La tour
Malgré la célébrité précoce et la vogue prolongée dont il a joui de son vivant, Maurice-Quentin de La Tour n'a pas tenu sous la plume de ses contemporains immédiats la place qu'il eût été légitime, semble-t-il, de lui attribuer. Les notes que Mariette consignait sur les marges de Y Abecedario d'Orlandi et les comptes rendus de Salons que Diderot rédigeait pour la clientèle royale et princière de Grimm sont restés inconnus à nos ancêtres, et lorsque La Tour mourut en 1788, l'Académie Royale, troublée par l'orage qui grondait à l'horizon, ne lui accorda pas les regrets officiels auxquels il avait droit. Le premier hommage public qu'on lui ait rendu suivit cependant de près sa mort : c'est YÉloge historique que prononça, le 2 mai 1788, jour de la distribution des récompenses de l'école gratuite de dessin fondée par La Tour, l'abbé Charles-Vincent Du Plaquet, chapelain conventuel de l'ordre de Malte et de l'église de Saint-Quentin et censeur royal, plus tard député du Tiers pour le bailliage de ladite ville aux Etats généraux. Ce discours, divisé
en plusieurs points comme un sermon, n'apporte pas, on peut le croire, d'éléments bien précis pour la biographie du peintre, et c'est à peine si l'historien peut y glaner quelques particularités utiles. En 1834, l'un des auditeurs survivants de Du Plaquet, M. de Bucelly d'Estrées s'essaya devant ses collègues de la Société des lettres et des sciences sur le même sujet sans l'épuiser.
C'est seulement vers 1850 que la question fut un peu plus sérieusement reprise. Un projet de statue était, comme on dit vulgairement, dans l'air, et prit bientôt quelque consistance. Ghamptleury, qui venait de préluder à ses premières recherches sur les Le Nain dans les mémoires de la Société académique de Laon, annonçait l'intention de rendre le même hommage à La Tour, et réunissait en une forte brochure (Paris, Didron et Dumoulin, 1855, in-8°) les articles qu'il lui avait consacrés dans le Journal de l'Aisne en 1851, et dans l'Athenœum français, de Ludovic Lalanne, en 1853. De cette première version, d'une érudition hésitante et juvénile, ju'il a depuis complètement remaniée et modifiée, en 1886, dans une des monographies des Artistes célèbres, entreprises parle journal l'Art, il n'y a guère à retenir aujourd'hui que le texte du testament de Jean-François de La Tour, qui fut comme la charte de fondation du musée. Un des compatriotes et amis de Champfleury, qui devait lui dédier plus tard la bouffonne odyssée de Monsieur Tringle, Charles Desmaze, avait également mis au jour une brochure (Saint-Quentin, 1853, in-8°, 52 p.), refondue l'année sui-
vante en un petit volume d'une forme littéraire un peu décousue, et où aucun des problèmes négligés parChamptleury n'avait été résolu, ni même abordé. Cependant la statue, exécutée par Armand Lenglet, avait été officiellement inaugurée, le 4 mai 1856, par le comte de Nieuwerkerke et Arsène Houssaye, et M. Ernest Dréolle de Nodon, alors directeur du Journal de Saint-Quentin, avait publié, à celte occasion, un nouvel Éloge biographique de La Tour (Paris, Amyot, 1856, in-8°), où les «documents» annoncés par le titre se bornaient à la reproduction du testament de Jean-François. La même année, Georges Duplessis détachait de Y Abecedario de Mariette, encore alors en partie inédit, des notes aigres-douces sur le pastelliste, et les communiquait aux Archives du Nord de la France, d'Arthur Dinaux. M. Walferdin publiait en 1857, dans la seconde Revue de Paris, le texte de Salons inconnus de Diderot, où il était maintes fois question de La Tour. Le marquis de Ghennevières faisait reproduire par Legrip l'une des effigies du maître dans ses Portraits inédits cf artistes français. La biographie de La Tour prenait enfin corps dans Y Histoire des peintres de Cliarles Blanc et surtout dans un fascicule de C Art du xvme siècle (1867) : Edmond et Jules de Goncourt n'y apportaient point, il est vrai, de documents nouveaux, mais ils avaient admirablement mis en œuvre ceux que leur fournissaient leurs prédécesseurs ; ils avaient, de plus, vérifié surplace les attributions du catalogue de Saint-Quentin. Sept ans plus tard, Desmaze, qui n'a cessé de témoigner de son
