‹ La tourChapitre 5 sur 5 · J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU

(Musée de Genève.)

le second fils de Marie-Françoise Duliège, Jean-François, le brillant lieutenant de cavalerie, retraité en 1778 avec la croix de Saint-Louis. La Tour semble d'ailleurs avoir entretenu de tout temps avec ses divers parents les meilleurs rapports, et les brouillons de ses deux testaments connus attestent qu'il n'entendait oublier personne parmi ces humbles, depuis Raphaël Joret, marchand tailleur à Beaune-en-Bourgogne, jusqu'à la petite cousine Morel dont le mari était vitrier à Sceaux. Par malheur, dans un codicille du 3 juin 1784, il révoqua toutes les dispositions qu'il avait antérieurement prises, et ce fut Jean-François qui remplit, plus de vingt ans après, les intentions bénévoles de son frère envers leurs alliés survivants ou leurs descendants immédiats.

« Maurice, dit Bucelly d'Estrées, était en apparence d'une complexion faible : cinq pieds deux pouces étaient sa taille. Bien pris dans toute sa personne, il avait la démarche prompte et décidée; il portait la tête haute. Son œil était vif, plein de feu, l'ovale de sa figure bien pris, ses lèvres minces ; très recherché dans ses habits, il était d'une propreté exquise. » Aussi connut-il tous les genres de succès, et l'on peut dire sans exagération que, comme Jean-Jacques, il vitlaplus haute société du temps littéralement à ses pieds; le Reliquaire, publié par Ch. Desmaze, contient à cet égard des témoignages tout à fait significatifs : l'évèque de Verd un (D'Hallencourt de Dromesnil) sollicite comme une faveur la permission de le voir travailler au portrait du cardinal de Tencm ; l'évèque de Langres (Gilbert de Montmorin

Saint-Hércm) lui demande, dans les termes qu'il eût employés pour écrire à un ministre, quel jour il peut se présenter chez lui. Les femmes surtout emploient pour le remercier de leurs portraits ou pour l'attirer chez elles les formules les plus séduisantes : Mme Thélusson lui écrit naïvement : « Mon mari part demain et vous ferez, monsieur, une très bonne œuvre en me faisant l'amitié de venir dîner avec moi. » M1"" Barbau t-Gély est plus explicite encore: « Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous êtes mon héros et que je désire vivement d'être à vous ou de n'être à personne. » Mmc Geoffrin ne se livra jamais, on peut le croire, à de pareilles effusions à l'égard de La Tour, mais il fut longtemps l'un des convives du souper qu'elle offrait chaque semaine aux artistes dont Marmontel a cité les noms dans ses Mémoires d'un père : «La Tour, dit-il, avait de l'enthousiasme et il l'employait à peindre les philosophes de ce temps-là; mais, le cerveau déjà brouillé de politique et de morale, dont il croyait raisonner savamment, il se trouvait humilié lorsqu'on lui parlait de peinture. Vous avez de lui, mes enfants, une esquisse de mon portrait ; ce fut le prix de la complaisance avec laquelle je t'écoutais réglant les destins de l'Europe. »

Un autre habitue de ces mêmes soupers, Mariette, suppose que quelqu'une de ces boutades dont La Tour était cout limier l'avait éloigné du fameux salon de la rue Saint- Ilonorô. « Peut-être, ajoute-t il, crut-il qu'il y avait pour Lui plus d'avantages à se trouver dans d'autres sociétés

Mme DE LA POPE LISIÈRE (NÉE THÉRÈSE DESHAYES). (Musée de Saint-Ouenlin.)

qui lui laissaient une entière liberté de parler avec hardiesse des matières fort au-dessus de sa portée et de débiter des traits d'érudition dont il ne manquait jamais de faire provision dans le Dictionnaire de Bayle, son livre favori, avant que de sortir de chez lui. »

La Tour devait se trouver en effet plus à l'aise chez le fameux financier La Popelinière, hébergeant volontiers à Passy des savants comme Vaucauson, des musiciens comme Rameau, des artistes comme Carie Van Loo et sa femme Catherine Somis, « la première, dit Marmontel, qui, par sa voix de rossignol, nous ait fait connaître les chants de l'Italie ». C'est à ces réunions joyeuses que se rapporte un billet du comte d'Egmont, daté du 30 avril 1742, par lequel il sollicite l'honneur de conduire La Tour à Passy après une représentation à l'Opéra- Comique et de le ramener à Paris, en lui donnant rendezvous « sur le théâtre, après la pièce ». C'est certainement aussi cette fréquentation des coulisses qui a rendu si nombreuse dans l'œuvre de La Tour la série des portraits d'artistes dramatiques et lyriques : Mlle Clairon, Mlle Dangeville, Mme Favart, M,,e Silvia, Mlle Camargo et son père (Cupis), Mlle Pu vigne, de l'Opéra, peut-être (d'après un billet de l'abbé Le Blanc), M,le Le Maure, et Mlle Arnould, si l'on en croit la légende d'un portrait gravé beaucoup plus tard; JeanMonet, Tommaseo Vizentini (Arlequin), Manelli, enfin la seule femme qui semble avoir longtemps partagé sa vie et qui veillera sur lui presque jusqu'à ses derniers jours : Mlle Fel.

