BAIL A TERME
» La belle Chlorù, bourgeoise de la ville de Chypre^ loue pour dix ans l'Amour; y> el Daphnis, aussi bourgeois de la ville de Chypre, un cœur à elle apparte- » nanl^ etc. »
De qui les troubadours et les trouvères avaient-ils reçu leurs premières leçons? D'où leur venait la rime et la mesure? Était-ce des Arabes d'Espagne, des scaldes du Nord, des bardes de la Gaule ou de la Calédonie? « Les nations dans la vigueur (le la jeunesse, a dit Sismondi, n'ont aucun besoin de modèles étrangers ; elles tirent tout d'elles-mêmes. » Que l'illustre auteur de VHisloire dus Français ait ou non trancbé la question, toujours est-il que les poètes, quels qu'ils fussent, étaient alors en grand renom. « Les trouvères, dit M. de Maichangy, dont l'humeur vagabonde et l'espiit obseivaleur ne souffraient pas un long séjour aux mêmes lieux, parcouraient souvenf et rapidemeui les villes, les campagnes , les cours, les châteaux, les cloîtres, les presbytères; ils allaient assidûment aux carrousels, aux entrées dos rois, aux réjouissances publiques, aux palinods, aux foires célèbres, aux plaids, aux processions, aux revues, aux jubilés; ils suivaient lespèleiinages, les croisades; recueillaient avidement toutes les anecdotes nouvelles et les intrigues qu'ils apprenaient, ou dont eux-mêmes étaient les témoins et les acteurs. »
On les vit souvent et en grand nombre en Touraiue. On les comblait de caresses; on leur offrait en présents des robes magnifiques, des coursiers, des ceintures brodées, des pierreries. Dès qu'ils arrivaient dans un manoir, le châtelain faisait avertir tous les chevaliers, toutes les dames d'alentour, et il s'établissait, dans ces réunions, des relations de politesse et de prévenance, formant ainsi les éléments d'une civilisation que devaient imiter à l'envi les autres peuples de l'Europe.
Bientôt on ne se borna plus à fêter les troubadours et les trouvères, on voulut se ranger sous leurs lois. Des ducs, des princes, des rois môme, «laissant pour la lyre le bouclier et la lance, sentirent qu'il valait mieux aimer et plaire que conquérir et ravager. Le goût des vers devint d'un bout de la France à l'autre une espèce de passion, de fureur. On en gravait sur les armoiries, sur l'émail et la marqueterie des meubles et des lambris, sur le pavé des églises, des oratoires, des palais; on en couvrait les vitraux et les tombes, les armes, les vases, les sceaux, les tentures; on mit en vers l'histoire, la Bible, l'office divin, plusieurs coutumes et plusieurs livres scientifiques; enfin des prédicateurs édifièrent leurs auditeurs par des sermnos en vers. »
Thibauld de Champagne se distingua entre tous. Dans un festin dont la pompeuse description ressemblerait trop à un conte des Mille et une Nuits, il prit une mandore des mains du vidame de Chartres, et chanta devant ses convives « une de ces chansons amoureuses, que d'indiscrets historiens ont cru inspirées par la reine Blanche de Castille. »
Qu'il nous soit permis, bien que cette citation nous éloigne un peu de
i24 LA TOURAINE
notre sujet, d'en rapporter ici , non le texte, mais la traduclion, le vieux langage des troubadours et des trouvères étant inintelligible :
Au foyer que le ciel allume, Le phénix se plaît à mourir; Comme lui, mon cœur se consume Près de l'objet de son désir.
L'immortel oiseau de l'Aurore Ne meurt que pour se ranimer ; Ainsi du feu qui me dévore :
Je veux renaître pour aimer.
Riches trousseaux , orfèvrerie , Beaux manoirs et vassaux nombreux , De l'or autant qu'en abbaye.
J'ai tout, et ne suis point heureux.
I^ chaste objet de ma constance A mes désirs n'a point souri ; Moins vaut être sire de France Qu'être amant pauvre , mais chéri.
A ces strophes le fils d'un tailleur de Toulouse, Guillaume Figueira , tailleur lui-même avant d'être troubadour, répondit par une pastourelle que l'élégant auteur de la Gaule poclique a traduite librement ainsi. Figueira, en traversant une prairie, vit une bergère o dolente et plaintive » , qui chantait une romance avec ce refrain naïf :
Alouette Jolielle, Peu l'importe de mes maux.
Il l'aborda , et lui répondit par cet autre refrain d'une vieille romance :
Nul ne doit aller au bois Sans sa conipagnette.
Sujet sur lequel il improvisa ces couplets : U
Je vis un jour dans la prairie
Bergère en pleurs , Et mon âme fut attendrie
De ses douleurs.
— Dites-moi, fille au teint de rose ,
Ah ! dites-moi , L'amour serait-il donc la cause De votre émoi ?
— Hélas! me dit-elle, je pleure
L'ingrat berger Qu'une plus belle tout à l'heure Vient d'engager.
— Il n'est pas, quand on est jolie ,
De longs chagrins ; Tu pleures l'ingrat qui t'oublie , Moi , je le plains.
ANCIKNNE ET MODEIUNE. *~ 25
Veux lu qu'à son tour il gémisse?
Prends un amant; Que ton bonheur soit le supplice
De l'inconstant.
Comme toi , d'un oJ»jel volage
J'eus à souflï'ir ; Avec toi, d'un triste veuvage
Je puis sortir.
Je parlais, un brûlant délire
Vint m'enibraser ; Je répondis à son sourire
Par un baiser.
