de papier; ce sera pour un autre jour.
Il se leva et sortit. Ninie se prit à pleurer. Ma femme voulut la consoler. Je ne lui en donnai pas le temps, je la pris dans mes bras et je la portai dans mon cabinet pour lui montrer des images. Quand elle fut consolée, je tâchai, sans la questionner, de voir si elle était capable de garder un secret; je lui promis de lui faire de très-beaux bateaux de papier le lendemain et de les faire voguer sur le bassin du jardin.
— Non, non, dit-elle, ton bassin n'est pas assez joli. Sur la fontaine du pré ! c'est là que l'eau est belle et claire. Et puis il y a Suzette qui sait m'amuser bien mieux que toi, mieux qu'Henri et que tout le monde.
— Suzette est donc une petite de ton âge que ta «s rencontrée là?
— De mon âge? je ne sais pas; elle est bien pins grande que moi.
— Grande comme Bébelle?
— Oh non, et pas si vieille! Elle est très-jolie, Suzette, et elle m'aime tantl
— Et pourquoi t'aime-t-elle comme ça?
— Ah dame! je ne sais pas, c'est parce que je l'aime aussi et que je l'embrasse tant qu'elle veut. Elle dit que je suis jolie et très-aimable.
— Et où demeure-t-elle, Suzette?
— Elle demeure... dame! je crois qu'elle demeure à la fontaine ; elle y est tous les soirs.
— Mais il n'y a pas de maisons?
— C'est vrai. Alors c'est qu'elle y vient pour moi, pour me faire des bateaux.
— C'était donc là ton grand secret avec Henri? '
— J'avais peur que Bébelle ne me défende de sortir.
Je vis que l'enfant n'avait pas été mise dansla confidence et qu'elle oublierait facilement la prétendue Suzette, si elle ne la voyait plus avant le retour de sa mère. Je vis aussi pourquoi Henri avait été si pressé d'arranger le vieux gîte de Percemont, car, en dépit de la pluie, il s'y rendit comme il l'avait promis, et ne rentra qu'à dix heures. Dès que sa mère fut couchée, il me parla ainsi :
— Je t'ai menti l'autre jour, mon cher père.
Permets-moi de te raconter ce soir une histoire vraie ; mais pour débuter vite et clairement, lis
cette lettre que j'ai reçue parla poste la veille de la Saint-Hyacinthe.
« Monsieur, rendez un grand service à une » personne qui a foi en votre honneur. Soyez » demain soir à la fête de Percemont, j'y serai » et je vous dirai à l'oreille le nom de Suzette. »
» Tu vois que l'orthographe est un peu fantaisiste. J'ai cru à une frivole aventure ou à une demande de secours. Je t'ai suivi à la fête, j'y ai vu Jacques faisant danser une ravissante villageoise dont il paraissait très-épris, et qui, en passant près de moi, m'a lancé adroitement à l'oreille le nom convenu : Suzette.
» Je l'ai invitée à danser avec moi, au grand déplaisir de Jacques, et nous nous sommes rapidement expliqués durant la bourrée.
» — Je suis, m'a-t-elle dit, non pas Suzette, mais Marie de Nives. Je demeure cachée à Vignolette. Emilie, mon excellente, ma meilleure amie, ne me sait pas ici, et son frère Jacques n'est pas" content de m'y voir. Je ne les ai pas mis dans mon secret,41s m'eussent dit que je faisais une folie ; cependant cette folie, je veux la faire, et je la ferai, si vous ne me refusez pas votre secours et votre amitié. Je les réclame, j'en ai le droit. Vous m'avez fait beaucoup de mal sans vous en douter. Vous m'avez écrit, quand
166 Là TOUR DE PERCEMONT
j'étais au couvent de Riom, des lettres de moquerie où on a vu des crimes. A cause de ces malheureuses lettres, on m'a retirée de ce couvent, où j'étais aimée et traitée avec douceur, pour me cloîtrer durement à Clermont. Jacques m'a aidée à me sauver. J'ai été consulter à Paris, je sais maintenant mes droits, et je les ferai bientôt valoir ; mais si je condamne ma bellemère, j'ai au cœur un désir tendre et ardent, je veux voir sa fille, la fille de mon pauvre père, ma petite sœur Léonie. Elle est chez vous, faites que je la voie. Le moment est favorable et ne se retrouvera peut-être plus. Toute votre famille est ici, l'enfant est seule avec sa bonne dans votre maison. J'ai de bons espions à mes ordres, je suis renseignée. Conduisez-moi chez vous, introduisez-moi auprès d'elle. Je la regarderai dormir. Je ne l'éveillerai pas, je l'aurai vue, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle.
» Le moment et le lieu ne se prêtaient pas à la discussion. Je ne sais pas encore quelle réponse j'eusse faite sans un incident maladroitement provoqué par la jalousie de Jacques. Il éteignît le fanal, et, dans la confusion qui s'ensuivit, mademoiselle de Nives, saisissant mon bras avec une force nerveuse extraordinaire, m'entraîna dans les ténèbres en me disant :
» — A présent! Dieu le veut, vous voyez.
allons chez vous !
LA TOUR DE PfiRCEttONT 167
m J'étais littéralement aveugle. Ce fanal qui crève les yeux ayant été brusquement supprimé, je marchais au hasard, et ma compagne semblait me conduire. Au bout d'un instant, je reconnus que nous marchions dans la direction de la prairie, et que nous n'étions pas seuls. Un homme et une femme marchaient devant nous.
» — C'est ma nourrice avec son mari, me dit mademoiselle de Nives ; ce sont des gens sûrs, ne craignez rien, j'en ai encore d'autres à mon service. J'ai la bonne de ma sœur qui a été renvoyée, et qui espionne pour moi,
» — Savez-vous, lui dis-je, qu'avec ces manières d'agir vous m'inquiétez un peu?
» — Comment cela?
ii — Yous avez peut-être le projet d'enlever l'enfant pour tenir la mère à votre discrétion? Je vous avertis que je m'y opposerai absolument Elle a été confiée à mes parents, et, bien que cette confiance soit un peu étrange, nous sommes responsables et considérons le dépôt comme sacré.
» — Vous avez une bien mauvaise opinion è& moi ! reprit-elle ; on vous a certainement dit beaucoup de mal sur mon compte. Je ne le mé rite pas et je me résigne à attendre que l'avenir me justifie.
» Elle a une voix cristalline, d'une clarté et d'une douceur pénétrantes. Je me sentis hon-
iteux de mes soupçons. Je voulus en atténuer la 'brutalité.
» — Ne parlons pas, me dit-elle, cela nous retarde, courons !
» Et elle m'entraîna sur la pente de la prairie, effleurant à peine le sol, légère comme un oiseau de nuit.
» Arrivés à la porte du jardin, nous nous arrêtâmes un instant.
» — Je n'ai pas encore trouvé, lui dis-je, le moyen de vous introduire auprès de l'enfant sans que vous soyez vue par la femme chargée de la garder. Je vous avertis que mademoiselle Ninie couche dans la chambre de ma mère, et qu'en attendant la rentrée de celle-ci , une bonne installée sur un fauteuil dort d'un sommeil peutêtre fort léger. Je n'en sais rien, c'est une jeune paysanne que je ne connais pas.
» — Je la connais, moi, répondit mademoiselle de Nives : elle est venue chez Emilie, il y a quinze jours, pour demander de l'ouvrage.
Nous lui en avons donné, et je sais qu'elle est douce et bonne. N'ayez pas d'inquiétude. Je sais aussi qu'elle dort profondément ; elle a passé une. nuit chez nous, il a fait un orage épouvantable qu'elle n'a pas entendu. Allons, vite, entrons I
» — Permettez ! vous entrerez seule avec moi. Les personnes qui vous accompagnent resteront ici à vous attendre.
» — Naturellement.
» Je la conduisis sans bruit à la chambre de ma mère en la guidant à travers les corridors sombres. J'entrai doucement le premier. La petite bonne ne bougea pas. Une bougie brûlait sur une table derrière le rideau. Mademoiselle de Nives la prit résolument pour regarder l'enfant endormie ; puis elle me la rendit, et, s'ageaouillant près du lit, elle colla ses lèvres à la petite main de Ninie en disant comme si elle Bût prié Dieu :
» — Faites qu'elle m'aime, je vous jure de la chérir !
» Je lui touchai doucement l'épaule. Elle se releva et me suivit avec soumission au jardin. Là elle me prit les deux mains en me disant :
» — Henri Chantebel ! vous m'avez donné la plus grande joie que j'aie éprouvée dans ma iure et triste vie, vous êtes maintenant pour noi comme un de ces anges que j'invoque souvent et dont la pensée me donne du calme et du sourage. Je suis une pauvre fille sans esprit et jans instruction : on m'a élevée comme cela, on 'a fait exprès, on voulait m'abrutir pour me îeutraliser; mais ma lumière, celle dont j'ai >esoin pour me conduire, me vient d'en haut, >ersonne ne peut l'éteindre. Ayez confiance en noi comme j'ai eu confiance en vous. C'est si >eau, la confiance ! sans elle, tout est mal et
impossible. Faites que je revoie ma sœur, et que j'entende sa voix, que je lise dans son regard, que je reçoive son premier baiser. Laisse*moi revenir demain, déguisée comme aujourd'hui. Songez que personne ne connaît ma figure, que vos parents ne m'ont jamais vue, que madame de Nives elle-même ne me reconnaîtrait peut-être pas, car elle ne m'a pas vue depuis bien des années. Je me cacherai quelque part, vous amènerez Léonie de mon côté, voua serez là, vous ne la quitterez pas. Faut- il vous le demander à genoux? Tenez, m'y Toici.
» Un peu inquiet de son exaltation, maï^ vaincu par le charme qui émane d'une personne si étrange, je lui donnai rendez-vous à la toa^* de Percemont pour le lendemain à la nuit ton*-" bante, promettant de trouver jusque-là un moye^* de lui conduire sa sœur, et je lui demandai L permission de vous informer du fait.
» — Oh ! non, pas encore ! s'écria-t-elle. Je di tout à votre père moi-même, car j'ai beaucou à lui dire, et il sera bien obligé de m'entendn c'est son devoir envers madame de Niv envers ma sœur. Je peux les ruiner,. mais je le veux pas. Seulement il y a une chose sur l quelle je ne peux pas encore être décidée; il faut revoir l'enfant, et, si vos parents s'y oppe raient, je ne pourrais plus savoir ce que je <k
faire. Jurez-moi de me garder le secret pour quelques jours seulement.
» — Allons, je le jure I Mais Jacques ? Que toi dirai-je, s'il vient m'interroger?
» — Il ne vous interrogera pas. %
» — N'est-il pas votre fiancé ?
» — Non ; il ne m'est rien qu'un ami généras et admirable.
» — Mais il vous aime. Voyons ! cela est bien Lair.
» — D m'aime, oui, et je le lui rends de tout ion cœur ; mais il n'y a pas un mot d'amour litre nous... Vous jurez de me garder le secret?
* — Je le jure.
» — Oh ! que je vous aime !
» — Pas tant que Jacques?
i — Encore plus !
* Là-dessus elle s'enfuit avec ses acolytes, de laissant stupéfait et quelque peu étourdi de 'aventure.
» Le lendemain, c'est-à-dire avant- hier, j'ai
la fontaine du pré comme le lieu de ren-
frvous le plus favorable. J'ai pu avertir la
Q iette, cette nourrice dévouée, qui est venue
(le jour explorer le bois de Percemont, afin
de s'y reconnaître sans suivre les chemins tracés.
Castane femme adroite et prévoyante. Je lui ai,
te là-haut, montré la fontaine, le sentier des
"rigoes qui y conduit. J'ai enlevé les clôtures, et
le soir même, tout en jouant avec Ninie portée sans l'avertir de rien auprès de s cachée sous les saules. La connaissanc vite faite, grâce aux bateaux de papiei je dois dire que la passion de mader de Nives pour cette enfant a été com aimant irrésistible. Au bout d'un instant, s'est pendue à son cou et Ta dévorée resses. Elle ne voulait plus la quitter, pu la reconduire à sa bonne qu'en pro:
de la ramener le lendemain à la fontaii Suzette.
» Hier encore j'ai tenu parole. Suzeti bourré ses poches de papier rose et bleu Elle faisait, avec une adresse de religie charmantes embarcations qui flottaient i mais Ninie ne s'amusait pas comme la elle s'était mis dans la tête de ne plus Suzette et de l'amener ici pour en faire sa J'ai eu de la peine à les séparer ; enfin < pour la dernière fois, j'ai vu mademois Nives au donjon, où il était convenu qu'e m'attendre. Je jugeais cette entrevue ir ses projets, et c'est à regret que je m prêté, puisque le mauvais temps m'em d'y conduire Léonie. Je m'y suis rendu *< peu d'humeur. C'est une personne irritai mademoiselle de Nives. Elle se jette à vol moralement parlant. Elle a des inflexions
dresse et des expressions de reconnaissance exagérée qui ont dû troubler profondément le pauvre Jaque t, et qui m'ont causé plus d'une fois de l'impatience ; mais on ne sait comment lui manifester le blâme qu'elle provoque. Elle n'est pas affectée, elle ne pose pas, elle est naturellement hors du vraisemblable, et pourtant elle est dans le vrai quand on peut accepter son point de vue. Nous avons causé deux heures, tête à tête dans le donjon, où j'avais allumé un grand feu de pommes de pin pour sécher ses vêtements naouillés. Il a fallu la réchauffer malgré elle. Intrépide et comme insensible à toutes les choses extérieures, elle avait marché en riant sous une pluie battante et riait encore en me voyant inquiet pour sa santé. Elle n'éprouvait pas plus d'embarras et de crainte à se trouver seule avec moi, venant à un rendez-vous facile à incriminer, que si j'eusse été son frère. La nourrice se tenait en bas, dans la cuisine, se chauffant aussi et ne s'inquiétant pas plus de nous laisser ensemble que si les excentricités de ce genre n'avaient rien de nouveau pour elle. Tout cela eût pu monter la tête à un sot ambitieux, car mademoiselle de Nives est un beau parti, et elle n'est pas difficile à compromettre ; mais tu as assez bonne °pinion de moi, j'espère, pour être bien certain <pie j e ne i u i a i p as fait la cour et ne la lui ferai P&s. Yoilà mon roman, cher père. Dis-moi main-
— Réduite à ces proportions, l'affaire n'est pas grave, répondisse ; mais tu ne m'as pas dit le plus important, votre conversation de ce soir, votre unique conversation, car, jusqu'à ce moment, vous n'avez pu échanger que des mots entrecoupés et vous n'aviez pas été seuls ensemble.
-—Si fait! les deux jours précédents, je l'ai reconduite jusqu'à mi-chemin de Vignolette par les bois ; la nourrice, je devrais dire la duègne, marchait à distance respectueuse.
— Alors tu sais quels sont ces grands projets dont mademoiselle de Nives, ta cliente, à toi, doit, m'entretenir ?
— Une tentative de conciliation entre elle et «a belle-mère ; mademoiselle de Nives veut être libre de voir sa sœur de temps en temps.
— Je crois que les entrevues seront chères,
et puis le moyen de rendre l'engagement sérieux ! Marie de Nives n'a aucun droit sur Léonie de Nives, et la loi ne lui prêtera aucun appui.
— Elle compte sur toi pour trouver ce moyen.
— Est-ce que tu en vois un ?
— J'en vois mille, si ta cliente n'a en vue que l'argent, comme le prétend la mienne. H s'agit de l'intéresser à la durée de l'amitié des deux sœurs.
— Tout paraît simple quand on prend des suppositions pour des faits acquis. Je suppose, moi, que ma cliente, puisque cliente il y a selon toi, ait pour sa belle-fille un éloignement invincible? qu'elle combatte pour la fortune, mais que ce soit uniquement en vue de sa fille, et qu'après tout elle l'aime mieux pauvre qu'exposée à l'influence d'une personne dont elle pense le plus grand mal?
— Tu plaideras auprès d'elle pour la pauvre Marie !
— La pauvre Marie a pu être fort à plaindre dans le passé, mais, depuis qu'elle est libre, je t'avoue qu'elle m'intéresse médiocrement.
— Tu ne la connais pas encore !
— Je l'accepte telle que tu me la dépeins, telle que Jacques me l'a racontée. Vos deux versions rédigées différemment sont très-conformes quant au fond. Je crois donc la personne excellente et irès-pure d'intentions ; cela suffît-il pour être une
femme de mérite, un être sérieux, capable de diriger une enfant comme Léonie et d'inspirer confiance à sa mère? Je ne la crois pas capable, moi, d'inspirer de respect !
— Si fait ! Je te jure qu'elle en est fort capable.
— C'est-à-dire que tu as été fort ému auprès «ï'elle, et que tu as su le lui cacher par respect pour toi-même !
— Ne parlons pas de moi ; je suis en dehors delà question. Parlons de Jacques.
— Jacques a été encore plus ému et probablexxientplus timide que toi. Jacques est un séducteur dont une personne tant soit peu bien élevée ne doit pas beaucoup redouter les roueries et les profondeurs. Veux-tu que je te dise; je ne la crois pas en danger, ta cliente ; mais je la crois dangereuse. Je la vois dans une situation fort agréable et même divertissante, puisqu'elle trouve moyen de concilier dans sa conscience, obscurément éclairée d'en haut... ou d'en bas, ks plaisirs frivoles de la vie avec les extases cédâtes. Elle caresse au couvent l'idée d'être une ▼forge sage, mais elle a les instincts d'une ^^ge folle, et, du moment qu'elle repousse le foin de l'austérité de toutes pièces qui fait la force du catholicisme, je ne vois pas bien où gÛb pourra s'arrêter. Elle n'a rien à mettre à la place de ce joug terrible, nécessaire aux esprits
sans culture et par conséquent sans réflexion» Elle n'a aucune philosophie pour se créer une loi à elle-même, aucune appréciation de la vie sociale et des obligations qu'elle impose. Elle se fait du devoir une idée fantastique, elle cherche le sien dans des combinaisons de roman, elle n'a pas la moindre idée de la plus simple des obligations morales. Il lui plaît de quitter le couvent avant l'heure très-prochaine que la loi fixait à sa délivrance; elle ne saurait pas trouver un appui sérieux pour cette équipée, elle accepte celui d'une femme qui spécule sur la libéralité des prétendants qu'elle lui recrute. Elle trouve donc naturel d'aecepter Jacques Ormonde pour son libérateur, elle va passer huit jours en têteà-tête avec lui, et, comme il ne lui inspire pas d'amour, je comprends ça, elle se soucie fort peu de celui qu'il peut éprouver, des espérances qu'il doit concevoir, des colères et des souffrances qu'elle lui impose.
— Mon père, elle les ignore, elle ne se doute pas de ce que l'amour peut être !
— Tant pis pour elle! Ce qu'une femme ne sait pas, il faut qu'elle le devine; autrement il n'y a pas de femme, il y a un être hybride, mystérieux, suspect, dont on peut tout craindre. Qui sait où l'éveil des sons peut entraîner celui-ci? Je crois, moi, que déjà les sens jouent un grand rôle dans cette augélique chasteté qui
pousse la demoiselle des bras de Jacques dans les tiens.
— Disons du bras de Jacques au mien ; elle n'a cherché et trouvé que des protecteurs.
— Un protecteur improvisé, c'est déjà beaucoup. Deux, c'est beaucoup trop pour deux mois de liberté! Pourquoi cette héroïne de roman ii'a-t-elle pas su vaincre ma répugnance à la connaître et à l'écouter? Puisqu'elle sait si lien se déguiser, il fallait entrer ici comme servante, nous en cherchions une pour garder l'enfant!
— Elle y a songé, mais elle a craint la clairvoyance de ma mère, qu'elle sait prévenue contre elle.
— Elle a craint ta mère et elle m'a craint I Invitée par Miette, par Jacques à se confier à moi, elle n'a pas osé ; elle n'ose pas encore. Elle aime mieux s'adresser à toi pour voir sa sœur, comme elle s'est adressée à Jaquet pour s'échapper de sa cage. Yeux-tu que je te dise pourquoi?
— Dis, mon père.
— Parce que l'appui des jeunes gens est toujours assuré à une jolie fille, tandis que les vieux veulent qu'on raisonne. La beauté exerce un prosélytisme rapide. Un jeune homme est matière inflammable et ne résiste pas comme un vieux avocat incombustible. En un clin d'œil,
avec un regard tendre et un mot suppliant, on a de brillants chevaliers, prompts à toute folle entreprise. On leur confie ses plus intimes secrets; il leur plaît fort, à eux, d'être pris pour confidents. La confiance n'est- elle pas la suprême faveur? On les amorce ainsi, et tout aussitôt on les gouverne. On accepte leur amour pourvu qu'ils n'expriment pas trop clairement leurs désirs, on les expose sans scrupule à des scandales, on se sert de leur argent...
— Mon père!..
— Pas toi ! mais Jacques y est déjà pour un© belle somme, je t'en réponds. On est riche, on s'acquittera, on conservera une reconnaissance sincère pour les deux amis, sauf à en épouser un troisième ; les autres se débrouilleront comme ils pourront. Je te le dis, mon garçon, il y a un ange avec qui tu viens de passer deux heures d'un tête-à-tête enivrant et douloureux à la fois ; mais sous cet ange, il y a une dévote ingrate, et peut-être une coquette consommée. Prends garde à toi, voilà ce que je te dis !
En m'écoutant, mon fils tisonnait fiévreusement, les yeux fixés sur la braise, le visage pâle en dépit de la lueur rouge qu'elle lui envoyait. Il me sembla que j'avais touché juste.
— Alors, dit-il en relevant et en fixant sur moi ses grands yeux noirs si expressifs, tu me blâmes d'avoir servi les desseins de cette demoi- . selle?
— Moi? pas du tout! A ton âge, j'eusse agi comme toi;, je te dis seulement de prendre garde.
— A l'amour? Tu me prends pour un écolier.
— Il n'y a pas si longtemps que tu l'étais, et c'est tant mieux pour toi.
Il réfléchit quelques instants et reprit :
— C'est vrai ; il n'y a pas si longtemps que j'étais épris de Miette, qu'elle me faisait battre le cœur, qu'elle m'empêchait de dormir. Miette est beaucoup plus belle, à présent... surtout elle a une expression,... et je ne vois pas que la fraîcheur et la santé nuisent à l'idéal dans un type de femme. Les statues grecques ont la rondeur dans la poésie. Mademoiselle de Nives est jolie comme un petit garçon. Sa pâleur est affaire de fantaisie. Et puis ce n'est pas la beauté qui prend le cœur, c'est le caractère. J'ai étudié ce caractère tout nouveau pour moi, avec plus de sang-froid que tu ne penses, et dans tout ce que tu viens de dire je crois qu'il y a beaucoup de vrai, l'ingratitude, surtout ! Je n'ai pu m'empècher de lui dire qu'elle faisait trop souffrir Jacques; elle se croit justifiée en disant qu'elle ne lui a rien promis.
— Elle fait quelque chose de pire, à quoi tu n'as pas songé. Elle travaille à compromettre Emilie.
— J'y ai songé, je le lui ai dit. Sais-tu ce qu'elle
m'a répondu? « Emilie ne peut pas être compromise. C'est une pureté au-dessus de toutes les souillures. Si Ton venait à dire qu'étant chez elle je me suis conduite follement, toute la province répondrait d'une seule voix que c'est contre le gré ou à l'insu de votre cousine. Et vous d'ailleurs, ne seriez- vous pas là pour crier aux détracteurs : Yous en avez menti ! La preuve qu'elle est respectable, c'est qu'elle est ma fianecc, et que je l'épouse. »
— Eh bien ! et toi? qu*as-lu répondu à cette question très- directe?
— Je n'ai rien répondu. Il me répugnait déparier d'Emilie et de iqps sentiments secrets avec une personne qui ne comprend rien aux sentiments humains.
— Je regrette que tu n'aies rien trouvé à répondre.
— Dis-moi, père, crois-tu qu'Emilie...
— Eh bien! Emilie...
— Elle doit savoir que son amie s'absente tous les soirs depuis quelques jours?
— Il me paraît impossible qu'elle l'ignore !
La maison de Vignolette est grande; mais, quand on y vit tête à tête, l'absence de l'un des deux hôtes doit être remarquée.
— Mademoiselle de Nives prétend qu'Emilie ne lui fait pas de questions et ne témoigne aucune inquiétude. Comment expliques-tu cela?
— Parla religion d'une généreuse hospitalité. Vcfis sa lettre d'hier.
Henri lut la lettre et me la rendit.
— Je vois, dit-il,' qu'au fond du cœur la bonne et chère enfant blâme sa bizarre compagne.
Elle n'a pas tort! As-tu remarqué qu'elle fût triste la dernière fois que tu l'as vue ?
— Triste, Emilie? non, mais mécontente.
— Mécontente de mademoiselle Marie ?
— Évidemment.
— Et peut-être aussi de moi ?
— Je ne sache pas qu'elle ait songé à toi.
— Mademoiselle de Nives prétend que Miette a un grand chagrin.
— Pour quelle cause ?
— C'est ce que j*ai répondu, il n'y a pas de cause. Miette n'a pas d'amour pour moi.
— Et tu as ajouté : je n'en ai pas pour elle?
— Non, mon père, je n'ai pas dit cela, je me suis abstenu de parler de moi-même ; cela ne pouvait pas intéresser mademoiselle de Nives. Quel jour veux-tu la recevoir ?
— Ici, elle risque de rencontrer sa belle-mère, qui peut, qui doit revenir d'un moment à l'autre pour chercher sa fille.
— Madame de Nives ne peut pas revenir encore, elle est malade à Paris.
— Qui t'a dit cela?
— Mademoiselle de Nives la fait surveiller.
Elle a pris la grippe en courant Paris et la banlieue pour la surprendre dans quelque flagrante delicto favorable à ses projets hostiles ; mais elle n'avait que de fausses indications, elle n'a rien découvert.
— Alors que cette demoiselle vienne demain au donjon avec Miette. Ta mère va rendre des visites à Rio m, elle ne saura rien. Je veux que tu assistes à l'entrevue, puisque tu es le conseil de mademoiselle Marie. Je ferai peut-être comparaître aussi maître Jacques, et je donnerai Tordre qu'on nous amène un instant Léonie. Je veux voir par mes yeux si cette grande passion pour l'enfant est sincère. Allons dormir. Demain, de bon matin, j'enverrai un exprès à Yignolette et peut-être à Champgousse.
Le lendemain, j'écrivis à Emilie et à son frère. A midi, je montai au donjon avec Henri et la petite Léonie. Nous y trouvâmes Miette avec mademoiselle de Nives. Jacques, qui demeurait plus loin, arriva le dernier.
Mon premier mot fut un acte d'autorité. La Charliette était sur le seuil de la cuisine et y entra vivement en m'apercevant ; mais je l'avais vue, et, m'adressant à mademoiselle de Nives, je lui demandai si c'était par son ordre que cette* femme était aux écoutes. Mademoiselle de Nives parut surprise et me dit qu'elle ne l'avait point amenée.
— Dès lors, luirépondis-je, elle vient ici pour son compte, et je vais la prier de s'en aller.
J'entrai dans la cuisine sans donner à Marie le temps de me devancer, et je demandai à la Charliette éperdue ce qu'elle venait faire chez moi.
Elle répondit qu'elle était venue se mettre aux ordres de mademoiselle.
— Mademoiselle n'a pas besoin de vous, allez-vous-en. Je vous défends de jamais remettre les pieds chez moi sans ma permission.
— AJi ! s'écria la Charliette d'un ton dramatique, je vois que ma chère demoiselle est perdue ! Vous êtes tous contre, elle !
' — Sortez, repris-je, et plus vite que cela !
Elle partit furieuse. Je rejoignis les dames à l'appartement restauré par Henri. Mademoiselle de Nives avait son costume de villageoise, qui la rendail merveilleusement jolie, je dois le dire. Léonie s'était jetée dans ses bras, elles étaient inséparables. Emilie aussi caressait l'enfant et la trouvait charmante. Je vis qu'au dernier moment elle avait été mise dans toutes les confidences. Henri me paraissait un peu embarrassé dans son attitude. Il entendit à propos le galop du poney de Jacques et descendit pour l'aider à le mettre à l'écurie.
Pendant ce temps, allant et venant, et sans avoir l'air de vouloir entrer encore en matière,
j'observais les traits et les attitudes de mademoiselle de Nives. Je la trouvai naïve et sincère* Ce point acquis, j'examinai ma nièce ; elle était changée , non pâlie ni abattue, mais sérieuse et comme armée , pour un combat quelconque, de haute et magnanime volonté.
Jacques entra, on se dit bonjour. Il baisa respectueusement la main que lui tendait sans embarras mademoiselle de Nives. Il était fort décontenancé par l'étonnement et l'inquiétude. Il avait l'air de se préparer à une crise, et de n'avoir rien prévu pour la conjurer.
— A présent, dis-je à mademoiselle de Nives, nous avons à parler de choses qui ennuieraient fort mademoiselle Ninie. Elle va jouer 1k r sons nos yeux, dans le préau fermé.
— Oui, s'écria Léonie, avec Suzette I
— Plus tard, lui dis-je. Je vous promets que vous la reverrez avant qu'elle ne s'en aille.
— Ça n'est pas vrai, tu ne me rappelleras pas !
— Je vous le jure, moi, dit mademoiselle de Nives. Il faut être sage et obéira M. ChantebeL C'est lui qui est le maître ici, et tout le monde est content de faire sa volonté.
Ninie se soumit, non sans faire promettre à Suzette qu'elle s'assoirait près de la fenêtre pour la regarder à tout instant.