Les Confessions do Rousseau ont de bonne heure sauvé de l'oubli le nom de Mlle Fel qui créa le rôle de Golelle dans le Devin du village et qui aurait inspiré à Cahusac et à Grimm une passion telle que le premier en perdit la raison et que le second feignit une léthargie prolongée dont Jean-Jacques prétend avoir été le témoin; mais c'est seulement de nos jours, et même tout récemment, que l'état civil et la carrière musicale de la cantatrice ont été débrouillés par M. Emile Campardon et surtout par M. F. Prodhomme, auteur d'une étude en français publiée dans une revue allemande (1). Née à Bordeaux le 26 octobre 1 713, Marie Fel, fille légitime d'un organiste, débuta en 1734 à Paris au Concert spirituel et à l'Opéra ; elle appartint à ce théâtre jusqu'en 1758 et paraît y avoir été fort employée et fort applaudie. Retraitée avec pension, elle chantait encore au Concert spirituel et à celui de la Reine et ne se retira définitivement qu'en 1778. La merveilleuse « préparation » de Saint-Quentin est sans doute antérieure au portrait du Salon de 1757, car Marie Fel avait alors quarante-quatre ans et l'on peut présumer qu'à cette date, ses rapports avec La Tour étaient depuis longtemps intimes. Non seulement elle demeurait rue Saint-Thomas du Louvre, à deux pas du logement officiel de La Tour, mais plus tard elle eut à Chaillot une maison de campagne où La Tour résidait volontiers, après avoir cédé à Mme Helvetius, en 1772, cette maison d'Auteuil qu'il

(I) Sâmmelbande der internationalen Musikenscltaft, (Leipzig 1902, 3e année).

D ' A LE M B E R 1 ( P R K PARA 1 I 0 N ) . (Musée de Sainl-Quenlin;)

aurait, selon M. Guillo:s, possédée deux ans seulement et que, de nos jours, la mort tragique de Victor Noir avait rendue célèbre. Une lettre reproduite par le Reliquaire nous montre M!le Fel « se mettant jusqu'au cou dans les détails » d'un dîner offert par La Tour, à qui elle envoie, « pour savoir ce qu'il en coûte de donner à dîner aujourd'hui, la feuille (c'est-à-dire, sans doute, le devis du menu) qui ne ressemble nullement à celle des bénéfices», et le post-scriotum nous fournit ce détail assurément prosaïque, mais qui dit bien dans quelle familiarité vivaient le peintre et la can tatrice : « J'ai pris ce matin de la manne pour me délivrer de mes lanterneries et je vais mieux. »

Cette liaison, librement acceptée par l'opinion publique et par la famille du peintre, se prolongea jusqu'au retour forcé de celui-ci à Saint-Quentin, et des rapports affectueux semblent avoir persisté de tout temps entre le chevalier de La Tour et la maîtresse de son frère. Dans le brouillon du testament de 1783, celui-ci léguait en viager à Mlle Fel tout ce qu'il avait à Ghaillot (sauf son fameux télescope de Dollond), son piano-forte, ses glaces, ses meubles, son argenterie, et, le 5 janvier 1785, après l'interdiction de La Tour, elle accusait réception au chevalier de l'état des meubles « dont son honnêteté lui laissait la jouissance », en le priant de donner des ordres pour des réparations urgentes au logement du Louvre. La date exacte du décès de Mlle Fel n'est point connue, mais, d'après un document retrouvé par M. Prodhomme aux Archives de la Seine, cette date pourrait être placée en

février 1794, car il est question, dans une lettre d'affaires du. 2 floréal an II (21 avril 1794) de ce décès survenu depuis environ deux mois.

Mllc Fel était-elle jolie ? L'inspecteur de police Meunier, dans un rapport secret, dit brutalement le contraire ; mais il loue le charme de sa voix, et à cet égard leurs contemporains sont unanimes. Les nôtres le sont aussi sur le charme de cette « tête étrange, imprévue et charmante qui, à Saint-Quentin, semble dépaysée, au milieu de cette galerie de femmes du xvine siècle » et que les Goncourt comparent à « une Levantine, telle que l'on rêverait l'Haydée de don Juan ».

Au sortir des coulisses, où il a peut-être d'ailleurs rencontré quelques-uns d'entre eux, une autre société attire et retient La Tour : c'est celle de ces abbés épicuriens, lettrés et savants qui n'ont guère du prêtre que le rabat et le petit collet, et dont la conversation l'instruit ou l'amuse : l'abbé Huber, l'abbé Le Blanc, ses deux commensaux les plus fréquents, l'abbé Soulavie, l'abbé Regley, l'abbé Raynal, l'abbé Pommyer, l'abbé Nollet, l'abbé de Lattaiguant, qui trouvent bon accueil à sa table et dans son atelier, et qui paient cette hospitalité, tantôt d'un conte salé, tantôt d'une théorie géologique, tantôt d'une consultation juridique, ou de préceptes médicaux auxquels il est fort attentif. La Tour leur rend avec usure ces bons offices par des pastels achevés ou des préparations, dont plusieurs, tels que le portrait de Soulavie détruit pendant la Terreur, ont malheureusement disparu, mais

parmi lesquels on doit compter l'un de ses chefs-d'œuvre: F A bbé Huber, du musée de Saint-Quentin.