— Elle me dit : Quand j'abandonne
Qui sut trahir, Se peut-il que vengeance donne
Si grand plaisir!
Louis IX (pour en revenir au point où nous l'avons laissé), lors de son premier voyage à Tours (20 février 1226) , fut reçu solennellement chanoine honoraire de Saint-Martin, et fit une pieuse visite au tombeau dci saint. 11 parcourut ensuite plusieurs localités de la province, tint dans l'une d'elles (Loudun) un parlement, et pendant vingt jours y expédia les affaires du royaume, cl jugea les causes des particuliers.
Dix-sept ans depuis s'écoulèrent sans amener d'événements cfui soient absolument de notre domaine. Au bout dece temps, un incidentgrave lioubla de nouveau l'harmonie parmi les plus hauts seigneurs de l'État. Louisayant institué son frère, Alphonse, comte de Poitiers, les vassaux du Poitou, le comte de la Maiche entre autres, étaient venus lui rendre foi et hommage en cette qualité. La comtesse, femme ambitieuse et arrogante, blama cette démarche de son époux, qui ne crut pouvoir se faire pardonner sa faiblesse qu'en insultant publiquement Alphonse.
Le roi, irrité, enjoignit alors à tous les grands vassaux de se trouver eux et leurs gens à Chinon, le lendemain de Pâques 12^1. Sous la conduite du sire do Preuilly, ils ravagèrent les terres du coupable et battirent le roi d'Angleterre accouru à son secours; après quoi ils forcèrent la Marche de se sonmettie liaui et bas, et de venir, ainsi que sa femme, demander pardon au comte de Poitiers.
Cependant Henri III, malgré cet échec, faisait de temps à autre des tentatives pour recouvrer les provinces qu'il avait perdues. Louis, qiji venait de le mettre en déroute auprès de Saintes, consentit une trêve de cinq ans, et, moyennant une renonciation formelle, de sa part, à ses prétendus droits sur la Touraine, le Maine et l'Anjou, commit la faute impardonnable de lui céder le Péii"^or(l le Querçy, le Limousin, TAgénois,^ la Sainlonge. Faut-il attribuer cette cession honteuse à la peur? Ne devons-nous pas plutôt y voir le vif désir que le roi de France avait de se délivrer de tout embarras pour retouiner promptcment en Terre-Sainte? Ce qui nous le ferait penser, c'est que ce fut en effet peu de temps après qu'il fit sa seconde croisade.
no LA TOURAINE «
Vers la môme ^«poque eut lieu h Tours un cinquième concile d'autant pins remarquable que, parmi les quatorze canons qu'on y rédigea, le neuvième, relatif aux sorciers, motiva les accusations de sorcellerie et les sanglantes exécutions qui en furent pendant si longtemps la suite.
On sait le résultat de la seconde croisade, oii Geoffroy Marcel, archevêque de Tours, avait accompagné le roi : la mort de ce prince, le massacre de l'élite de la noblesse qui partageait ses périls, et au milieu de laquelle se distinguèrent plusieurs Tourangeaux de renom.
Louis IX, ou plutôt saint Louis, car il justifia bien ce glorieux titre par son abnégation, son dévouementsublime, ses vertus, saintLouis laissaun grand vide en Touraine. «LaprospériCé, dit Lacroix du Maine, en parlant de ce prince, dont avait joui la province sous Philippe-Auguste et Louis VIII ne fit que s'affermir sous son règne. Il la dota de sages institutions et ne craignit pas de corriger certaines lois brutales et barbares que lui-même avait décrétées. Ainsi il fit disparaître de ses Êlablissemenls l'article 29 puisé dans les coutumes de Touraine. Cet article con damnait les voleurs domestiques à perdre un membre, supplice dont nous ne pouvons donner une idée plus exacte qu'en citant le texte même de la loi :
« Qui emble soc de charrue et qui emble autres choses, robbes, deniers, menues choses , il doit perdre l'oreille, et si remise ne fait, il perdra la main »
La peine variait, dans ses applications, suivant la gravité du délit. Un habitant des environs de Tours fut condamné à se laisser dévorer par un oiseau de proie, sur la partie de son corps la plus charnue, une quantité de chair proportionnée à l'importance de son crime.
Ce fut à Louis IX que la ville de Châteauneuf dut le droit de commune que depuis si longtemps elle disputait au chapitre de Saint-Martin. Voici à quelle occasion :
En 1230, les habitants, fatigués d'une longue oppression, au lieu de s'adresser directement au roi, avaient eu recours à la force. Onze d'entre eux, h la faveur de la nuit, s'étaient introduits dans l'intérieur du cloître, forçant la maison du trésorier et enlevant tout ce qui leur semblait le plus précieux. Le trésorier, Pierre Charles, autrement Chariot, fils naturel de Philippe-Auguste, porta l'affaire au conseil du roi; les bourgeois déclinèrent cette juridiction, offrant de prouver par le duel, usage alors en vigueur, la légitimité de leurs prétentions , et désignant leur champion. Le chapitre parut» adhérer à ces propositions, choisit pour tenant Renault Duplessis, et gages de part et d'autre furent donnés. Mais on n'eut pas plus d'égard au privilège invoqué qu'à la voie du duel réclamée par les bourgeois, et peut-être les choses fussent-elles encore demeurées dans le statu quo, sans la médiation de l'archevêque de Sens. Ce prélat, pendant que la question s'agitait au conseil, avait offert SCS services, que l'on s'était empressé d'accepter. Il examina l'affaire avec l'impartialité la plus scrupuleuse, rendit une sentence (janvier 123 J), par laquelle la ville était condamnée à payer trois centsmarcs d'argent, poids de Troyes, et cent livres tournois au trésorier; puis il décida que le chapitre reconnaîtrait à l'avenir le droit de commune et les libertés de Chôtcaunenf, ce que les chanoines
jurèrent d'exécuter lidèlcmciit, sans quepoiir cela ils en aient depuis tenu compte. Car, bien que le roi eût sanctionné la sentence par lettres patentes, lesquelles furent renouvelées, pour plus de sûreté, très postérieurement à cet acte, les bourgeois de Cliûteauneuf eurent encore de nombreux obstacles à vaincre avaut de pouvoir conquérir tout-à-fait leur indépendance.