Quand nous fûmes assis, Miette prit la parole avec résolution.
— Mon oncle, dit-elle, yous avez bien voulu recevoir mon amie, je vous en remercie pour «lie- et pour moi. Je pense que vous n'avez pa* à l'interroger sur les événements qui l'ont amenée chez: moi, je crois que vous les connaissezparfaitement. Elle vient vous demander conseil sur ce qui doit suivre, et comme elle sait quel homme vous êtes, comme elle a pour vous le xespect que vous méritez, et en vous la confiance. 4jui vous est due, elle est résolue, elle me l'a promis, à suivre vos conseils sans résister.
— Je n'ai qu'une seule question à* adresser à mademoiselle de Nives, répondis-je, car de sa réponse dépendra mon opinion sur sa cause.
Pourquoi, à la veille du moment fixé pour sa liberté certaine et absolue, a-t-elle cru devoir •quitter le couvent? Répondez sans crainte, mademoiselle, je sais que vous avez beaucoup de franchise et de courage ; toutes les personnes qui sont ici sont maintenant dans votre confidence ; il importe que j'y sois aussi, et que nous délibérions tous sur ce qui est le plus favorable à ¥0» intérêts.
— C'est un peu une confession publique que tous me demandez, répondit mademoiselle de Mves, que la présence de Jacques et d'Henri paraissait beaucoup émouvoir, mais je puis la faire et je la ferai.
— Nous écoutons respectueusement.
— Eh bien! monsieur Chantebel, j'ai eu, pour fuir le couvent ayant l'heure raisonnable, un motif que vous aurez peine à croire. Mon ignorance de la vie réelle était si profonde, et ceci n'est pas ma faute, que je croyais devoir manifester ma volonté avant d'avoir atteint l'âge légal de ma majorité. J'étais persuadée que, si je laissais passer un jour au delà de ce terme, j'étais engagée par ce fait à prononcer des vœux.
— Est ce au couvent qu'on vous avait dit ce mensonge^Énorme?
— Non, c'est ma nourrice, la Charliette, que je voyais en secret, qui prétendait avoir consulté à Clermont, et qui me disait de me méfier de la patience avec laquelle les religieuses et les confesseurs attendaient ma décision. Ils ne vous tourmenteront pas, disait-elle, ils vous surprendront, et tout à coup ils vous diront : L'heure est passée, nous vous tenons pour toute votre vie.
— Et vous avez cru la Charliette !
— J'ai cru la Charliette, n'ayant qu'elle au monde pour s'intéresser à moi et me dire ce que je croyais être la vérité.
— Mais, depuis vous avez su qu'elle vous trompait?
— Ne me faites pas dire du mal de cette femme qui m'a rendu de grands services, des
services intéressés, je levais, mais dont j'ai profité, et dont je profite encore. Laissons-la pour €e qu'elle vaut... Ceci ne mérite pas de vous occuper.
— Pardonnez-moi, je dois savoir si je suis en présence d'une personne conseillée et dirigée par la Charliette ou par les amis qu'elle a maintenant autour d'elle.
— J'ai honte d'avoir à vous répondre que les personnes présentes, à commencer par vous, sont tout pour moi, et la Charliette, rien!
— C'est fort aimable, mais ne suffit pourtant pas pour que je travaille à vous sauver des dangers et des difficultés où cette Charliette vous a jetée. Il faut me jurer que vous ne la reverrez pas et n'aurez aucune correspondance, aucune espèce de relation* avec elle, tant que vous demeurerez chez ma nièce. Vous auriez àti comprendre que la présence d'une femme de cette espèce souillait la demeure d'Emilie Ormonde.
C'était, je crois, la première fois que mademoiselle de Nives entendait des vérités raisonnables. Effrayée et menacée, d'une part, par l'esprit clérical, gâtée et flagornée, de l'autre, par sa nourrice et par l'amour aveugle de Jacques, elle ne savait pas avoir des reproches à se faire. Elle rougit de confusion, ce qui me parut d'un bon augure, hésita un instant à répondre, puis, par un mouvement spontané, elle se tourna
vers Miette et lui dit en se jetant à ses genoux et en l'entourant de ses bras :
— Pardonne-moi, je n'ai pas sa ce que je faisais ! Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
— Je te l'aurais dit, si tu m'avais tout confié, répondit Emilie en l'embrassant et en la relevant. Avant ce matin, je ne savais pas combien cette Charliette est coupable envers toi et méprisable.
— Je ne la reverrai jamais ! s'écria mademoiselle de Nives.
— Vous le jurez? lui dis-je.
— Je le jure sur mon salut éternel!
— Jurez-le sur l'honneur! Le saint éternel n'est jamais compromis tant qu'il reste un moment pour se repentir. C'est une belle pensée que d'avoir fait Dieu plus grand que la justice des hommes ; mais ici nous traitons de faits purement humains, et nous n'avons à nous occuper que de ce qui peut être utile ou nuisible h nos semblables.
— Je jure donc sur l'honneur de ne jamais Tevoir la Charliette, bien qu'en vérité l'honneur humain, comme on me paraît l'entendre, me semble une chose frivole.
— C'est bien là que le bât nous blesse, répondisse. Votiez- vous me permettre une petite explication fort nécessaire?
— J'écoute, répondit mademoiselle de Nives en se rasseyant.
— Eh bien! mademoiselle, quand le mot d'honneur humain n'a pas de sens net pour l'esprit, ce que l'on a de mieux à faire, c'est de se retirer du milieu social et du commerce des humains. On vit alors dans un sublime tête-à-tête avec l'esprit divin, et, pour se dispenser de tout devoir envers les êtres de notre espèce, on a la règle monastique, qui vous impose la solitude et le silence. Vous n'en voulez pas, je le sais ; dès lors il vous faut, fille ou femme, consacrée aux œuvres de charité ou aux occupations de ce monde, un guide et un maître qui vous fasse •connaître les obligations de la vie. Yous ne ferez rien de bon, à vous toute seule, en dehors d* la cellule, puisque vous dédaignez de rien entendre à la vie pratique. Il vous faudra un directeur de conscience pour utiliser votre charité eu un mari pour régler les bienséances de votre conduite. Vous avez tantôt vingt et un ans, vous êtes séduisante, vous ne l'ignorez pas, jHÛsque vous vous servez de vos séductions pour réaliser vos projets au jour le jour. Yous n'avez plus le droit, du moment où vous agissez ^fortement sur l'esprit des autres, de dire : « Je ne sais pas ce que je veux, je verrai! » Il faut voir et vouloir tout de suite ; il faut choisir entre le mari et le confesseur, autrement il n'y a pas moyen de vous prendre au sérieux.
— Quoi? s'écria mademoiselle de Nives, qui
s'était levée, bouleversée de ma rudesse ; qu'estce que vous me dites là, monsieur Chantebel?
qu'est-ce que vous exigez de moi?
— Rien que le libre exercice de votre volonté.*
— Mais justement!., ma volonté^ je ne la connais pas. J'attends que Dieu m'inspire.
— Est-ce Dieu qui vous a inspirée jusqu'ici?
Est-ce lui qui vous a commandé de vous faire enlever par Jacques Ormonde?
— Mon oncle, s'écria Jacques, vous m'avez arraché mon secret, vous l'aviez surpris, j'ai cru
' qu'il vous serait sacré, et voilà que vous me mettez au supplice ! Permettez-moi de me retirer, j'étouffe ici, j'y souffre le martyre!
— Je ne vous accuse pas, Jacques, dit mademoiselle de Nives, je comptais dire à votre oncle tout ce qufcl savait déjà.
— D'autant plus, repris-je, que vous l'avez confié à mon fils avec permission de ne me rien cacher.
Jacques devint pâle en regardant Henri, qui sut rester impassible. Alors il regarda Marie, qui baissa les yeux avec confusion, puis les releva aussitôt et lui dit avec une simplicité naïve :
— C'est vrai, Jacques, j'ai tout dit à votre cousin, j'avais besoin de lui pour accomplir une entreprise où vous eussiez refusé de m'aider.
— Vous n'en savez rien, répondit Jacques.
Certes mon cousin mérite toute votre confiance;
mais je vous avais donné assez de preuves de mon dévoûment pour y avoir droit aussi.
— Tu oublies, Jacques, lui dis-je, que quand mademoiselle de Nives a besoin des gens, comme elle le dit elle-même, elle va droit à son but sans s'inquiéter des autres. Elle eût pu, sans doute, prendre ton bras pour venir regarder Léonie à travers la grille du parc, ou encore s'adresser à Henri, toi présent, et lui faire dans ce donjon des visites romanesques dont tu aurais constaté par toi-même l'indubitable innocence ; mais tout ceci eût moins bien réussi. Henri se lût méfié d'une personne présentée par toi, compromise par conséquent. Il eût raisonné et dis • cuté, comme je discute en ce moment. Il était bien plus sûr de le surprendre, de lui donner un rendez-vous mystérieux, de se livrer à lui comme une colombe sacrée dont la pureté sanctifie tout ce qu'elle touche, enfin de lui ouvrir son coeur, libre de toute attache et de tout égard envers toi. L'expérience a prouvé que mademoiselle de Nives n'est pas si étrangère que l'on croit aux agissements de 1% vie réelle, et que, si elle ignore les souffrances qu'elle peut causer, elle devine et apprécie la manière de s'en servir.
— Henri! s'écria mademoiselle de Nives, pâle et les dents serrées, partagez-vous l'opinion cruelle que votre père a de moi?
194 LA TOUR DE rKRCJUlON X
La figure d'Henri fut un moment contractée par un rictus d'angoisse et de pitié - v puis tout à coup, prenant le dessus avec l'héroïsme de la bonne conscience, il répondit :
— Mon père est sévère, mademoiselle Marie; mais en somme il ne vous dit rien que je ne vous aie dit à vous-même, ici, hier soir, et seul avec vous.
Mademoiselle de Nives se tourna alors* vers Jacques, comme pour lui demander aida et protection dans sa détresse. Elle vit qu'il pleurait et fit un pas vers lui. Jacques en fit deux, et, emporté par son bon naturel autant que par, son manque de savoir-vivre, il l'entoura de. ses. bras et la serra sur son cœur en disant :
— Oh ! moi, tout cela n'est pas ma faute ! Si vous êtes coupable envers moi, je n'en sais plus rien du moment que vous souffrez ! Voulez-vous mon sang, voulez-vous mon honneur, voulezvous ma vie? Tout cela est à vous, et je ne vous demande rien eu échange, vous, le savez bien.
Pour la première fois de sa vie et grâce à J rudesse de mes attaques, Jacques, frappé ?
cœur, avait trouvé la véritable éloquence. L'e pression du visage, l'accent, le geste, tout et sincère, par conséquent sérieux et fort. Ce une révélation pour nous tous et surtout p mademoiselle de Nives, qui ne l'avait en*
IJl TOUR DE PERCEMONT 196
Jamais pénétré. Elle sentit se& torts et lut dans s* propre conscience. Elle fit le mouvement d'une personne que le vertige a saisie au bord 4'un précipice, et. qui se rejette en arrière ; mais elle se rapprocha instinctivement de ce cœur dent eHe avait senti pour la première fois le robuste battement près du sien, et de là s'adressant ai Emilie :
— C'est toi qui devrais me faire les plus durs reproches, lui dit-elle, car j'ai été, à ce qu'il par sait, ingrate envers ton frère et coquette- avec ton cousin! Comme de coutume, tu ne dis rien, et ta souffres sans te plaindre. Eh bien ! je te jnre que je réparerai tout, et que je serai digne ëe ton amitié F
— Dieu vous entende ! mademoiselle, lui disje en lui tendant la main. Pardonnez-moi de tous avoir fait souffrir. Je crois avoir dégagé la vérité du labyrinthe où vous avait poussée la Charliette. Vous réfléchirez, j'y compte, et vous ne ?ou& exposerez plus à des aventures dont les ««séquences pourraient tourner contre vous.
Parlons affaires maintenant, et voyons comment voue pourrez être réintégrée dans vos droits sans édate et sans déchirements. Sachez que je n'ai accepté la confiance de votre belle-mère qu'à la condition de me poser en conciliateur. Je ne m'intéresse point à elle personnellement; mais élis a fait une chose habile : elle sait que j'adore
les enfants, qu'en toute cause où ces pauvr innocents sont mêlés, c'est leur intérêt que plaide, et, bon gré mal gré, elle m'a confié fille. Elle est là, belle et bonne, la pauvre Nini et, autant que je puis croire, médiocrement he reuse. Son sort sera pire avec une mère aigriep la pauvreté.
— N'en dites pas davantage, monsieur Cha tebel! s'écria mademoiselle de Nives. Régi vous-même, et sans me consulter, les sacrifie que je dois faire, puis vous me donnerez ui plume, et je signerai sans lire. Vous connaiss ma fortune, et je ne la connais pas. Arrang tout pour que Ninie soit aussi riche que mo c'est pour vous dire cela que j'ai voulu voi voir !
En parlant ainsi, la généreuse fille se touri vers la fenêtre comme pour envoyer un bais à sa sœur ; mais, ne la voyant plus, elle l'appe et ne reçut pas de réponse.
— Mon Dieu! dit -elle en courant ve la porte, où peut- elle être? je ne la vo plus ! •
Au même instant, la porte s'ouvrit impétue sèment, et Ninie s'élança dans les bras de mad moi selle de Nives en s'écriant d'une voix étrangl par la peur :
— Cachez-moi, cachez-moi ! maman ! El vient, elle court, elle monte, elle vient pour n
chercher et pour me battre. Ne me rendez pas à maman, cachez-moi !
Et, prompte comme une souris, elle se fourra sous la grande table que recouvrait jusqu'à terre un épais tapis.
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LJlTOUR DE PERCERONT 190
& ; 'embrasse.. J'irai attendre dans votre l vous ayez: le: loisir de m'entendre à
td t qoe la comtesse parlait, j'avais jeté : smr les derrières du donjon* que Ton par une fenêtre opposée à celle qm'occuiemoiselle de, Ni vas, et j'avais aperçu iriîette épiant et attendant dans la partie 3 et abandonnée du manoir. Dès lors m»de Nives me paraissait parfaitement renée, et je répugnais à une feinte inutile.
Vous ne me dérangez pas, madame la comlui dis- je.. Je suis ici en famille. S'il y a Itfction, voua ne serez pas de trop.
Lui avançant un fauteuil, j'ajoutai:
Mademoiselle Ninie est ici ; mais elle était j&uer à cache-cache, et elle ne vous as. — Allons, mademoiselle, continuai-je evant le tapi s T c'est votre maman», courez L'embrasser.
e obéit avec une répugnance visible. Sa
l'empoigna plutôt, qu'elle ne la prit et
; sur ses genoux en lui disant d'un ton
Eh bien ! quoi ? êtes- vous folle ? ne me retissez-vous pas ?
îdant que Ninie embrassait sa mère avec ie crainte que d'amour, mademoiselle de » avide de savoir si l'enfant était une vie-
time comme on le lui avait dit, s'était retournée pour observer ce baiser glacial. Les yeux clairs et froids de la comtesse s'attachèrent sur les siens, et je la vis tressaillir comme à l'aspect d'une vipère. Sans doute elle n'eût pas reconnu sa belle-fille tout de suite et sous ce déguisement, si elle n'eût pas été avertie. Elle l'était, car elle ne la confondit pas un instant avec Miette, et un sourire féroce contracta ses lèvres.
— Vous prétendez, monsieur l'avocat, me ditelle d'rfne voix haute et claire, que je ne serai pas de trop dans la consultation que j'ai inter — rompue. Autant que je puis croire, il s'agit d'un mariage entre deux demoiselles et deux mes — sieurs. 11 y en a une que je connais ; lequel des prétendus est le sien?
— Le voici ! répondit sans hésitation mademoiselle de Nives en montrant mon neveu. C\ M. Jacques Ormonde. Dans quinze jours, 1 n- seront publiés, et, bien qu'à cette époque votr* — : consentement ne me soit plus nécessaire, j'e» père, madame, que par bienséance vous daign^^ rez approuver mon choix.
— Il le faudra bien, répondit la comtes) * puisque c'est ce monsieur qui, à ce qu'il par) vous a enlevée.
— Ce monsieur, répondit Jacques, à qui joie donnait de l'aplomb, se permettra de fai — -J observer à madame la comtesse que mademczji
selle Ninie est de trop ici, et qu'elle s'amuserait mieux dans le préau.
— Avec la Charliette, qui rôde toujours parla? lui dis-je en élevant la voix; non, conduis l'enfant à sa bonne, qui l'attend dans les vignes, et tu reviendras ici. Si ta future doit faire quelques concessions, nous avons besoin de ton agrément.
— Elle peut faire toutes les concessions qu'elle voudra, répondit Jacques en prenant Ninie, qui le suivit avec une confiance instinctive; elle vous a donné carte blanche, je vous la donne aussi, mon oncle ! — et il emmena l'enfant, suivi du regard par la comtesse, qui •songeait beaucoup moins à sa fille qu'à examiner les traits et la tournure de Jacques avec une curiosité hautaine et railleuse.
— C'est donc là, dit-elle aussitôt qu'il fut sorti, l'objet de la grande passion de mademoiselle de Nives?
— Ce jeune homme est mon neyeu, répondisje, le fils de ma sœur chérie, un être excellent et un très-galant homme.
— Ou un homme très-galant? Monsieur Chantebel, vous êtes indulgent, on le sait, pour les membres de votre famille ! Je vois que vous passez condamnation sur le fait de l'enlèvement. Ce fait-là pourtant ne sera pas approuve par tout le monde.
— Ce fait-là restera ignoré, car personne ici
ne le divulguera par égard pour mademoiselle de Nives et pour vous.
— Pour moi? par exemple!
ïe fis un geste pour écarter les autres témoins, et m'approôhant tout près d'elle, je lui dis tout bas :
— Pour vous, madame, qui étiez d'accord avec la Charliette pour amener ce scandale et déshonorer mademoiselle de Nives i
Elle devint pâle comme si elle allait s'évanouir, mais, luttant encore, elle me répendit à. voix basse :
— C'est un affreux mensonge de celte femme^ et que vous ne prouverez jamais!
— Voulez-Tons que je la fasse monter? eMr^ est encore là!
— Pourquoi la faire monter? reprit-eDfi tfun air égaré.
— Vous la sommerez devant nous tous -de dir»^ la vérité. La récompense que vous lui avez pro mise sera à ce prix, et au besoin nous ferons i une collecte qui lui déliera la langue. Elle pi duira vos lettres.
La comtesse murmura faiblement ces mots
— Ne faites pas cela ! Je suis dans vos mains épargnez- moi!
Puis elle s'affaissa sur son fauteuil et eut u»véritable syncope. J'avais deviné juste. Laforc^' des vraisemblances m'avait conduit à la vérit*^
Tai su pins tard les détails. La Charliette avait naturellement rançonné, exploité, trompé et trahi tour à tour tout le monde.
Ma nièce et mademoiselle de Nives étaient velues au secours de madame de Nives avec empressement. Elle reprit ses sens tiès-vite et vouut renouer la conversation. Je la priai de ne pas *e fatiguer inutilement.
— Nous pouvons, lui dis-je, reprendre la conférence plus tard, ce soir ou demain.
— Non, non, dit-elle, tout de suite ! d'autant plus que je n'ai rien à dire. Je n'ai qu'à attendre les propositions que l'on croira devoir me Taire à la veille d'une liquidation générale de nos intérêts.
— Il n'y a plus de proposition, répondis-je.
fous avez pensé que mademoiselle de Nives, "étant laissé entraîner à de graves imprudents, aurait besoin de votre silence et d'un géné- ^Otx pardon de votre part. Les choses ont changé o face, vous venez de le comprendre. Le silence *t dans l'intérêt commun, et le pardon n'est L^is qu'une affaire de convenances, disons L ieux, de charité chrétienne. Mademoiselle do ives est maîtresse absolue d'une fortune con- «iérable, j'en ai maintenant le chiffre, je me le *is procuré en votre absence. Elle a le droit de ^Hs demander des comptes de tutelle qui mon- ***ont, ainsi que je l'avais prévu et calculé, à
£0i LA TOUR DE PERCEMONT
environ deux cent quarante mille francs ; mais elle ne veut pas que sa sœur soit élevée dans la gêne et les privations. Elle vous donnera purement et simplement quittance de toutes les sommes dépensées ou économisées par vous pendant sa minorité : c'est donc à vous, madame la comtesse , de lui adresser, je ne dirai pas des remercîments, mais de lui témoigner au moins la satisfaction qu'une mère doit éprouver en pareille circonstance.
Madame de Nives avait cru pouvoir tirermeilleur parti de ses machinations indignes Elle était là, matée, écrasée par moi. Elle essa; de parler, ne put trouver un mot et fit à ma< moiselle Marie une espèce de sourire grimaça avec une inflexion saccadée de la tète; elle trouva cependant assez de force pour dire q Léonie serait encore bien pauvre, vu que 1 économies qu'on pouvait faire dans le grand dispendieux château de Nives étaient une supp sition toute gratuite de ma part.
— Je n'en sais rien, moi, répondit mademoiselle de Nives en se levant. Monsieur Chantebel aurait-il la bonté de me dire approximativement à combien s'élèvera le chiffre de mes revenus?
— Si vous vendez la terre de Nives, mademoiselle, vous aurez environ cinquante mille livres de rente. En la conservant, vous en aurai trente.
— Et maintenant, reprit-elle, voulez-vous bien demander à madame de Nives combien de rentes il lui faut, à elle, pour vivre dans l'aisance et la sécurité?
— Je ne connaîtrai plus jamais ces deux biens-là, dit la comtesse ; il me faudrait pour élever ma fille, sans qu'elle eût à souffrir de ce changement de situation, au moins quinze mille francs par an.
— Ce qui, avec vos petites économies, dont je sais aussi le chiffre, vous constituerait une existence égale à celle que vous avez menée depuis votre mariage. Mademoiselle de Nives appréciera si votre affection pour elle mérite un Pareil sacrifice.
■—Je le ferai, s'écria précipitamment Marie.
Et, avisant Jacques, qui rentrait, elle lui prit la main en ajoutant :
-— Nous le ferons, ce sacrifice ; mais à une condition, sans laquelle je m'en tiendrai à ce que M^. Chantebel a formulé : la quittance pure et 8 *uiple.
— Quelle est donc cette condition ? dit madame de Nives, dont les yeux d'acier brillèrent d*un éclat métallique.
— Vous me donnerez ma sœur, et vous me céderez tous vos droits sur elle. A ce prix, vous serez riche, vous vivrez où vous voudrez, excepté à Nives, où je compte m'établir. Vous
verrez Léonie, mais elle sera à moi, à moi seule! Jacques ! vous y consentez?
— Avec joie! répondit-il sans hésiter.
Madame de Nives ne me parut pas foudroyée,
comme son rôle l'eût comporté. L'idée n'était pa* neuve pour elle, Marie l'avait communiquée à la Charliette, et la comtesse avait pu y réfléchir. Elle feignit pourtant un nouvel évanouissement, plus profond et moins réel que le premier. Marie et Miette s'en émurent.
— Tout cela est trop cruel, prétendait ma nièce ; cette dame est malade et ne peut pas supporter de pareilles émotions. Qu'elle soit méchante, c'est possible ; mais elle ne peut pas être indifférente pour sa fille, et on lui en demande trop!
— Laissez-moi seul avec elle, leur dis-je, et ne vous inquiétez de rien. Allez m'attendre è maison, et, si madame Chantebel est rentrée, dites-lui de faire préparer un bon dîner p nous remettre tous de nos émotions.
Quand ils furent partis, madame de Nives me fit pas attendre longtemps la reprise de p< session de ses facultés. Elle versa quelques larmes pour rentrer en matière, en s'écriant que c'était horrible et que mademoiselle de Nives se vengeait d'une manière atroce.
— Mademoiselle de Nives ne se venge pas, répondis-je. Elle est réellement d'une douceur
et d'une mansuétude remarquables. Elle ne vous a pas adossé une parole amère dans une circonstance où tout le mal que vous lui avez fait devait soulever son cœur contre vous. Elle a pris réellement Léonie en passion, et je crois que l'enfant y répond autant qu'il est en elle!.
— II est certain que ma fille aime tout le monde, excepté sa mère ! C'est un naturel terrible. On Ta de trop bonne heure indisposée contre moi.
— Je le sais, et c'est un grand mal ; mais il y a de votre faute, vous n'avez pas su vous faire aimer d'elle et respecter par vos gens.
— Vous'ne pouvez pas me conseiller pourtant cfe l'abandonner à une folle qui prend fantaisie de tout, et qui ne s'en souciera bientôt plus >
— S! elle ne s'en soucie plus, elle vous la rendra; mais alors adieu les quinze mille livres de rente ! Faites donc des vœux pour que les deux sœurs fassent bon ménage !
Madame de Nives trouvait l'argument trèsjuste, je le voyais bien ; mais elle se débattit encore pour la forme.
— Tous 'croyez donc réellement, reprit-elle, que mademoiselle de Nives est capable d'élever convenablement une jeune fille?
— Si vous m'eussiez fait cette question hier, je vous aurais dit : Non, je ne le crois pas. Je ne l'avais pas encore vue à l'œuvre ; tandis
qu'aujourd'hui, ici, devant vous, je J'ai prise en grande estime. Cette générosité enfantine a un côté sublime qui l'emporte sur les peccadilles d'une imagination surexcitée. Je venais de la gronder fort quand vous êtes entrée ; elle m'en a puni en se montrant admirable de repentir et de sincérité. Je suis tout à elle maintenant, ce qui ne m'empêchera pas de vous servir encore en veillant à ce que votre rente constitue un engagement sérieux et inviolable.
— Ah ! oui, voilà ce qu'il faut surtout ! s'écri involontairement la comtesse ; il faut que ce a. soit pas un leurre, cette pension !
— Il faut aussi, repris-je, que ce » soit p un chantage ! il faut que la pension cesse jour où vous feriez valoir vos droits sur LéonLc
— C'est entendu, dit la comtesse avec humeur ;mais si mademoiselle Marie, qui ne sait pas ce que c'est que l'argent, vient à se miner / Je veux une hypothèque sur la terre de Nives.
— On vous la donnera, mais ne craignez pas qu'elle se ruine; du moment qu'elle épouse Jacques Ormonde, elle s'enrichira au contraire.
— Et ce fameux Jacques^ Ormonde qu'on dit être un beau vainqueur rendra sa femme, par conséquent ma fille, heureuses?
— Ce beau vainqueur est un cœur d'élite et un naïf de la plus belle eau.
— Et, en attendant le mariage, que vais-je
faire de ma fille, qui ne songe qu'à me fuir, et dont il faut que je me déshabitue pour avoir le courage de la quitter ?
— Vous irez à Nives pour faire vos préparatifs de départ. Ninie restera chez moi avec mademoiselle Marie, qui, étant fiancée à Jacques, doit rester désormais sous la garde de son futur onde.
— Mais votre fils!... Votre fils vient d'avoir , je le sais, une intrigue avec elle!
— C'est un mensonge de la Charliette. Mon Us est un honnête homme et un homme sérieux.
i est possible que la Charliette eût souhaité l'exloiter aussi ; mais il est plus malin que Jacques, 'ourtant, comme il ne faut pas donner prise à
médisance, mon fils ira passer la fin de ses séances avec son-cousin à Champgousse, et on *B se réunira ici qu'à la veille du mariage. Nous ignorons ce jour-là les actes qui vous concernent en même temps que le contrat, et en attenant, comme vous voici tout à fait calme, vous •Ûez venir dîner chez nous avec ma famille et la vôtre.
— Impossible! je ne peux pas revoir tout ce monde, Ninie surtout! Cette enfant, qui me quitte avec joie, fait mon supplice!
— C'est un supplice mérité, madame de Nives !
Tous avez voulu perdre, ruiner et avilir la fille
de votre mari, vous vouliez qu'elle fùtreligieus
u déshonorée, c'était trop, vous avez lassé la jatience de Dieu! N'abusez pas d& celle d hommes, et faites tout pour qu'ils ignorent l secrets desseins de votre âme coupable. Offre votre fille en réparation de vos cruautés, et eeptez en retour les biens de la terre pour quels vous avez travaillé avec tant de rance et si peu de scrupule. U vous faut d£a chez moi, parce que vous avez dit à ma tout le mal possible de mademoiselle Mario-.
ne vous demande pas de vous confesser à et de vous rétracter ; mais nous lui dironsvous vous êtes réconciliée avec votre belle flfflj et que, par mes soins, un arrangement a?
conclu qui satisfait tout le monde.
ïiadame deNives céda, prit mon braa, et nous stendîmes vers ma maison. Comme nous s ^>ïUoiia du bois de pins, j'aperçus encore la * Ctiariiette, qui nous espionnait, très - inquiète Pour elle-même du résultat de nos pourparlers.
— D fqut en finir avec cette coquine, dis-je à ^ comtesse:
— Non* non ! répondit-elle effrayée, je ne ) Veux plus la voir.
' — Pour cela, il faut la payer.
Et, me tournant vers la Cfaarliette, je lui fis signe de venir à. nous.
Elle ne se fit pas prier pour accourir.
— Le moment de régler vos comptes est venu, lui dis-je ; nous sommes tous d'accord à présent pour vous défendre d'importuner aucun de nous. M. Jacques Ormonde vous a versé trois mille francs, c'est plus qu'il ne fallait. Il n'a plus be-
soin de vous. Mademoiselle de Nives vous donne également trois mille francs. Combien vous en a promis madame la comtesse de Nives ici présente?