Avec ces portraits se sont probablement perdues les correspondances qui en avaient été la conséquence ou l'occasion. Desmaze a publié un billet insignifiant de l'abbé Pommyer à La Tour, et l'on connaît plusieurs lettres importantes adressées au même destinataire par l'abbé Le Blanc, mais non les réponses de l'artiste. Il en est de même pour tous les autres familiers de l'appartement du Louvre, ou de la maison de Chaillot, comme l'infortuné Jean-Sylvain Bailly, l'ingénieur Pierre Barrai, qui devaient partager avec Soulavie les instruments d'optique acquis à grands frais dont la pratique avait eu pour résultat, au moins autant que l'étude du latin et celle de la métaphysique, de brouiller le cerveau fatigué de La Tour et de l'amener, suivant l'expression de Walelet, à se forger une sorte de « cosmogonie insensée et sublime »

Depuis son lointain séjour en Angleterre, La Tour n'avait, semblc-t-il, fait aucun voyage, lorsqu'au mois de mai 1765, il partit pour la Hollande. Qui l'attirait dans ce pays? Avait-il un compagnon de route? On l'ignore, et sur cette période on n'a rien su jusqu'au jour où M. Guiffrey a retrouvé une lettre du peintre à M. de Marigny, datée d'Amsterdam, et dans laquelle il fait allusion à la

mort de son frère Charles, survenue pendant ce voyage môme, qu'il prolongea jusqu'à l'année suivante, parce qu'il ne pouvait « se résoudre à retourner sitôt dans un lieu » où il ne verrait plus «ce frère qu'il aimait autant qu'il le respectait ». C'est alors qu'il reçut, à Zuylen, nuprés d'Utrecht, dans la famille de Mllc de Tuyll (la future Mme de Charrière), une hospitalité sur laquelle de curieuses lettres de la jeune fille à Constant d'Hermenches, oncle de Benjamin Constant (publiées dans la Renie des Deux Mondes, du 1er juin 1891, par M. Ph. Godet), apportent de piquants détails. La Tour avait consenti à peindre M1Ie de Tuyll, et celle-ci écrivait: « Il travaille chaque jour avant dîner deux ou trois heures au portrait. Je ne m'ennuie pas, parce qu'il sait causer; il a de l'esprit, il a vu beaucoup de choses, il a connu des gens curieux... Je lui donne une peine incroyable et quelquefois il lui prend une inquiétude de ne pas réussir qui lui donne la fièvre, car absolument il veut que ce portrait soit moi-même. » Et, quelques jours plus tard : « Mon portrait par La Tour a été admirable ; nous pensions toucher à une ressemblance parfaite ; tous les jours nous pensions que ce serait la dernière séance, il n'y avait qu'un rien à ajouter aux yeux, mais ce rien ne voulait pas venir ; on cherchait, on retouchait, ma physionomie changeait sans cesse, je ne m'impatientais pas, mais le peintre se désolait et il a fallu effacer la plus belle peinture du monde, parce qu'il n'y avait plus ni ressemblance, ni espoir d'en donner. Cependant il recommence tous les matins et ne me quitte de tout le jour

non plus que son ombre ; heureusement, il est fort aimable et raconte mille choses curieuses. Le voilà qui lit dans ma chambre à côté de moi; je n'avais que ce moyen pour qu'il me laissât écrire. Il a fait un excellent portrait de mon oncle et vivifié celui que j'avais fait de ma mère, de sorte qu'il est charmant et me fait un plaisir infini. »

Le second essai de La Tour le satisfit davantage. « Je suis devenue d'un orgueil insupportable, écrit Mlle de Tu y 11, depuis que La Tour voit souvent Mme d'Étiolés [Mmc de Pouipadour] dans mon visage et la belle princesse de Rohan dans mon portrait. Depuis deux mois il en est au second et me peint tous les matins toute la matinée, de sorte que je ne fais plus rien du tout que m'informer de la cour de Versailles et de toutes sortes de choses de Paris. Nous parlons aussi raison : c'est un homme d'esprit et fort honnête homme. J'ai dit le second portrait: je veux dire le second achevé; je vous ai dit, je crois, que le premier était détruit. J'espère qu'il laissera voir celui-ci, car en réalité il vit ; l'effacer serait un meurtre. Sa manie, c'est d'y vouloir mettre tout ce que je dis, tout ce que je pense et tout ce que je sens, et il se tue. Pour le récompenser, je l'entretiens quasi toute la journée et ce matin peu s'en est fallu que je ne me laissasse embrasser. »

Sur la foi d'un renseignement erroné, on a répété et imprimé qu'Eusèbe Gaullieur, possesseur des papiers de Mme de Charrière, avait légué à la bibliothèque de Neuchâtel le portrait de l'auteur de Calistc par La Tour; il

s'agit en réalité d'un buste modelé par Hou don, à Paris en 1771 /tandis que le second pastel qui avait trouvé grâce devant son auteur a été, après bien des investigations, découvert par M. Ph. Godet qui le révélera prochainement aux curieux: français et suisses.