Saint Louis, en mourant, laissait pour successeur son fils Philippc-lc- Hardi (1270). Malgré l'impolitique traité par lequel le feu roi avait cédé plusieurs provinces à l'Angleterre, la France ne s'était dessaisie ni du Quercy ni de l'Agénois. Henri III somma Philippe de les lui remettre. Philippe opposa le silence à cette injonction. Quelque temps après, la mort de son oncle Alphonse l'ayant rendu héritier du comté de Toulouse, et le comte de Foix s'étant rendu coupable de félonie, le roi assembla une armée à Tours pour châtier le rebelle et pour se mettre en possession du comté. Tous ses vassaux se rendirent avec empressement à ses ordres pour le seconder dans cette entreprise, et parmi eux un grand nombre d'éveques, ce qui prouve que l'esprit belliqueux formait encore le trait caractéristique de beaucoup d'hommes d'église de haut rang. Ains entouré, Philippe entra sans obstacle dans Toulouse et réduisit le comté de Foix.
Ce prince eut pour héritier Philipppe IV, dit le Bel, £on fils (1285). Les longues et interminables querelles des bourgeois de Châteauneuf défendant pied à pied leurs franchises signalèrent ravènement au trône de ce monarque. Peutêtre les habitants abusèrent-ils de leur liberté nouvelle, peut-être les chanoines regrettèrent-ils la puissance perdue: la guerre, ce qu'il y a de certain, recommença plus acharnée que jamais, et les chanoines eurent fort à souffrir des bourgeois. Telles furent môme les rigueurs exercées contre eux, que, s'étant plaints à Philippe-le-Bel, celui-ci, malgré les lettres patentes de saint Louis, cassa, par d'autres lettres (1305), la commune de Châteauneuf, condamnant les habitants à une amende de dix mille livres au profit du chapitre, dont, toutefois, le roi, en prince habile et prudent, prélevait pour lui les deux tiers. Cet état de choses dura quarante ans encore, c'est-à-dire jusqu'à la définitive réunion des deux villes en une seule.
Le commencement du xiv' siècle, à défaut de grands éléments pour l'histoire, nous offre le spectacle de plusieurs procès d'État célèbres à divers titres. Le plus retentissant de tous fut celui des Templiers.
Philippe, après de longs et scandaleux démêlés avec la cour de Rome sous les papes Boniface VIII et Benoît XI, était parvenu , à force d'intrigues, à faire nommer pape Bertrand de Qoth , né en Gascogne et archevêque de Bordeaux. Ce prélat, connu depuis sous le nom de Clément V, n'avait jamais aspiré, dans ses rêves les plus ambitieux , à échanger la mitre contre les clés de saint Pien e. Un pareil caprice du sort l'étourdit. Créature, d'abord, de Boniface VIII et du roi d'Angleterre, il devint ensuite le complaisant et le servile instrument de celui qni l'avait élevé à une dignité si haute et si inattendue.
Mais peut-être n'est-il pas inutile, avant d'aborder cette grande, majestueuse* et imposante phase de l'histoire, phase dont tous les détails se rattachent étroi-
±1S '■ " LA TOUBAIiXt:
icmenl à noire province, de rappeler ici en peu de lignes quelles étaient l'origine et l'organisation de l'Ordre des chevaliers du Temple.
Fondé en 1118, à Jérusalem, par Hugues dePayens et par Godefroy d'Adhémar, auxquels se joignirent sept autres gentilshommes des plus renommés de France: Roral, Godefroy Bisol, Pagan de Mont-Didier, Archambault de Saint- Anéan, Hugues ou Guigues, André de Montbard et Gondemar, cet Ordre, sans contredit le plus illustre de l'Europe, fut institué pour protéger les pèlerins qui se rendaient en Terre-Sainte.
Voici, d'après un écrivain distingué, M. Ortaire Fournier, qui s'est spécialement occupé de rechercher tout ce qui concerne les chevaliers, en quoi consistaient, sommairement, leurs obligations :
Soumis à la règle de saint Augustin, ils devaient faire vœu de pauvreté, de chasteté et iVobcissance; s'engager à seconder les Hospitaliers, dont la mission se liait à la leur; garder le temple de Salomon, d'oîi leur est venu par suite lenoni de Templiers ; prêter serment d'obéissance et de fidélité perpétuelle au Christ et à leur couvent; défendre l'unité d'un Dieu parla parole, par la force des armes, au péril de leur vie; jurer soumission aveugle, absolue, au Grand-Maître ; passer les mers toutes les fois qu'il en serait besoin, pour combattre; marcher contre les rois et les princes iniidèlcs ; ne jamais être sans armes ni sans cheval ; ne jamais fuir, quoique seuls, en présence de trois ennemis ; ne point vendre les biens de l'Ordre, ne point consentir à leur vente, à leur aliénation; se conformer aux lois des pays où ils se fixaient; assister à l'office divin tous les jours ; ne manger de viande que trois fois par semaine; n'avoir chacun que trois chevaux, et ne point aller à la chasse, même à celle de l'oiseau, ou du moins ne chasser jamais que les bêtes fauves, etc. , etc.