— Dix mille, répondit effrontément la Charliette.
— Cinq mille seulement, reprit la comtesse hérissée d'indignation.
— Vous viendrez chez moi, repris-je, le jour de la majorité de mademoiselle de Nives, toucher la somme de huit mille francs, après quoi vous n'aurez plus rien à espérer de personne.
— C'est «peu pour tant d'ouvrage, répondit la Charlîette. Si je disais tout ce que je sais!..
— Vous pouvez le dire, s'il vous plaît d'être chassée de partout comme une intrigante et entremetteuse. Si vous parlez de nous, nous parlerons de vous aussi; prenez garde !
La Charliette s'enfuit effrayée, et, durant les dix minutes de descente qui nous conduisirent à mon logis, je vis madame de Nives se rasséréner rapidement. Cette femme, dont l'avarice était le seul mobile et la seule passion, me faisait horreur. Je n'en fus pas moins fort poli, respectueux et attentionné pour elle. Je lui avais dit son fait, j'avais gagné la bonne cause, je n'avais plus de bile à exhaler, et j'étais content de moimême. Je la conduisis à une chambre où elle désirait se reposer quelques instants.
Madame Chantebel n'était pas rentrée ; Miette s'était courageusement mise à l'œuvre p6ur dous faire dîner. Elle était un cordon bleu> connaissait mes goûts, et était adorée de mes servantes. Je vis avec plaisir que nous dînerions bien, qu'aucun plat ne serait manqué, ma femme n'étant pas là pour exciter les nerfs de sa cuisinière par trop d'ardeur.
Ce qui me fit plus de plaisir encore, ce fut de voir Henri souriant près de Miette et l'aidant
ec galté ; il avait ôté son habit et s'était drapé l'an tablier blanc. Cela était si contraire à ses foûts et à ses habitudes de tenue sérieuse que 6 ne pus lui dissimuler ma surprise.
— Que veux-tu? me dit-il, il y a ici des héroïnes de drame et de roman qui seraient fort embarrassées de nous faire seulement une omelette. Emilie, qui est cependant pour moi la seule et la 'Vraie héroïne du jour et qui ne cherche à fixer V attention de personne, se consacre à notre service comme si elle n'était bonne qu'à cela. Il est juste que je tâche de lui épargner de la peine, ou tout au moins que je la fasse rire par mes gaucheries.
Et, comme Miette s'éloignait pour veiller à la pâtisserie :
— Vois, me dit-il, comme elle est adroite et alerte! Avec sa robe de soie et ses fichus garnis, illene prend aucune précaution, et pourtant elle
ne se fera pas une tache. Elle est là dans son élément, l'intérieur, la vie de campagne et de famille.
— H faut l'y laisser, répondisse ayec une intention malicieuse^ Il n'y a pas là dedans assez, de poésie pour un jeune homme de ton époque.
— Pardon, mon père , je trouve qu'il y en a, moi ! La poésie est partout pour qui sait la voir. H y en avait jadis àVignoIette, quand, au beau milieu de sa grande cuisine noire, où reluisaient les gros ventres des vases de cuivre, je regardais Miette pétrissant dans ses jolis doigts les galettes de notre déjeuner. C'était un tableau de Rembrandt avec une figure du Corrégeaa milieu. Dans ce temps-là, je sentais le charme de cette vie intime et de cette femme modèle. J'ai tout oublié, et aujourd'hui voilà que je revois h passé à travers le fluide renouvelé. Miette art beaucoup plus belle qu'autrefois, elle a plus* grâce encore. Avec cela, j'ai faim, l'odeur àa ses mets me semble délicieuse. L'animal est d'accord avec le poète pour me crier : La vérité est là, une existence bien réglée et bien pourvue, une femme adorable, un fonds inépuisable de confiance, de respect et de tendresse flWtuels.
— Te voilà dans la pleine ftimîère du ccenr et de la raison; ne le diras-tu pas à Emilie?
— Non, je n'ose pas; je ne suis pas encorf
tdigWD de pardon. Miette a souffert par ma faute, Je le saie. Elle* vu son frère malheureux à cause àè moi.; elle a cru pendant un jour ou deux que j'étais épris de l'héritière. et que je me prêtais à Ja compromettre pour évincer Jacques. Sans toi, cher pève, 'sans les rudes explications d'aujourd'hui, elle le croirait peut-être encore. Saisla q»*»n moment tu m'as effrayé? mais quand tu n'as mis dans la nécessité de dire à mademoiselle «de Nives devant tous ce que je devais penser, ce que j'avais réellement pensé de sa légèreté, j'ai compris que tu me rendais un grand service, et je me suis trouvé tout d'un coup maitre -et content de moi-même. Si l'étrangeté de Marie m'a surpris un instant, nul que moi ne "doit jamais le savoir, ett, si elle-même a conçu quelque doute à cet égard, je suis heureux que tu m'aies donné le moyen de la dissuader. Elle se doit à Jacques, oui, certes, et à personne autre. Au milieu de ses petitesses d'enfant, elle est grande. Jacques a le gros bon ■sens 'qui lui manque, et, comme il l'adore, il le lui communiquera sans qu'il le sache lui-même, tit sans qu'elle sente l'enseignement. Il dira toiyours comme elle, mais il fera en sorte qu'elle pense à son tour comme lui.
— Bien raisonné, mon fils, et à présent que Dieu nous aide ! Dans ces dénoùments que les circonstances pressantes nous forcent parfois à im-
proviser, la vie ressemble fort à un roman laL% à plaisir. Je t'avoue qu'en plaidant devant von & autres la cause de la raison et de la droitura 9 je ne m'attendais pas à un pareil succès, je ixq voyais pas que deux beaux et bons mariages allaient sortir de ma parole simple et sincère ; mais où sont nos amoureux ?
— Là-bas, sur ce banc que tu vois d'ici. Ils attendent, je crois, avec impatience la décision de la comtesse à l'endroit de Ninie. Penses-tu qu'elle cède?
— C'est un point acquis, répondis-je, et je cours le leur dire.
Miette revenait vers nous avec sa pâtisserie à enfourner.
— Je n'ai pas l'habitude d'embrasser mes cuisinières, lui dis-je en la baisant au front; mais celle-ci est tellement à mon gré que je n'y peu* pas tenir.
Jacques et Marie, me voyant sortir de l'office * accoururent à ma rencontre avec Ninie.
— Eh bien ! dit mademoiselle de Nives en vl^ montrant l'enfant, puis-je espérer?..
— Elle est à vous ! répondis-je tout bas, Hlui en dites rien, et tâchez qu'elle ne nous p: cure pas de nouvelles crises en refusant de di convenablement adieu à sa mère.
— C'est bien simple, dit Jacques, — et, nant Ninie dans ses bras : — Écoutez, mad
loiselle; votre maman, voyant que vous vous 'ouvez bien ici, et que vous avez beaucoup 'amitié pour nous, consent à vous laisser quelues jours encore avec Suzette chez papa Bébel. bus la remercierez, n'est-ce pas ? Vous l'emrasserez, et vous serez très-gentille?
— Oui, oui! s'écria l'enfant en gambadant de rie, je serai gentille, quel bonheur ! Nous irons près dîner à la fontaine avec Suzette et mon ada Henri.
— C'est moi qui serai le dada, répondit Jacues en riant, et Suzette fera les bateaux.
— M'avez-vous pardonné, dis-je à madcmoidie de Nives, et consentez-vous à rester chez oi jusqu'à votre mariage?
Marie prit mes mains avec cette effusion char-
inte qui rachetait tout, et, malgré moi, elle
olla ses lèvres.
— Vous m'avez sauvée, dit-elle, vous êtes et
s serez mon père ! J'ai tant besoin qu'on me
?e et qu'on m'aime véritablement! Vous
rendrez digne de ce cher Jacques, qui me
, et à qui je ne peux pas arracher le plus
reproche.
C'est moi alors qui vous gronderai, et il
donnera raison. Il vous dira que vous
i perfection...
Ma foi oui ! s'écria Jacques, je le dirai !
ït que je suis un vieux radoteur !
— Pour cela, non, reprit-il en me serrant sa poitrine à m'étouffer, c'est vous, toujo vous qui serez notre ange gardien !
Ma femme arriva sur ces entrefaites, et Bras lui tombèrent de surprise en me voy embrasser les deux fiancés. Ses yeux n'étai pas assez grands pour interroger le visage e eostume de mademoiselle de Nîves.
— Madame Chantebel, dis-je en la lui prés tant, veuillez, je vous prie, bénir et embras votre future nièce, une paysanne, comme v< voyez, mais très-bien née et très-digne de vc meilleure affection.
— Est-ce une plaisanterie? dit ma femn Jacques se marierait comme cela tout d'un ce avec une personne que nous ne connaisse point?
— Vous me connaîtrez en trois mots, dit e demoiselle de Nives. Je suis venue déguisé Percemont pour consulter M. Chantebel. Il r dit qu'il approuvait mon mariage avec Jacqi Ormonde. Ma belle-mère est survenue. M. Chi tebel nous a réconciliées et même elle a consi à me faire part d'un trésor inappréciable, l'c fant que vous voyez jouer là-bas, que vous cl rissez aussi, et qui va devenir le mien.
— L'enfant ! votre belle-mère ! Je n'y suis p du tout, dit ma femme stupéfaite. Est-ce un ] pour me mystifier?
■— Regarde, lui dis-je, cette belle dame qui T'ajuste sa toilette et qui passe et repasse devant 3a fenêtre de la chambre n° 2 dans ta maison !
— La comtesse de Nives ! Elle est ici?
— Et mademoiselle Marie de Nives aussi.
— Et la comtesse donne sa fille, elle donne Kinieà...
— À la personne dont elle t'a si mal parlé, et «qui ne le méritait pas. Quand je te disais que ta .grande comtesse était un drôle de pistolet !
— Je trouve le mot bien doux à présent, car je suppose qu'il y a de l'argent dans tout cela.
— Beaucoup d'argent, car mademoiselle de Nives ne regarde à rien quand son cœur parle, «t cela est d'autant plus beau qu'elle n'avait rien * craindre des calomnies dont on la menaçait. Énailie, Jacques, Henri et moi en tête, nous étions là pour la défendre et la disculper.
— Et tu reçois encore cette comtesse? La T oici installée chez nous?
— Jusqu'à ce soir ! Elle a été fort agitée ; nous * «oignons. Elle dîne avec nous.
— Ah ! grand Dieu, dîner ! Et moi qui n'étais P^-elà! Une cuisinière qui ne sait rien, et qui n ^ pas de cervelle !
— Aussi j'en ai pris une autre, une merveille î**« je veux te présenter. Tu n'embrasses pas *^- future nièce?
Harie s'approcha avec grâce et confiance,
madame Ghantcbel s'attendrit, et quand mademoiselle de Nives, après ce baiser, prit sa main pour la baiser aussi en signe de respect, elle eut des larmes dans les yeux et fut vaincue.
— Ça n'cmpèchc pas, me dit-elle en se dirigeant avec moi vers la cuisine, que Jacques fait là un mariage étonnant et bien au-dessus de condition ! Puisque tu t'entends si bien à fain des miracles, m'est avis, monsieur ChantebeL ^ que tu aurais bien pu songer à ton fils avam.-fc tout autre. Henri eût été pour cette demoiselL un mari bien autrement convenable et agréabL que le gros Jaquet.
— Madame ma femme, répondis-je, écoutes moi. Laissons la cuisine aller son train, tout marche à souhait ; causons un peu sous ces setiers, comme deux vieux amis qui ne doive avoir qu'un seul cœur et une seule volonté I
Je racontai à ma femme tout ce qui s'éta-i* passé, et j'ajoutai :
— Tu vois donc que mademoiselle de Nivo ^*»
attendue et espérée à bon droit par Jacques, *»- ^ devait pas être la femme d'un autre, à moi ** s que cet autre ne fût un ambitieux sans scrupuX*^*
— Tu as raison, monsieur Chantebel, je T^- * dis pas non, seulement je regrette...
— Il n'y a rien à regretter. Henri sera he reux dans le mariage, plus heureux que qui q. ce soit au monde !
- Je te vois venir, monsieur l'avocat ! tu veux l épouse ta Miette Ormonde !
- Il le veut aussi, il l'aime !
- C'est toi qui le lui persuades !
- Non, je me suis gardé de vouloir l'influen- ; c'eût été le moyen de l'éloigner d'elle, et je juis pas si sot. Qu'as-tu donc contre ma pau- Miette?
- Contre elle? Rien assurément, je lui rends ice; mais c'est... c'est ce chapeau !
- Ce chapeau de village? mademoiselle de es en a un pareil aujourd'hui et n'en a pas ns un air de comtesse.
- Oui, mais elle Test pour tout de bon, cela roit.
- Et tu trouves que Miette a l'air d'une ma* rne?
- Non pas, elle ressemble à sa mère, qui te semblait. Il n'y a pas d'air commun dans notre tille ; mais Miette est froide, elle n'aime pas iri!
- Ah ! voilà l'erreur ! Miette te paraît froide ce qu'elle est digne et forte. Je croyais pourk que tu la comprendrais, toi, car je me souas d'une personne que j'aimais et recherchais mariage autrefois... jadis! Cette personne jalouse d'une petite blonde qui ne la valait , et que je fis danser, le diable sait pourquoi, n bal de la préfecture. Or ma fiancée pleura,
mais je n'en sus rien, et elle ne m'avoua son dépit qu'après le mariage.
— Cette personne-là, c'était moi, reprit ma femme, et j'avoue que Ton m'eût coupée par morceaux plutôt que de me faire avouer que j'étais jalouse.
— Pourquoi ça, dis-le ?
— Parce que... parce que la jalousie est une chose qui nous porte à douter de l'homme que nous aimons. Si nous étions sûres qu'il nous trompe, nous serions guéries de l'aimer; mais nous ne sommes pas sûres, nous craignons de l'offenser et de nous abaisser devant lui par l'aveu de notre méfiance.
— C'est fort bien expliqué, ma femme 1 et alors... on souffre d'autant plus qu'on le cache?
— On souffre beaucoup, et il faut un grand courage ! Tu crois donc que Miette a ce couragelà?
— Et cette souffrance ! d'autant plus que s* fierté a été blessée par quelqu'un.
— Par qui ?
— Je me le demande !
— C'est peut-être par moi ?
— C'est impossible !
— Eh bien ! c'est la vérité. Je l'ai brusqué^ cette enfant, parce qu'elle semblait croï* qu'Henri resterait à Paris. J'avoue que je * craignais aussi, et que j'en avais de l'humei^
El TOUR DEPERCEMONT 223
, est retombé sur la pauvre Emilie. Je ne sais ce que je lui ai dit, elle est partie toute îternée, et, comme je ne l'ai pas vue depuis, cru qu'elle boudait,' mais je t'assure que je ui en veux pas, et que je l'aime comme autvant.
- Le lui diras-tu ?
- Tout de suite! Tu dis qu'elle est ici, où «che-t-elle ?
- Dans la cuisine avec Henri.
- Henri à la cuisine ? Voilà du nouveau ! Lui, rïstocrate !
- Il prétend que rien n'est si distingué qu'une ie et belle fille au milieu des soins du mée, et rien de si respectable qu'une mère de ille comme toi prenant souci du bien-être des is.
- Ça veut dire que je devrais aller faire le 3r?
- Ça veut dire qu'Emilie s'ei* est chargée et Benri la contemple en se disant que la femme 1 aimera sera une personne utile, sérieuse, ouée et charmante comme madame sa mère.
- Monsieur Chantebel, tu as une langue îe I Le serpent sifflait comme toi dans le idis! Tu fais de moi ce que tu veux, et tu «nds cependant que c'est moi qui suis la tresse !
- Oui, tu es la maîtresse, car, si ta repousses
Miette, il faut bien qu'Henri et moi nous y renoncions.
En ce moment, Henri vint nous annoncer que le dîner était prêt, et, lisant dans mes yeux, il embrassa sa mère et lui dit :
— Mère, j'ai un secret à te dire après dîner.
— Dis-le tout de suite, répondit-elle émue, le dîner attendra. Tant pis, je veux tout savoir!
— Eh bien ! il ne faut que deux mots, ma chère mère, j'aime Emilie, je l'ai toujours aimée; mais je ne veux pas le lui dire sans ta permission.
Ma bonne chère femme ne répondit rien et courut à la cuisine. Elle trouva Miette dans l'office, lavant et essuyant ses jolies mains. Elle la prit par les épaules, puis par le cou, et Tenabrassa maternellement à plusieurs reprises.
Miette lui rendit ses caresses avec des yeux pleins de larmes et un adorable sourire sur les lèvres.
— Il n'y a pas besoin d'autre explication, leur dis-je, ceci est la meilleure.
En effet, Henri remerciait et embrassait aussi sa mère. On alla se mettre à table.
Le dîner fut si bon que, malgré la grande contrainte du premier moment, on ne put résister à cette entente, bestiale, si Ton veut, mai* profondément cordiale, de gens qui communier* ensemble après la fatigue d'une lutte et les U
HàTOURDE'PERCEMONT 225
ces d'une réconciliation. Je n'aime pas man-
beaucoup et longtemps, mais j'aime une
e élégamment pourvue de mets d'un certain
ix. Nosl pensées, nos facultés, notre disposi-
. intellectuelle et morale, dépendent heau-
p de la distinction ou de la grossièreté des
îents que nous avons ingérés. Ma femme,
j petite mangeuse encore que moi, fut pres-
gourmande ce jour-là, avec l'intention bien
lente pour moi de complimenter Emilie et de
répéter qu'elle baissait pavillon devant elle.
3mme j'aime àétudierles caractères, etque tout
st un indice, je remarquai que mademoiselle
flives ne vivait que de crèmes, de fruits et de
ibons, tandis que madame Alix de Nives,
c sa maigreur et sa complexion grêle, avait
robuste appétit des avares quand ils dînent
z les autres. Le gros Jaquet engouffrait tout
ment, avec un entrain sincère et florissant ;
is cette personne anguleuse, à la bouche
rée, au joli nez droit, trop plat en-dessous,
it l'air de faire avec soin dans son estomac la
vision que les rongeurs font dans leur nîd aux
roches de l'hiver. Le vice est une chose laide,
a peinture en est maussade, parce qu'on ne
& se défendre d'en voir le côté sérieux ; mais,
tnd on s'est dépêtré de ses embûches, il est
mis d'en apercevoir les côtés risibles et de
i amuser intérieurement, comme je le faisais
en remplissant l'assiette de la comtesse, placée à ma droite et traitée par nous tous avec toutes* les formes de la meilleure hospitalité. On avait: placé la chaise de Ninie auprès d'elle. Elle ra.it; de l'affectation à l'envoyer auprès de mademoiselle de Nives.
— À côté de Suzette ? s'écria l'enfant. Ah. I maman, que vous êtes gentille !
— C'est la première parole aimable qu'elle m'ait adressée en sa vie, me dit madame Alis à voix basse.
— Et ce ne sera pas la dernière, répondis-j e . Trop livrée à vos domestiques, elle appreno.it d'eux la méfiance et la révolte. Élevée sainemexxt par des âmes généreuses, elle rapprendra à vo« s respecter.
Fort rassurés sur son compte, nous la minri.^ 8 dans sa voiture, à la nuit tombée, et Marie apporta une dernière fois l'enfant dans ses bras « n lui répétant qu'on se reverrait dans quinze joaï*s. Madame Alix crut alors devoir faire quelqt** 3 * haut-le-corps, comme une personne qui glote ; puis, se penchant vers moi en me re dant Ninie :
— Rappelez- vous, me dit-elle, que je une hypothèque !
Comme la voiture partait, j'eus un fou r* * qui ébahit Miette et ma femme, aussi naï"^^ l'une que l'autre, et toutes disposées à s'attend*" *
— Vraiment, monsieur Chantebel, tu as le cœur trop dur! s'écria Bébelle, — c'est ainsi que désormais, à l'exemple de mademoiselle Ninie, on appelait ma femme.
— Oh! toi, qui sais tout, lui répondis-je, tu ne vas pas plaindre le vautour qui digère agréablement la fortune qu'on lui donne, avec le bon dîner que nous lui avons servi !
Quand j'eus causé en liberté avec ma chère famille, Jacques Ormonde éleva une objection contre une des parties de mon plan.
— Je ne demande pas mieux, dit-il, que de retourner à Champgousse, m'y voilà habitué ; mais j'avoue que je ne suis plus si pressé d'y bâtir une maison de maître, vu que mademoiselle Marie veut habiter son château, et que je n'ai pas de raisons pour regretter ma métairie. Le •pays n'est pas gai, et mon taudis est déjà étroit -pour moi tout seul ; je crois que, même pendant •une quinzaine, Henri, que vous condamnez à cet exil, s'y trouvera fort mal. Je propose un amendement : avec deux lits que l'on porterait à la tour de Percemont, nous serions là gaîment, plus près de vous, et les convenances seraient sauvées.
— Non, c'est trop près, répondis-je. Nous avons tous besoin de faire une petite retraite de sentiment et de philosophie avant de noua réunir dans l'ivresse de la joie ; mais j'adouci-
rai la sentence, car je voudrais être à même de m'entendre facilement avec vous deux. Henri adore Vignolette, qui est à deux pas, et nous avons besoin d'Emilie chez nous pour toute sorte de préparatifs. Elle restera donc ici, et tu résideras chez ta sœur avec mon fils.
Cette conclusion fut adoptée et on ne trouva aucun inconvénient à se réunir tous les dimanches pour dîner, soit à Vignolette, soit chez nous.
Je prévoyais bien que le mariage de Jacques ne pourrait pas avoir lieu avant six semaines. Nous avions besoin du temps voulu pour régler l'établissement de la fortune et les conditions de l'abandon de Ninie. Et puis je ne voulais pas hrusquer ce mariage, qui avait été enlevé par surprise. Je savais bien que mademoiselle de Nives n'aurait pas à s'en repentir, mais il ne fallait pas la laisser à elle-même, et je voulais consacrer le plus de jours possible à son éducation intellectuelle et morale.
L'aimable enfant me rendit la tâche facile. Je
pus aborder avec elle les questions délicates relatives à l'amour, au mariage et au célibat monastique. Je trouvai bien en elle quelque regret de ce renoncement qu'on lui avait toujours présenté comme une condition de grandeur et de pureté. J'eus à détruire beaucoup d'idées fausses sur le monde et sur la famille.
[e ne pouvait avoir et n'eut pas de défense stématique ; elle était, grâce à Dieu, fort ignoate. Je n'eus à combattre qu'une exaltation
sentiment. Je lui fis comprendre que le precr emploi de nos forces et de nos ressources lit d'élever une famille et de donner à l'huuiité des membres dignes du nom d'hommes, l'initiai au respect de cette loi sacrée, qu'on . avait montrée comme le pis-aller du labeur des mérites d'une âme. Elle m'écoutait avec rprise, avec ardeur, et, très-sensible aux bons fets d'une parole claire et bienveillante, elle étendait qu'aucun prédicateur ne l'avait émue
ravie autant que moi.
De son côté, l'excellente Emilie lui donnait astruction nécessaire. Elle avait déjà entreis à Vignolette de lui faire de bonnes lectu- 8 ; mais, préoccupée ou exaltée, l'élève avait tigué la maîtresse en pure perte. Cette fois e fat attentive et docile. L'intelligence ne lui inquait pas, et je dois dire que Miette, avec
simplicité calme, était un professeur excelit. Miette aimait à faire bien tout ce qu'elle ^sait. Du couvent, où elle était entrée payt*ne, elle était sortie sachant tout mieux que s compagnes, et elle avait continué de s'in- ^Hire lorsqu'elle était rentrée dans sa famille, l^ m'avait toujours consulté sur le choix de ^ livres, et lorsqu'elle les avait lus, elle venait
en causer avec moi, me présenter ses objections et me demander de les résoudre. Je voyais de reste alors qu'elle avait lu et bien lu, et j'admirais la paisible harmonie qui régnait dans ce cerveau, où la volonté et les habitudes rigides du devoir n'avaient rien àesséché, rien éteint. Je savais bien quelle femme de haute valeur je souhaitais donner à mon fils, et mademoiselle deNives, qui jusque-là n'avait connu que sa patience et sa bonté, comprit la supériorité de sa compagne. Au bout d'un mois, elle savait assez de choses pour ne plus avoir la ressource de se dire trop ignorante pour être judicieuse.
Quand Marie eut vingt et un ans accomplis,, c'est-à-dire quinze jours environ après son entrée chez moi, puis quand toutes les affaires furent réglées, signées, légalisées, terminées, et que madame Alix, satisfaite et repue, eut pris son vol pour Monaco, où elle voulait passer l'hiver, Jacques Ormonde vint avec Henri s'installer à la tour de Percemont. Il faisait encore beau temps, les cheminées ne fumaient pas, et l'on se vit tous les jours. Mademoiselle Ninie alla faire des bateaux avec sa sœur aussi souvent qu'elle voulut, et Bébelle eut table bien servie tous les jours sans se donner aucune peine, sans avoir de scènes dramatiques avec sa cuisinière. En quittant le bureau du professeur, liette courait plumer une perdrix ou faire le beurre. Rien n'était jamais en retard d'une minute, même quand ma femme, qui était une na-
ture inquiète, devançait les heures axées par elle-même pour telle ou telle besogne. Avec cela, Miette conservait sans effort l'aveugle soumission de fait, qui est le sine qua non vis-à-vis d'une belle-mère de province, et dès-lors celle-ci, se trouvant satisfaite dans son légitime orgueil de ménagère, lui laissa la gouverne absolue du ménage et avoua que le repos était parfois une douce chose.
De son côté, Jacques Ormonde avait subi et subissait à son grand profit l'influence d'Henri. Leur tête-à-tête à Vignolette avait été employé à se pénétrer mutuellement et à s'apprécier davantage.
— Nous n'avons pas songé à courir et à chasser, me disait Jacques. Croiriez-vous que nous nous sommes enfermés à Vignolette, comme deux ermites, et que nous n'avons fait d'autre exercice que de nous promener dans les vignes et le jardin en causant du matin au soir? Ce que nous en avions tant à nous dire I Vraimer nous ne nous connaissions plus. Henri me J avoué, il me prenait pour un estomac. Je lui avoué que je le prenais pour un cerveau. Ne avons découvert que nous avions avant tout cœurs qui s'entendaient parfaitement. En trouvera sa cave aussi bien rangée que qr elle nous en a remis les clefs. Nous n'avor que de l'eau d'Anval. Dès le premier jour,
avons senti qu'il ne nous fallait pas d'excitants et que nous étions bien assez émus par tout ce que nous avions dans l'âme.
— C'est donc cela que je te trouve pâli, rafraîchi et comme rajeuni? Continue ce régime, mon garçon, et en peu de semaines tu redeviendras le beau Jaquet..
— Soyez tranquille, mon oncle, je vois bien pourquoi, après avoir été la coqueluche de tant de femmes qui s'y connaissaient, j'ai échoué auprès d'une petite pensionnaire qui, sans vous, ne m'eût point $imé. Il s'agit de redevenir capable de plaire. Je n'ai pas envie de la faire rire à mon premier baiser.
— Ajoute une chose, lui dit Henri, c'est que ta as fait sur la vie des réflexions que tu n'avais jamais voulu prendre le temps de faire! Nous nous sommes confessés mutuellement, nous ne valions guère mieux l'un que l'autre; mais nous avons touché du doigt nos erreurs. Tu n'en cherchais pas assez, comme on dit ; moi, j'en cherchais trop : nous allons marcher dans le vrai, et, si notre vie n'est pas belle et bonne, j'espère que ce ne sera plus notre faute.
Jacques s'éloigna pour aller cueillir avec Marie e t Ninie, qui fort à propos ne la quittait non plus î**e son ombre, le bouquet nouveau qui chaque J°Ur ornait notre table de famille. La gelée 11 a Vait pas encore sévi. Le jardin avait encore
des reines-marguerites splendides, des ros» « thé modèles, du réséda et de l'héliotrope à fois^ des sauges pourpre, et ces grandes mau— ^ dont la feuille naturellement gaufrée et frL ^ égaie et embellit les pyramides de fruits di dessert.
— Voyons, dis-je à Henri, que me raconterastu de toi-même? Tu n'as rien dit à Miette, je le sais...
— Et je ne lui dirai rien, répondit-il. Je dirais mal, j'ai le cœur trop plein. J'ai retrouvé à Yignolette toute la suavité de mes premiers enivrements; chaque feuille, chaque brin d'herbe était une page de ma vie et m'apportait du passé une image pure et brûlante. La demeure d'Emilie est un sanctuaire pour moi. Croirais-tu que je ne me suis pas permis de regarder dans sa chambre, même du dehors, par les croisées souvent ouvertes? Au salon, je me contentais de regarder la broderie de ses meubles, dont chaque point patiemment nuancé et aligné était comme un reproche à mes heures perdues 01 mal employées loin d'elle. Quel effrayant contraste entre la vie d'une fille pure et celle du moins dépravé des garçons ! Emilie a déjà vingtdeux ans ; elle en a passé trois ou quatre à attendre que mon bon plaisir me ramenât auprès d'elle, les années les plus difficiles peut-être dans la vie d'une femme! Elle a surmonté la souf-
LA TOUK DE PEUCEMONT 235-
france de la solitude ou elle Ta acceptée, et il. suffit de regarder le velouté de ses joues, la pureté de ses paupières lisses et de ses lèvres rosées pour voir que jamais une idée impudique ou seulement hardie n'a jeté son ombre sur cette fleur, sur ce diamant. Jacques, dans ses heures d'abandon, me confessait ses grosses fredaines, et je ne riais pas, parce que je me rappelais mes mauvaises ivresses. Si je suis réconcilié avec moi-même en raison de mes bonnes résolutions, je ne suis pas encore débarrassé d'une certaine honte en présence d'Emilie. Nous voilà enfin réunis, vivant sous les yeux l'un de l'autre. A. tout instant où je puis l'approcher sans être importun, je cherche son sourire, je lui offre mes soins, je parle avec elle de notre ancien temps, c'est-à-dire de nos anciennes et heureuses amours! Elle n'a rien oublié, je le. vois bien; elle me sait gré de ma bonne mémoire et elle rit ou soupire au souvenir de nos chagrins et de nos joies d'enfant. Elle comprend bien que je ne ravive pas ardemment tout ce passé pour l'ensevelir dans un stérile regret; mais, quand je suis prêt à mettre dans le présent le mot bonheur, je m'aperçois qu'il faut commencer par celui de pardon, et, sentant que je n'y aurai droit qu'après des années réparatrices, je ne dis plus rien. Quand donc, hélas! verrai -je approcher le jour où je pourrai lui dire : Sois ma femme 1
— Veux-tu me permettre, répondis-je, de te donner, à propos d'amour, une leçon de haute philosophie pratique ?