Les relations de l'artiste sexagénaire et de la jeune virtuose hollandaise semblent avoir duré au delà des circonstances qui les avaient fait naître, car une longue lettre datée des galeries du Louvre (5 mars-14 avril 1 770) renferme, avec de précieux conseils techniques, d'aimables allusions à c dle villégiature et aussi une nouvelle preuve de la monomanie dont M1 10 de Tuyll avait vu, à ses dépens, les effets : «J'ai sur le chevalet, lui dit-il, le portrait de feu M. Restout, fait et donné à l'Académie en 1744. J'ai voulu, depuis sa mort, lui témoigner ma reconnaissance des grands principes de peinture qu'il m'a communiqués en remaniant cet ouvrage. Après avoir fait cent changements on me dit : Quel dommage! ». Et dans un second post-scriptum : « Les regrets de l'Académie m'obligent de tâcher de remettre ce portrait à peu près comme il était. Voilà bien du temps perdu et des efforts in vanum. Mieux que bien est terrible ! »

La Tour a d'ailleurs à ce moment d'autres tracas en tète : il veut donner à sa « patrie », comme il appelle toujours Saint-Quentin, des preuves manifestes de sa libéralité ; il entend aussi contribuer à l'éducation des élèves de l'Académie royale et leur épargner, s'il se peut, quelquesunes des déceptions qu'il a toujours redoutées et trop

Mme DE MON DON VILLE .

(Collection Jahan-Marcille.)

souvent éprouvées par lui-même. Aussi, de 1768 à 1784, il multiplie les brouillons de testaments, les discussions avec les mayeurs et échevins de Saint Quentin, les contestations avec ses collègues de l'Académie. Pour constituer le capital nécessaire à ses fondations, il lui fallait beaucoup d'argent, et c'est là sans doute la plus honorable, sinon la plus vraisemblable excuse des exigences légendaires qu'il avait depuis longtemps montrées dans ses rapports avec la Direction des Bâtiments, comme à l'égard des simples particuliers, tels que Monclonville et sa femme, de vieux amis cependant, ou de M. et Mme de La Reynière, arguant que « les riches devaient payer pour les pauvres », ou bien encore lorsqu'à propos d'une rente constituée à son profit par l'abbé Huber, il disputait pied à pied avec le frère de celui-ci sur la valeur intrinsèque du legs et, après avoir exposé des idées fort confuses sur la vie future, terminait par un véritable hymne d' dmiration en l'honneur de Voltaire.

De ces projets, vingt fois amendés, repris, ou annulés, se dégagèrent à la longue diverses fondations dont une seule a survécu jusqu'à nos jours.

En principe, La Tour voulait doter l'Académie royale de quatre prix : 1° de perspective; 2° d'anatomie ; 3° de peinture d'après une tête ou un torse suivant les aspects divers résultant de l'ombre ou de la lumière; 4° de dessin d'après l'antique et d'après la nature. D'un commun accord, semble-t-il, ce dernier concours fut abandonné. Dès le 1er février 1776, l'Académie acceptait les trois autres,

pour lesquels La Tour constituait par-devant notaire trois rentes dont deux de 400 livres pour l'anatomie et la perspective, et une de 800 livres pour la demi-figure peinte ; mais c'est seulement le 4 septembre 1784, et pour des motifs restés inconnus, que le règlement définitif du concours dit de « la figure peinte avec deux mains de grandeur naturelle » entra en vigueur. Pourquoi les intentions du donateur avaient-elles été modifiées et de son vivant même ? Comment n'en avait-il point exigé l'exécution ? Ni les procès-verbaux de l'Académie, ni les registres delà Maison du Roi, ni les dires des contemporains de La Tour ne nous ont renseignés à cet égard. Supprimé en 1793 avec la compagnie qui le décernait, ce prix fut ré tabli par Benezech trois ans plus tard et se distribue encore de nos jours. Les Archives de V Art français ont publié la liste des lauréats ; il me suffira d'en nommer un seul : J.-A.- O. Ingres qui, en 1801 et en 1802, dut partager cette récompense avec (.'eux rivaux parfaitement inconnus : Alphonse Gaudar et Edmond Thomassin.

C'est également en 1770 que La Tour fonda dans sa « patrie » une rente pour les pauvres femmes en couches, une autre pour les artisans vieillis et infirmes, et enfin une Ecole gratuite de dessin. Là encore les choses n'allèrent pas toutes seules : M. Georges Lecoq et M. Abel Patoux en ont fourni de nombreuses preuves, et un moment même (au moins pour la troisième de ces créations) on dut avoir recours à l'intervention de M. Pierre, premier peintre du Roi. Enfin, en 1782, les statuts de l'école gra-

LA TOUIL 101

tuitc de dessin furent homologués et imprimés et les cours prescrits par ce règlement eurent lieu jusqu'à la Révolution.