Compris sous ces trois dénominations : milites, armigeri, clientes, c'est-à-dire chevaliers, frères servants d'armes, serviteurs domestiques, hiérarchie fixée par saint Bernard lui-même, que le pape Honorius H avait chargé de ce soin, ils ne furent pendant dix ans que neuf, nombre qui s'accrut progressivement par la suite.
Pour vêtement ils portaient : en temps de paix, une sorte de chlamyde et un manteau de laine blanche, le manteau forinanf chaperon ou capuce ; en temps de guerre, une cotte de mailles recouverte d'unç. cotte de laine. A leur ceinture pendait une longue et lourde épée, et sur leur épaule se voyait une large croix rouge, distinction imposée par le pape Eugène III , en 11 /|6. Leur étendard (appelé Bhal'Œant) , d'argent à la croix de gueules, d'autres disent partie de sable et d'argent, portait ces mots en légende :
Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tua da gloriam.
Tels étaient ces pieux chevaliers qui , « avec la douceur des agneaux et la patience des ermites, le courage des héros et la force des lions, » se signalèreut en Palestine p;ir les plus brillants exploits, l'intrépidité la plus rare, la vertu la l»lus cxeinplaire, et (jui comptèrent dans leur sein, dit Guillaume de Tyr, trois cents chcv; Ilcrs, gentilshommes des premières familles.
AiNCIUMV'E ET MODERNE 229
Mais le temps, sans altérer au fond leurs principes, modifia beaucoup les statuts de leur Ordre. Les princes chrétiens ayant rivalisé de générosité envers eux, Beaudoin IV leur fit présent delà ville de Gaza; « on leur donna, dans presque tous les royaumes, des terres, des fiefs, des cités même, avec leurs revenus, et le pape Innocent III leur permit de garder les dîmes de tous les biens dont ils étaient possesseurs. »
Bientôt leurs établissements devinrent si nombreux en Orient et en Occident, qu'il n'y eut pas un lieu dans la chrétienté où ils n'eussent le pied. A l'époque dont il est ici question (1305), ils comptaient jusqu'à neuf mille commanderies, toutes à peu près en Europe. Rien n'égalait, dit Dupuy, la somptuosité de leurs demeures, la richesse de leurs églises , la pompe et la magnificence de leurs cérémonies. Le grand-maître avait le rang de prince, et sa cour éclipsait celle des rois. Le Temple, leur résidence à Paris, occupait un espace immense, était entouré de hautes murailles crénelées, soutenues de distance en distance par des tours, et son revenu ne s'élevait pas, — somme énorme alors! — à moins de 10,000 livres.
Qu'était devenu, s'écrie avec justice peut-être l'abbé de Choisy, ce vœu de pauvreté auquel ils s'étaient soumis dans le principe? Et qu'eussent dit Hugues de Payens et Godefroy d'Adhémar, si , soulevant pour un moment la pierre de leur tombe , ils eussent entrevu les splendeurs de l'Ordre qu'ils avaient créé, l'orgueil des princes, par la grâce de Dieu, appelés tour à tour à leur succéder?
Tant d'opulence, tant d'éclat, devaient susciter aux chevaliers du Temple des ennemis. Ils ne leur manquèrent pas, en effet. Philippe-le-Bel se montra l'un des plus ardents, des plus implacables. Les uns attribuent l'animosité de ce prince, que ses sujets surnommèrent le maltôlier, le faux monnaijeur, à l'intention qu'il avait de s'approprier l'immense trésor des chevaliers; d'autres, àlapuissante et vigoureuse organisation de l'Ordre, à son crédit en Europe, sans doute aussi à l'imprudente et fière fndocilité de quelques grands-maîtres, qui auraient porté ombrage à la jalouse tyrannie du roi. Cependant, la vigueur avec laquelle il poursuivit non-seulement l'OrcU'e entier, mais encore les individus isolés eux-mêmes, donne à croire que d'autres motifs l'animèrent contre eux. Ses exactions, son despotisme, efltretenaient chez le peuple une sourde et menaçante agitation : peut-être craignit-il que les Templiers ne profitassent de cette disposition des esprits pour se soustraire à son autorité; peut-être même surprit-il quelque tentative de ce genre. Si l'histoire est muette à ce sujet, le champ des conjectures est vaste.
Quoi qu'il en soit, le pape et le roi, réunis à Poitiers, avaient ensemble, dans cette ville, de longues et mystérieuses conférences, au secret desquelles n'étaient admis que les intimes. Bientôt, on sut à quoi s'en tenir. Le 13 octobre 1307, tous les Templiers présents en France furent arrêtés à la fois, à la pointe du jour, toutes leurs maisons cernées, envahies, toutes leurs propriétés séquestrées. Le chancelier Nogaret, connu déjà par la brutalité avec laquelle il s'était comporté envers le pape Boniface VIII, occupa en personne la forteresse du Temple, à Paris: cent quarante chevaliers, au nombre desquels le grand-
maître, Jacques Molay, y fiirciU faits prisonniers. Le roi avait attiré ce dernier hors de sa résideuce habituelle, l'île de Chypre, sous prétexte d'un projet religieux, et, la veille même de son arrestation, le grand-maître avait porté le poêle aux obsèques de la princesse Catherine, héritière de l'empire de Constantinople et femme du comte de Valois.
Cette violation du droit des gens accomplie, le roi fit publier dans toutes les églises de Paris une espèce d'acte d'accusation dans lequel on imputait aux Templiers des forfaits aussi atroces que bizarres. Il y était dit :
< Ils ne croient pas en Dieu et ne prononcent pas les paroles de la consécra- » tien, lorsqu'ils officient.