culte pour la mémoire du maître, trouvait chez une de ses descendantes collatérales, Mmc Sarrazin-Varluzel, un petit lot de lettres à lui adressées, y joignait l'indication de divers portraits signalés pour la première fois et constituait ainsi ce qu'il appelait le Reliquaire de La Tour (1874, in-8°). Les érudits locaux s'étaient, à leur tour, préoccupés de fouiller les archives municipales et notariales, auxquelles nul ne songeaitjadisetoù dort pourtant en majeure partie l'histoire de l'ancienne société française. M. Ahel Patoux, M. Georges Lecocq retrouvaient ainsi, l'un, l'enquête officielle constatant l'état de démence du vieux peintre (Les dernières années de M.-Q. de La Tour, Saint-Quentin, Ch. Poette, imprimeur, 1880, in-8°, tiré à 75 exemplaires), l'autre, toute la correspondance et les délibérations exigées par ses libéralités mêmes (Documents inédits sur M.-Q. de La Tour, Saint-Quentin, 1875-1876, deux parties in-8°). Reprenant le sujet à l'aide d'autres sources, M. Jules Guiffrey, en explorant les cartons de la Maison du Roi, aux Archives nationales, y avait rassemblé toute une série de documents et de lettres qui éclairaient les origines et les vicissitudes des fondations auxquelles La Tour consacra, tant à Paris qu'à Saint-Quentin, la majeure partie de sa fortune. Précisément alors, des recherches dans divers minutiers parisiens et une gracieuse communication de M. Jacques Doucet avaient mis entre mes mains quelques actes et un projet de testament daté de 1783, très délai! lé, mais très confus, qui complétaient sur certains points les trouvailles de M. Guiifrey ;
V 0 I . T A I R E ( P H K I> A 11 A 1 ION ) . (Collection Jules Strauss.)
LA TUUli. 11
après avoir paru dans la Gazette des Beaux-Arts, ces divers textes ont été réunis en une plaquette intitulée : Correspondance de M.-Q. de La Tour, suivie de documents nouveaux (Charavay frères, 1885, grand in-8°, pl.). Depuis M. Elie Fleury, dire tour du Journal de Saint- Quentin, a bien voulu me communiquer et m'autoriser à publier dans F Amateur d'autographes (janvier 1904) l'original d'un autre testament, antérieur à celui dont M. Jacques Doucet avait retrouvé le brouillon, et dans lequel, comme dans le premier, l'artiste énumérait plus d'un portrait qui manque aujourd'hui à l'appel.
A défaut de ceux d'entre eux que le temps a épargnés et que le hasard peut seul faire émerger de l'ombre, la collection de Saint-Quentin a déjà fourni non seulement aux biographes de La Tour et aux psychologues en quête de sensations d'art un thème à peu près inépuisable, mais elle a fait l'objet de trois publications graphiques : C Œuvre du peintre Delatour (sic), reproduit partiellement en photographie par M. Hendricks, photographe à Saint- Quentin, avec un texte de Ch. Desmaze (Saint-Quentin, Doloy, et Paris, E. Leroux, 1877, gr. in-4°, 30 pl.); le Musée de Maurice-Quentin de La Tour à Saint-Quentin, renfermant soixante-dix portraits gravés par M. Adolphe Lalauze, avec une préface de Paul Lacroix, et l'étude de M. Abel Patoux sur les dernières années du peintre (Saint-Quentin, 1883, gr. in-folio) ; les Pastels de Maurice- Quentin de La Tour à S oint -Quentin, par M. Henry Lapauze, préface par M. G. Larroumet, secrétaire perpétuel
de l'Académie des Beaux-Arts (Paris, Imp. nationale, J.-E. Bulloz, éditeur, s. d. [1899], gr. in-folio). Ce splendide album de quatre-vingt-sept planches exécutées en phototypie par la maison Berthaud est accompagné d'un texte comportant, outre la préface de G. Larroumet, une biographie divisée en cinq courts chapitres, le catalogue des portraits reproduits, diverses listes des portraits appartenant à d'autres musées et à des galeries particulières, des envois de La Tour aux Salons et des gravures exécutées d'après ses œuvres, une bibliographie, et, en appendices, les testaments du peintre et de son frère. Si les planches de cet album n'ont mérité que des louanges, la critique indépendante a dû formuler de nombreuses réserves sur les erreurs et les inadvertances du commentaire qui les accompagne.