De plus (le fait n'a été connu que de nos jours par une trouvaille de M. Jules Guiflrey), La Tour constitua en 1783, par l'intermédiaire de l'Académie d'Amiens, dont il était membre, un prix annuel de cinq cents livres en faveur d'une belle action accomplie par un Picard ou de découvertes utiles, soit à la santé publique, soit à l'agriculture, soit aux arts ou au commerce.

C'est à cette même Académie qu'il avait soumis une question sur la submersion préhistorique des continents, d'après les traces qui en subsistent clans les entrailles de la terre, question enregistrée par Soulavie, au tome VI de son Histoire naturelle de la France méridionale et qui préoccupait encore La Tour lorsqu'il rédigeait le brouillon de son dernier testament.

La lecture de ce document nous fait suivre, pour ainsi dire, les évolutions de sa pensée vacillante, car il la promène tour à tour de ses établissements de Saint- Quentin aux prix fondés par lui à l'Académie royale, se perd en divagations sur la puissance du télescope ou la formation du globe, prescrit son inhumation hors Paris « qu'il ne veut pas empoisonner » et nomme, dans un désordre que trahissent assez d'inextricables surcharges, les amis et les collègues, au nombre de plus de soixante, auxquels il entendait léguer leurs portraits ou leurs miniatures. À quelques mois de là, l'équilibre de ses

facultés mentales était irrémédiablement compromis et il dut quitter de gré ou de force son appartement du Louvre pour la maison de Ghaillot, d'où bientôt son frère cadet le conduisit à Saint-Quentin, afin d'être mieux à portée de lui donner les soins que son état réclamait.

Le vieillard rentra dans sa ville natale aux acclamations de ses concitoyens, au bruit des cloches et des boîtes d'artifices, harangué par le corps de ville et reçut une couronne de chêne de ses mains. Moins de trois semaines après, François de La Tour se voyait contraint d'introduire devant le président du bailliage du Vermandois une requête tendant à obtenir l'interdiction de son frère, et le procès-verbal de l'interrogatoire auquel on soumit celui-ci ne laisse aucun doute sur la légitimité de cette pénible mesure, accordée par sentence du 9 juillet 1784.

La nouvelle de cette interdiction n'était certainement pas encore connue à Paris lorsque Cochin écrivait à Grosley deux jours plus tard, le 11 juillet 1784 : « ... Venons à notre pauvre ami M. de la Tour : je suis bien de votre avis et je pense aussi que c'est le régime extravagant auquel il s'est livré qui l'a amené à cet état affligeant. Que n'a-t-il pas fait pour nous persuader à tous de suivre son exemple ! Mais il n'a point trouvé de prosélytes, quoiqu'il connût bien des peintres et des poètes. »

Le régime auquel Gochin fait allusion est sans cloute celui que, dix ans auparavant, La Tour vantait à ce même Grosley en lui recommandant « l'eau à jeun comme un bon préservatif contre les maladies » en lui assurant

qu'avec un peu d'habitude on pouvait aller jusqu'à deux pintes par jour.

« M. de La Tour, ajoute Cochin, après avoir donné beaucoup de marques de délire qui nous ont occasionné du chagrin et de l'inquiétude, a été enfin déterminé par son frère à se retirer à Saint-Quentin, sa patrie, où il a été accueilli avec reconnaissance et humanité. Depuis nous n'avons eu de ses nouvelles que rarement ; mais elles disent toutes qu'il est dans le môme état. »

Dans de courts moments d'accalmie, le malade parcourait au bras d'un gardien les environs de Saint-Quentin, s'exaltant devant la nature, ou mesurait de ses bras le tronc des arbres en leur disant : « Bientôt tu seras bon à chauffer les pauvres ». Parfois aussi il s'éveillait de sa torpeur et redemandait « la Céleste » [Mlle Fel], et celle-ci écrivait à François de La Tour, le 8 février 1788 : « Je suis charmée que la santé de votre pauvre frère se soutienne. Je crois pourtant qu'il serait à propos de lui persuader que « la Céleste » trouve mauvais qu'il boive de son urine et qu'il s'obstine à rester deux jours sans manger. » Le il du même mois, le vieux peintre expirait et, après ses funérailles célébrées le lendemain en l'église Saint-Rémy, il fut inhumé dans le cimetière de l'église Saint-André où reposaient ses parents.

Le 23 du même mois, l'Académie royale enregistrait la notification de ce décès qui éveilla sans doute bien peu d'émotion parmi les assistants, car, pour la plupart d'entre eux, La Tour était un ancêtre et déjà un oublié :

seul, l'un de ses contemporains, le graveur Wille, comptant sur ses doigts les survivants de sa génération, écrivait dans son précieux Journal intime : « Où est le temps où nous allions voir M. Parrocel aux Gobelins, y boire une bouteille avec d'autres amis de notre société de ce temps, il y a aux environs de quarante-cinq ans et plus? Très peu de mes amis de ce temps-là existent : je ne vois presque que M. Cochin. M. Prcisler n'est pas à Paris/» Et ce fut tout.