» Lors des réceptions de profès, qu'ils font secrètement, dans le silence d(î la » nuit, le nouveau Templier, après avoir revêtu les draps de l'Ordre, est conduit » en une chambre obscure, où il lui faut renier Dieu, marclïcr sur la croix» » cracher sur la douce ligure du Christ, et baiser le grand-maître à la bouche, ou » nombril et au bas de V échine — in fine spinœ dorsi et in virgâ virili.
» Et, après, les autres le mènent adorer une idole monstrueuse appelée Baf- » (omet, qui est leur dieu souverain.
» Déplus, ils sont adonnés au vice honteux qui attira sur Sodome la vengeance » céleste, et lorsque l'un deux vient à mourir bien affermi en leurs malices et » idolâtries, ils le font ardoir et donnent à manger sa cendre aux nouveaux » Templiers, et encore bien pis font-ils; car quoiqu'ils fassent vœu de s'abstenir » de commerce de femmes, de temps à autre im petit enfant dhin Templier et » d'unepucelle est par eux cuit et rôti au feu , et toute la graisse ôtée, etd'icelle » graisse ils sacrent et oignent leur idole — simulacrum decoris gratiâ umjucnt. »
A ces diverses imputations, dont l'absurdité n'a pas besoin d'être démontrée on ajouta qu'ils avaient coutume de s'adonner aux habitudes les plus voluptueuses, aux orgies les plus effrénées, d'où le proverbe : boire comme un Templier l on leur reprocha d'avoir honteusement trahi la chrétienté, causé les revers de saint Louis, livré ce prince aux Turcs; d'avoir vendu Saint-Jeand'Acre au sultan du Caire; d'avoir pactisé avec les Musulmans pour faire échouer par traîtrise toutes les croisades qu'entreprendraient les princes du éliens; enfin d'avoir empêché le Vieux àe la Montagne de se convertir au christianisme.
Des faits manifestes donnaient à ces dernières accusations le démenti le plus formel : un grand-maître de l'Ordre s'était fait tuer avec presque tous les chevaliers présents à l'armée en défendant le camp royal, près de Mansourah ; un autre grand-maître était mort sur la brèche de Saint-Jean-d'Acre. Bernard de Tramelai, Odon deSaint-Amand,GirarddeRidcrfort,Guillaumede Chartres, Armand de Périgord, Guillaume de Sonnac, Inibertde Beaujeu, Jacquelin de Maillé, avaient successivement arrosé de leursanglesplaines de la Palestine. Enfin, lesaccusations principales ne reposaient que sur les dénonciations de deux chevaliers détenus dans les prisons de l'Ordre, le prieur de Montfiiucon, près Toulouse, el le Florentin Noffodei, tous les deux dégradés pour leur hérésie, leurs déportemcnis I
Les Templiers n'en furent pas moins livrés au saint-office, auquel le roi ad-
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joignit ses sénéchaux et ses prévôts. On commença les procédures et les interrogatoires avec une rigueur extrême. Le feu, les ceps, les tortures les plus affreuses furent appliquées aux malheureux chevaliers pour leur arracher l'aveu de l^rs prétendus crimes. A la contrainte physique on joignit la contrainte morale. On séduisit les uns par des promesses, on répandit parmi les autres de fausses nouvelles. Le grand-maître, disait-on , avait tout avoué devant l'Université, et, pour qu'ils donnassent plus complètement dans le piège, on leur préscJitait un écrit où Jacques Molay déclarait que le repentir l'avait porté à cette confession, et qu'il les engageait à suivre son exemple. ""
Cédant à ces moyens de contrainte, quelques-uns avouèrent en tout ou en parti(3 les crimes imputés à leur Ordre : le plus grand nombre nia énergiquenient. Quelques-uns, après avoir avoué, se rétractèrent et persistèrent jus- ({u'à la fin dans leurs dénégations. Beaucoup expirèrent au miheu des tortures avant tout jugement.
Ces iniquités déployées contre eux malgré le droit de dergie mécontentèrent d'abord Clément V : il lança une bulle dans laquelle il reprochait au roi d'oulie])asser les conventions de Poitiers, de manquer de respect pour l'Église. Ensuite il suspendit les pouvoirs des inquisiteurs et des prélats français qui avaient figuré dans ce procès, lequel procès il évoquait tout entier à son tribunal.
Cette tentative d'indépendance était hardie et digne du chef de l'Église. Malheureusement elle n'eut pas de suites. Le pape, effrayé de se voir si haulement en opposition avec le roi de France, son allié, dont il savait l'esprit audacieux, absolu, superbe, révoqua sa bulle et abandonna les simples Templiers aux évoques, aux inquisiteurs , se réservant seulement de juger le grand-maître et les principaux dignitaires.
Cependant, ce n'était pas assez pour Philippe de poursuivre les Templiers de son royaume; il s'efforça d'inspirer à tous les princes chrétiens la haine furieuse qu'il avait vouée à l'Ordre général. Son but, facile à comprendre, était, en disséminant l'odieux de celte persécution sur tous les rois contemporains, de diminuer d'autant la flétrissure qui devait peser, il le sentait bien, sur luimême. Edouard II, roi d'Angleterre, affecta d'abord de repousser avec indignalion les ouvertures qui lui furent faites à ce sujet; mais, peu de temps après (11 janvier 1308), tous les Templiers d'Angleterre et d'Irlande étaient emprisonnés et leurs biens mis sous le séquestre. Le roi de Naples fit éprouver le même sort aux Templiers de la Pi"*vence ; le duc de Bretagne suivit aussi cet exemple : plus indépendant, malgré cela, qu'aucun autre vassal, il ne livra point les propriétés de l'Ordre au roi ; il s'en empara pour son propre compte. Les autres princes de l'Europe ne négligèrent pas non plus cette occasion de s'approprier une si riche proie ; toutefois fut-ce en épargnant les chevaliers euxmêmes, fort peu soucieux qu'ils étaient de s'associer aux injustes persécutions du roi de France.