— C'est ce que je te demande en te racontant mes angoisses.
— Eh bien ! il ne faut pas faire de confessions à sa femme. Un homme d'honneur ne trahit pas le secret des femmes qui se sont confiées à lui, quand il y a eu secret, et, quand il n'y en a pas eu, il ne doit pas lui présenter le tableau de ses faciles triomphes. Ce sont des souffles grossiers qui flétrissent les fleurs d'une couronne de mariée. Quelquesjeunes femmes ont la curiosité malsaine de connaître les mauvais côtés de notre passé. Imbécile est le mari qui les leur fait seulement entrevoir et qui apprend à sa compagne comment les autres trompent le leur. Je sais que l'homme vivement interrogé par ce gentil confesseur répugne à mentir ; je sais aussi que parfois il croit se racheter par des aveux et par des comparaisons à l'avantage de la femme légitime, . sans songer qu'il s'amoindrit à ses yeux et détru
sa confiance dans l'avenir. Dans ces cas-là, il fai résolument nier tout, c'est humiliant, c'est le chà— timent de nos fautes ; mais, pour ce qui te c< cerne, mon ami, tu n'auras pas cette mortifie tion. Miette ne te l'imposera jamais. Elle est tror- • grande et trop sage pour cela. Elle a vingt deux ans, elle devine ce qu'elle ne sait pa*
puis, elle a une grande notion de l'égalité voulue entre époux, elle se dit que l'homme, grâce au développement donné à son intelligence par une éducation plus complète, est le guide naturel de la femme dans les choses de la vie, et que la femme par sa réserve, sa pureté, s'élève jusqu'à Met mérite le respect de son maître. Il y a donc compensation. Tu t'es donné beaucoup de mal pour acquérir une certaine puissance intellectuelle. Miette s'en est donné pour garder intacte la buée d'innocence qui s'exhale des fruits exquis. Vous n'avez donc rien à vous reprocher mutuellement. Sans doute, comme tu me le disais l'autre jour, il vaudrait mieux s'unir aussi purs l'un que l'autre, et je ne prétends pas que tout soit pour le mieux dans les conditions de la vie conjugale ; mais il faut les accepter comme elles sont ou s'y soustraire absolument, ce qui est pire. Tâchons d'en tirer le meilleur parti, et de voir dans la compagne de notre vie un être dissemblable, mais égal à nous, puisque, s'il est faible par les côtés où nous sommes forts, il °st fort par ceux où nous sommes faibles.
Délivré de ses secrètes anxiétés, Henri s'élaxiça vers Emilie, qui passait, la tête chargée d'une corbeille de raisins mûrs. Si elle eût été coquette, elle n'eût pu imaginer une plus riche e * plus heureuse coiffure. Les pampres délicats, Marbrés de tons vifs, retombaient sur ses che-
yeux noirs, et les grappes brillantes comme des grenats formaient un diadème sur son beau front, aussi pur et aussi fier que celui d'une chaste nymphe.
— Miette, lui dit Henri en ramenant dans mes bras, veux- tu être tout à fart lafUle de ton oncle, qui t'aime tant, et la femme de ton cousin, qui t'adore?
— Si vous croyez que je mérite le bonheur de ne vous quitter jamais, répondit Miette en passant ses bras autour de mon cou, gardez-moi, je vous appartiens.
Les deux mariages eurent lieu le même jour et les deux noces n'en firent qu'une à la Maison- Blanche ; puis Henri et sa femme allèrent passer quelques jours dans leur chère solitude de Yignolette ; Marie et son époux partirent avec Ninie pour opérer leur installation dans le beau vieux château de Nives, qu'ils eurent à remeubler, car madame Alix avait emporté naturellement jusqu'aux pincettes. Jacques appréciait la valeur de l'argent ; mais il eut l'esprit de se trouver de niveau avec la grandeur désintéressée de sa femme, et, au lieu de s'indigner, il eut de
si bons gros rires que ce dépouillement parcimonieux leur fut pendant plusieurs jours un sujet de gaîté.
D'ailleurs tout n'était pas perdu. Un soir, dit à Jacques :
— Prends une pioche et une pelle, et allons explorer le parc. Je prétends, si la mémoire ne me fait pas défaut, te donner le plaisir de déterrer toi-même un trésor.
Elle chercha quelques moments parmi les fougères qui tapissaient un endroit reculé du parc, et tout à coup s'écria :
- — Ce doit être ici, voilà le vieux buis, c'est ici, travaille !
Jacques fouilla et trouva une cassette doublée de fer qui contenait les diamants de la défunte comtesse de Nives. Quelques jours avant de mourir, prévoyant l'ambition ou se méfiant des instincts rapaces de celle qui devait lui succéder, elle s'était confiée à un vieux jardinier et lui avait fait enterrer ses bijoux de famille en lui recommandant d'en instruire prudemment sa fille en temps utile. Le jardinier était mort peu après ; mais sa vieille femme avait montré l'endroit à Marie, qui ne l'avait pas oublié, et pour qui ces diamants, inaltérables souvenirs de sa mère, étaient doublement précieux.
Pourtant les nouveaux époux furent relativement gênés la première année de leur union, mais ils s'en aperçurent à peine. Ils étaient heureux; ils adoraient Ninie, qui le leur rendait bien, et qui, jusque-là petite et malingre, prit bientôt l'embonpoint d'une alouette en plein blé et l'éclat d'une rose en plein soleil.
Au retour de la belle saison, je voulus fêter la Saint-Jean en famille : c'était la fête de ma femme, le vrai nom de Bébelle était Jeanne.
Comme les deux jeunes ménages devaient passer la journée avec nous, j'imaginai de faire préparer un beau déjeuner à la tour de Percemont et de leur en ménager la surprise. Henri n'avait point accueilli l'idée de se confiner sur ce rocher, dont l'isolement eût beaucoup gêné nos fréquentes communications; mais, comme c'était un des buts préférés de nos promenades, j'avais fait déblayer et arranger plusieurs pièces, notamment une belle salle à manger où le couvert se trouva mis, sur un tapis de feuilles de roses de différents tons, imitant une broderie. Cette tour de Percemont plaisait toujours à ma femme, qui aimait à dire, d'un ton dégagé, à ses amies :
— Nous ne l'habitons pas, nous sommes mieux chez nous, ces choses-là ne sont que des objets de luxe.
Moi, j'avais pardonné au vieux donjon les petits ennuis qu'il m'avait causés. J'y avais obtenu le plus beau succès de ma vie, succès de persuasion qui avait décidé du bonheur de mes enfants, sans compter celui de la pauvre petite Léonie, qui méritait d'être aimée; c'est le droit sacré des enfants.
Tous mes chers convives se retrouvèrent là
avec une joie attendrie ; au dessert on m'apporta des lettres. La première que j'ouvris était une lettre de faire part du mariage de madame la comtesse Alix de Nives avec M. Stuarton, un Anglais bossu, rachi tique, mais riche à millions, que j'avais connu autrefois déjà mûr à Paris dans ma jeunesse, et que notre veuve inconsolable s'était chargée de soigner pour en hériter prochainement.
— Ah mon Dieu! s'écria madame Ormonde consternée, la voilà plus riche que moi ; elle va me redemander Ninie !
— Soyez tranquille, lui dis-je, ce qui est bon à prendre est bon à garder. Madame Alix sera bientôt veuve, et Ninie la gênerait pour convoler à un troisième mariage.
MON A «I CHABLES PONCT.
GEORGE SAND
u Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l'air d'une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie? Quand je dis belle,... tu ne Tes point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d'éclat, et tes y«ux, qui sont grands et noirs, n'ont pas la moindre étincelle de vie. Or, quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu'un peut être là pour te voir paraître et disparaître, — quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent
fcU MARIANNE
droit devant eux, ils ont l'air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toimême. »
Tel était le monologue intérieur de Pierre André pendant que Marianne Ghevreuse, après avoir descendu au pas sous les noyers, passait devant le ruisseau et s'éloignait au petit galop pour disparaître au tournant des roches.
Marianne était une demoiselle de campagne, propriétaire d'une bonne métairie, rapportant environ cinq mille francs, ce qui représentait dans le pays un capital de deux cent mille.
C'était relativement un bon parti, et pourtant elle avait déjà vingt-cinq ans et n'avait point trouvé à se marier. On la disait trop difficile et portée à F originalité, défaut plus inquiétant qu'un vice aux yeux des gens de son entourage. On lui reprochait d'aimer la solitude, et on ne s'expliquait pas qu'orpheline à vingt-deux ans, elle eût refusé l'offre de ses parents de la ville, un oncle et deux tantes, sans parler de deux ou trois cousines, qui eussent désiré la prendre er pension et la produire dans le monde, où ell eût rencontré l'occasion d'un bon établissemen
La Faille-sur-Gouvre n'était pas une ville sai importance. Elle comptait quatre mille habitant une trentaine de familles bourgeoises, rict de cent mille à trois cent mille francs, plus (
fonctionnaires très-bien et connus depuis plusieurs années, enfin un personnel convenable, où une héritière, si exigeante qu'elle fût, eût pu faire son choix.
Marianne avait préféré rester seule dans la maison de campagne que ses parents lui avaient laissée en bon état, suffisamment meublée, et dans un site charmant de collines et de bois à peu près désert, à quatre kilomètres de la Faillesur-Gouvre.
La contrée, située vers le centre de la France,
était d'une remarquable tranquillité, surtout il y
a une cinquantaine d'années, époque à laquelle
il faut rapporter ce simple récit. De mémoire
d'homme, il ne s'y était passé aucun drame
lugubre. Le paysan y a des mœurs douces et
régulières. Il est propriétaire et respecte ses
voisins pour en être respecté à son tour. Les
maisons sont pourtant clair-semées dans la
région qu'habitaient Marianne et Pierre André, à
cause des grandes étendues de landes et de taillis,
?ui offrent peu de ressources à la petite propriété,
et qui d'ailleurs appartiennent par grands lots
aux gros bonnets de la province.
Rerre André avait près de quarante ans, et depuis un an seulement vivait, lui aussi, retiré * * a campagne, non loin de Marianne Chevreuse, dax *s une bien modeste maisonnette qu'il était
eix train d'arranger avec l'intention d'y finir ses J°urs. 14.
Ainsi, tandis que la demoiselle de campagne commençait en quelque sorte la vie d'isolement et de rêverie, cherchant peut-être dans l'avenir une solution qu'elle ne trouvait pas encore, le bourgeois, déjà mûr, qui était son parrain, son voisin et l'ami de son enfance, prétendait rompre avec le passé et ne plus compter que sur le repos et l'oubli dans une retraite selon ses goûts.
Pierre André avait cependant eu de l'ambition tout comme un autre. Intelligent et studieux, il s'était senti propre à tout dans sa jeunesse. Sa mère avait été flère de ses premières études et ne s'était pas gênée pour croire qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand homme. Le père André, pauvre et avare, avait consenti à grand' peine à ce qu'il fît son droit à Paris; mais il lui avait ménagé si bien les subsides, que l'enfant -avait durement vécu de privations, sans voir d'issue à cette cruelle existence. Il causait à merveille, écrivait encore mieux, mais se sentait affligé d'une timidité qui ne lui permettrait jamais de se produire en public et de se manifester en dehors de l'intimité. Il ne lui fallait donc pas songer à être avocat, et, quant à devenir avoué ou notaire, outre qu'il avait horreur de la chicane, il savait bien que son père ne se résignerait jamais à aliéner sa petite propriété territoriale pour lui acheter une étude. Eùt-il voulu
prendre ce parti, héroïque, Pierre n'y eût pas consenti. Il ne se sentait pas l'aptitude spéciale qui eût pu assurer l'avenir de ses parents. Il ne fit donc son droit que par acquit de conscience et se livra à d'autres études, mais sans en approfondir aucune au point de vue d'y trouver des ressources. Il aimait les sciences naturelles, il s'en appropria les principaux éléments sans autre projet que celui d'ouvrir son esprit aux puissances de compréhension et aux facultés d'examen qui étaient en lui. Il eût pu écrire, il écrivit beaucoup et ne publia rien. Il n'osa pas, craignant d'être médiocre. Enfin il rencontra un emploi, celui de précepteur de deux jeunes gens de bonne famille qu'il fut chargé d'accompagner dans leurs voyages.
Voyager était son rêve. Il voyagea utilement pour ses élèves, car il sut leur donner de bonnes notions d'histoire et d'histoire naturelle sous une forme agréable. Il parcourut avec eux l'Europe et une partie de l'Asie. Il allait partir pour l'Amérique avec eux, lorsqu'une grave maladie de leur père les rappela près de lui. A la suite de cette maladie, le père demeura infirme, les flls durent se mettre à la tête de sa maison de banque ; dès lors les fonctions de Pierre André cessèrent.
11 avait alors trente-cinq ans et se voyait à la tète d'une dizaine de mille francs d'économies ; ses parents l'engageaient à acheter de la terre et à se fixer près d'eux. Il y passa quelques semaines et s'ennuya d'une vie restreinte dans tous les sens, à laquelle il n'était plus habitué. 11 avait pris goût aux voyages et repartit bientôt
pour l'Espagne, qu'il n'avait pas explorée à son gré ; de là, il passa en Afrique, et, quand il fut au bout de sa petite fortune, il retourna à Paris, où il chercha un nouvel emploi. Le hasard ne le servît point ; il ne trouva que de minimes fonctions dans les bureaux de diverses administrations, et dut se résigner à mener la vie maussade qu'il connaissait trop, travaillant pour vivre, et se demandant pourquoi vivre quand on ft e peut arriver qu'à une existence incolore, triste et fatiguée.
La mort subite de son père, après une maladie de langueur sans symptômes alarmants, le ramena auprès de sa vieille mère, au fond des vallons déserts de la Gouvre.
La pauvre femme, qui avait continué à nournr des illusions sur son compte, fut consternée ÎUand elle apprit qu'il ne rapportait aucun cantal après tant d'années d'exil et de labeur, et U *U s'estimait heureux d'avoir résolu le pro- ^ e *x*e de vivre avec des salaires insuffisants sans **ede dettes. Elle accusa Pari s, le gouvernement ■^ société tout entière d'injustice et d'aveugle- **vt, pour avoir méconnu le mérite de son fils. *o put jamais lui faire comprendre que, pour frayer un chemin dans la foule, il faut ou de l Hdes protections ou une certaine audace, et U avait surtout manqué de la dernière qua- Pierre, avec l'apparence d'une gaieté commu-
nicative et railleuse, avait un fonds invincible de méfiance de lui-même. Il craignait le ridicule qui s'attache aux ambitions déçues et ne savait ni se plaindre ni réclamer l'aide des autres. Il avait eu des amis qui jamais ne l'avaient vu souffrir, tant il cachait fièrement sa misère, et qui ne l'avaient jamais assisté ni consolé*,, s'imaginant que, grâce à sa sobriété naturelle et à son caractère stoïquement enjoué, il et plus heureux qu'eux-mêmes.
Pierre avait pourtant amèrement souffe :
non des privations matérielles dont son < i ne voulait pas s'occuper, mais de cette solito morne et implacable qui se fait autour l'homme obscur et sans ressources. Il était < thousiaste et artiste dans tous les sens, ma-is sans savoir passer du sentiment à la pratique, ôt de l'inspiration au métier. Il eût voulu suivre tes théâtres ; le théâtre est un superflu qu'il avait dû se refuser. Il aimait la peinture et la jugeait bien ; mais, pour faire les études nécessaires, il eût fallu avoir du pain, et il n'en avait q»'à 1* condition d'en gagner aujour le jour. II avait de la passion politique et aucun milieu pour y développer ses idées, trop de scepticisme d'ailleu** pour se faire le coryphée d'un homme ou d'u 11 parti. 11 avait ressenti l'amour avec une inte^ site douloureuse, mais sans espoir, car il s'était toujours épris de types supérieurs hors de *•
portée. Pendant des mois entiers, il s'était exalté pour la Pasta, qu'il avait vue deux ou trois fois «or la scène, et qu'il attendait tous les soirs de représentation à l'entrée des artistes, pour la ▼oîr passer et disparaître comme une ombre. Il .avait aimé aussi mademoiselle Mars ; il avait rêvé -de sa voix et de son regard jusqu'à en être malade et désespéré.
Dans sa passion pour les étoiles, il avait oublié de regarder ce qui pouvait se trouver près de lui, et, quand l'occasion d'aimer raisonnablement s'était offerte, il s'était dit que la raison est le contraire de l'amour. Il avait alors reporté son enthousiasme sur les beaux spectacles de la nature autrefois savourés, et il lui avait pris des envies furieuses de revoir au moins les Alpes ou les Pyrénées ; il s'était demandé pourquoi il n'aurait pas le cynisme du bohémien, pourquoi cette sotte vanité d'avoir du Hûge et des habits propres, quand il était si facile <te s'en aller courir le monde en guenilles et en tendant la main aux passants? Il enviait le sort <to vagabond qui va jusqu'au fond des déserts,
Mutent s'il rencontre l'hospitalité du sauvage,
^souciant s'il lui faut dormir sous le ciel étoile, «eureux pourvu qu'il marche et change d'horion tous les jours.
Et dans ces moments de dégoût absolu il * était dit avec accablement qu'il était un homme
médiocre de tous points, sans volonté, sans activité, sans conviction, incapable de ces grandes résolutions qui transforment le milieu où Tojo est enfermé, un provincial déclassé, susceptible de s'enivrer au spectacle des splendeurs de X a civilisation ou de la nature, mais trop craintifs ~u trop orgueilleux pour s'y jeter à tout risque, ^^t redoutant jusqu'au blâme de son portier»
ié de n'avoir rien su tirer de lui-même îquérir au moins l'indépendance au sein lisation, il était revenu au bercail, accepte satisfaction le premier devoir sérieux rait à lui, celui de consoleret soutenir la b de sa mère. Avant tout, il avait voulu > à l'abri des privations qu'il avait endufallait bien peu à la bonne femme pour rir et se vêtir, mais le logis délabré coupait. depuis cinquante ans menaçait . Pierre fit réparer et agrandir la maifut l'emploi principal d'une sacoche de îus trouvée dans le secrétaire paternel.
»r — tel était le nom (peut-être d'origine te) de la propriété — pouvait bien valoir te mille francs. Avec le revenu d'un e capital, un petit ménage de cam-
>ouvait vivre à cette époque dans une
aisance relative, manger de la viande une ou deux fois par semaine, avoir chez soi les légumes, les œufs et un peu de laitage. Un domestique mâle suffit, s'il y a un cheval à soigner,, car la bourgeoise fait elle-même la cuisine et lec ménage avec l'aide de la métayère. Or le cheval était un luxe bien rare en ce temps-là. La jumentpoulinière du métayer faisait les courses nécessaires, et sa nourriture rentrait dans les dé= penses de l'exploitation. Aujourd'hui toi paysan aisé a sa carriole et son cheval. En 182 I on commençait à s'émerveiller quand on ré ■ contrait une villageoise munie d'un parapluie et labourgeoise allait à la ville, montée en en : derrière son métayer ou son valet de charn
Mademoiselle Chevreuse, beaucoup plus riefc* qu'André, faisait pourtant scandale par son i dace à monter seule sur un cheval , et. sa i 1< anglaise était une curiosité pour les passant*' Sa monture était cependant bien modeste ; c'était une pouliche du pays élevée par elle dane ses prés et dressée à la connaître et à la suivre comme un chien. Son métayer avait jeté 1©* hauts cris le jour où elle avait déclaré qu'elle voulait la garder pour s'en servir. Elle avait dû lui donner la moitié du prix, ce qui n'empêchai pas tout le personnel de la métairie de se 1#' menter sur les dangers auxquels la demoisel allait s'exposer.
MARÏANTVE S55>
La jument était laide et toujours maigre malgré les bons soins de sa maîtresse ; c'était une nature de cheval de landes, ardente et sobre, Botiple dans ses allures, adroite dans les mauvais chemins, volontiers folâtre, mais sans malice, n'ayant peur de rien, docile par attachement à son écuyère, mais ne se laissant pas volontiers inonter par toute autre personne.
Marianne, vivant seule, avait pourtant besoin
de s'entretenir, ne fût-ce qu'une heure par jour,
avec des gens un peu civilisés. Ses parents
avaient été liés avec ceux de Pierre, et elle avait
fcardé des relations d'intimité avec la vieille mère
André. Elle allait tous les soirs faire sa partie de
Aaines ou causer avec elle jusqu'à l'heure de
•on coucher, neuf heures au plus tard. Alors
Marianne rentrait seule en peu de minutes, grâce
*u petit galop allongé et soutenu de Suzon, qui
connaissait trop son chemin pour broncher
ontre un caillou dans les nuits obscures.
Pierre avait pour ainsi dire vu naître
ianne. Lorsqu'il était déjà grand écolier et
Bnait chez son père aux vacances, Marianne
tardait à peine, et il la portait dans ses bras
i sur son dos. D'année en année, il l'avait
trouvée grandelette, sans songer à être moins
nilier avec elle ; puis il n'avait plus reparu au
ysque de loin en loin, et, remarquant que la
té de la petite voisine ne tenait point les
promesses de son enfance, il l'avait crue atteint^—,
de quelque mal chronique et lui avait témoigta <
une amitié mêlée de sollicitude. Enfin il ava dt disparu cinq ans entiers, et, lorsqu'il vint s'étabL A définitivement à Dolmor, il retrouva sa filleule auprès de sa vieille mère, la consolant de son mieux et l'aidant à attendre le retour de l'enfant longtemps désiré.
Alors Marianne changea ses habitudes et ne vint plus tous les soirs amuser et soigner la vieille voisine ; elle choisit les jours où Pierre s'absentait ou bien ceux où, absorbé par quelque travail, il la faisait prier de venir faire la partie de madame André.
Cela durait depuis un an, et Pierre n'avait . guère songé à étudier Marianne. Il était arrivé accablé de deux fardeaux également lourds, le dégoût d'un passé désillusionné et l'effroi d'an avenir vide de toute illusion. Il ne se dissimulait pas que sa vie, employée à s'abstenir de bonheur, allait être plus insupportable encore, s'il n'éteignait pas en lui d'une manière absolue jusqu'au rêve d'un bonheur quelconque. Il était résolu à se soumettre à sa destinée, à ne plus lutter contre l'impossible, à avoir l'esprit aussi modeste que le caractère, à se faire égoïste s'il pouvait en venir à bout, ou tout au moins positif, ami de ses aises, jaloux de sa sécurité, puisqu'il n'avait plus que ce bien à espérer, la certitude de ne pas
iurir de faim et de froid au fond d'une mande ou d'anémie sur un lit d'hôpital.
Pourtant, depuis quelques jours, Pierre André it en proie à une sorte de fièvre. La création sa maisonnette et de son jardin, qui l'avait jorbé et intéressé suffisamment jusque-là, it à peu près achevée. En outre, il avait reçu e lettre qui l'avait, on ne sait pourquoi, proidément troublé.
Cette lettre était de H. Jean Gaucher, ex-com- 1 merçant à la Faille-sur-Gouvre, établi depuis dix ans à Paris, et y faisant bien ses affaires.
a Mon cher André,
» J'ai un grand service à te demander, qui n e te coûtera probablement que quelques paroles à échanger. Tu sais que mon flls Philippe, bien plus léger, bien moins studieux que son frère cadet, s'est fourré dans les arts et prétend faire de la peinture. Il a du goût, de l'esprit, un bon cœur, peu de jugement, encore moins de prévoyance. Enfin tu le connais, et, tel qu'il est, ta as de l'amitié pour lui. Il faut le marier. Il m'a dépensé déjà pas mal d'argent, et il n'en gagne pas encore. En gagnera-t-il plus tard? Je n'y compte guère ; mais je peux lui donner cent mille
rames pour s'établir, et, comme il est aimable et >li garçon, que notre famille est honorable et ion nom sans tache, il peut aspirer à trouver ne demoiselle de deux cent mille francs. Dans ette position-là, il pourra vivre sans travailler, trisque c'est son rêve* et s'amuser à peindre, m ue c'est son goût ; mais il serait bon que la LoiseHe eût des habitudes modestes, et à Pais ce serait un oiseau rare. Dans notre bon et onnête pays, on peut encore rencontrer ça, et ai jeté les yeux sur la petite Chevreuse, qui est ans une bonne position de fortune et qui a été levée à la campagne. J'ai connu ses parents, ;ui étaient d'honnêtes gens, et je l'ai vue elledême l'an dernier à la Faille. Elle n'est pas bien
lie, mais elle n'est pas laide. Dans ta dernière re, tu m'as fait l'éloge de sa conduite aima- >le avec ta mère, et, puisqu'elle n'est pas encore nariée, je pense que mon flls lui conviendra.
» Donc, mon cher ami, je t'envoie mon Phiîppe pour huit jours. Il sera chez toi le 7 de ce
Dis. Il ne répugne point au mariage, mais il ie voudrait pas d'une femme laide et mal élevée. I verra chez toi Marianne Chevreuse, et, si elle lui déplaît pas, tu pourras engager l'affaire >endant son séjour ou aussitôt après son départ. e compte sur ta vieille affection, à charge de *evanche. »
Pourquoi cette lettre si bourgeoise et si simple eau sa-t- elle à Pierre André une vive irritation? D'abord il trouva que M. Jean Gaucher agissait fort cavalièrement avec lui. Gaucher était riche, et pourtant, dans ses jours de pire détresse, Pierre ne s'était jamais senti assez lié avec lui pour lui demander la moindre assistance. Peut-être ce vieux ami de ses jeunes ans eût-il pu deviner sans trop d'efforts que Pierre manquait de tout et lui offrir au moins un emploi convenable dans sa maison. En homme pratique, Gaucher s'était bien gardé d'y songer, sous prétexte que Pierre était un homme tropinstruit et trop distingué pour ne pas trouver mieux.
Pierre ne lui devait donc aucune reconnais»
sance et le trouvait indiscret de lui envoyer un hôte qui probablement lui saurait peu de gré de son hospitalité, et ne le dédommagerait pas intellectuellement de la perte de ses journées. II connaissait fort peu le jeune homme, et, bien qu'il le tutoyât pour l'avoir vu tout petit, il Véprouvait pour lui aucune sympathie. Il lui avait toujours trouvé trop d'aplomb pour son âge. En outre, il ne l'avait pas vu depuis trois ou quatre ans et ne se trouvait pas assez renseigné sur sou compte pour l'endosser auprès d'une fille à ma* rier quelconque, à plus forte raison auprès de Marianne, qu'il respectait comme une personne
irréprochable et à laquelle l'attachaient la sym- Hathie, la reconnaissance et l'espèce d'adoption que crée le titre de parrain.
Son premier mouvement fut de répondre :
a Mon cher Gaucher,
» Vous m'investissez d'une fonction à laquelle je me sens tout à fait impropre. N'ayant jamais au. me servir moi-même, comment saurais-je servir les autres dans une entreprise aussi délicate que le mariage? Votre projet me paraît d'ailleurs chimérique. Mademoiselle Chevreuse r vous avez oublié qu'elle a vingt-cinq ans, trouvera probablement Philippe trop jeune, et je ne sais même pas si elle n'a pas renoncé à l'idée d'aliéner sa liberté. Lui demander ce qu'elle Pense à cet égard me paraîtrait, quant à moi, **Ue indiscrétion que je ne suis pas encore d'âge ^ commettre... »
— Vieux fou! s'écria intérieurement Pierre A>t*dré en interrompant sa lettre ; qu'est-ce que *** écris là? Le Gaucher se moquerait de toi. Il a 8 oixante ans, lui, et il croit que tout le monde e ®t de son âge... Et puis tu mens ! Pourquoi ne P**rlerais-tu pas d'amour et de mariage à ta Aïeule? Elle ne se fâcherait nullement de te voir
travailler à son bonheur, et elle te répondrait,
sans rougir et sans trembler, qu'elle veut bien voir le prétendant en question. Il y a plus, «i «lie apprenait plus tard que tu as travaillé à Ton débarrasser,... que penserait-elle de toi? — Non, il ne faut pas envoyer cette lettre. Je vais écrire que, forcé de m'absenter, je prie les Gaucher de •choisir un autre mandataire.
Pierre André déchira sa lettre; mais, au moment d'en écrire une autre, ii calcula qu'elle ne partirait de la Faille-sur-Gouvre que le lendemain, qu'elle mettrait deux jours pour parvenir à Paris, et qu'elle n'y serait distribuée que le jour et peut-être après l'heure du départ de Philippe pour la Faille. Il était donc trop tard pour envoyer son refus, et M. Jean Gaucher avait escompté son consentement.