JX

En dépit, ou peut-être à cause môme de sa préoccupation maintes fois exprimée, sui vant les circonstances, de disposer de ses biens, La Tour était mort ah intestat, et son frère du second lit, Jean- François, célibataire comme lui; devenait son héritier directet naturel. Il lui survécut jusqu'au 14 mars 1807. Le 20 septembre 1806, il avait par testament, après avoir divisé ses meubles et ses revenus entre quelques parents et deux domestiques, désigné les objets d'art provenant de la succession du peintre qui devaient faire retour à l'Ecole gratuite de dessin et ceux qu'il y avait lieu de vendre à Paris, « quand les Anglais et les Russes y seraient revenus ». Le produit de cette vente devait être versé aux trois bureaux des femmes en couches, des artisans infirmes et de l'Ecole de dessin. Jean-François autorisait d'ailleurs les administrateurs de l'Ecole à vendre tout ou partie du premier lot s'ils trouvaient des occasions

LA D AU PHI NE ET LE DUC DE BOURGOGNE. (Musée de Saint Quentin.)

avantageuses, et léguait à son cousin et exécuteur testamentaire l'abbé Duliège, vicaire desservant Je l'Hôtel-Dieu de Saint-Quentin, les portraits de François de La Tour père, de son fils Charles, du peintre par lui-même, de l'abbé Deschamps, leur cousin, des miniatures, un portrait en médaillon de Maurice-Quentin et divers tableaux de piété.

Accepté par la municipalité de Saint-Quentin le 15 mai 1807, ce legs eut force de loi en vertu de deux décrets impériaux (5 septembre 1807 et 9 mai 1808). C'est seulement en 1812 qu'on tenta de réaliser le vœu du défunt par une vente dont les enchères dérisoires sont demeurées célèbres : c'est là que le portrait de Rousseau (l'un des deux originaux) fut retiré à trois francs et que celui de Mondonville accordant son violon ne s'éleva pas beaucoup plus haut. Devant cet insuccès, l'abbé Duliège et la municipalité eurent le bon sens de renoncer à une opération aussi désastreuse et de ne point la renouveler ; mais le musée spécial, installé d'abord à l'ancienne abbaye de Fervacques et transporté de nos jours au deuxième étage de l'hôtel Lécuyer, a connu plus d'une vicissitude. Sommes-nous aujourd'hui en présence de la série intégrale des œuvres comprises dans la succession de La Tour ? C'est fort douteux : son frère avait pu, il est vrai, distraire de cette succession quelques portraits, tels, par exemple, que ceux de La Condamine ou de Mesdames de France auxquels, en 1788, l'abbé Du Plaquet faisait clairement allusion et qu'il semblait avoir sous les yeux. En

1808;, l'un des deux portraits de Mondonville désigné par le testament de Jean-François ne fit pas retour à Saint- Quentin, et en 1814 celui de Marie Leczinskafut offert sans scrupules par les administrateurs de l'Ecole à la duchesse d'Angoulêmequi dut l'emporter à Goritz, puis à Frohsdorf. Plus tard il y eut, d'après M. Abei Patoux, malgré une clause expressément formulée par le donateur, des prêts au dehors et divers originaux [Louis XV, l'Abbé Le Blanc, Jean M (met) auraient fait place à de médiocres copies. Enfin quand, en 1850, les collections évacuèrent les salles de l'Ecole de dessin pour entrer à Fervacques, les cadres de bois blanc peint en noir où La Tour lui-même introduisait ses préparations furent remplaces par des montures plus somptueuses, et des identifications anciennes, inscrites dans le repli du papier ou au verso du châssis primitif, auraient ainsi disparu ; mais la véracité de cette allégation a été contestée.

Les Goncourt, en rappelant que trois de ces noms seulement avaient été épargnés (ceux de M. de Julienne et de Mllos Camargo et Puvigné), se demandaient sur quelle autorité le rédacteur du catalogue de 1856 avait baptisé certains dessins des noms de Mmps Boette de Saint-Léger, Roussel, Masse, Rougeau qui n'avaient pour eux ni une mention du testament du donateur, ni une note contemporaine : or Mme Masse était une cousine des frères de La Tour et elle est mentionnée dans leurs testaments respectifs; d'après Ghampfleury, Mme Boette de Saint-Léger vivait encore à lia m eu 1793. Jean-François avait certainement

LOUIS DE SILYESTRE.

(Musée de Sainl-Ouenlin.)

inscrit leurs noms, ainsi que ceux de Mmes Roussel et Rougeau, quelque part et M. Mennechet s'était contenté de les copier.

On pourrait s'étonner encore et bien davantage que La Tour ait conservé ainsi par devers lui tant de portraits terminés et qui appartenaient de droit, semble- t-il, aux modèles et non à l'auteur. Passe encore pour ceux des abbés Huber et Le Rlanc, morts l un et l'autre avant lui ; passe encore, à la rigueur, pour ceux de Dachery, du P. Emmanuel, de Manelli, de Monet, de ses confrères h l'Académie royale, Charles Parrocel, Restout, Silvestre; mais comment expliquer la présence, dans son atelier, des portraits du prince Xavier de Saxe, du marquis d'Argenson, de M. de La Reynière, de la première Mme de La Popelinière (longtemps confondu avec celui de Mme de Mondonville) et de son mari, du fermier général de Neuville, du maréchal de Saxe, de Duclos, de Forbonnais? Faut-il supposer que les tracasseries et les exigences de La Tour lassèrent certains de ses clienls et qu'ils lui abandonnèrent pour compte leurs portraits, ainsi qu'il advint, selon la tradition, à M. de La Reynière? Faut-il supposer, contre toute vraisemblance, qu'il en gardait des répétitions? Question complexe et qui ne sera probablement jamais élucidée.