Le 9 mai 1 308, Philippe-le-Bel convoque à Tours un parlement de nobles, d'évêques et de laïcs, pour prendre leur conseil sur ce qu'il convient de faire des accusés, selon leur confession. Il se rend lui-même en celte ville accompagné des
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princesses eufants, de ses frères et de ses ministres. On lit en plein parlement les délations consignées aux procès-verbaux, les informations faites contre les chevaliers, les aveux que leur a arracliés la torture, et l'assemblée, sans les entendre, les juge coupables de tous les crimes dont ils sont accusés, déclarant qu'ils méritent /ous /a mor/. L'Université de Paris, consultée, donne un avis conforme à celui de la Faculté de théologie : elle déclare que le Saint-Siège seul a le droit déjuger des religieux coupables de tels crimes.
Muni de ces pièces, le roi quitta Tours et alla retrouver le pape à Poitiers. Là, il fut arrêté que, les Templiers étant réellement coupables, en attendant la décision du concile qui devait prononcer sur la peine à leur infliger, ils seraient détenus étroitement. On voulut faire venir àPoitiers le grand-maîlrc et les principaux dignitaires de l'Ordre, pour leur signifier les volontés du Saint-Père et du roi, mais ils tombèrent malades en chemin et furent obligés de s'arrêter à Chinon , où l'on envoya trois cardinaux pour les interroger dans leur prison.
Un incident imprévu faillit entraver la marche de cette inique procédure. L'arrêt du parlement de Tours était basé sur les aveux arrachés aux accusés par la torture et la faim, et presque tous, en rétractant ces aveux, protestaient énergiquement de leur innocence. Or, d'après la jurisprudence du temps, l'aveu seul de l'accusé constituant sa culpabilité, il devenait assez difficile de prendre une résolution extrême! L'esprit inventif des juges ne s'en eflraya pas. Dans les procédures de l'inquisition, les relaps étaient condamnés aux flammes : cette règle fut appliquée aux chevaliers. Admirable expédient qui lit tourner à la perte de ces malheureux la loi même qui devait les sauver !...
« Le roi fit faire, dans un champ voisi» de l'abbaye Saint-Antoine, ainsi qu'à » Saint-Denis, deux grands parcs fermés de palissades ; il y fit lier cinquante-neuf » Templiers chacun à un pilier, et commanda qu'on leur mît le feu aux pieds, » puis aux jambes, de manière à les ardre peu à peu, l'un après l'autre, en les ») avertissant que celui d'entre eux qui avouerait son péché serait délivré de ce » supplice. Leurs amis et leurs parents, qui les entouraient, les exhortaient à tout » confesser et à ne se pas laisser torturer de la sorte ; aucun ne céda ; au con- » traire, parmi les pleurs et les cris, ils protestaient qu'ils étaient innocents et » fidèles; ils appelaient à leur aide le Christ, la Vierge Marie et tous les saints, et » à demi consumés ils périrent tous dans ce martyre ! »
Malgré ces exécutions, beaucoup de chevaliers, le grand-maître, les principaux dignitaires, encombraient encore les cachots. Le pape, pour en finir d'un seul coup, chargea uno commission de prélats, présidée par l'archovêque de Narbonne, d'instruire le procès de l'Ordre entier. Les commissaires s'assemblèrent à Paris et se conformèrent aux instructions qu'ils venaient ainsi de recevoir. Lorsqu'on leur amena le grand-maître, il avait tant souflert dans les cachots, qu'il parut d'abord hébété et ne jouissant pas de raison. Au bout de quelques jours, il se remit et se déclara prêt à défendre son innocence et colle de ses frères. Mais lorsqu'on lui lut la confession qu'il avait faite, prétendait-on, aux trois cardinaux délégués du Saint-Père, à Chinon, il se sûjna d'étonnement, disant « qu'il priait Dieu d'user envers eux de la punition usitée en pareil cas
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» choz les Sarrasins et Tartares, lesquels tranchent la tête et fendent le ventre » aux menteurs infâmes. »
Ponsard de Gysiac, et une foule d'autres chevaliers,, se proclamèrent innocents et chai gèrent l'ancien procurateur-général du Temple, Pierre de Boulogne, de les défendre. La procédure dura plus de dix-huit mois et ne révéla aucun fait nouveau. Malgré les précédents supplices, la plupart des accusés persistèrent dans leurs rétractations.
« J'ai été tant torturé, dit Bernard du Gué, on m'a tenu devant un feu si ar- » dent que la chair de mes talons en est brûlée; il s'en est détaché ces os que » voici ; regardez, ils manquent à mon coips. »
El un autre, Aimery de Yillars : « J'ai élé vaincu par les tortures des hommes » du roi ; quand j'ai vu cinquante-neuf de nos frères entassés dans des charrettes » et conduits au bûcher, j'ai dit tout ce qu'on voulait ; fen eusse dit bien davan- » tage:ic crois que j'eusse tué Dieu lui-même^ si on me l'eût commandé. »
L'aflaire suffisamment instruite, des conseils provinciaux s'assemblèrent, livrant tous les chevaliers relaps au bras séculier, c'est-à-dire au bourreau. Ceux qui renouvelèrent leurs aveux n'eurent à supporter que la prison: quelques-uns même furent absous. Quant au grand-maître et aux dignitaires, il fut résolu que leur jugement serait prononcé au concile extraordinaire de Vienne.