Après un demi-siècle d'investigations et de recherches, toutes les obscurités de la biographie de La Tour devraient, semblerait-il, être définitivement élucidées. Il n'en est rien cependant, et sur bien des points le présent travail ne sera pas sensiblement plus nouveau que ses aînés. Les papiers du peintre ont été, selon toute apparence, en majeure partie dispersés ou détruits, et bien que leur disparition rende encore plus précieux le dossier publié en 1874 par Ch. Desmaze, le peu qu'il nous apprend nous montre quelle biographie il eût été possible d'écrire si le surplus en avait été épargné. On n'a retrouvé jusqu'ici aucune lettre de La Tour lui-même antérieure à 1750, et celles qui circulent dans le com-
Cliché Yvon.
(Collection Lorin.)
merce des autographes ou que conservent des dépôts publics n'ont guère trait qu'à ses fondations ou à l'irritation maladive dans laquelle le jetait le trop vif souci de la perfection. Ses débuts, avant son agrément par l'Académie royale (1737), ne nous sont connus que par des anecdotes suspectes ou des allégations sans preuves, mais les unes et les autres font si bien partie de son curriculum vitse qu'on ne saurait les passer sous silence et que j'ai dû les répétera l'exemple de mes devanciers. Heureux l'érudit qui pourrait leur substituer un jour des faits précis et des dates certaines !
La Tour n'a pas non plus, comme son élève Ducreux, comme Mme Vigée-Lebrun, comme le miniaturiste Hall, pris le soin de dresser la liste des portraits qu'il exécutait sans les dater ni les signer ; aussi leur nombre total et leur chronologie rigoureuse nous échapperont-ils toujours. Enfin il importe de faire deux parts, chaque fois qu'il est possible de les distinguer, entre les portraits définitifs et les « préparations », tantôt livrées bénévolement au modèle, tantôt, et le plus souvent, conservées par l'artiste. H n'y a aucune exagération à évaluer à près de deux cents (dont cent vingt environ ont figuré aux Salons) les portraits nés ainsi sous les crayons de La Tour. Il ne pourrait, on le conçoit, être question de citer ici tous ceux qui ont laissé quelques traces, soit qu'ils m'aient été obligeamment signalés, soit qu'une gravure ou qu'une brochure contemporaine en atteste l'existence. Tant de difficultés et de lacunes ne doivent pas
cependant décourager de parler, une fois encore, d'un des artistes qui ont, au plus haut degré, incarné le génie de la race française et l'âme même de l'époque où ce génie a peut-être rayonné de son plus vif éclat.
Bien que le nom de La Tour soit inséparable aujourd'hui de celui de sa ville natale, dotée par lui d'établissements utiles et enrichie, par ses œuvres, d'un musée célèbre dans le monde entier, la famille dont il était un des derniers représentants était, en réalité, originaire de Laon : les recherches récentes de feu M. Georges Grandin et de M. Jules Hachet ne laissent subsister aucun doute sur ce point; il en résulte, en effet, que le grand-père du peintre, Jean de La Tour, né en 1639 à Laon, où il fut reçu maître maçon le 26 mai 1671, vint travailler, vers la même époque, à la reconstruction du gros clocher de la collégiale de Saint-Quentin, incendié en 1669 ; il mourut, au cours de ce travail, le 11 juillet 1674, sur la paroisse de Saint-Martin, laissant à sa femme, Marie Garbe, également Laonnoise, quatre fils et une fille ; l'un de ses fils, François de La Tour, fut le propre père du pastelliste, et Anne, sa sœur, eut de son mariage avec Philippe Bougier, chantre de la cathédrale de Sens, une fille dont la destinée devait se trouver un moment, pour son malheur, associée à celle de son jeune cousin.
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(Musée de Sainl-Quenlin.)