Tout inestimable qu'il soit, le musée de Saint-Quentin ne représente (on l'a vu par les très incomplètes énumérations qui précèdent) qu'une faible part de l'œuvre considérable de La Tour. Edmond de Concourt, dans la

ll°2 LA TOUR.

troisième édition de l'Art du XVIIIe siècle, et M. Henry Lapauze ont donné une liste sommaire des portraits possédés par des musées français et étrangers, ou par des particuliers ; mais, parmi ces renseignements, les uns sont trop vagues pour permettre une identification quelconque, les autres trop précis pour ne pas réclamer un sérieux examen qui devrait porter sur le nom du peintre et sur celui du modèle. Un temps n'est pas loin où tout pastel du siècle dernier était de La Tour, de même que le moindre dessus de porte évoquait le grand nom de Watteau. Plus sceptiques, nous exigeons aujourd'hui d'autres garanties qu'une vague tradition, ou une ressemblance parfois fortuite. Un catalogue de l'œuvre de La Tour devrait, pour être véritablement satisfaisant, comprendre l'historique de chacun de ces portraits, depuis la« préparation », quand elle est connue, jusqu'aux diverses reproductions dont il a été l'objet, en le suivant à travers les Salons du temps, les collections publiques, les ventes anciennes et modernes, les expositions rétrospectives, sans omettre ni ceux dont la trace est présentement perdue, ni ceux dont la destruction est certaine, ni même les apocryphes. La partie la plus ardue de la tâche que j'esquisse sans me flatter de la voir entreprendre serait de retrouver les portraits, plus nombreux qu'on ne pense, qui se sont transmis de main en main dans la même famille, et dont un hasard seul peut révéler l'existence.

Certains d'entre eux resteront, au contraire, à jamais

Cliché >Tenrdein.

Mme I>E POMPADOUR.

(Musée du Louvre.)

anonymes. Qui reconnaîtrait aujourd'hui celui de Manon Richer ? Et qui était-ce que Manon Richer ? Une revendeuse de figues, fille d'un soldat aux gardes, détenue pour grossesse illicite sur la plainte de ses oncles, plus chatouilleux, paraît-il, que le père, sur le chapitre de la morale. Or, en implorant à son sujet la pitié d'un de ses collègues, un agent de police écrivait : « Son portrait, non achevé, est chez le célèbre La Tour, mon ami, où l'on peut se donner le plaisir de voir un caractère de tête aussi pittoresque qu'admirable (1) » Qui sait dans quelle galerie se pavane aujourd'hui Manon Richer, et si la pauvre fille n'a pas conquis du même coup ses lettres de noblesse posthumes? Qui sait si plus d'une de ses pareilles ne se trouve pas dans le même cas ? Qui sait si la lamentable et banale histoire de Manon Richer ne réveilla dans le cœur du peintre le remords que lui avait causé sa propre conduite à l'égard de sa cousine Anne Rougier et qui fut, selon la juste remarque de M. Guifïrey, l'origine probable de ses libéralités en faveur des femmes en couches ?

De son vivant même, les pastels de La Tour ne firent que de rares apparitions dans les ventes publiques; je n'en ai jusqu'à présent rencontré trace que dans le catalogue du duc de Gaylus (1 773) où deux d'entre eux sont signalés : un Nègre (peut-être celui du Salon de 1741) et

(1) Cette lettre retrouvée par M. Fr. Funck-Brentàno et publiée par M. Paul Cottin dans la Revue rétrospective, t. XII (1890), p. 72, est sans date; mais la mention du domicile du peintre (« rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre, chez un chandelier ») permet d'établir qu'elle est antérieure à l'année 1745 où La Tour obtint un logement au Louvre.

une composition mythologique : Io et Jupiter que l'expert avait, je suppose, de bonnes raisons pour attribuer à La Tour; le tout se vendit soixante-deux livres.