Celte décision vint accroître le nombre déjà trop considérable des victimes. Le concile s'étant ouvert le 16 octobre 1311, les notaires de la cour de Rome avaient fait publier que les défenseurs des accusés, s'il y en avait, pouvaient se présenter dans le délai de dix jours. Aussitôt, neuf chevaliers portant les insignes du Temple s'avancent, pleins de confiance, déclarent qu'ils sont prêts à plaider pour la sainte cause des martyrs, et pour celle de deux mille chevaliers qui errent sans asile et sans pain dans les bois et dans les montagnes. Le pape les fit jeter au cachot sans vouloir seulement les entendre.
Le jour où s'exécuta « cette forfaiture, » Philippe-le-Bel, accompagné de ses fils, des grands et d'une nombreuse suite de gens d'armes, arrivait à Vienne pour faire triompher, disait-il, l'affaire de Jésus-Christ. Mais, malgré les menées du Saint- Père et les tentatives d'intimidation du roi son complice, le concile s'abstint de prononcer un jugement formel et définitif; ce fut seulement par provision que l'on rendit une sentence qui supprimait les Templiers. Des biens de l'Ordre, la majeure partie échut à Philippe et au pape, la plus petite aux chevaliers de Saint- Jean (1312).
Il ne restait donc plus qu'à prononcer sur le sort du grand-maître et de ses compagnons de captivité. Clément V, s'étant réservé exclusivement de les juger, confia ses pouvoirs au cardinal d'Albano, à deux autres cardinaux, qui s'adjoignirent l'archevêque de Sens, et à plusieurs prélats et hommes savants dans le droit canon.
Leur enquête faite, le tribunal, siégeant sur un échafaud tendu de rouge en la place Notre-Dame, se fit amener Jacques Molay, lequel, de Chinon, avait été traîné -à Paris; le commandeur de Chypre, Guy d'Auvergne; le commandeur d'A-
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quitainc , et le visiteur de France. Jacques Molay, vieillard vénérable, était chargé do chaînes.
— N'avez-vous rien , lui demande le cardinal, à alléguer pour votre défense?
— Né pour le métier des armes, répond-il avec fermeté, élevé au milieu des camps, étranger à l'art de la parole, je réclame un conseil éclairé.
— Accusé d'hérésie, vous ne devez pas l'ignorer, en pareille matière il n'est point accordé de défenseurs. Souvenez-vous d'ailleurs que vous avez avoué tous les crimes qui vous sont imputés.
Jacques Molay, surpris , exige qu'on lui lise sa déposition. Après l'avoir entendue :
— Jamais, s'écrie-t-il avec indignation, jamais ces impostures n'ont souillé mes lèvres. J'ai pu, trahi par les douleurs de la torture, dans un instant de faiblesse que la mort seule saurait expier, j'ai pu révéler quelques fautes ; mais ces aveux, je l'affirme, à la honte des hommes, ont été dénaturés odieusement. Nul ordre religieux ne pria plus que le nôtre avec ferveur et piété; nul ne lit régner plus de recueillement et de magnificence dans la maison du Seigneur, ne répandit plus d'aumônes parmi les pauvres, n'essuya plus de larmes, ne guérit, par plus de soins et de zèle, les malades, les infirmes. Nulle milice chevaleresque ne combattit avec plus d'avantages contre les Sarrasins, les Turcs et les Maures; ne supporta avec plus de courage, pour la délivrance de la ville sainte, les feux du ciel africain, la peste d'Antioche et de Tunis, les naufrages, les privations, l'exil, la captivité, tous les fléaux, toutes les vicissitudes de la for-^ tune
— Tout cela n'est compté pour rien, sans la foi, interrompt un des juges.
— Et sans la foi, réplique aussitôt le grand-maître, rien de tout cela se peut-il supporter? Pour quelle récompense mondaine aurions-nous eu la force de com-^ battre et de souffrir comme nous l'avons fait?
Cependant, Clément V et Philippe, embarrassés, ne savaient comment sorti! de cette grave et difficile procédure. Leur imprudence et leur ambition les ayant trop engagés pour qu'ils y renonçassent, ils voulurent du moins sauver les apparences; ils parurent faire quelques concessions. Soixante-quinze Templiers reçurent la mission de rédiger, au nom de tous, la défense de l'Ordre. In d'entre eux, digne de confiance et de respect, fut chargé de porter pour eux la parole. Dans une plaidoirie où l'éloquence ledisputaità la solidité de l'argumentation, il prouva que si quelques chevaliers s'étaient rendus coupables de méfaits, il ne devait pas s'ensuivre que tous leurs frères dussent en supporter la peine; qu'indépendamment de leurs glorieux services en Terre-Sainte, ils avaient enrichi l'État, défriché les terres sauvages de la vieille Gaule, creusé (les canaux, percé des bois, tracé des routes, construit des monastères, des villages entiers, embelli la capitale d'un édifice dont le nom rappelait le temple de Salomon , le lieu saint de Jérusalem , le premier asile des soldats du brave Hugues de Payens.
« Ainsi, poursuit le défenseur, ce sont nos vertus mômes qu'on veut trans* » former en crimes. L'envie jura notre perte, l'imposture lui prête son secours.