Il se résigna et alla se promener le long de la G ouvre, afin de dissiper son dépit par une promenade dans les charmantes prairies où court ce ruisseau limpide. C'est de là que, caché dans les saulées festonnées de liserons blancs et de balsamines sauvages, il vit passer Marianne, comme cela lui arrivait assez souvent, sans qu'il en fût ému d'une manière appréciable. Cette fois son apparition le troubla, et, au lieu de l'appelcrpar
un bonjour amical, il s'enfonça dans les branches et commença à s'interroger avec une ironie un peu amère.
Ce qu'il se dit alors est la suite du monologue placé en tête de notre récit ; mais ce fut un monologue écrit, Pierre aimait à écrire ; il avait toujours senti la vocation fermenter en lui sous la forme d'élans qui avaient besoin de l'expression pour se compléter. Ces élans intérieurs avaient tyrannisé sa vie sans la féconder, parce qu'il les refoulait ordinairement sans vouloir les traduire. Il s'imagina ce jour-là qu'il serait maître de son agitation, s'il prenait la peine de la discuter.
Il avait toujours sur lui un carnet d'uu assez grand format, et il le remplissait souvent dans sa promenade du matin. Épris d'bistoire naturelle, de peinture et d'archéologie, il y consignait ses remarques, y jetait parfois le croquis d'une ruine ou d'un paysage, et, comme il ne se défendait pas d'aimer et de goûter la nature et l'art, il se trouvait souvent que ses observations prenaient une forme descriptive assez littéraire.
— Mon mal, se dit-il, c'est la rêverie. Je m'y évapore comme une brame au soleil. Quand je fixe ma jouissance par l'expression, je m'en trouve bien. Pourquoi n'es sayerais-je pas de fixer, aujourd'hui ma souffrance? car je souffre, le
diable sait pourquoi, et je pourrais souffrir longtemps ainsi sans le découvrir moi-même.
Sortons du vague, dégageons-nous de l'inconscience, voyons ce que c'est ! Si je peux le formuler, c'est que cela existe ; sinon, ce n'est rien et passera tout seul.
En devisant ainsi avec lui-même, Pierre avait taillé son crayon et ouvert son album ; assis sur l'herbe à l'ombre des saules et des aulnes, il écrivait :
c Je m'ennuie absolument depuis une s< maine. Mon ermitage ne réalise pas mon joIT^li rêve. Je le voudrais moussu, garni de pampre -^s et de clématite. Avant que tout ce que j'ai plan!V~té serve de tapisserie, je ne vois que mes d'un blanc criard avec leurs encadrements briques trop neuves. Heureusement ma
admire tout et se promet de vivre cent ans dai^Bs ce palais. Pauvre chère femme ! qu'elle y viv — e, qu'elle en soit fîère, qu'elle s'y plaise; je sii^K-pporterai l'incommensurable ennui qui va pew-^t- £tre m'y ronger !
» Je dis encore peut-être. — Qui sait? J'ai c"»u longtemps qu'ayant tant de facultés pourras^wration et le regret, j'en aurais pour le reno **cernent et le calme ; mais l'équilibre est défraie ou Jbien il ne s'est pas encore établi. Suis-jetrop jeune ou trop vieux ? Suis-je un homme usé ou
brisé? Qu'importe si le résultat est le même?
n Je suis plutôt un homme dévoré. Les bêtes sauvages m'ont mangé à demi, ce qui reste de mon cœur ne me sert plus qu'à sentir ce qui m'en manque. *
» À quoi bon ces plaintes ? où vont ces vaines doléances ? qui s'y intéressera jamais? Ma mère doit les ignorer ; quel autre cœur que le sien en ressentirait la blessure?
» Marianne... Eh bien, quoi, Marianne? Je pense à elle parce qu'elle est la seule personne qui, avec ma mère, constitue ma vie d'intimité ; mais il y a une trop grande distance entre nous pour que je l'associe à mes rêveries : différence d'âge, d'expérience, de réflexion.
n Elle a pourtant l'air de réfléchir, Marianne ! mais elle parle si peu! Ses manières et sa physionomie n'ont jamais indiqué aucun besoin d'épanchement.
» Je la crois très-heureuse, elle ! Son caractère est d'une égalité surprenante. Sa santé, d'apparence si frêle et dont je me suis inquiété longtemps, est une santé à toute épreuve. Le froid, le chaud, la pluie, la neige, les longues courses, les veilles, rien ne l'altère. Elle a passé je ne sais combien de nuits au chevet des malades, à celui de mon père surtout. Ma mère était brisée de fatigue, Marianne était debout et impassible. Elle n'a pas beaucoup de sensibilité,
elle ne pleurait pas de voir pleurer ma mère ; maïs elle était toujours là et réussissait à la distraire. Elle est à coup sûr généreuse et bonne, courageuse et fidèle.
» Si j'avais dix ans de moins et cent mille francs de plus, j'aurais certainement aspiré à en faire la compagne de ma vie. Elle ne m'eût pas inspiré l'amour, je ne le crois pas du moins ; elle m'eût inspiré une haute estime, une con-? fiance sans bornes, c'eût été bien assez pour être heureux... Non ! je ne serai jamais heureux dans ces conditions-là. J'ai aimé, j'ai aimé passionnément, sans espoir et sans expansion. L'amour est un délire, un enthousiasme, un rêve qui ne peut naître que d'un état de choses impossible et violent. Quand on a eu la joie et le désespoir de le ressentir, les unions sûres etpaisibles n'ont plus ni charme ni vertu pour guérir ces brûlures profondes. Dès lors pourquoi faire le malheur d'une honnête et digne créature qui n'en peut mais?
» Le malheur... Marianne serait-elle capable de souffrir du plus ou moins d'affection?.. Ouï, si elle était capable d'aimer, mais il n'est pas probable qu'elle le soit. De quinze à vingt-cinq ans, la vie d'une femme subit l'orage des sens ou de Timagination, et Marianne a traversé cette crise redoutable sans dire un mot, sans faire pas pour s'y jeter ou s'y soustraire. C'est âme froide ou forte; à présent, elle est sauvée,
elle a doublé le cap des tempêtes, elle s'est pétrifiée, elle a pris le goût et le pli de l'immobilité : bienfait négatif de la vie de campagne, telle que nous la menons ici, bonheur stupide et froid que j'ambitionne pour moi-même sans espoir de le trouver de sitôt. .
» Ai-je donc encore dix ans à souffrir ainsi avant dé me refroidir? Si je demandais à Marianne le secret de sa victoire ? Elle ne me comprendrait pas ou ne voudrait pas me répondre ; elle me trouverait absurde de ne l'avoir pas devinée,... et je suis absurde en effet, car je ne la devine pas du tout.
» Le fait est que peu d'hommes sont capables de comprendre et de connaître les femmes. Généralement celles qui nous fascinent et se refusent restent des énigmes pour nous. Celles qui se livrent perdent tout prestige, et on ne se donne plus la peine de suivre les mouvements de leur âme quand on a épuisé l'enivrement des sens.
Sous ce rapport, le mariage est un tombeau. Je m'applaudis d'être trop vieux et trop gueux pour m'y laisser prendre.
» M'est avis que je n'ai rien pensé qui vaille depuis un quart d'heure que j'écris. Je me relis sans me comprendre, je n'y peux deviner que l'aiguillon d'une sotte curiosité dont l'objet est Marianne. Je suis troublé et anxieux. Marianne est la sérénité en personne. De quel droit passe-
*7o miriannê
t-elle devant moi comme un reproche et une ironie sans daigner deviner que je suis là, sans pressentir que je peux être malheureux? Certainement elle n'est pas armée, comme je devrais l'être, de philosophie et d'expérience; elle est une enfant auprès de moi, aucune latte n'a éprouvé ses forces, ancune déception n'a flétri son esprit.
» Eh bien, mon Dieu! c'est justement pour cela qu'elle est plus forte. Elle n'a rien perdu d'elle-même, elle n'a pas été mangée par les loups et les vautours : elle est intacte et vit de toute sa vie ; quelque peu intense que soit sa flamme intérieure, elle lui suffit, et ce qui m'en reste, à moi, ne sert plus qu'à me consumer. »
Pierre ferma son carnet et le remit dans sa poche. Il demeura quelques instants en contemplation devant les libellules qui se poursuivaient sur les eaux frissonnantes du ruisseau. Il remarqua l'affinité qui existe entre les ailes de ces beaux insectes et la couleur irisée des eaux courantes. Il trouva aussi une relation entre le mouvement des petits flots et les gracieuses saccades du vol de l'insecte. Il rouvrit son carnet, ébaucha quelques vers assez jolis, où il appelait les libellules filles du ruisseau et âmes des fleurs ; puis, haussant les épaules, il biffa sa poésie et reprit le chemin de Dolmor en 0e disant qu'il avait fait une promenade sans profit et sans plaisir, mais au moins sans fatigue et sans contrainte. Cela valait toujours mieux que les longues courses autrefois fournies à travers la puanteur et la poussière de Paris avec
un travail insipide pour but. Dans ce temps-là, bien près de lui encore, combien de fois ne s'était-il pas dit, en entrant dans une étude poudreuse ou dans un comptoir sombre :
a Mon Dieu ! un arbre au bord de la Gouvre et le loisir de regarder courir son eau claire !... C'est bien peu, ce que je vous demande, et vous me le refusez ! »
— Je suis un ingrat, se dit-il en marchant.
J'ai ce que je rêvais et je ne m'en contente pas.
Quand il fut arrivé au tournant des roches, il marcha encore d'un pas pressé, les yeux fixés à terre, attentif à une mouche, à un brin d'herbe , se disant que partout, sur ces jolis sentiers de sable fleuris de bruyères roses et de genêts sagittés, il pouvait contempler un poème ou surprendre un drame, tandis que sur le pavé des grandes villes il n'avait vu que de la fange ou des immondices. — Et puis sa pensée fit une excursion sur les hautes montagnes, il revit les neiges diamantées par le soleil, les aiguilles de glace bleues sur le ciel rose,... et tout à coup, croyant être arrivé à la porte de son chalet, il s'aperçut de sa méprise. Il avait, au tournant des roches, pris sa gauche pour sa droite, et il se trouvait à la porte de Validât, le domaine habité par Marianne.
Yalidat était une métairie bien tenue pour le pays et pour l'époque, ce qui n'empêchait pas le
fumier de s'élever du milieu d'une mare de purin sans écoulement, et l'intérieur des métayers d'être envahi par les animaux de la basse-cour. C'était l'époque de l'année où les bœufs ne labourent plus et ne vont pas encore au pâturage.
Les fauchailles n'étaient pas commencées. Pour désennuyer ces bons animaux, on les laissait se promener dans la cour dont on avait fermé la barrière à claire- voie. Pour toute serrure à cette barrière, une couronne de branches entrelacées est passée entre les deux premiers rayons et s'accroche à un clou de charrette planté dans l'écorce du vieux arbre qui sert de poteau. On soulève cette couronne, et la lourde et longue barrière roule sur ses gonds fixés à un autre arbre ou à une souche quelconque. La clôture est un talus couronné d'épine en haie ou d'épine sèche coupée et couchée régulièrement dans la terre battue. Celle qui fermait la ferme de Validât était ancienne et très-belle. Elle se composait de plantes venues au hasard dans un terrain riche, épine noire et blanche, sureaux, ronces en fleurs, noisetiers, tèteaux de chêne d'où part de chaque côté une longue branche courbée et enlacée aux souches voisines, le tout enguirlandé de houblon et de vigne vierge. Les talus s'étaient recouverts de mousses veloutées, et le petit fossé verdissait sous le cresson, la véronique et la flèche d'eau.
Pierre, voyant qu'il s'était fourvoyé et se faisant remarquer à lui-même qu'il n'avait rien à dire à Marianne qui valût la peine de la déranger, ne souleva pas la couronne de brancher qui servait de cadenas à sa porte, et revint sur ses pas en se gourmandant de sa distraction.
Mais l'appartement de la demoiselle, qui avait sa sortie de derrière sur la cour d'exploitation, était tourné en sens inverse et regardait le jaiv din, situé au midi. Ordinairement le logis du maître, composé d'un simple rez-de-chaussée, prend le jour et la vue sur le domaine, sur le tas de fumier, sur les travaux d'intérieur et sur le bétail, qu'il peut surveiller et qu'il aime à contempler à toute heure. Marianne avait changé cette disposition ; elle avait fait murer ses fenêtres, se ménageant seulement une porte qui lui permettait de communiquer à tout instant avec son monde. Sur la face opposée du bâtiment, elle avait ouvert une fenêtre nouvelle et une porte vitrée. Le bas de la maison n'offrait de ce côté-là qu'un mur sombre égayé par un grand jasmin jaune, une clématite odorante répandue en mille festons touffus et des pyramides de passe-roses variées. Elle avait fait daller le sol sur une largeur de quatre mètres, et un auvent de tuiles protégeait contre l'humidité cette sorte de vérandah, fermée de fleurs et d'arbustes, avec une allée ouvrant au milieu et se prolongeant
jusqu'au bout du jardin, jardin assez petit, mais charmant et différant fort peu de ceux des paysans aisés d'alentour : un ou deux carrés de légumes avec des œillets et des rosiers en platebande, bordures de thym et de lavande; dans un coin, le vieux buis destiné aux palmes du dimanche des Rameaux ; plus loin, le verger couvrant de ses libres ramures une pelouse fine; autour de l'ensemble, le berceau de vigne traditionnel avec sa haie pareille à celle de la cour et son échalier fermé d'épines sèches.
C'est dans ce jardin solitaire que Marianne Cbevreuse lisait ou travaillait à l'aiguille quand elle n'était pas occupée à la métairie. Justement elle se promenait sous le berceau de vigne au moment où Pierre André passa sur le chemin encaissé qui devait le ramener vers sa demeure. Leurs yeux se rencontrèrent avec une surprise réciproque, et ils échangèrent un bonjour amical un peu gêné. Pierre, qui se rendait vaguement compte de son propre malaise, ne s'expliqua pas du tout celui de Marianne, et supposa qu'il y avait quelque chose de contagieux dans la gaucherie qu'il mettait à la saluer.
Elle lui demanda des nouvelles de sa mère.
— Elle va bien, répondit André ; seuleméi elle s'ennuie de ne pas te voir. Sais-tu que deviens très-rare ! Il y a huit grands jours qu'< n'a entendu parler chez nous de la petite voisin.
— Vous ne vous êtes pas absenté depuis hca St jours, mon parrain?
— Nullement. J'ai fini de courir pour jardin et ma bâtisse. Tout est fini, et je compf < à présent tenir fidèle compagnie à mamère. Est ce à dire que tu vas nous priver de la tienne?
— La privation ne sera pas grande pour vous, parrain; mais, si madame André s'en plaint, j'irai dès qu'elle me fera appeler.
— 11 faut venir, petite ! Ma pauvre maman ne marche plus aisément hors de son jardin. Elle ne peut plus guère aller te trouver. Si tu la délaisses, elle en souffrira.
— Je ne compte pas du tout la délaisser ;
mais je m'imagine qu'elle aime beaucoup mieux
être avec vous qu'avec moi et que je pourrais
vous gêner, si j'étais trop souvent entre vous,
— Nous gêner ! voilà une singulière idée ; xi*©«-tu pas de la famille ?
Et, comme Marianne ne répondait pas, André tout à coup, sans préméditation, un grand i, comme s'il eût voulu se débarrasser d'une «oorète angoisse.
— Oui, Marianne, ajouta*t-il, tu deviens sin- 8n.xlière, et il y a en toi des choses que je ne com-
I**^«nds pas. Est-ce qu'on peut te parler? As-tu temps de m'écouter et de me répondre ?
■ — Oui, mon parrain, je vous écoute.
Te parler comme cela à haute voix au tras d'une haie n'est guère commode. Puis-je r chez toi?
— Mon parrain, allez jusqu'à l'échalier, je vais ^o-^is rejoindre.
Dtfarianne courut et arriva la première. Elle
*ira adroitement et sans se piquer le gros fagot
^épines, enjamba l'échalier et sauta légèrement
*Uï le petit chemin vert, où André la trouva
çtête à l'écouter.
— Il paraît, lui dit-il, qu'on n'a pas la permission d'entrer chez toi? Je pensais que tu me
g ferais les honneurs de ton jardin?
— Mon jardin est laid, et pourtant je l'aime.
Vous qui avez du goût, vous vous en moqueriez et cela me chagrinerait...
— Quand je te dis que tu es singulière.
— Je n'en sais rien; vous ne l'aviez jamaL remarqué, et c'est la première fois que vous le dites-
— D'abord, pourquoi as-tu cessé demetutoy< depuis que me voilà définitivement revenu»- "7 C'est donc le respect que t'inspire mon granc3 âge?
— Non, vous n'êtes pas vieux, et je ne su. -m s plus toute jeune.
— Alors qu'est-ce que c'est? Pourquoi ne ponds-tu jamais directement à une question recte ?
Marianne parut surprise, et, regardant And avec attention:
— Vousêtesde mauvaise humeur aujourdTiŒÏf lui dit-elle.
Il fut frappé de son regard empreint de fierté et de pénétration. C'était la première foisqu'eLI^ le regardait ainsi.
— Je suis de mauvaise humeur, c'est vr**»
répondit-il. J'ai à te faire une communication embarrassante, et tu ne m'aides pasdn tout.
— Embarrassante? dit Marianne en lerega^ 1 * dant encore avec une certaine inquiétude. Qu'es*' ce qui peut être embarrassant entre vous moi?
— Tu vas le comprendre. Marchons, il fait trop frais encore pour s'arrêter à l'ombre quand on a chaud. Veux-tu me donner le bras?
Marianne passa sans rien dire son bras sous ' celui d'André ; elle attendait.
— Eh bien, dit-il brusquement en reprenant sa marche, voilà ce que c'est. Une personne qui voudrait te connaître s'est adressée à moi. Je ne
pas pouvoir te la présenter sans y être aupar toi, car je ne veux pas te mettre en ^apport avec elle par surprise.
— Je vous en remercie, mon parrain. Une «urprise, en effet, me déplairait beaucoup. Il ®*agit sans doute d'un projet de mariage?
— Précisément.
- — Vous savez que j'en ai refusé plusieurs?
• — Ma mère me l'a dit. Elle prétend que tu ne ▼eux pas te marier, est-ce vrai?
— Non, elle se trompe. Je ne veux pas des Prétendants qu'on m'a offerts, voilà tout.
— Ils te déplaisaient?
— Non ; mais ils ne me plaisaient pas assez.
•— - Tu veux aimer ton mari ?
« — Naturellement. Celui que vous me proposas...
— Je ne te propose rien, je fais une commission.
— Sans désirer qu'elle m'agrée?
— Tu peux, sans te gêner, m'envoyer pro-
mener; mais tu ne peux pas me répondre, ta ne connais que de nom la personne dont iV s'agit.
— Alors je vous ai répondu. Je ne refuse pas. de la voir, à moins que vous ne me disiez d'à.— vance qu'elle ne me convient pas du tout.
— Tu me croirais sur parole ?
— Vous ne voudriez pas me tromper !
— Certainement non ! Eh bien, le jeune homme a un défaut, il est trop jeune.
— Plus jeune que moi ?
— Oui.
— Et puis ?
— Et puis, et puis... Comme tu y vas? Tu passes outre sur la principale objection.
— Je n'ai pas dit que je n'en tenais pas compte. Je demande à tout savoir.
— Il est moins riche que toi pour le moment 9 mais plus tard il le sera probablement davantage.
— Et après ?
— Après? rien que je sache. Je ne le connais guère que de vue. J'ai fort peu causé ayee lui --
— Quelle figure a-t-il?
— Une assez belle figure : grand, bien fût ^ beau garçon en un mot.
— Et quel air?
— L'air content de lui, puisqu'il faut tout dire ^
— Vous ne me dites rien de sa famille?
— Très-honorable et sur laquelle tu pourras te bien renseigner. Elle est du pays et l'a quitté il y a une dizaine d'années.
— Est-ce que ce ne serait pas un fils Gaucher doÂt vous me parlez?
— Je ne comptais pas le nommer avant d'avoir ton assentiment à la présentation ; mais puisque tu devines si bien...
— Je ne me rappelle pas bien... dit Marianne pensive ; ils sont deux ou trois !
— Ils sont deux. C'est le plus jeune qui aspire à ta main.
— Il aspire... Je me le rappelle très-confusément. C'était un enfant. Il ne doit plus se souvenir dn tout de moi. Il a donc besoin de mon petit avoir ?
— Il n'aspire pas précisément, c'est son père,.. Vçûg, tiens, j'ai la lettre ; puisque tu sais tout, ta feux la lire.
Marianne s'arrêta pour lire la lettre du père *a vicher. Elle le fit avec sa tranquillité habituelle. ^** éré observait son visage, qui eut un imper- *X»tible sourire à deux ou trois passages où le oxnmerçant traduisait la question du mariage vienne crudité ingénue ; mais elle ne s'étonna 1 xte se fâcha, et rendit la lettre à Pierre en lui lisant :
— - Eh bien, laissez-le venir, mon parrain, on
Pierre eut un étrange sentiment de dépit, et, revenant à ses habitudes de raillerie :
— Je vois, lui dit-il, que ma mère se trompait beaucoup. Tu n'es pas du tout jalouse de coiffer sainte Catherine?
— Il faut que je me marie à présent ou jamais, répondit Marianne. Plus tard, je ne m'y déciderais plus.
— Pourquoi?
— Parce que la liberté est une chose précieuse et très-douce. Si on y est trop habitué, on la regrette trop.
— Je suis de ton avis. Marie-toi donc, puisque tu en as encore envie. Alors j'attendrai M. Philippe Gaucher de pied ferme, avec l'espoir de n'avoir point à reconduire de ta part. Il sera chez nous dimanche matin: viens dîner avec nous ce jour-là.
— Non, mon parrain, je ne trouve pas conveaable d'aller an-devant du personnage. C'est vous qui viendrez dîner chez moi avec madame André.
— Tu sais bien qu'elle ne marche plus, surtout pour revenir le soir.
— J'ai acheté une patache, on y mettra la osse jument de mon métayer. Il y a longtemps
jue votre mère me promet de venir dîner chez 3i quand j'aurai une voiture.
— Alors tu nous ouvriras ton sanctuaire, dont tu m'as refusé aujourd'hui l'entrée?
•— Puisque madame André y sera ?
— Ainsi je suis pour toi un étranger, un ieur comme les autres ? C'est singulier !
— Ce n'est pas singulier. Du temps de mes ente, vous veniez chez nous sans gêne et na-
rellement ; mais cinq ans se sont passés sans qae vous ayez reparu au pays, je suis devenue orpheline et j'ai dû vivre comme vit une fille prudente, qui veut garder sa réputation intacte. Vous savez comme on est curieux et médisant chez nous. Nous avons beau vivre au fond d'une campagne assez déserte, je ne recevrais pas Jeux fois la visite d'un homme quelconque sans ju'on y trouvât à redire.
— Mais un vieux comme moi, un parrain, une nanière de papa?
— On parlerait tout de même. Je connais le >ays, et vous, vous l'avez oublié.
— Allons, je dois désirer que tu te maries, parce qu'alors j'aurai le plaisir de te voir plus souvent.
— Je ne pensais pas que ce fût un si grand plaisir pour vous, mon parrain.
— Tu ne m'en aurais pas tant privé?
— Vous vous en êtes privé bien volontairement plus d'une fois.
— Il est vrai que j'ai souvent profité de ta présence auprès de ma mère pour aller travailler dans ma chambre. Ce n'était pas bien poli, mais je ne pensais pas que tu l'eusses remarqué. .
— J'ai remarqué avec plaisir que vous comptiez assez sur mon dévouement pour ne pas vous gêner avec moi.
— Avec plaisir ! J'aimerais mieux que tu l'eusses remarqué avec dépit, ou tout au moins avec regret.
— Plaît-il, mon parrain? dit Marianne en s'arrêtant et en regardant encore André avec ses grands yeux noirs, nonchalamment questionneurs.
L'expression dominante de sa physionomie était celle d'un étonnement qui attend qu'on lui explique toute chose, afin de n'avoir pas la peine de chercher.
— Il paraît, pensa Pierre, que je viens de dire une sottise, car je ne sais comment l'expliquer.
Il n'avait plus qu'un parti à prendre, qui était de se retirer pour couper court.
— Je ne veux pas te faire marcher plus longtemps, dit-il en laissant aller le bras de Marianne, j'oublie qu'en me rapprochant de mon gîte je t'éloigne du tien. Puisque tout est convenu, je n'ai plus rien à te demander. Je t'amène ton fiancé dimanche prochain.
— Je n'ai pas encore de fiancé, répondit froidement Marianne; et, quant au projet de dimanche, il faut que votre mère consente à être de la partie ; sinon, c'est impossible. J'irai ce soir le lui demander, si toutefois cela ne vous dérange pas.
— Non, cela ne me dérange pas, dit un peu sèchement André, que ce ton de cérémonie impatientait et blessait réellement. Au revoir donc!
Et il s'éloigna mécontent, presque chagrin.
— Quelle froide petite nature ! se disait-il en marchant vite, d'un pas saccadé. Étroite d'idées, personnelle, glacée, sage par crainte du qu'en dira-t-on, c'est-à-dire prude. Où avais-je l'esprit tantôt quand je me tourmentais de ce qu'il pouvait y avoir au fond de ce lac paisible ? Il n'y a pas de fond du tout ; ce n'est pas un lac, c'est un étang plein de joncs et de grenouilles. Ah ! la province ! voilà ce qu'elle fait de nous. C'était une gentille enfant, intéressante en apparence à cause de son air pensif et souffreteux. A présent c'est une fille forte, forte de sa prudence calculée ot de son dessèchement volontaire.
— Et au bout du compte qu'est-ce que me fait? se dit-il encore en arrivant au seuil de sa maisonnette. Il est très-gentil, mon chalf^t 1 Je l'ai calomnié ce matin. Ces murs trop blaancs sont roses quand le soleil les regarde de côté. Mes plantes grimpantes ont de jolies pousses et monteront jusqu'au balcon à la tin de l'automne. C'est un vrai bonheur d'avoir no chez-soi, bien à soi, et de jouir d'une liberté illimitée. Pourquoi blâmerais-je ma tranquille filleule de songer à elle-même quand j'aspire, moi, à ne plus vivre que pour le plaisir de vivre?
— Arrive donc, mon enfant! lui cria madame André, de la salle à manger. Il est cinq heures et demie, et ta soupe refroidit.
— Et je vous fais attendre ! répondit Pierre en se débarrassant de sa gibecière, pleine de fleurs et de cailloux. Vrai, je ne pensais pas qu'il fût si tard!
Marianne 287
Il se mit vite à table, après avoir lavé ses' mains à la petite fontaine de faïence bleue qui décorait la salle à manger , et , comme il fallait que sa mère fût prévenue de la visite de Marianne, tout en dînant, il raconta l'affaire.
Madame André l'écouta avec calme jusqu'au moment où il lui rendit compte du bon accueil que Marianne avait fait à la demande d'une entrevue. À ce moment elle se montra incrédule.
— Tu me fais une histoire, lui dit-elle, ou bien Marianne s'est moquée de toi. Marianne le veut pas se marier, elle me l'a dit cent fois.
— Eh bien, elle ne s'en souvient pas, car elle iffirme le contraire, ou bien elle a changé l'idée, « Souvent femme varie ! » Mais qu'as-ti. ionc, chère mère? est-ce que tu pleures?
— Peut-être, je ne sais pas ! répondit la bonne lame en essuyant avec sa serviette deux grosses armes qui coulaient sur ses joues, sans qu'elle 3ût songé à les retenir. Je me sens le cœur gros, ôt pour un peu je pleurerais beaucoup.
— Alors parlons vite d'autre chose. Je ne veux pas t'empêcher de dîner. Voyons, maman, tu es très-attachéc à Marianne. Je sais cela, et je crois qu'elle mérite ton amitié; mais enfin c'est une fille qui n'est pas si différente des autres qu'elle le paraît. Elle a, tout comme une autre, rêvé amour et famille; tu ne pouvais pas espérer qu'elle y renoncerait pour faire ta partie
et relever les mailles de ton tricot jusqu'à la consommation des siècles? Elle a sa part d'égoïsme comme tout le monde, c'est son droit,
— Et tu crois que c'est par égoïsme que je me chagrine de sa résolution? Après tout, tu as peut-être raison. J'ai tort, allons! Je ne veux pas me désoler devant elle. Elle va venir, il faut qu'elle me trouve aussi tranquille et aussi gaie que toi.
— Moi? dit André, surpris du regard que sa mère attachait sur lui ; pourquoi serais-je triste ou inquiet?
— Je pensais que tu pouvais l'être un peu.
— Tu ne t'es jamais figuré, j'espère, que je pouvais être épris de Marianne?
— Quand tu le serais, je n'y verrais pas grand mal!
— Vraiment? Confesse-toi, ma petite mère :
tu avais rêvé de me faire épouser ta chère petite voisine! D'où vient que tu ne m'en as jamais dit un mot ?
— Je t'en ai dit un mot, et même plusieurs mots, que tu n'as pas voulu entendre.
— Quand donc? Je jure que je ne m'en souviens pas.
— C'est qu'il y a déjà longtemps, il y a six ans maintenant. C'est au dernier voyage que tu as fait chez nous avant la mort de ton pauvre père. Tu avais alors un peu d'argent comptant.