Un an avant la piteuse tentative de 1812, vingt-cinq préparations de La Tour et quatorze dessins de La Rue sont adjugés en un seul lot à la vente Pierre Lelut (1811 ). A celle de feu Maurice, ancien peintre des impératrices Elisabeth et Catherine de Russie (1820), un portrait de La Tour par lui-même, qualifié par l'expert de « très beau », est abandonné à 15 fr. 95! En 1824, le catalogue de la vente Gounoel offre vingt-trois portraits d'hommes et de femmes dont dix seulement encadrés et les treize autres en feuilles, vendus sans doute tels qu'ils étaient présentés, c'est-à-dire en lots. Le portrait de Crébillon père est, il est vrai, inscrit à la vente Denon (1826) sous un numéro spécial (817) ; cette faveur ne lui permet pas cependant de dépasser 30 francs! Vingt ans plus tard, à la vente Saint (1846), le portrait de M11* Salle atteint le chiffre de 600 francs, et la moyenne de ce taux, assurément ridicule si on la rapproche des évaluations actuelles, ne s'élèvera pas sensiblement plus haut, sous le second Empire, aux ventes Véron, Marcille père , Walferdin, Roittelle, Laperlier, Carrier, où passent et repassent la plupart des œuvres mentionnées au cours de cette étude. Même quand, au lendemain de nos désastres, la concurrence de l'étranger imprimait au marché parisien de la curiosité une activité extraordinaire, à la vente Camille Marcille (1873), deux « préparations » de Silvestre et de Duniont le Romain

(Musée du Louvre.)

atteignaient à grand peine 300 francs; une répétition du portrait de La Tour par lui-même (1737) ne dépassait pas 500 francs, et celui du Dauphin, père de Louis XVI, montait, non sans effort, à 620 francs. A la seconde vente Laperlier (1879), l'admirable portrait du graveur Schmidt se voyait adjugé 4150 francs, sans que l'Etat ait manifesté la moindre velléité de l'acquérir.

La modicité, si longtemps persistante, de ces enchères est d'autant plus surprenante que, de tout temps, môme sous la Restauration, la critique et les artistes ont proclamé leur admiration pour ce maître dont le baron Gérard disait, en contemplant une « préparation » acquise moyennant quelques francs, sans doute, par son élève Carrier : « On nous pilerait tous dans un mortier, Gros, Girodet, Guérin et moi, tous les G, qu'on ne tirerait pas de nous un morceau comme celui-ci ! »

Aujourd'hui les rares pastels de La Tour qui traversent l'hôtel Drouot, ou la galerie Georges-Petit, se paient des prix que leur quinteux auteur n'eût jamais osé demander. Son nom est connu des plus ignorants; sa place au premier rang de l'Ecole française ne lui est plus contestée, et jamais la définition de « grand magicien » que Diderot lui appliquait en 1767 n'a paru mieux justifiée. Magicien, il l'est en effet par l'incroyable puissance d'évocation qui se dégage de ses portraits. « Ils croient, disait-il devant Sébastien Mercier (en parlant de ses modèles), ils croient que je ne saisis que les traits de leurs visages, mais je descends

au fond d'eux mêmes à leur insu et je les remporte tout entiers. »

A propos des portraits exposés à ce même Salon de 1767, Diderot écrivait : « C'est, certes, un grand mérite aux portraits de La lourde ressembler; mais ce n'est ni leur principal, ni leur seul mérite. Toutes les parties de la peinture y sont encore. Le savant, l'ignorant les admire, sans avoir jamais vu les personnes; c'est que la chair et la vie y sont ; mais pourquoi juge-t-on que ce sont des portraits, et cela sans s'y méprendre? Quelle différence y a-t-il entre une tête de fantaisie et une tète réelle? Gomment dit-on d'une tête réelle qu'elle est bien dessinée, tandis qu'un des coins de la bouche relève, tandis que l'autre tombe ; qu'un des yeux est plus petit et plus bas que l'autre, que toutes les règles conventionnelles du dessin y sont enfreintes dans la position, la longueur, la forme et la proportion des parties ? Dans les ouvrages de La Tour, c'est la nature même, c'est le système de ses incorrections telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie; ce n'est que de la peinture. »

La Tour lui-même a d'ailleurs livré à Diderot le secret de sa préoccupation constante et de sa supériorité sur ses ancêtres et ses rivaux, quand il lui confiait ces remarques profondes : « Il n'y a dans la nature, ni, par conséquent, dans l'art aucun être oisif, mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigue de son état, et en porte une empreinte plus ou moins marquée. Le premier point est de bien saisir cette empreinte, en sorte que s'il s'agit de

Mme F A VAUT.

(Musée de Saint-Quenlin.)

peindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, un philosophe, un portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il est possible ; mais comme toute altération d'une partie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second point est de donner à chacune la juste proportion d'altération qui lui convient, en sorte que le roi, le magistrat, le prêtre ne soient pas seulement roi, magistrat, prêtre de la tête ou de caractère, mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds.. . » Sans doute il n'a pas négligé dans ses grands portraits de placer le personnage qu'il avait à représenter dans le milieu qui lui était propre : le président de Rieux, Mme de Pompadour sont entourés des objets qui caractérisent leur rang et leur rôle; mais, le plus souvent, il n'a pas besoin de ce décor auquel ont tant sacrifié Rigaud, Largillière, les Nattier, de Troy, Tocqué, Tournières, et vainement chercherait-on une allégorie dans tout son œuvre. S'il est dans l'Ecole française moderne le plus puissant des analystes de la figure humaine, il est donc aussi le premier en date qui ait poursuivi et saisi cette réalité dont Sainte-Reuve a dit qu'elle charme et qu'elle attache les esprits sérieux, à condition qu'ils trouvent daus l'art qu'elle inspire un style, un sentiment et un idéal.

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