Né à Laon le 5 janvier 1670, François de La Tour était, au mois d'août 1694, trompette au régiment des carabiniers de Mgr le duc du Maine; M. Georges Grandin l'avait retrouvé, à cette date et en cette qualité, intentant — contrairement, semble-t-il, aux plus élémentaires principes de la hiérarchie — un procès à un sieur Georges Delizy d'Allemant, lieutenant au régiment de Robert Grézutier (?) et à Antoine Pioche, lieutenant au régiment de Picardie. Quelle était la cause de cette assignation insolite? On l'ignore, mais M. Grandin suppose qu'elle se rattachait à l'une de ces rixes, alors fréquentes, entre la troupe et les habitants de la capitale du Vermandois. Six ans plus tard, François de La Tour avait troqué le hoqueton contre un surplis, car il chantait, en qualité de musicien de la maîtrise, à cette même collégiale de Saint-Quentin, au pied de laquelle il avait dû jouer tout enfant. A ces fonctions, sans doute peu rémunératrices, il avait joint, paraît-il, celles d'ingénieurgéographe, dont le corps avait été créé en 1696 ; c'est du moins le titre que lui donne l'extrait baptistaire de son fils François (Archives anciennes du Ministère de la Guerre).
La date de son mariage avec Reine-Françoise Havard (et non Zanar, comme on l'a souvent imprimé d'après une mauvaise lecture) n'est pas connue, mais de cette union naquirent cinq fils et une fille. Les trois premiers nés seulement atteignirent l'âge d'homme et leur mère s'éteignit elle-même à Saint-Quentin, le 6 juillet 1723,
Deux ans plus tard, le 25 juin 1725, François de La Tour convolait avec Marie-Françoise Duliège, née en 1691, qui, après lui avoir donné deux autres lils, Jean-François, le futur légataire et exécuteur testamentaire du peintre, et Honoré-Adrien (1729-1760), resta veuve à son tour en 1731.
Troisième rejeton <!u premier lit, Maurice-Quentin de La Tour, né et baptisé sur la paroisse Saint-Jacques le 5 septembre 1704, montra, paraît-il, dès l'enfance des dispositions pour le dessin qui, selon la légende, inspirèrent à son père l'espoir de lui transmettre un jour son emploi ; mais les crayonnages du gamin sur ses livres de classe et les copies qu'il faisait en secret de quelques académies achetées de son argent de poche trahissaient une autre vocation qui, toujours suivant la légende, lui aurait valu maintes corrections. Ces sévices ne concordent guère, il faut le reconnaître, avec cette autre tradition recueillie, du vivant même de La Tour, par un compatriote et contemporain, Louis Hordret, auteur de YHistoire des droits anciens et des prérogatives et franchises de la ville de Saint-Quentin (1781) : d'après lui, une vue perspective de la ville aurait été offerte par le jeune écolier à son principal, Nicolas Desjardins, en un jour de liesse universitaire. Quelle que soit la cause de sa fugue, Maurice- Quentin déserta un beau jour la maison paternelle et vint se présenter à Paris au graveur Nicolas-Henry Tardieu dont il avait lu l'adresse au bas d'une estampe et qui avait répondu à sa supplique, croyant avoir affaire à un
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(Musée de Sainl-Quenlin.)
futur apprenti ; mais l'échappé de collège entendait être peintre et Tardieu ne put que le conduire chez un nommé Delaunay, tenant boutique de tableaux sur le quai de Gesvres, puis chez Vernansal qui tous deux ne voulurent point se charger de lui; il trouva meilleur accueil auprès de l'un de ces artistes comme le xvuie siècle en a tant produits, dont le rôle fut de débrouiller des vocations encore mal déterminées et qui n'ont guère été payés de leurs peines que par un injuste oubli. Tel a été le cas de Jacques-Jean Spoëde, originaire, selon Gersaint, « à peu près des mêmes cantons » que Watteau dont il fut l'intermédiaire auprès de Sirois pour la vente de son premier tableau. Mariette l'a, suivant son habitude, pris de haut avec lui et le déclare « très médiocre» ; il est bien probable cependant que des sujets de nature morte de Spoëde courent aujourd'hui le monde sous des noms plus « marchands » que le sien. Spoëde appartenait à l'Académie de Saint-Luc dont il fut plus tard recteur, mais cette compagnie, plus ancienne que l'Académie royale, s'était vue supplantée par elle clans les faveurs du pouvoir; elle ne formait point d'élèves en vue du prix de Rome et son enseignement ne menait point aux honneurs.