Nous souhaitions te marier pour te garder au pays. Marianne avait vingt ans. Elle n'était pas orpheline, indépendante et riche comme elle Test à présent. Ce mariage était encore possible. — Et à présent il ne Test plus, répondit vivement Pierre ému. Je suis plus âgé et plus pauvre que le ne Tétais ; je ne lui conviendrais pas. Je t'en prie, ma bonne mère, ne m'expose jamais à l'humiliation d'être refusé par cette personne réfléchie et dédaigneuse ; ne lui parle jamais de moi ! J'espère que tu ne lui en as jamais parlé?
— Si fait, quelquefois.
— Et elle a répondu?..
— ■ Rien! Marianne ne répond jamais quand sa réponse peut l'engager.
— C'est vrai, j'ai remarqué cela. Elle est d'une P r udence... qui a pour moi quelque chose d'horn t>le f Une femme du monde, lancée, coquette, décevante,... cela se conçoit, elle veut des adorateurs ; mais une fille de campagne qui ne veut P as qu'un mari calcule et se tient bien autre- IUe nt, c'est un bloc de glace qui ne fond sous ûu c U n soleil.
- — Tais-toi, la voilà qui arrive, dit madame A **dré, qui avait fort bien remarqué le dépit "°Uloureux de son fils. N'ayons pas l'air de la
bl à*ixer.
Ils avaient fini de dîner. Ils allaient au-devant de Marianne, qui approchait au petit galop cadencé de Suzon. Marianne sauta à terre saas presque la retenir. La docile bête s'arrêta court comme si elle eût deviné sa pensée, et la suivi t au pas jusque devant le chalet, d'où, prenant à gauche, elle s'en alla seule à son gîte accoutumé, un petit coin de grange qu'elle connaissait bien et qu'elle partageait avec l'ànesse de l fl métairie.
Marianne avait pour tout costume d'amazontf une veste-camisole de bazin blanc, un chapeau rond en paille de riz et une longue jupe rayée de bleu et de gris qu'elle relevait très-vite et trèsgracieusement sur le côté au moyen d'une ceinture de cuir ad hoc. Elle portait ses cheveitt courts et frisés, et cette coiffure de petite fille, ajoutée à sa taille fuie et peu élevée, lui donnait
l'aspect d'une enfant de quatorze à îs tout au plus. Son teint blanc mat, ît bistré autour des yeux et sur la nuit ni piqué ni marbré par le soleil. Ses ent délicats, ses dents très-belles. Il ne mit pour être jolie que d'avoir songé à de croire qu'elle pouvait le paraître, bien, lui dit madame André en l'emnous savons ce qui t'amène, ma chère j voilà décidée au mariage, t, madame André, répondit Marianne, pas décidée encore, ait; puisque tu veux voir le prétends décidée à l'accepter s'il te convient.
;t là la question. La vue n'en coûte rien, lisent les marchands. Consentez-vous lener dimanche?
tainement, ma chère petite, je n'ai refuser.
fous laisse traiter en liberté ce grave
préoccupation, dit Pierre André en se
vers la prairie. Les femmes ont tou-
r ce chapitre intéressant, de petits se-
j confier... Je serais de trop.
1, mon parrain, répondit Marianne. Je
le moindre secret à confier et je m'ab-
toute préoccupation jusqu'au moment
mère et vous, vous me direz ce que je
ser du personnage.
— Oui-dàî tu attendras notre opinion pour te décider?
— Certainement.
— Je n'accepte pas une pareille responsabilité, reprit André sèchement; je ne me connais pas en maris, et je crois que tu te moques de nous en feignant de ne pas t'y connaître.
— Et comment m'y connaîtrais-je? dit Marianne en ouvrant ses grands yeux étonnés.
— Tu sais pourquoi tu as refusé ceux qu'on t'a offerts? Donc tu sais ce que tu veux, et pourquoi tu accepteras celui-ci.
— Ou un autre! reprit Marianne avec un demi- sourire. Ne vous en allez pas, mon parrain, j'ai quelque chose à vous demander.
— Ah! ce n'est pas malheureux! Yoyons,tu veux savoir comment doit être le mari qui te convient?
Ils s'assirent tous trois sur un banc, madame André au milieu.
— Non, répondit Marianne, vous ne le save* pas, car vous n'y avez jamais songé, on vous ne me répondriez pas sérieusement, car vous ne vous intéressez pas beaucoup à mon avenir. Je veux vous demander une chose qui n'a qu'un rapport indirect avec le mariage. Je voudr savoir si une fille dans ma position peut s'instruire sans quitter sa demeure et ses habitudes.
— Quelle singulière question elle me fait là!
dît Pierre en s'adressant à sa mère ; y comprenez-vous quelque chose?
— Mais oui, je comprends, répondit madame André, et ce n'est pas la première fois que Marianne se tourmente de cette idée-là. Moi, je ne peux pas lui répondre. J'ai appris ce qu'on m'a enseigné étant jeune, c'est le nécessaire pour une pauvre bourgeoise de campagne ; mais cela ne va pas loin, et il y a beaucoup de choses dont je ne parle jamais parce que je n'y entends goutte. Tout l'esprit que peut montrer une femme dans ma position, c'est de ne pas faire de questions pour ne pas montrer à nu sa parfaite ignorance. Marianne ne se contente pas d'avoir du tact et de savoir ce qui est nécessaire à l'emploi de sa vie, elle voudrait savoir causer de tout avec les personnes instruites.
— Permettez, madame André, dit Marianne, je voudrais être instruite, non pas tant pour le plaisir des autres que pour le mien. Je vois, par exemple, que mon parrain est heureux de se promener tout seul des journées entières en pensant à tout ce qu'il sait, et je voudrais savoir s'il est plus heureux que moi qui me promène beaucoup aussi sans rien savoir et sans songer à rien.
— Tiens ! s'écria André surpris, voilà que tu mets justement le doigt sur une clef que je n'ai jamais su tourner pour découvrir le secret de la rêverie.
— Comment, mon parrain, vous vous êtes tourmenté de savoir s'il y avait quelque chose dans ma cervelle?
— Mon Dieu, je ne dis pas cela pour toi précisément, ma chère enfant; mais la question que tu me poses, je me la suis posée mille fois. En regardant l'air profondément méditatif de certains paysans, la joie exubérante de certains enfants, l'apparence de bonheur enivré des petits oiseaux ou le repos extatique des fleurs au clair delà lune, je me suis souvent dit: «La science des choses est-elle un bienfait, et ce qu'on donne à la réflexion n'enlève-t-il pas à la rêverie son plus grand charme ou à la sensation sa plus grande puissance? » Pardon, je te parle en pédant, et la manière dont je m'exprime doit te sembler ridicule. Pour me résumer, je te jure que je n'ai pas trouvé de solution, et que je compterais beaucoup sur toi pour m'éclairer, si tu voulais prendre la peine de causer quelquefois avec nous d'autre chose que de la lessive ou du prix des volailles au marché.
— Je ne peux causer que de ce que je sais, mon parrain, et je ne connais pas les mots pour dire tout ce que je pense. Il me faudrait le temps de les chercher... Attendez! je vais essayer I*
Ils gardèrent tous trois le silence pendant quelques instants. Marianne avait l'air de faire de tête une addition de plusieurs chiffres considérables. Madame André ne paraissait pas trop •surprise de ses velléités de raisonnement. Pierre seul était agité au dedans de lui-même. Il avait apparemment pris très à cœur de résoudre le problème qu'il s'était posé le matin, à savoir si Marianne était une intelligence endormie ou nulle.
Elle rompit enfin le silence d'un air un peu impatienté .
— Non, dit-elle, je ne pourrai pas m'expliquer. Ce sera pour une autre fois. D'ailleurs je n'étais pas venue pour vous demander si l'instruction rendait les gens plus heureux ou plus malheureux; je voulais seulement savoir si je pouvais m'instruire sans sortir de chez nous.
— On peut, répondit Pierre, s'instruire partout et tout seul, pourvu qu'on ait des livres, et tu as le moyen de t'en procurer.
— Mais il faudrait savoir quels livres, et je comptais sur vous pour me les indiquer.
— Ce sera très-facile quand tu m'auras fait connaître ce que tu sais déjà et ce que tu ne sais pas encore. Ton père était instruit, il avait quelques bons ouvrages. Il m'a souvent dit que tu étais paresseuse et sans goût pour l'étude. Te voyant délicate, il n'a pas insisté pour te détourner des occupations de la campagne, que tu préférais à tout.
— Et c'est toujours comme cela, répondit Marianne. Pourvu que je sois dehors et que j'agisse en rêvassant, je me sens bien. Si je réfléchis pour tout de bon, je me sens mourir.
— Alors, mon enfant, il faut rester comme ta es et continuer à vivre comme tu vis. Je ne vois pas pourquoi tu voudrais chercher de nouvelles occupations quand le mariage va t'en créer de si sérieuses.
— Si je me marie! reprit Marianne. Si je ne me marie pas, il faudra pourtant que j'apprenne à m'occuper pour le temps où je ne pourrai plus courir ; mais voilà le soleil couché : voulez- vous faire votre partie, madame André?
Madame André accepta, et Pierre, que toute espèce de jeu agaçait, resta au jardin, marchant
sur la terrasse et regardant Marianne, qui jouait *lÉVec sa mère au salon ; faiblement éclairée par une petite lampe à abat-jour vert, elle était aussi attentive à sa partie, aussi volontairement effacée, aussi impassible que les autres jours.
— Qui sait, se disait Pierre, si ce n'est pas une intelligence refoulée par un état nerveux particulier? Beaucoup déjeunes gens bien doués avortent, faute de la faculté physique nécessaire au travail intellectuel. Chez les femmes, on ne fait pas attention à ces inconséquences de l'organisation, elles prennent un autre cours et arrivent à d'autres résultats. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on leur demande de se faire elles-mêmes un état qui exige de grands efforts d'esprit ou une ténacité soutenue à l'étude. D'où vient que Marianne se tourmente de devenir une exception? Connaîtrait- elle comme moi le chagrin secret de n'avoir pas su utiliser sa propre valeur? Ceci n'est point un mal féminin. La femme a un autre but dans la vie. Être épouse et mère, c'est bien assez pour sa gloire et son bonheur.
À neuf heures, Marianne embrassa madame
André, tendit la main à son parrain et sauta
adroitement sur le flanc de Suzon, qui était
dressée à étendre ses quatre jambes pour se faire
plus petite. L'amazone et sa monture étaient si
légères toutes deux qu'on entendit à peine sur
le sable le galop, bientôt perdu dans le silence de la nuit. La soirée était liède et parfumée. Pierre resta longtemps immobile à la barrière de son jardin, suivant Marianne dans sa pensée, traversant avec elle en imagination le petit bois de hêtres, la lande embaumée et le clair ruisseau semé de roches sombres. Il croyait voir les objets extérieurs avec les yeux de Marianne, et se plaisait à lui attribuer de secrètes émotion* qu'elle n'avait peut-être pas.
Le lendemain était un samedi, jour de marché à la Faille. Aller au marché, n'eùt-on rien à acheter ni à vendre, est une habitude de tous les campagnards, paysans et propriétaires. C'est un lieu de réunion où Ton rencontre ceux des environs auxquels on peut avoir affaire. C'est là aussi que se débitent les nouvelles et que s'établit le cours des denrées. Pierre y allait pour lire les journaux ; une fois par semaine se mettre au courant des affaires générales, c'était assez pour un homme qui voulait se détacher de la vie active.
Il passait devant l'hôtel du Chêne- Vert au moment où arrivait la patache qui desserties diligences d'alentour, lorsqu'il vit descendre de celle de *** un beau garçon qui s'écria en venant à lui : « Me voilà ! c'est moi I » et qui lui sauta au cou ave% une familiarité cordiale. Ce beau garçon, bâti en Hercule, frais comme une rose
et habillé à la dernière mode dans son élégante simplicité de voyageur, c'était Philippe Gaucher, qui devançait son arrivée, annoncée pour l&* lendemain.
— Oui, mon très-cher, répéta-t-il croyant, à voir Fair stupéfait d'André, qu'il ne le reconnaissait pas, c'est moi, Philippe...
Pierre l'interrompit.
— Je vous reconnais très-bien, lui dit-il en baissant la voix, mais il est inutile de crier votre nom sur les toits ; vous venez ici pour une affaire qui ne réussira pas sans quelque prudence. Apprenez, mon jeune Parisien, qu'en province la' première condition pour échouer, c'est de faire connaître ses projets. Voyons, vous allez venir chez moi sans traverser la ville. Prenons cette ruelle qui est déjà moitié campagne, et dans une petite heure de marche nous serons arrivés pour le dîner.
— Une petite heure de marche avec ma valise au bout du bras ? dit Philippe étonné de la proposition.
•— Est-ce qu'elle est lourde ? reprit Pierre en la soulevant; eh non ! ce n'est rien.
— Mais j'ai encore autre chose. J'ai tout un attirail de peintre, car je compte faire ici quelques études.
— Alors je vais dire à l'hôtel qu'on vous envoie tout cela chez moi avec un homme et une
brouette; moi, je n'ai aucune espèce de voiture à vous offrir, je me sers de mes jambes et ne m'en trouve pas plus mal.
— Je sais, parbleu, bien me servir des miennes, un paysagiste ! et je sais aussi porter mon attirail sur mon dos quand il est bien outillé. Vous verrez ça demain, mais pour aujourd'hui je préfère l'homme et la brouette.
— Attendez-moi là, dit Pierre.
Et il entra pour donner les ordres nécessaires. Au bout de cinq minutes, il vint rejoindre son hôte, et ils se mirent en marche. La première parole de Philippe étonna passablement André.
— Est-ce que vous avez beaucoup de jolies femmes dans ce pays-ci ?
— Ouvrez les yeux et vous verrez, répondit Pierre en riant.
— J'ai l'habitude de les ouvrir, reprit le jeune peintre, c'est mon état, et je viens devoir passer une drôle de petite personne, à cheval, trottant comme une souris, le cheval, s'entend !
— Seule ? dit André subitement ému.
— Toute seule... sur un petit cheval gris de fer à crins noirs.
Pierre feignit de ne pas comprendre de qui il s'agissait, bien qu'il ne pût s'y méprendre.
— Et vous dites qu'elle est jolie ?
— Je ne l'ai pas dit, de peur de me tromper, elle filait si vite;... mais le fait est qu'elle m'a paru charmante.
— Elle ne passe pas pour jolie et n'a pas la prétention de l'être.
— Vous savez donc qui elle est ?
— Je crois que oui. Vous dites qu'elle est petite ?
— Et mince comme un fuseau, mais très-gracieuse, des cheveux très-noirs tout frisottés, une pâleur intéressante et de grands beaux yeux.
— Enfin elle vous plaît ?
— Jusqu'à présent, oui. Est-ce que, dites donc, ce serait... ?
— Oui, c'est... c'est la jeune personne avec laquelle votre père désire vous marier.
— Mademoiselle Chevreuse? Tiens, tiens ! Je la rencontre comme ca tout de suite ! Est-ce qu'elle sait que je viens pour... ?
— Elle ne sait rien du tout, répondit Pierre d'un ton bref, et moi, je ne vous attendais que demain matin.
— C'est juste. Je suis parti un jour plus tôt pour ne pas traverser le pays pendant la nuit. Un peintre, ça veut voir ! Et puis j'étais curieux de m'en faire une idée, de ce pays qui est le mien, car je suis né à la Faille, moi, tout comme vous, mon cher ; mais je n'ai gardé aucun souvenir de mes premières années. Quant à la ville, ce que je viens d'en voir m'a paru affreux, mais la campagne environnante est belle, et voilà devant nous un joli petit chemin vert... avec des
horizons bleus là-bas,... c'est ravissant... On s'habitue à vos gros noyers tout ronds, et par contraste vos ormes écimés et mutilés ont une physionomie très-amusante. Ma foi, je me plairai bien ici, moi, et, si ma femme le veut, j'y passerai bien mes étés.
— Qui ça, votre femme ? dit André en jetant malgré lui un regard d'irritation hautaine sur le jeune peintre.
— Eh bien, mademoiselle Chevreuse, ou une autre, répondit Philippe sans se troubler. Me voilà au pays avec injonction paternelle d'y. trouver une femme, et promesse d'une dot, si je ne résiste pas. Je suis las de la tutelle de papa, un brave homme, vous savez, mais qui m'ennuie un peu. Ses idées ne sont pas les miennes. Il ne me tourmentera plus, il ne me reprochera plus d'être * artiste quand j'aurai doublé mon avoir par le mariage. Donc, en avant le mariage, puisque mariage et peinture sont, dans l'esprit de papa, un seul et même terme !
— Et, à cause de la peinture que vous aimez, vous aimerez la femme, quelle qu'elle soit?
— Non, mais je serai indulgent et ne lui demanderai pas d'être une merveille d'esprit et de beauté. Quant à son caractère, il faudrait qu'il fût bien méchant pour ne pas s'arranger du mien. Je suis la meilleure pâte d'homme qui ait été pétrie par le grand boulanger de l'univers,
toujours gai, amoureux de la lumière et de la liberté, riant de tout;... mais chut ! voici devant nous Técuyère de tout à l'heure. C'esi bien mademoiselle Chevreuse? Doublons le pas pour que j'aie le temps de la bien regarder.
Marianne s'était arrêtée en effet, c'est-à-dire qu'elle avait mis Suzon au petit pas pour parler à Marichette, sa métayère, qu'elle venait de rejoindre non loin de Dolmor.
La Marichette était assise sur des sacs d'avoine à l'arrière d'une longue charrette à bœuf», que conduisait avec l'aiguillon son mari à pied. Le chemin était trop étroit pour permettre à un cheval et même à un piéton de passer entre la roue et la haie. Les bœufs n'allaient pas vite, Suzon flairait l'avoine qu'on venait d'acheter pour elle, et, reconnaissant son monde, avait allongé son nez jusque sur les genoux de la métayère, qui lui caressait le front tout en rendant compte à sa bourgeoise des moutons gras qu'elle avait vendus au boucher et des cochons qu'elle avait marchandés sans en trouver de passables à un bon prix.
Pendant ce dialogue, Marianne, laissant Suzon à elle-même, la bride passée dans son bras, avait pris l'attitude nonchalante d'une personne pensive ou fatiguée. Tout à coup, avisant une belle branche de chèvrefeuille dans le buisson, elle poussa Suzon avec le talon sans lui faire sentir la bride, et étendit ses deux bras pour cueillir la branche.
Mais au même moment le jeune Philippe, qui l'avait rejointe sans qu'elle le vît, laissant Aoidré un peu en arrière, s'élança vers le chèvrefeuille, brisa lestement la branche et l'offrit à Marianne avec l'aisance hardie et courtoise d'un enfant de Paris.
À la vue de ce beau garçon inconnu, au regard plein de feu et au sourire plein de promesses, Marianne n'hésita pas à reconnaître le prétendant. Aucun autre habitant du pays n'eût eu cette audace et cette galanterie. Elle rougit an peu, puis se calma aussitôt et lui dit avec un faible sourire, sans accepter la branche fleurie:
-— Merci, monsieur, ce n'est pas pour moi jue je la voulais ; c'était pour mon cheval, qui m est friand.
— Eh bien, répondit l'artiste sans se déconîerler, je roflfre à votre cheval, qui voudra bien îe pas me la refuser.
Et il tendit le chèvrefeuille à Suzon, qui e prit entre ses dents sans cérémonie.
Philippe s'était découvert en faisant le grand salut, qui consiste à lever le chapeau très-haut et à lotenir au-dessus de la tête comme quand on acclame un souverain ou un personnage populaire. Marianne avait repris les rênes courtes dans sa main, elle fit un léger salut sans regarder Philippe, et, poussant dans le fossé Suzon, qui y entra jusqu'aux genoux, elle dépassa lestement et adroitement les grands moyeux de la charrette, les grandes cornes des bœufs, et disparut au galop dans le chemin tournant.
Pierre sut gré à Marianne de cette sortie bie exécutée. Le moindre accident eût mis d'emblée Philippe au cœur de la situation.
— Eh bien, dit-il à l'artiste en dissimulant un rire ironique, vous l'avez vue 2 votre aise?
— Charmante! répondit Philippe, la distinction même, de l'esprit, de l'aplomb, de la coquetterie aussi ! Une vraie femme enfin l Quel âge a-t-elle donc? Mon père dit qu'elle est plus âgée que moi ; c'était une plaisanterie, elle a l'air d'une pensionnaire.
— Elle a vingt-cinq ans.
— Pas possible !
— Je vous le jure. Elle ne" voudrait pas que l'on cachât son âge.
— Eh bien, ça m'est égal, on n'a que l'âge qu'on parait avoir. Moi, barbu déjà comme un
Turc, on me donne justement l'âge qu'on ne lui donnerait pas ; on pourra nous peindre dans le même cadre et ça donnera quelque chose de très-assorti, la Force et la Grâce, sujet classique.
— Alors vous voilà décidé?
— Oui, puisque me voilà épris.
— Vous ne doutez pas du succès ?
— Pas du tout.
— Vous êtes heureux de compter ainsi sur vous-même.
— Mon cher André, je compte sur deux choses qui sont en moi, la jeunesse et l'amour.
Ce sont deux grandes puissances: l'amour qui se sent et se communique, la jeunesse, qui donne la confiance de se risquer et de s'exprimer. Il n'y a pas de vanité à dire qu'on est jeune et amoureux.
— Vous avez raison, répondit Pierre, devenu triste et abattu. Il n'y a de vanité ridicule que chez ceux qui ont perdu la fraîcheur de l'inexpérience et l'ingénuité du premier mouvement.
Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin, devenu plus large, leur avait permis de dépasser la charrette, et ils approchaient du chalet de Pierre André. Au loin, sur le même chemin, qui gagnait la hauteur, ils aperçurent Marianne, qui avait remis sa monture au pas.
— Elle ne galope plus, dit Philippe. Qui sait si elle ne pense pas à moi?
— Elle y pense à coup sûr, se dit Pierre en lui-même avec une sorte de déchirement.
Philippe Gaucher eut la mauvaise fortune de déplaire souverainement à madame André. C'était pourtant un bon et honnête garçon, le cœur sur la main, l'âme ouverte comme sa physionomie ; mais madame André ne voulait pas qu'un homme se permît d'être plus beau que son fils, qui n'était cependant pas ce qu'on appelle en province un bel homme. Il n'avait ni larges épaules, ni barbe noire, ni teint coloré, ni poitrine bombée. Il était intéressant, intelligent et modeste ; sa figure, comme sa personne tout entière, respirait la distinction d'une nature de x choix. Aussi sa mère, qui n'avait jamais vu le monde et qui n'eût su définir en quoi la distinction consiste, avait-elle un critérium certain dans ses moyens de comparaison. Elle fut choquée d'une certaine vulgarité qui filtrait pour ainsi dire à travers toutes les paroles, tous les
gestes, toutes les attitudes de Philippe, et elle en conclut que ses idées et ses actions étaient les conséquences de son type. Elle ne manquait pas de cet esprit naturel et gouailleur qui est propre aux habitants du centre, aux femmes particulièrement. Elle le railla donc finement pendant tout le dîner, sans qu'il daignât s'en apercevoir. Il est vrai que, les devoirs de l'hospitalité passant chez elle avant tout., elle lui avait fait fort bon accueil et l'accablait de petits soins. Philippe ayant appris que les André dînaient le lendemain chez mademoiselle Chevreuse' et qu'on saisirait l'occasion pour le lui présenter, trouva ses affaires plus avancées qu'il n'y comptait, et ne manqua pas de dire qu'il avait une étoile propice tout au beau ïfiilieu du ciel.
— Laquelle est-ce?., lui demanda malicieusement madame André.
— Je ne sais pas son nom, répondit-il gaîmcnt, je ne connais pas l'astronomie; mais, quand je regarde la plus grosse et la plus belle, je suis bien sur que c'est la mienne. — Est-ce que vous ne croyez pas à l'influence des étoiles, ami Pierre?
— Si fai! ; j'y crois pour Napoléon et pour vous. Si les simples mortels comme moi ont le patronage d'un astre, le mien est si petit et si haut perché, que je n'ai jamais pu l'apercevoir.
Philippe avait prolongé la soirée d'une façon
inusitée à Dolmor, sans se douter que la vieille dame se couchait à neuf heures. Pierre, voyant la pendule marquer onze heures, dit à son hôte :
— Vous devez être las du voyage ; quand vous voudrez que je vous conduise à votre chambre, vous me le direz.
* — Je ne suis jamais las, reprit Gaucher; rien ne me fatigue, mais ce roulement de diligence m'est resté dans la tête et m'endort un peu; donc, si vous voulez le permettre...
Pierre le conduisit à une petite chambre d'ami, toute neuve et très-fraîche, dont le peintre ouvrit les persiennes afin, dit-il, d'être réveillé par la première aube. Il prétendait aller explorer la campagne, afin de choisir le motif qu'il aurait à peindre les jours suivants.
— Dormez en paix, lui dit Pierre ; je m'éveille avec le jour et je viendrai vous chercher, si vous voulez que je vous conduise aux plus beaux endroits de notre vallée.
— Merci, répondit Philippe; mais franchement j'aime mieux aller seul à la découverte. L'artiste est gêné quand il lui faut recevoir le contre-coup d'une autre appréciation que la sienne.
— - C'eskà-dire, pensa Pierre André, que tu veux aller importuner de ta curiosité Marianne jusque chez elle. J'y veillerai, mon garçon; elle
ne t'appartient pas encore, son parrain a encore le devoir de la protéger.
Il rentra dans sa chambre, et, pour se débarrasser de sa mauvaise humeur, il eut envie d'écrire; mais il chercha en vain le carnet qu'il avait commencé la veille. Il ne le trouva pas, et, ne se souvenant pas bien de ce qu'il avait écrit, il eut quelque inquiétude de l'avoir perdu durant sa promenade. Il se rappela qu'en rentrant il avait posé son bâton et son sac dans le salon, et il descendit pour voir si le carnet ne s'y trouvaitpas.
Il y rencontra sa mère, qui, elle aussi, paraissait agitée.
— Qu'est-ce que nous cherchons? lui ditelle.
— Un mauvais petit livre de poche où j'écri s mes notes...
— Il est là, dit-elle en ouvrant un tiroir. Je l'ai trouvé ce matin en rangeant, et je l'ai serré.
— Si tu l'as lu, reprit André en mettant le carnet dans sa poche, tu as dû me croire fou.
— Lu? Mon Dieu, non; je ne suis pas curieuse de l'écriture, que je n'ai jamais lue bien facilement ; mais pourquoi me dis-tu que tu peux paraître fou?
— Parce que... Dis-moi d'abord pourquoi tu parais, toi, inquiète et contrariée.
— Oh! moi, je peux le dire. Je suis furieuse
de penser que nous allons conduire ce joli cœur à Marianne, et que, l'ayant reçu et* accueilli, nous voilà forcés de le trouver charmant devant elle. Eh bien, non ! Quant à moi, je ne ferai pasce mensonge, je le trouve ridicule et insupportable, et je ne promets pas de ne pas laisser voir ce que je pense de lui.
— Tu le juges trop vite, répondit Pierre en Vasseyant auprès de sa mère, qui s'était jetée avec humeur sur le sofa. Ce n'est ni une bête, ni un méchant garçon; ses manières, qui onttrop d*aplomb, j'en conviens, plairont peut-être à Marianne, qui sait? Marianne n'a peut-être pas tout le jugement que tu lui attribues, et que sur a parole je lui ai attribué aussi.
— - Marianne a beaucoup d'esprit, s'écria maa uie André, et beaucoup de raison ; tu ne la Hinais pas.
— C'est vrai ; elle est très-mystérieuse pour
• — C'est ta faute ; tu lui parles si peu et tu >fltes si mal des occasions de la connaître !
— C'est un peu ma faute, mais encore plus la
tne. Je t'assure qu'elle aime le rôle de sphinx r
moi, je n'ai pas la hardiesse de Philippe
cher pour soulever le voile de pudeur d'une
e fille. Elle a beau être une enfant pour moi,
une femme, et je ne sais pas brutaliser la
ve d'une femme.
Madame André réfléchit quelques instants, puis elle prit la main de son fils et lui dit :
— Tu es timide, trop timide ! Si tu l'avais voulu, c'est toi que Marianne eût aimé, toi, toi seul qu'elle eût épousé.
— Tu me reproches un bien vieux péché 1 II y a de cela six ans. Songe donc qu'il y a six ans je ne pouvais déjà plus penser au mariage.
— Pourquoi ? Est-on vieux à trente-cinq ans ?
— On Test assez pour juger son avenir par la comparaison avec le passé, QuanA, à trente-cinq ans, on n'a pas su faire fortune, on peut se dire qu'on ne le saura jamais, et on doit se retirer des embarras et des émotions de la vie.
— C'était raison de plus pour faire un bon mariage.
— Rechercher l'amour en vue d'un bon mariage, voilà ce que je n'ai jamais su faire et ce que je ne saurai jamais.
MÀfilÀNNE 315
— Oui, oui, je comprends, je te connais. J'ai aussi ma fierté, et j'estime la tienne: ce que je te reproche, c'est de n'avoir pas aimé Marianne pour elle-même; elle le méritait bien, et elle eût été disposée à te le rendre. Quand l'amour se met de la partie, il n'y a plus ni tien ni mien dans les convenances de fortune.