Dès que La Tour eut appris de Spoëde à tenir un crayon et un pinceau, il s'en revint au foyer paternel après avoir assisté, dit-on, à Reims au sacre du petit roi Louis XV (25 octobre 1722). Il avait alors dix-neuf ans à peine et sa cousine Germaine-Anne Rougier, plus âgée que lui de trois ans, originaire de La Fcre, était venue
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avec sa mère habiter Saint-Quentin où toutes deux subsistaient de F humble métier de tricoteuses de bas. Entre cousin et cousine les relations sont volontiers fréquentes; celles-ci devinrent intimes et, le 15 août 4728, Anne Bougie r accoucha clandestinement à Laon, où elle était revenue depuis huit mois, d'un enfant mort. Aux termes de l'édit de février 1566 le recel de la grossesse était assimilé à l'infanticide, mais le tribunal de la Prévôté foraine de Laon, devant lequel Anne Bougier fui dénoncée par quelque bonne âme, fit preuve d'indulgence en se contentant de l'admonester et de lui infliger trois livres d'amende applicables aux pauvres de l'hôpital de Laon. L'interrogatoire de la jeune lille, retrouvé par M. le président Gombier au greffe du tribunal forain, ne laisse planer aucun doute sur le nom du coupable : (( Quentin de La Tour, garçon de dix-neuf ans, peintre de son métier, demeurant à Saint-Quentin ». Anne Bougier épousa d'ailleurs, quelques années après, un artisan, J.-B. Bécasse, et revint habiter Saint- Quentin où elle mourut sur la paroisse Saint-Thomas, le 25 juillet 1740.
Cet esclandre est, à proprement parler, le seul fait positif qui se dégage des années obscures où La Tour cherchait sa voie et sur lesquelles ses contemporains en savaient encore moins que nous. Comme ils n'avaient point d'ailleurs nos scrupules en matière de vérité historique, ils se sont fort bien contentés des fables que le peintre, dans sa vieillesse, laissait ou même faisait circuler sur son compte. De ce nombre est la mésavcn-
tare galante qui lui serait advenue à Cambrai où, sous prétexte d'un rendez-vous nocturne, une cruelle l'aurait exposé à la risée des passants en le tenant dans un panier suspendu à la poulie d'un toit. Par malheur, cette belle invention se retrouve dans divers fabliaux et notamment dans le Lai cï Ignaurès, et il est probable qu'elle ne se renouvela pas au détriment de La Tour.
Il est très douteux aussi que, durant le fastueux congrès de Cambrai ouvert en janvier 1724, il ait, lui tout jeune et parfaitement inconnu, trouvé près des diplomates étrangers et de leurs femmes un accueil teJ que l'ambassadeur d'Espagne ait voulu avoir son portrait de sa main et que l'ambassadeur d'Angleterre lui ait, à l'issue du congrès, offert un logement dans son hôtel de Londres. Aucune relation, aucune chanson du temps ne fait allusion à ces faveurs qui, malgré le peu de place que l'artiste tenait dans la haute société d'alors, n'auraient point cependant passé inaperçues. Un seul fait est certain, et la preuve en est même toute récente : La Tour a bien réellement séjourné en Angleterre. Un chercheur, dont je rappelle de nouveau le nom, M. Jules Hachet a constaté la parfaite similitude d'une toile de Murillo entrée à la National Gallery en 1889 : Un jeune garçon buvant dans son verre (A boy drinking , n° 1286 du catalogue de 1896), et d'un pastel tout semblable du musée de Saint-Quentin où le rédacteur de l'ancien catalogue voulait voir le portrait de l'artiste dans sa jeunesse ! Resterait à déterminer à quelle collection appartenait vers 1725 le tableau
de Murillo, mais il y a dans le rapprochement ingénieux dû à M. Jules Hachet une présomption fort importante, et ce seul spécimen, actuellement connu, des tâtonnements de La Tour nous devient infiniment précieux.