— C'est vrai, mais je n'ai pas cru que Marianne pourrait m'aimer. Si Philippe a trop de confiance en lui-même, moi je ne n'en ai peut-être pas assez. Et puis, je l'avoue, j'avais la passion des voyages, et j'espérais pouvoir recommencer. Un autre que moi, avec un peu d'adresse et d'entregent, eût rencontré une occasion comme «elle que le hasard m'avait fournie. Je n'ai pas su aider le hasard. Je te l'ai dit cent fois, je ne suis bon à rien pour moi-même. Et à présent tout est consommé, je suis heureux de pouvoir au moins te donner un peu de bonheur. Ne gâtons pas notre vie présente par d'inutiles retours sur le passé. Tu dis que Marianne m'eût aimé. . . Elle sent bien que je ne m'en suis pas aperçu, et elle ne me le pardonnera jamais*. Je m'explique maintenant la froideur qu'elle me témoigne, le soin qu'elle prend de me tenir à distance, et le vous cérémonieux qui a remplacé le bon tu d'autrefois. Une femme, «i froide et si douce qu'elle soit, ne pardonne pas à un homme d'avoir été aveugle, et, à présent qu'elle va être dévorée par les yeux effron-
tés et clairvoyants d'un gros garçon sans scrupule et sans irrésolution, c'est à son profit qu'elle va se venger de ma sottise. Que la vengeance lui soit douce, et qu'elle soit heureuse !. nous n'avons pas d'autre souhait à former. Je prétends m'exécuter de bonne grâce et approuver son choix sans arrière-pensée.
— Tu as tort, mon Pierre. Si tu le voulais bien, il serait temps encore ! mais tu ne le veux pas, tu ne l'aimes pas, ma pauvre Marianne 1 c'est un malheur pour elle. Tu l'aurais rendue heureuse, elle ne le sera pas avec un homme qui lui est par trop inférieur.
— Si elle a la supériorité dont tu la gratifies, elle s'en apercevra à temps ; elle n'a pas encore dit oui.
— Tu doutes qu'elle soit intelligente, voilà ou je te trouve bête, moi, permets-moi de te le dire! Je sais bien que je ne peux pas être un juge pour toi et que tu dois te dire que je ne m'y connais pas. Je sais aussi qu'il est difficile de juger l'esprit d'une personne qui ne veut pas montrer celui qu'elle a; mais, quand on a envie d'aimer quelqu'un, on cherche, et, quand on aime, on devine. Si tu aimais...
Pierre baisa la main de sa mère avec une émotion qu'il réprima aussitôt. Il avait failli lui dire que, depuis quelques jours, il était en proie àla tentation d'aimer, et que peut-être il aimait
déjà. Il se contînt. S'il avouait sa souffrance, elle serait trop vivement partagée par sa mère, et celle-ci le pousserait à une lutte dans laquelle il n'osait pas croire qu'il pût triompher.
— Nous reparlerons de tout cela aprèsdemain, lui dît-il. Voyons d'abord comment le Gaucher prendra. Voici qu'il est tard, il faut dormir. Ne te tourmente pas, et sois sûre que je suis trop heureux avec toi pour beaucoup désirer d'être mieux.
Rentré dans sa chambre, il résolut de décharger son cœur, et il ouvrit son carnet. A la dernière page de son monologue de la veille, il trouva une petite pensée sauvage qu'il ne se so.ùvint pas d'y avoir mise, mais qui le fit rêver.
— On devrait, se disait-il, faire un herbier de souvenirs. Une fleur, une feuille, un brin de mousse, prendraient la valeur d'une relique, si ces cueillettes vous rappelaient un événement delà vie intérieure, une émotion du cœur ou un effort de la volonté. On se rappelle les dangers ou les fatigues de certaines conquêtes botaniques. On revoit les sites grandioses ou charmants qui vous ont vivement frappé ; mais c'est toujours le spectacle du monde extérieur qui est évoqué par ces vestiges ; l'histoire de l'âme jouerait bien un autre rôle...
En ce moment, Pierre entendit marcher sur
le bois retentissant des corridors et des escaliers du chalet ; puis on ouvrit la porte d'en bas, et il vit par la fenêtre Philippe Gaucher qui paraissait vouloir aller en pleine nuit à la découverte de ses motifs de peinture.
Il était une heure du matin. La conversation de Pierre et de sa mère, dont nous n'avons donné qu'un court résumé, avait duré plus de deux heures. Quelle fantaisie poussait l'artiste à sortir de la maison et de l'enclos avant le jour? Une subite indignation mordit le cœur d'André, à l'idée que ce jeune fou, pressé de s'assurer une existence indépendante, voulail compromettre Marianne pour arriver plus vite et plus sûrement à ses fins. Il le rejoignit en trois enjambées, comme il prenait résolument le chemin de Validât.
— Où allez-vous? lui dit-il d'un ton brusque ; êtes- vous somnambule?
— Sfei, répondit Philippe plus surpris que fâché de la surveillance de son hôte. J'ai le somnambulisme de l'amour, qui va droit à son but sans savoir par où il faut passer ; mais je
trouverai bien tout seul le manoir ou la chaumière de ma jolie campagnarde. C'^st par ici que je l'ai vue s'éloigner hier; vous m'avez dit qu'elle demeurait tout près du chemin, du côté des collines de droite. La nuit est claire, et il fera jour dans une heure. Ne vous inquiétez pas de moi, mon cher. Je serais désolé de déranger vos habitudes.
— La première et la plus importante de mes habitudes, répondit Pierre, est de veiller à la sécurité de mes amis.
— Vous êtes trop bon pour moi, vrai ! J'aime mieux aller seul, je vous l'ai dit.
— Ce n'est pas de vous que je me préoccupe, c'est de ma filleule.
— Qui ça, votre filleule ?
— Mademoiselle Chevreuse, que vous voulez, je crois, compromettre.
— Elle est votre filleule! Tiens, tiens 1 Alors tout s'explique. Je vous prenais pour un soupirant éconduit et jaloux; mais, du moment que vous êtes une espèce de père, je reconnais votre droit, et je veux bien vous dire, vous jurer que je serais désolé de compromettre votre Marianne. Sachez, cher ami, gue mes intentions sont pures comme le ciel. Hier, ma charmante fiancée a refusé une fleur que je lui offrais, disant qu'elle la voulait cueillir pour son cheval, et je l'ai offerte à son cheval, c'est-
Marianne 321
à-dire à sa jument, qui s'appelle Suzon, vous l'avez dit hier soir. Or, ce matin, je compte saccager tous les buissons du pays et faire une gerbe, une guirlande somptueuse de chèvrefeuille que je suspendrai à la porte de mademoiselle Chevreuse, avec ce modeste billet déjà écrit que j'ai dans ma poche : A mademoiselle Suzon, son dévoué serviteur. M bus vpyez qu'il n'y a pas de quoi se fâcher, et que votre filleule rira de l'aventure.
— Si votre ambition est de la faire rire, je pense que vous réussirez.
— Vous espérez qu'elle rira à mes dépens?
Soit! La grande question, c'est que, sympathique ou moqueuse, elle s'occupe de moi, et vous m'obligerez en me tournant en ridicule. Je saurai bien prendre ma revanche quand elle aura* la cervelle remplie et surexcitée par mes extravagances. Je compte en faire de toute sorte, mais de telle nature cependant que son austère parrain n'ait pas à me rappeler au respect que
- je dois à sa fille adoptive.
Pierre eut envie de lui démontrer tout de suite que l'offrande à Suzon équivalait à un£ déclaration d'amour à Marianne, déclaration qui pouvait d'autant plus faire jaser que les métayers, ne sachant pas lire et voyant ce bouquet à la porte, ne manqueraient pas de se dire que c'était un mai, c'est-à-dire un gage de fiançailles
pour la demoiselle ; mais Philippe paraissait si décidé qu'il fallait ou le laisser faire ou se fâcher, ce gui lui paraîtrait souverainement ridicule et brutalement contraire aux lois de l'hospitalité* Pierre feignit donc de prendre la chose en riant et le laissa s'éloigner seul en lui rappelant que sa mère déjeunait à neuf heures, et qu'on partirait vers midi pour le dîner de Validât, qui devait avoir lieu, suivant la coutume du pays, à trois heures.
— Ne vous inquiétez pas de moi, répondit Philippe, et surtout ne m'attendez pas. Si je suis trop loin pour rentrer à l'heure de votre déjeuner, je trouverai du pain et du lait n'importe où. Sachez bien que nulle part un paysagiste n'est embarrassé de rien. J'ai fait d'autres explorations que celle de votre Suisse microscopique, mon cher!
Pierre feignit de rentrer et prit à travers champs pour se rapprocher de Validât. Il voulait surveiller celui qu'il appelait en lui-même avec un dépit dédaigneux son jeune homme.
Il eut un fou rire de contentement lorsqu'au bout d'un quart d'heure il aperçut de loin Philippe s'arrêter en face du chemin creux qui descend vers Validât, puis continuer à monter sur le chemin découvert pour se diriger vers le castel de Mortsang. Philippe, en contemplant les toits de tuiles moussues de la métairie de Vali-
dat, tapie sous les gros noyers et ne présentant ni un pavillon ni une tourelle, n'avait pas voulu supposer que la dame de ses pensées pût habiter cette tanière de paysans laboureurs. Il avait avisé plus loin le castel pittoresque, et c'est là, chez des gentillâtres fort étrangers à ses amours, qu'il allait déposer son offrande.
Pierre, résolu quand même à faire bonne garde autour de Marianne, rentra pour prendre son bâton et son sac de promenade, accessoires qui motivaient ses excursions habituelles et sans lesquels on se fût étonné de le voir marcher comme au hasard dans la campagne. Dans le pays, on n'a guère le droit d'errer sans but déterminé, on passerait pour fou; mais si on a l'air de chercher ou de recueillir quelque chose, on ne passe que pour savant, ce qui est moins grave, à moins qu'il ne se mêle à cette réputation quelque accusation de sorcellerie.
Pierre avait assez de notions d'agriculture pour rester pratique en apparence. On supposait d'ailleurs, à le voir si curieux des ruines, des plantes et des rochers, qu'il était chargé par le gouvernement de faire la statistique du pays. Jamais le paysan du centre ne suppose qu'un
particulier se livre à ces recherches pour son propre plaisir ou pour sa propre instruction.
Le soleil était levé quand Pierre André se trouva dans le bois de hêtres qui garnissait le ravin au-dessus de Validât. De là, caché dans les taillis, il pouvait explorer du regard et la métairie et les chemins environnants. Il vit qu'on s'agitait beaucoup dans la métairie, probablement pour le dîner que préparait Marianne, et, vers cinq heures, il vit Marianne elle-même donnant des ordres, allant et venant dans la cour. Puis on lui amena Suzon, qu'elle monta et dirigea vers l'endroit du bois où coule le ruisseau.
Pierre descendit rapidement la colline et se trouva en même temps qu'elle au petit gué.
< — Où vas-tu si matin? lui dit-il d'un ton d'autorité dont elle fut surprise.
— Cela vous intéresse, mon parrain? Je vais chercher du beurre à la ferme de Mortsang.
Nous en manquons pour votre dîner, et moi, je prétends que rien ne vous manque chez moi.
— Envoie quelqu'un, Marianne, et ne va pas à Mortsang; ne va nulle part, je te prie, ne cours pas la campagne aujourd'hui. Reste chez toi à nous attendre; demain, tu sauras si tu dois interrompre ou continuer tes courses solitaires.
— Je ne comprends pas.
— Ou tu ne veux pas comprendre. Eh bien,
sache que Philippe Gaucher a quitté Dolmor au
m MARIANNE
milieu de la nuit pour t' apporter un bouquet. Seulement il s'est trompé et il l'a porté à Mortsang ou ailleurs ; mais, si tu vas par là, tu risques de le rencontrer.
— Eh bien, quand je le rencontrerais?
— C'est comme tu voudras. Je t'ai avertie.
S'il te plaît de courir après lui...
— Personne ne peut supposer que je sois si pressée de le voir.
— Il le supposera, lui !
— Il est donc fat à l'excès?
— Je ne dis pas cela, c'est à toi de le juger; mais il a beaucoup d'assurance, et cela, tu dot» déjà le savoir.
— Oui, il a de l'assurance, mais entre l'assurance et la sottise il y a de la marge. Parlez-moi de lui, mon parrain, puisque nous voilà seuls. Je renonce à faire mes commissions moi-même aujourd'hui, du moment que vous me désapprouvez. Je vais rentrer en disant que Suzon a boité et que je ne veux pas la faire marcher. Mais causons un peu, puisque nous nous rencontrons si à propos.
— Je ne te rencontre pas. Je te guettais.
— Moi? vraiment?
— Oui, toi. Je te dois conseil et protection jusqu'au moment où tu me diras :' « Je connais ce jeune homme et il me convient. » Ce momentlà arrivera peut-être ce soir ou demain matin.
MÀRIÀJVNE 327
Je ne pense pas que ma tutelle soit de longue durée au train dont Philippe veut mener les choses.
— Vous croyez que je le connaîtrai ce soir ou demain ? Vous me supposez une intelligence tpia je n'ai pas.
— Ma chère, tu as une prétention à la bêtise qui est une pure coquetterie.
— Ah î fit Marianne, qui écoutait et examinait Pierre, avec une curiosité plus marquée que de coutume. Dites toujours, mon parrain ! Expli-
'quez-moi à moi-même, je ne demande qu'à me connaître. Je fais, dites-vous, semblant d'être bête, et je ne le suis pas?
Pierre fut embarrassé d'une question si directe, et qu'il n'avait pas prévue.
— Je ne suis pas venu pour te disséquer, répondit-il. Mon titre de parrain ne m'autorise qu'à te préserver des insultes du dehors. C'est de M. Philippe que tu désires que je te parle, tu te montres très-curieuse de ce qui le concerne, toi si indifférente à toute autre chose. Eh bien, je n'ai rien à te dire de lui, sinon qu'il est entreprenant, et résolu à te plaire par tous les moyens qui seront en son pouvoir.
— Il veut me plaire ? C'est donc que je lui plais?
— Il le dit.
— Mais il ne le pense pas?
— Je n'en sais rien; je ne veux pas supposer qu'il ne te recherche pas pour toi-même.
— Qu'est-ce qu'il vous a, dit de moi ? Il ne me connaît pas! Il ne peut pas me trouver jolie.
— Il te trouve jolie.
— Il ne peut pas le penser, n'est-ce pas, mon parrain? Dites, je vous en prie.
En questionnant ainsi André, Marianne avait pris une physionomie animée, résolue et craintive tour à tour; elle avait rougi, son regard s'était rempli d'éclairs fugitifs. C'était une véritable transformation. Pierre en fût vivement frappé.
— Tu l'aimes déjà, répondit-il, car te voilà jolie, et c'est lui qui t'apporte la beauté que tu n'avais pas !
— S'il m'apporte la beauté, dit Marianne, qui devint tout à fait vermeille de plaisir, c'est déjà un beau cadeau qu'il me fait et dont je dois lui savoir gré! Je me suis toujours jugée laide, et personne ne m'a encore détrompée.
— Tu n'as jamais été laide, et je ne sache pas l'avoir jamais dit...
— Oh! vous, reprit-elle vivement, vous ne m'avez jamais regardée, vous n'avez jamais su quelle figure je pouvais avoir!
— Voilà encore de la coquetterie, Marianne.
Je t'ai toujours regardée... avec intérêt.
— Oui, comme un médecin regarde un ma-
lade; vous pensiez que je ne vivrais pas. A présent que vous me voyez bien vivante, vous n'avez plus besoin de vous inquiéter de moi.
— Tu vois bien pourtant que je ne me suis pas couché cette nuit par inquiétude.
— Mais quelle inquiétude? Voyons ! Quel danger puis-je courir avec M. Philippe Gaucher? N'est-il pas un honnête homme? A son âge, on n'est pas corrompu, et d'ailleurs je ne suis pas une enfant pour ne pas savoir me préserver des belles paroles d'un jeune homme.
— Il n'y a en effet que le danger de faire jaser sur ton compte avant que tu sois décidée à laisser dire,... toi qui crains tant les propos, jusqu'à ne pas me permettre de te voir chez toi !
— Oh! vous, mon parrain, ce serait plus grave. On sait bien que vous ne m'épouseriez pas; vous n'êtes pas dans le même cas qu'un j eune homme qui veut s'établir.
— Que dis-tu là? c'est absurde. Je ne t'épouserais pas, si j'avais eu le malheur de te compromettre?
— Si fait! vous m'épouseriez par point d'honneur, et je ne voudrais ni vous mettre dans un pareil embarras, ni être forcée d'accepter le mariage comme une réparation.
Toutes les paroles de Marianne troublaient profondément André. Ils s'étaient arrêtés, elle dans l'eau où Suzon avait voulu boire, lui,
appuyé contre un bloc de grès. Le ruisseau coulait transparent sur le sable qu'il semblait à peine mouiller, Les arbres, épais et revêtus de leurs feuilles nouvelles, enveloppaient les objets d'une teinte de vert doux où se mêlait le rose du soleil levant.
— Marianne, dit André devenu tout pensif, tu es vraiment très-jolie ce matin, et le jeune damoiseau qui s'est avisé de découvrir le premier ta beauté doit avoir un profond mépris pour moi, qui lui ai parlé de toi avec la modestie qu'un père doit avoir quand on lui vante saillie. Il te le dira certainement...
— Eh bien, que faudra441 croire?
— Il faudra croire qu'un fromme .dans ma position ne devait pas te regarder avec les yeux d'un prétendant, et qu'il n'est pas ridicule parce qu'il se rend justice. Tu semblés me *eprocher d'avoir été aveugle pardédain .011 par indifférence. Ne peux-tu pas supposer que je l'ai été par honnêteté de cœur et par respect?
— Merci, mon parrain, répondit Marianne avec un sourire radieux, vous ne m'avez jamais blessée par votre indifférence. Il m'importe peu d'être trouvée belle, pourvu qu'on m'aime, et je suis bien sûre que vous avez toujours eu de l'amitié pour moi. Si M. Gaucher n'est pas un bon parti pour moi, vous me le direz, et je ne ferai que ce qui vous plaira.
MARIANNE dSL
— Attendons à ce soir, Marianne ; s'il te plaît, à toi, tout sera changé, et tu ne me demanderas jàus conseil.
— Il pourrait me plaire et vous déplaire..* Eh bien, s'il ma [lait, tant pis, je ne vous écouterai pas moins.
— Tu te moques, mon enfant; s'il te convient, il faudra bieaè qu'il m'agrée.
Marianne changea de visage et redevint tout ■à coup la froide petite personne que Pierre connaissait. Il semblait que la résignation de son parrain l'eût blessée, et que, lasse de vouloir provoquer en lui un élan de cœur, elle renonçât de nouveau, et cette fois pour toujours, à être aimée de lui.
— Puisque vous me laissez si parfaitement libre d'esprit, lui dit-elle, je ne vais plus songer qu'à m'interroger moi-même. A tantôt, mon parrain.
Et elle allait retourner sur ses pas, lorsque Pierre, emporté par un mouvement violent, saisit la bride de Suzon en s'écriant :
— Attends, Marianne, tu ne peux pas me quitter sur cette parole glacée !
— Eh bien, parrain, dit Marianne radoucie, quelle parole dois-je vous dire?
— Une parole d'affection et de confiance.
— Ne vous l'ai-je pas dite en vous promettant de ne pas me marier contre votre gré?
— Et tu ne comprends pas que je ne peux pas accepter ta soumission comme un sacrifice?
— Ce ne sera peut-être pas un sacrifice, qui sait?
— Qui sait? Oui, voilà! tu n'en sais rien encore !
Et Pierre, intimidé et découragé au moment où il eût dû laisser déborder «on émotion, lâcha la bride de Suzon et baissa la tête, mais pas assez vite pour cacher à Marianne deux larmes qui étaient venues au bord de ses paupières.
— Enûn ! se dit Marianne en reprenant au pas le chemin de sa demeure, il me semble que je vois clair à présent. J'ai bien cru qu'il ne m'aimerait jamais ! Ne l'a-t-il pas pensé et écrit, que le mariage était un tombeau, et que jamais il ne se contenterait d'un bonheur paisible et sûr? Pourtant il a du chagrin en me voyant hésiter; quel singulier caractère et comme il doute de tout !
Marianne rentra et s'enferma dans sa chambre, en proie à une agitation qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était très-sincère vis-à-vis d'elle-même; elle reconnut que sa rencontre avec Philippe l'avait un peu troublée et qu'en se laissant aller à l'instinct, elle pouvait ressentir quelque plaisir à se voir apprécier par cet inconnu.
— Ces gens décidés ne se font-ils pas connaître tout de suite, pensait-elle, et ne faut-il pas leur savoir gré de vous épargner les tourments de l'hésitation? Pierre a du respect pour moi, c'est flatteur et c'est bon; mais n'en a-t-il pas trop? Veut-ildonc que je fasse les avances? est-ce qu'il n'est pas dans l'ordre des choses que l'homme ait l'initiative ?
Marianne se sentait poussée et comme réclamée par un penchant très-logique et très-vrai, celui qui porte le sexe faible à estimer avant tout, dans le sexe fort, les résolutions qui caractérisent la virilité. Elle avait tressailli d'aise, lorsque Pierre avait saisi avec autorité la bride de son cheval pour la retenir ; mais Philippe n'eût pas lâché prise, elle le sentait bien, et Pierre n'avait eu qu'une velléité de courage. Pourtant ces deux larmes qu'il n'avait pu retenir,... Philippe ne les eût pas versées.
— Peut-être que sa timidité est la conséquence forcée de la mienne, se dit encore Marianne.
Jamais je n'ai su dire un mot, ni même avoir un regard pour lui faire deviner que je voudrais son amour. Je suis trop fière, il me croit indifférente ou stupide. Est-ce qu'il m'aimerait franchement si j'étais coquette et un peu hardie ? Qui sait?
Pierre reprenait de son côté le chemin de Dolmor sans songer davantage à surveiller Phi-
lippe;. ses larmes coulaient lentement et sans qu'il s'^n .aperçût.
— Ma destinée s'accomplit, se disait-il; voilà que, pour couronner l'histoire de mes aberrations, j'aime encore une fois l'impossible. Tant que Marianne a été libre et m' a, paru indifférente, je n'ai pas songé à elle. Le jour où un rival, qui .a toutes les chances contre moi, se présente, je me sens jaloux et désespéré. Je suis vraiment fou, et avec cela idiot, car c'est au moment où je devrais parler que je sens plus que jamais que demander l'amour m'est impossible.
Il trouva sa mère levée et préparant le déjeuner. Il aimait mieux se plaindre de Marianne que de n'en pas parier. Il raconta l'entrevue et qjouta :
— Marianne est coquette, je t'assure, et -cruellement railleuse. Elle voulait m'amener à lui dire que j'étais amoureux d'elle; elle avait besoin de ce triomphe avant de se venger. Ce soir ou demain elle eût ri de ma sottise avec son futur conjoint.
Madame André essaya en vain de le dissuader.
Elle s'avança même jusqu'à jurer que la petite . voisine n'avait jamais aimé que lui, et que c'était lui, lui seul qu'elle attendait depuis cinq ou six ans; mais, comme elle ne pouvait affirmer qu'elle en eût acquis la preuve dans les confidences de Marianne, Pierre repoussa l'espérance
comme un leurre des plus dangereux. Il ne voulut pas avouer que son cœur s'était pris, et sa mère impatientée finit par lui dire :
— Eh bien, prenons-en notre parti, et, si ce mariage nous chagrine ou nous contrarie, disons-nous que nous n'avons pas voulu l'empêcher !
Philippe arriva à l'heure du déjeuner et y fit honneur. Il raconta ensuite à Pierre qu'il avait, fait beaucoup de pas inutiles pour trouver Validât, qu'il avait failli déposer sa couronne de chèvrefeuille à la porte de Mortsang, mais qu'il s'était informé à temps du nom de la localité et de celui des propriétaires du manoir, qu'il avait éta encore plus loin et n'avait tfouvé qu'un désert de landes marécageuses, qu'enfin il était revenu sur ses pas et s'était approché, vers les huit heures du matin, d'une métairie fort laide qu'il allait encore quitter sans s'y arrêter, lorsqu'il avait vu dans un pré un petit cheval au vert. Il avait reconnu ce petit animal pour mademoiselle Suzon. Il avait pénétré dans le pré à travers le» épines et, après avoir passé la couronne autour du cou de la maigre jument, il revenait triomphant, jugeant son entreprise réussie et sa nuit bien employée.
Pierre lui répondit à peine, et, pour se débarrasser de lui, il lui conseilla d'aller se jeter sur son lit r vu que le manque de sommeil pou-
vait paralyser ses moyens de séduction. Philippe jura qu'il était homme à passer trois nuits sans dormir et sans qu'il y parût ; ce qui ne l'empêcha pas d'aller s'étendre incognito sur la mousse, dans le creux des roches, et d'y savourer les douceurs du repos jusque vers midi.
À midi sonnant, la patache et la jument du domaine de Validât se trouvèrent à la porte de Dolmor. Madame André avait mis sa robe de soie puce encore fraîche, bien qu'elle eût dix ans de service. Philippe endossa un habit noir de la meilleure coupe et mit une cravate éblouissante. André ne changea rien à son costume des dimanches. Madame André monta dans la patache, que Tépoux de Marichette se disposait à mener aupas en marchant à côté de la jument. Philippe, assis à côté de madame André, prétendit conduire, mais il ne réussit jamais à prendre le trot, allure inusitée pour une jument poulinière du pays.
André avait pris les devants à pied. Il arriva le premier à Validât, mais il attendit pour se présenter que la patache l'eût rejoint. Le lourd véhicule, trouvant la barrière ouverte, fit son entrée majestueuse et lente, et s'arrêta entre la porte du logis et le tas de fumier. Philippe trouva son futur manoir un peu trop rustique et se promit de changer tout ça, pour peu qu'il y eût des bâtiments convenables. Malheureusement il
338 MARIANKS
n'y en avait [pas, et Marianne, gui attendait ses hôtes au seuil de la chambre des métayers, les y fit entrer, ni plus ni moins que s'ils eussent été de simples paysans. Marianne avait pourtant son petit sanctuaire très-coquet de l'autre calé de la cloison ; mais elle n'était pas disposée encore à y admettre un étranger, et Pierre lui sut gré de ne pas en accorder l'entrée si vite à son nouvel hôte.
Marianne, après avoir embrassé madame André, tendu la main à son parrain et salué «ans timidité le convive qu'on lui présentait, emmena madame André dans sa chambre afin qu'elle se débarrassât de son châle et de son voile noir. En ce temps-là,' les bourgeoises pauvres ne portaient guère de chapeaux.; elles sortaient avec un voile sur leur bonnet de linge blanc.
Pierre s'amusait intérieurement de la déconvenue de Philippe, que celui-ci dissimulait de son mieux sous un air enjoué. 11 ne se doutait pas de la simplicité, je dirai même de la rusticité des habitudes de nos propriétaires campagnards en ce pays et à cette époque. Marianne n'avait Tien changé d'apparent à ses habitudes d'enfance. Longtemps elle n'avait pas eu d'autre salon que cette grande pièce à solives enfumées d'où pendaient des grappes d'oignons dorés, et au centre de laquelle, en guise de lustre, se balançait la cage à claire-voie où Ton met les fromages. Les paysans sont très-propres dans cette région. Si les poules et les canards pénètrent à tout moment flans l'intérieur, la ménagère, armée du balai, est incessamment sur pied pour les chasser et faire disparaître les traces de leur passage, ïieslits et tous les meubles sont frottés
et luisants, la vaisselle brille de netteté sur le dressoir ; mais ces grands lits de serge jaune, fanés jusqu'à avoir pris la teinte feuille morte, la noire cheminée à crémaillère encombrée de pots, de chats et d'enfants, le dallage inégal et crevassé, la petitesse de Tunique fenêtre, l'écrasement d'un plafond garni de provisions et d'ustensiles qu'il faut éviter en marchant, tout cela n'offrait pas au jeune Parisien l'idée d'un bien-être suffisant, et il ne pouvait même pas rêver un atelier de peinture dans ce local sans lumière et sans élévation.
Comme il y avait de la finesse sous sa pétulance, il se garda bien de dire à André un mot qui exprimât son déplaisir. Il se contenta de demauder si c'était là qu'on allait diner.
— Je le présume, répondit Pierre. Mademoiselle Chevreuse a bien quelque part un petit appartement; mais, depuis qu'elle l'a fait arranger, je n'y suis pas entré, et j'ignore si elle a une salle à manger. Je crois qu'elle vit sur un pied d'égalité complète avec ses métayers et qu'elle prend ses repas avec eux.
— Alors nous allons manger avec tout le personnel de la ferme? Eh bien, c'est charmant!
et voilà ce que j'appelle la vraie vie de campagne.
En ce moment, la Marichette vint dire à Pierre que, si ces messieurs souhaitaient faire un tour de jardin, ils y trouveraient de quoi
s'asseoir, et que la demoiselle y était sans doute déjà avec madame André.
— Le jardin est derrière la maison, ajoutât-elle; mais, si vous voulez passer par le logis à la demoiselle, vous n'aurez pas à faire le tour des bâtiments.
— Nous aimons mieux faire le tour, répondit Pierre, qui était pourtant très-curieux de pénétrer chez Marianne, mais qui ne se souciait pas de montrer le chemin à son compagnon. Ils passèrent % derrière la métairie et entrèrent dans le jardin de Marianne, où ils trouvèrent la table dressée et le couvert mis dans le petit parterre abrité qui s'étendait devant l'appartement. La porte vitrée était ouverte toute grande, et, sans entrer, car il n'y avait personne, ils virent un petit salon en vieille boiserie, peinte en blanc et vernie à neuf.