De retour à Paris et se donnant — prétend-on — pour an peintre anglais, il bénéficia de la vogue que le séjour de Rosalba Carriera en France avait valu au pastel, en même temps que ce procédé délicat et expéditif épargnait à ses nerfs, de tout temps irritables, la fâcheuse odeur des huiles et des vernis. « Il s'afficha pour peintre de portraits, dit Mariette; il les faisait au pastel, y mettait peu de temps, ne fatiguait point ses modèles; on les trouvait ressemblants, il n'était pas cher. La presse était grande ; il devint le peintre banal. » Le hasard fit qu'un de ces portraits tomba sous les yeux de Louis de Boulogne. Le vieux « premier peintre », frappé à la fois des qualités et des inexpériences du débutant, le fit venir et le chapitra vertement sur la nécessité absolue de refaire son éducation première. Qu'il Fait adjuré, suivant Du Plaquet, sur un mode solennel : « Dessinez, jeune homme, dessinez longtemps », ou que, d'après Mlle Fel, il l'ait pris au collet et, le plaçant devant son œuvre, lui ait crié à tue-tête : « Regarde, malheureux, si tu es digne du don que t'a fait la nature; va-t'en dessiner si tu veux devenir un homme », le conseil porta ses fruits et La Tour ne l'oublia jamais.
Jusqu'à présent pas une date formelle, pas un nom propre, pas un témoignage irréfutable ne sont venus
LA TOUR. 31 appuyer de leur autorité les faits que je résume d'après mes devanciers et qu'ils ont eux-mêmes demandés à des on-dit sans valeur certaine. Le plus ancien portrait gravé d'après La Tour est pourtant celui de l'écrivain français le plus célèbre à cette époque, de l'homme dont la renommée grandissante dépassait celles de J.-B. Rousseau et de Fontenelle, de Voltaire enfin. Gomment le peintre, encore à peine connu, et le modèle illustre furent-ils mis en rapport? La correspondance du second n'a pas, à ce point de vue, favorisé la solution du problème, et la date précise à laquelle ce portrait a été exécuté ne nous est pas connue ; mais il la faut chercher entre le séjour de Voltaire eu Angleterre (1726-1 729) et celui qu'il fit auprès de Rouen durant l'impression de Y Histoire de Charles XII (marsjuillet 1731 ). Tout au moins la planche de Langlois d'après l'original (aujourd'hui inconnu) porte la date de 1731, tandis que d'autres le reportent à 1736, chiffre absolument inacceptable puisque Voltaire était depuis le mois d'août 1734 à Girey et qu'il résida en Lorraine jusqu'en 1749. Dans un de ses nombreux billets à l'abbé Moussinot, son factotum parisien, il est précisément question (12 avril 1736) de cet original qu'il s'agissait d'expédier à Cirey, bien empaqueté et bien encadré, non sans en avoir « tiré » deux copies que Voltaire priait La Tour de retoucher et une miniature destinée à être montée en bague. La collection Jahan-Marcille possède une « prépa ration » (gravée par Jules de Goncourt), singulièrement précieuse par le nom qu'elle évoque, par le talent qu'elle
trahit et par la constatation du procédé dont usa La Tour tant qu'il put tenir un crayon. Entre le Voltaire de Largillièrc, rayonnant de jeunesse et de grâce, et le valétudinaire précoce aux pommettes saillantes, au menton volontaire, à H bouche sarcastique, un seul trait est commun : l'éclat extraordinaire des yeux.
Un autre portrait qui ne nous est également connu que par une gravure de Lépicié, datée de 1734, est celui de Charles de Roildes de La Morlière : ce personnage excentrique voulut se faire peindre en costume oriental pour commémorer un séjour de plusieurs années à Constantinople, lors de l'ambassade de M. d'Andrezel; il en avait gardé, paraît-il, le plus agréable souvenir et sa face réjouie suffirait à nous dire à qui nous avons affaire alors môme qu'il ne s'appuierait pas sur ses livres favoris : X Aie or an, Pétrone et le Cuisinier français. Après avoir mis à contribution les crayons de La Tour, il demanda le même office aux pinceaux d'Aved. M. Ch. Cournault, descendant de celui-ci, possédait un profil de La Morlière que M. F. Boppe, auteur d'un intéressant article sur la Mode des portraits turcs au xvnie siècle (Revue de l'art ancien et moderne, 1902, t. II, p. 211-216), a rapproché de la planche de Lépicié. Fils d'un M. de Roddes qui s'était, suivant Saint-Simon, ruiné et avait ruiné les autres à la recherche de mines introuvables, La Morlière (qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur Angola) « passa une partie de sa vie dans les plaisirs, quoiqu'il eût peu de bien », dit une note de Joly père sur l'épreuve
Cliché Néurdein.