Le meuble Louis XV était assorti à la boiserie. La glace, enguirlandée de ces jolis festons de bois découpé qu'on imite tant bien que mal aujourd'hui, avait à cette époque quelque chose de trèssuranné, car la mode, surtout en province, les proscrivait absolument. Ce n'en était pas moins coquet et charmant, ces guirlandes d'un blanc poli pendant jusque sur la glace transparente, que des gerbes véritables placées devant ne laissaient voir que comme un point brillant ouvrant sur l'espace.
Pierre, avec un effort de mémoire, reconnut cette pièce et ce mobilier que, du temps du père Chevreuse, il avait vus sales, écornés, sentant la gêne ou l'apathie. Marianne avait eu le bon goût d'apprécier ces ve&tiges de l'autre siècle et de les faire restaurer. Le pavé était recouvert d'un tapis à teintes douces. Aucun objet sur les boiseries, mais partout des fleurs splendides s'élevant en buissons, presque en arbres, sur les encoignures et sur la console qui faisait face à la cheminée.
— Voilà qui est exquis ! s'écria Philippe. Je savais bien qu'elle était artiste !
— Comment le saviez- vous ? lui dit Pierre, qui au fond était plus surpris que lui.
— Mon cher, ça se voit dans la femme, .au premier aspect, sans pouvoir se définir. Marianne a le type duchesse !
— Qu'est-ce que le type duchesse? Je ne suis pas comme vous, je n'ai pas beaucoup vu le monde.
— Est-ce pour ça que vous êtes aujourd'hui d'une humeur massacrante? dit Philippe en riant.
L'apparition de Marianne et de madame André mit fin à ce dialogue. Elles passaient dans le jardin, et on s'empressa de les y rejoindre.
Pierre déclara à sa filleule qu'ayant été exclu si longtemps de son sanctuaire, il ne le connaissait plus et voulait voir les changements qu'elle y avait faits.
— Vous n'en trouverez aucun, répondit-elle; mon père aimait son jardin, il l'avait planté luimêma; je n'ai rien voulu détruire, et puis les métayers ont droit à leur part de légumes. Le temps s'est chargé de faire mourir beaucoup d'arbres, et la gelée a emporté beaucoup d'arbustes. ILen a poussé de jplus rustiques, et le fond de l'enclos, au bout du verger, dont mon .père avait voulu faire une pépinière, est devenu tout à fait sauvage.
— Je veux voir ça, dit Pierre, je me souviens que c'était très-mouillé, et j'avais prédit à ton père que ses arbres d'ornement n'y réussiraient pas.
— Allez-y seul, parrain, répondit Marianne; c'est un peu humide et raboteux pour madame André.
Pierre traversa le verger et pénétra dans l'ancienne pépinière, qui occupait une langue de terrain fermé de haies très-élevées et que traversait le ruisseau. 11 y fut saisi d'une sorte de ravissement. Marianue avait laissé la nature faire tous les frais de ce petit parc naturel. L'herbe y avait poussé haute et drue en certains endroits, courte et fleurie en d'autres, selon le caprice des nombreux filets d'eau qui se détachaient du ruisseau pour y rentrer après de paresseux détours dans les déchirures du sol. Ce sol, léger, noir et mélangé de sable fin, était particulièrement propice à la flore du pays, et toutes les plantes rustiques s'y étaient donné rendez-vous. Les iris foisonnaient dans l'eau avec les nymphéas blancs et jaunes. L'aubépine et le sureau avaient poussé en arbres luxuriants. Toutes les orchidées si variées du pays diapraient les gazons avec mille autres fleurs charmantes, les myosotis de diveroes espèces, les silènes découpées, les parnassies, les jacynthes sauvages, quelques-unes blanches, toutes ado-
rablement parfumées. Les renflements du terrain, étant plus secs, avaient gardé leurs bruyères roses et leurs genêts rampants, que perçaient de leurs blanches étoiles, roses dessous, les anémones sylvestres.
Il n'y avait pas de sentier, tout éboulement de sable servait de passage pour se diriger dans ce labyrinthe, où ne paissait jamais aucun bétail et que Marianne seule fréquentait. Quelques roches y servaient de siège à sa rêverie, et des touffes d'aulnes et de hêtres élancés y donnaient assez d'ombre sans étouffer la végétation basse.
Marianne aime donc la nature, se disait Pierre, enivré d'une joie intérieure; elle la comprend, elle la sent comme moi ! Et elle ne le dit pas, elle n'en parle jamais, je ne m'en doutais pas!
— Eh bien, mon parrain, lui dit-elle en paraissant tout à coup à ses côtés, vous voyez que je ne suis pas une bonne jardinière et que vous ne changeriez pas votre nouveau jardin que vous trouvez trop jeune, pour ce vieux marécage abandonné.
— Ce vieux marécage serait un paradis pour moi! Sais-tu qu'un botaniste y ferait un herbier presque complet de la flore du pays? J'y ai éprouvé plus d'une surprise, car j'y ia trouvé les espèces les plus rares et qu'il m'a fallu parfois aller cherchée bien loin ; tiens, par exemple,
cette élode des marais , qui est là sous nos pieds.
— Ah ! celle-là vient des pierres de Grevant, elle a bien voulu pousser ici.
— Tu as donc été quelquefois à Crevant?
— Souvent, c'est un jardin naturel très-riche; c'est de là que j'ai rapporté cette jolie jacynthe blanche.
— Ce n'est pas une jacynthe, c'est la ményanthe, beaucoup plus belle et plus rare.
— Je ne sais pas les noms des plantes, mon parrain, mais je connais bien leur figure et leur odeur. Toutes les fois que je me promène ^ je recueille des graines, des oignons ou déjeunes plantes, je les apporte ici, où presque tout réussit.
— Alors je comprends ce que je vois. Ce petit éden est ton ouvrage ?
— En partie ; mais je ne me vante pa* d'acclimater volontairement toutes ces folles herbes,, on me tiendrait pour folle.
— Tu aurais bien ptf me le dire à moi, qui ai la même manie.
— Oh ! vous, vous êtes savant, et il est naturel que vous soyez curieux de tous ces échantillons. Moi qui ne sais rien, je n'ai pas d'excuse.
— Tu aurais besoin d'excuse pour aimer les fleurs? Ahî Marianne, c'est d'autant plus char*
maat de ta part que tu ne sais pas tous les secrets de leur beauté. Si tu les examinais attentivement. . .
— Oh ! pour cela, je les examine, et, sans savoir un mot de science, je pourrais vous dire lerars rapports et leurs différences. Elles sont si jolies et si variées ! J'admire encore plus les belles fleurs étrangères que vous avez dans votre jardiu; mais mon amitié n'est pas pour elles. Nos petites sauvages sont plus à mon gré et à ma portée.
— • Tu les regardes donc dans tes promenades ? Je m'imaginais que tu ne voyais rien, que tu faisais courir ta Suzon pour le plaisir de te sentir emportée vite, qu'enfin tu aimais la campagne pour son libre espace, et le mouvement pour lui-même.
— Ah î c'est certainement un grand plaisir d'aller vite, de fendre le vent et de voler sur la bruyère comme un lièvre ; mais c'en est un plus grand de tout voir en allant au pas et de s'arrêter devant ce qui vous plaît ou vous étonne.
J'aime l'un et l'autre, ce que je connais et ce que je ne connais pas. Je voudrais ne rien apprendre et tout savoir,... ou encore mieux je voudrais tout savoir pour l'oublier et le retrouver quand il me plairait, car il y a un grand plaisir à vouloir deviner, et si je savais toujours, j'en serais privée.
— Reste comme tu es, Marianne ! tu es, je le vois, de ces natures qui possèdent le vrai sans avoir besoin de démonstration, etdis-moi encore, puisque tu es en train de te révéler aujourd'hui...
— C'est assez, mon parrain. Je crains que votre mère, que j'ai quittée pour vous rejoindre, ne s'ennuie sans moi. Retournons auprès d'elle.
— Veux-tu me donner le bras dit Pierre en &' arrachant à regret à l'oasis fleurie où pour la première fois Marianne avait trahi le secret de ses rêveries solitaires.
— On ne peut pas marcher deux de front ici, répondit Marianne. C'est une promenade pour une personne seule.
— Seule,... tu ne le seras pas toujours ! Je crois que bientôt tu feras faire ici une allée.
— Doublons le pas, dit Marianne. Voici M. Gaucher qui nous cherche, je ne veux pas qu'il entre dans mon désert.
Et elle se mit à courir, adroite et légère, sur ce terrain raviné qu'elle effleurait comme une hirondelle. .
— Merci, Marianne ! lui criait Pierre dans son cœur.
Mais l'espèce d'ivresse où il était plongé se
dissipa vite lorsqu'il vit Marianne accepter l& bras que Philippe lui offrait pour rejoindre madame André. Il eût voulu qu'elle trouvât un prétexte pour le refuser. Il est vrai qu'il n'y en avait pas de plausible, à moins de prendre un rôle de béguine.
Marianne semblait peu disposée à se poser en prude vis-à-vis de Gaucher. Elle avait fait une toilette assez voyante : une robe de mousseline de laine bouton d'or, qui donnait à sa peau brune un reflet très- favorable. Au cou et aux bras, ce ton vif était coupé et adouci par des ruches de tulle uni très-transparent. Rien dans ses cheveux noirs qu'une rose jaune nuancée de rose ; mais sa chevelure épaisse et courte était bouclée avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Elle était bien chaussée, et son pied, qu'elle cachait presque dans de grosses bottines et même dans de vulgaires sabots de noyer, était une merveille de petitesse. Gaucher l'examinait avec une curiosité hardie qui ne semblait pas lui déplaire. Il regardait son pied, sa main, sa taille, d'un air de connaisseur satisfait qui veut que l'on constate sa satisfaction. Il ne se gêna pas pour lui dire qu'elle avait une robe délirante de ton, et que sa taille était un palmier balancé par la brise.
— Ma taille un palmier? répondit gaiement Marianne. Alors c'est un palmier nain, un chamxrops? n'est-ce pas, mon parrain?
MÀRIATÎ^E 351
— Ohl oh! savante? s'écria Philippe naïvement.
— Non, monsieur, pas du tout. M. Pierre a un palmier comme cela dans une caisse, et j'ai retenu le nom.
— Mais vous aimez les fleurs, car vos vases •et vos corbeilles sont des merveilles de goût.
— Ce ne sont que des fleurs de nos haies et 4e nos prés. Je les aime mieux dehors que dans mon petit salon; mais je n'ai pas Souvent le plaisir de recevoir madame André, et, comme les anciens offraient des victimes à leurs dieux protecteurs, moi, je sacrifie de belles plantes è. ma bonne amie.
— Je n'y vois pas an brin de chèvrefeuille, dit Philippe, qui avait suivi Marianne dans le salon où se reposait madame André.
— Suzon aurait pu nous en donner un peu ûu sien, répondit Marianne; mais, comme le collier la gênait, elle s'est roulée avec, et je vous laisse à penser en quel état elle l'a mis. Il n'en restait que l'adresse dont elle ne s'est pas souciée, sous prétexte qu'elle ne sait pas fife.
— Vous riez, monsieur André? dit Philippe à Pierre: pourquoi? J'ai atteint mon but pourtant...
— Tous aviez un but? dit Marianne.
— Sans doute, je voulais vous faire savoir
que j'avais pensé à vous dès avant le jour.
Vous le savez, c'est tout ce que je demande.
— Et qu'est-ce qui vous a pris de penser à moi de si grand matin?
— Vous voulez que je vous le dise?
— Puisque vous voulez que je vous le demande?
— Puis-je vous répondre comme cela devant témoins?
— Vous ne m'avez pas dit en secret que j'avais été l'objet de vos pensées. Il ne faut pas commencer tout haut un propos qu'on serait obligé de finir tout bas, il vaut mieux ne rien dire.
— En d'autres termes, j'aurais mieux fait de me taire?
— Je ne dis pas cela ; je désire savoir ce que vous pensiez de moi ce matin. C'est sans doute quelque chose d'agréable, puisque vous avez fait la cour à Suzon.
— J'ai pensé que vous étiez un type de grâce et de charme à faire tourner la tête.
— Merci, mon bon monsieur. Vous faites la charité d'un compliment avec une tranquillité de souverain. Faut-il faire la révérence?
— Si vous voulez, mademoiselle Marianne.
— Voilà, monsieur Philippe, répondit-elle en faisant une révérence académique très-moqueuse, mais pleine de gentillesse.
Pierre la regardait avec stupéfaction. Il ne se doutait pas qu'elle put être animée et coquette à ce point. Philippe, enhardi, se mit à lui faire la cour, enchanté d'être raillé par elle, et pensant, comme tout autre l'eût pensé à sa place, qu'elle prenait grand plaisir à le rendre amoureux.
On servit le dîner sous les pampres et les jasmins, dont les longues guirlandes descendaient sur l'auvent et retombaient en franges autour des convives. La table était toute brillante de vieilles faïences, alors sans grande valeur, mais qui aujourd'hui seraient fort estimées, et dont les couleurs gaies, se détachant sur un fond bleuâtre, réjouissaient la vue. Marianne avait remis en vue d'anciennes verreries de Nevers que ses parents n'osaient plus faire paraître, parce qu'on n'estimait plus les antiquailles, mais qu'un amateur eût admirées. Philippe était assez artiste pour apprécier au moins l'étrangeté de ces jolis ustensiles, et il ne laissa échapper aucune occasion de louer l'ensemble et les détails du service. Il mangea de grand appétit, car Marichette, dirigée par la demoiselle, était une fine cuisinière, et les mets les plus
simples devenaient de friands .morceaux en sortant de ses mains. Il y avait encore quelques bouteilles d'excellent vin dans le cellier du père Chevueuse; Marianne n*y avait pas fait de tort. En somme, elle mita «Bon petit dîner autant de coquetterie qu'elle en avait mis dans sapersonne et dans ses manières. Philippe, qui ne croyait pas du tout à son personnage d'hôte inattendu, jugea facilement que tout allait grand train pour lui, et qu'il n'auraitpas de peine à se donner pour emporter d'assaut le cœur et la dot de la demoiselle.
Il était sinotn gris, du moins un peu tendre au dessert. Pierre, en voulant le retenir par la critique et la contradiction, ue faisait que l'exciter; madame André, espérant le rendre ridicule, le taquinait ouvertement. Marianne le provoquait à la confiance et à l'expansion avec une finesse qui pouvait fort bien lui paraître un encouragement, si bien qu'au sortir de table, après mille fusées de galanterie louangeuse, les unes assez bien tournées, les autres d'assez mauvais goût, Philippe s'empara du bras de Marianne, disant qu'il voulait voir les grands bœufs et les gros moutons, vu qu'un paysagiste appréciait le bétail mieux qu'un agriculteur.
— Je n'en crois rien, dit Marianne en retirant son bras ; vous avez la prétention d'apprécier tout mieux que nous, à la campagne comme à la
ville, parce que vous êtes artiste de profession ; moi, je dis que le métier gâte tout et que vous ne voyez rien.
— Et, comme Philippe se récriait :
— Vous voyez trop, reprit-elle, et vous voyez mal ; vous voulez traduire des choses qui ne se traduisent pas. Le beau est comme Dieu, il est par lui-même et ne gagne rien à être vanté par des hymnes et des cantiques. Au contraire les paroles, les chants, les peintures, tout ce que Ton invente pour embellir le vrai ne sert qu'à diminuer le sentiment qu'on en a, quand on le contemple sans se préoccuper de la manière de l'exprimer.
— Quoi? qu'est-ce que cela? s'écria Philippe. Anti-artiste? bourgeoise par système? cela jure venant de vous comme une chenille sur une rose.
— Ah ! je vous y prends ! répliqua vivement Marianne, une chenille ne jure pas sur une rose,
^car précisément celles qui vivent sur nos rosiers sont fines, lisses et d'un vert printanier extrêmement fin. Vous n'avez jamais regardé une chenille, monsieur le peintre. Il y en a qui sont des merveilles de beauté, et je n'en connais pas de laides. Comment verriez-vous mes grands bœufs, puisque vous ne pouvez même pas voir une si petite bête ?
— Est-ce que c'est vous, dit Philippe à André,
vous naturaliste, qui avez persuadé à votre filleule que l'art tuait le sentiment de la nature? Je vous dirais alors que vous lui avez enseigné un joli paradoxe.
— Cela se présente en effet comme un paradoxe dans votre discussion, répondit André, et votre prétention n'est pas moins paradoxale que celle de Marianne. Je crois qu'en plaçant mieux la question on pourrait mieux discuter.
— Placez-la bien, mon parrain, dit Marianne.
— Eh bien, la voici comme elle m' apparaît, reprit Pierre, en s'adressant à Gaucher. Vous croyez que pour voir il faut savoir, et je suis de votre avis : le naturaliste voit mieux que le paysan ; mais l'art est autre chose que la science, et il faut le sentir avant de savoir l'exprimer. Voilà ce que veut dire Marianne. Elle pense que vous n'avez pas encore assez contemplé et assez aimé la nature pour la rendre. Notez que, pas plus que moi, elle n'a* vu votre peinture, et que par conséquent ce n'est pas votre talent qu'elle critique. C'est votre théorie, un peu cavalière dans la bouche d'un tout jeune homme.
Elle croit qu'on ne doit pas aller de l'atelier à la campagne , mais aller de la campagne à l'atelier, c'est-à-dire que l'on n'apprend pas à voir parce que l'on est peintre, mais que Ton apprend à être peintre parce que l'on sait voir. N'estce pas là ce que tu voulais dire, Marianne ?
— Absolument, répondit-elle ; donc vous me donnez raison?
— Allons voir les bêtes , s'écria Philippe , je vois bien qu'ici on a trop d'esprit pour moi!
— Allons voir les bêtes, soit, répondit Marianne. — Tous venez, mon parrain ?
Tït elle ajouta tout bas :
— Je vais avec vous jusqu'aux étables, et je reviens ici faire la partie de votre mère.
— Nous vous suivons, répondit Pierre.
Mais il ne les suivit pas. Il revint au salon
avec madame André en lui disant :
— Laissons-les s'expliquer ensemble. Le moment est déjà venu où Marianne va se décider. Elle Ta voulu, elle Ta mis en confiance. Il varésumer en une seule toutes les déclarations qu'il lui a faites pendant le dîner. Si cela plaît à Marianne, notre avis est fort inutile : nous Saurons qu'à dire amen.
Madame André était inquiète ; elle ne voulait pas que Pierre abandonnât ainsi la partie. Elle le força d'aller rejoindre Marianne. Il lui promit d'obéir et s'en alla tout seul an fond du petit désert où il avait eu, quelques heures auparavant, un moment de bonheur et d'espoir. Il l'avait déjà perdu, et toute sa vie manquéepar excès de modestie lui apparaissait comme une raillerie amère devant le triomphe subit d'un
enfant qui n'avait peut-être pas d'autre mérite que la foi en lui-même.
Au bout d'une heure de profonde tristesse, il revint auprès de sa mère, qu'il retrouva causant ménage avec la Marichette tout en l'aidant à replacer dans les placards du salon les vieilles faïences et les jolis ustensiles de verre.
— Eh bien, dit-elle en prenant le bras de Pierre et l'emmenant au jardin, tu reviens seul?
— Je ne sais où ils sont, répondit Pierre. Je croyais les retrouver ici.
Ils firent le tour de la tonnelle de vigne. Ils n'y étaient pas.
— Vous voyez bien, disait Pierre, que ce tête-à-tête prolongé est définitif.
— Non, c'est qu'ils sont encore à la ferme.
Vas-y donc !
— Je ne veux pas avoir l'air de les surveiller, et, s'ils font une promenade sentimentale dans la bois de hêtres, je ne veux pas, en les cherchant, attirer sur Marianne l'attention des gens de la ferme.
Ils rentrèrent au salon, d'où Marichette s'était retirée, et ils attendirent encore un quart d'heure. Madame André était pleine de dépit et d'anxiété. Pierre était muet et comme brisé.
Enfin Marianne entra seule, un peu agitée, quoique souriante.
— Pardonnez-moi, ma bonne amie, dit-elle en embrassant madame André, je vous fais bien mal les honneurs de chez moi ; mais c'est votre faute. Pourquoi m'avez-vous amené un hôte si entreprenante *
— Entreprenant ? dit Pierre avec une amertume ironique.
— Eh oui ! Il veut qu'au bout de trois heures je l'aime et lui promette de l'épouser. C'est un peu vite, convenez- en!
— Ce n'est pas trop vite, s'il a réussi à te décider.
— Je suis décidée ! dit Marianne.
— Alors, reprit Pierre navré, tu viens nous annoncer ton prochain mariage. Pourquoi n'estil pas là pour nous dire son triomphe?
— Oh! il aie triomphe modeste; il est parti.
— Il retourne seul à Dolmor?
— Non, il retourne à Paris.
— Acheter les livrées ? dit madame André, qui entendait par là, comme les gens de campagne, les cadeaux de noces.
— Il les achètera sans doute bientôt ' pour une Parisienne, répondit Marianne, car il m'a déclaré en avoir assez des demoiselles de campagne.
Madame André se leva toute droite en s'écrîant :
— Ainsi tout est rompu !
Marianne regarda Pierre, qui n'avait pu contenir un cri de joie.
— En êtes-vous content, mon parrain? ditelle.
— Non, si tu le regrettes l.
— Je ne le regrette pas. Il n'avait pour lui que son audace, qui d'abord m'avait donné bonne opinion de lui. Je me disais qu'avec un homme si décidé je n'aurais jamais la peine d'avoir une volonté à moi, et je trouvais cela très-commode; mais, quand on ne doute de rien, il faut avoir beaucoup de jugement, et au bout de trois de ses paroles j'ai vu qu'il pouvait avoir du cœur, de l'esprit et de la bonté, mais pas l'ombre de raison. Qu'est-ce que je deviendrais,
moi si mille et si faible, avec un maître sans cervelle? Ce n'est pas possible, et, comme il voulait absolument savoir mon opinion sur son compte, je la lui ai dite tout bonnement, comme je vousla dis.
— Raconte-nous donc comment cela s'est passé, dit madame André. Et d'abord, ou éfîezvous? Est-ce dans l'étable à bœufs qu'il t'a fait sa déclaration?
— Non, c'est dans le pré, là, de l'autre côté du buisson. Je m'étonne que vous ne nous ayez pas entendus, car nous nous disputions fort en marchant. Quant à la déclaration, elle était toute faite ici, devant vous, sous l'influence du vin muscat, et il n'avait pas besoin d'y revenir. Il a parlé mariage de suite ; mais, comme mon parti était déjà pris, je lui ai répondu tout de suite que je ne voulais pas me marier ; de là la querelle. Il a le vin mauvais quand on le contrarie. Il m'a reproché d'être une coquette de village et de l'avoir roué tout le temps dd dîner. Il m'a même dit des choses assez dures
que je me suis laissé dire, je les méritais.
J'avas été coquette certainement, et je mentirais si je ne l'avouais pas ; seulement mes coquetteries n'étaient pas pour lui, et, comme je ne pouvais pas lui confesser mon secret, j'ai mieux aimé lui laisser penser de moi ce qu'il voudra.
— Et pour qui donc tes coquetteries ? dit madame André.
— Pour quelqu'un qui ne veut pas deviner ce qu'on ne lui dit pas. Pour s'entendre avec ce quelqu'un-là , il faudrait avoir l'aplomb de M. Philippe. J'ai essayé de l'avoir, et je ne demandais qu'à être excitée par ses louanges pour avoir le courage qui m'a toujours manqué ; mais le professeur est déjà parti , et je me demande s'il m'a réellement trouvée intelligente et jolie, car je recommence à douter de moi.
— Marianne, Marianne ! s'écria Pierre en tombant aux genoux de sa filleule, si tu m'as deviné malgré ma sauvagerie, tu me la pardonneras, car je l'ai bien expiée aujourd'hui !
— J'ai quelque chose à me faire pardonner, moi, aussi, répondit Marianne. J'ai lu ce qu'il y avait dans votre carnet, mon parrain. Vous l'avez laissé tomber avant hier sur l'herbe du petit chemin pendant que vous me parliez de M. Gaucher; je l'ai trouvé en revenant. J'ai cru que c'était un album de dessins comme vous en faites souvent dans vos promenades. Je l'ai ouvert, j'ai vu mon nom... Dame ! j'ai lu, j'ai tout lu, et, le soir, j'ai reporté le livre et l'ai posé sans rien dire sur la table de votre salon, à côté de votre sac. Voilà mon crime. J'ai su alors que vous doutiez de mon affection et que vous rc-
grettiez de n'y pouvoir compter. J'ai voulu voir si vous seriez jaloux du prétendant, j'ai été aimable, et à présent...
— A présent ! s'écria madame André, il est heureux, car i] avait beau me le cacher, je le devinais bien, moi, son ennui, et pourquoi M disait tant de mal de lui-même !
— Mais, je ne te vaux pas, Marianne, dit Pierre avec un dernier sentiment d'épouvante; je ne te mérite pas ! tu es un être adorable, et je suis...
— Ne dites pas ce que vous pensez de vous, reprit vivement Marianne ; vous avez assez dit devant moi tout ce que vous pouviez imaginer pour me décourager de vous aimer, vous n'avez pas réussi. C'était mon idée depuis six ans. Je ne croyais pas, quand j'ai commencé à penser à vous, que vous seriez si longtemps sans revenir. Je vous attendais toujours, moi, avec cette patience de paysan qu'on apprend chez nous dès l'enfance; mais votre retour m'avait découragée, car je voyais bien que vous vous - défendiez d'aimer, et sans votre carnet j'aurais cru que tout était fini pour moi. J'ai repris courage en voyant que vous songiez à moi malgré vous, et puis, ce matin,... j'ai vu deux larmes dans vos yeux. Allons, convenons-en, que nous nous aimons et qu'à présent il nous serait impossible de vivre l'un sans l'autre.
— Oui, impossible! répondit Pierre André, car jamais deux âmes n'ont été aussi semblables que les nôtres. Timides et concentrés tous deux, nous avons pourtant la même franchise et la même droiture. Nous avons les mêmes goûts avec les mêmes empêchements pour les manifester en public, mais avec le même besoin de nous les révéler l'un à l'autre et de les savourer en commun. Nous adorons la nature et nous aimons les champs ; séparés, nous les avons aimés avec mélancolie, et nous allons les aimer avec transport ! mais ce qui nous a le plus manqué, manqué à tous deux, je t'assure, c'est l'amour vrai, l'amour partagé, la confiance illimitée en un être qui est un autre nous-même. A quarante ans, je t'apporte un cœur qui ne s'est nourri que de rêves et qui est vierge de cet amour-là. Accepte-le comme ton bien, car tu seras tout pour lui, le passé, le présent et l'avenir.
11 faisait nuit quand Pierre et sa mère quittèrent Validât. Madame André voulut marcher un peu, et puis elle monta dans lapatache en les laissant la suivre, car elle sentait qu'ils avaient besoin de se parler seul à seul, et Marianne, qui avait la voiture pour revenir chez elle, marcha jusqu'à Dolmor au bras de son parrain, qu'elle s'était remise à tutoyer et à appeler Pierre.
— Quelle nuit! lui disait-il en regardant avec
SGfi MARIANNE
elle le ciel étoile. Quel air vivifiant et quels parfums de plantes ! Je crois que ce soir la terre et même les pierres sentent bon ! Jamais je n'ai vu des étoiles si pures, et il me semble que nous traversons un pays de fées, qui s'est fait là autour de nous, à notre insu, depuis ce matin. Ah! si j'avais été heureux comme cela dans ma première jeunesse, je serais devenu un grand poète et un grand peintre.
— Dieu merci, répondit Marianne, tu n'es rien devenu de tout cela, car tu me trouverais trop au-dessous de toi, moi qui ne sais rien de ces belles choses ; mais il me semble que, n'étant pas capable de dire pourquoi j'aime tant la nature, je l'aime davantage. M. Philippe me faisait horreur aujourd'hui quand il trouvait des mots d'une pédanterie bizarre pour qualifier tout ce qu'il voyait. Non, il n'y a pas de mots pour dire, et je crois que plus on dit, moins on voit. La nature, vois-tu, Pierre, c'est comme l'amour. C'est là, dans le cœur, et il ne faut pas trop en parler, car on rapetisse toujours ce qu'on veut décrire. Moi, quand je rêve, je ne sais pas ce qu'il y a dans moi, je ne vois que ce qui est entre le ciel et moi. Moi, d'ailleurs, je ne compte pas ; si je pense à toi, il me semble que je suis toi et que je n'existe plus. Et voilà pour moi le bonheur, la poésie, la science.
Après que Marianne fut remontée dans sa pa-
tache et que Pierre fut rentré chez lui, il trouva cette lettre que Philippe y avait laissée -
« Mon cher André,
» Je suis revenu prendre mon bagage chez vous, et je pars en vous remerciant de votre bon accueil. Ce n'est pas votre faute si votre jolie voisine s'est moquée de moi, c'est la mienne ; j'aurais dû ouvrir les yeux davantage et m'apercevoir à. temps de sa préférence pour vous, préférence qu'elle ne m'a point avouée, mais qu'elle n'a pas pu me dissimuler jusqu'au bout. Je n'aurais pas été amoureux d'elle pendant trois ou quatre heures ; mais ce sont là des amours dont on ne meurt pas, et je reste votre ami et le sien, car elle est une charmante femme, et je vous félicite de votre bonheur. »
Le lendemain, on publia les bans de Pierre André et de Marianne Chevreuso.