» Un scélérat qu'attendait l'échafaud cherche, dans l'affreux délire qui l'agite » à ses derniers moments, par quel stratagème il pourra se soustraire à la mort; » il se dit dépositaire d'un secret important; il nous accuse d'hérésie, de meur- » très, de sacrilèges ; on croit tout sans examen, sans autres preuves que la dé- » position d'un être obscur, que ses forfaits avaient fait retrancher de la société. » On nous fait comparaître, et pour juges nous ne trouvons que des bourreaux, » pour tribunal que l'appareil du supplice. Tour à tour on nous séduit, on nous » flatte, on nous effraye, on nous torture, on enlace nos esprits dans les fils » inextricables d'une logique astucieuse et perfide ; on éblouit notre raison par » les sophismes et les fausses lueurs de la dialectique; on affaiblit nos corps » par l'insomnie et l'inanition; on ne nous arrache des mains des bourreaux » que quand il ne nous reste plus que le souffle qui peut exhaler un lâche » aveu !...
» Dans cette analyse fidèle d'un procès malheureusement appelé à devenir un jour » la honte de l'Église et du trône , où sont les preuves légales, les présomptions )) vraisemblables, même les plus légères? On falsifie des actes, on décompose » les aveux, on suborne les témoins, on corrompt les juges; il ne reste plus » qu'à donner le signal aux bourreaux, nous voilà prêts, marchons! Déjà nos » frères, revêtus des habits et de la couronne du martyre, nous tendent les bras » du haut des cieux ! »
Convaincus de l'innocence des chevaliers, après cette chaleureuse défense, les commissaires délégués se refusent d'abord à les condamner. Mais Clément V, irrité, ayant dit qu'il passerait outre « plutôt que de scandaliser son cher fils, le roi de France, » il fallut bien se décider. On offrit à Jacques Molay la liberté et une pension s'il voulait faire des révélations. II repoussa ces offres avec dédain. On le menaça du bûcher.
— Apportez-y la flamme, dit-il avec énergie, j'y vais monter comme dans une chaire de vérité où je répéterai : Nous sommes innocents! Tout ce dont on accuse les Templiers est calomnie, je le jure à la face du ciel et devant Dieu qui va me juger bientôt !
Le soir même tous ces héros marchèrent à la mort.
Un bûcher avait été élevé dans une petite île de la Seine, à la pointe occidentale de la Cité, là où depuis fut érigée la fontaine de la place Dauphine. Aucun d'eux ne sentit faiblir son courage. Le grand-maître, dont la tête blanche dépassait les flammes, jeta prophétiquement ces paroles, d'une voix éclatante, en s'adressant au roi et au pape :
— Pontife calomniateur, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne a comparaitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge ! et toi, Philippe, je t'ajourne devant lui a un an de ce jour !
Ces mots dits, Jacques Molay et ses frères entonnèrent des hymnes et moururent.
Ainsi périrent les Templiers. Chargés de crimes imaginaires, ils expièrent dans les tortures et les flammes le crime réel de leur colossale prépondérance, de leurs immenses trésors. Sans nul doute, il se peut que leurs mœurs n'aient
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gieiises, les aient détournés de la sévérité première de leur règle; il se peut même que quelques-uns d'entre eux aient entretenu le dessein de soustraire leur Ordre à l'autorité royale. En faut-il conclure que ces torts, s'ils furent ostensibles, aient justifié la monstrueuse procédure dont les chevaliers furent l'objet, les atroces supplices qu'on leur fit subir, les indignes et ridicules calomnies sur eux répandues? Il semble que les bourreaux aient senti le besoin d'avilir leurs victimes, afin de se rendre eux-mêmes moins odieux.
Vains calculs! la postérité, toujours équitable, a su juger les hommes et leurs œuvres ! L'échafaud de Jacques Molay s'est transformé en un tribunal du haut duquel elle a flétri Philippe et Clément: l'un, pour sa rapacité insatiable et sa froide cruauté; l'autre, pour sa lâche complicité dans un procès qu'il désapprouvait au fond, et dont cependant il n'eut pas honte de profiter.
Au reste, ils ne jouirent pas longtemps du fruit de ce jugement inique : l'un mourut quarante jours et le second un an après l'exécution des Templiers, réalisant ain-:i la fatidique adjuration que leur avait jetée le grand-maître du^ haut de son bûcher.
Le règne des trois fils de Philippe, Louis-le-Hulin^ Philippe-le-Long et Charles-k-Ikl, n'offre rien de remarquable qui se rattache à l'histoire de notre pays. Le dernier de ces rois vient à Tours assister à la cérémonie de la séparation du chef de Saint-Martin, et fait don au chapitre d'un reliquaire d'or orné de quarante-deux pierres précieuses pour enfermer le chef du saint (1323). Dans la même année est abolie en Touraine la charge de sénéchal héréditaire : Amaury de Craon VII la cède au roi. En 1328, Philippe de Valois, successeur de Charles-le-Bel , érige la province en duché-pairie , et la donne à la reine Jeanne, sa femme, qui, venant à mourir avant son mari, ne peut par conséquent proHter de ce douaire. Les Anglais, depuis le règne de Philippe-Auguste, n'avaient cessé de se remuer dans le but de recouvrer les provinces enlevées par ce prince. Edouard III fit à Philippe de Valois une guerre opiniâtre pendant laquelle la France eut beaucoup à souffrir; enfin, après quatre ans, la paix fut conclue (1381). Un des principaux négociateurs du traité , Guillaume de Sainte- Maure , seigneur tourangeau, avait été chancelier de France.
Cependant les traités avec les Anglais n'étaient, on le sait, que des trêves menaçantes, dont ils profitaient pour se préparer à de nouvelles attaques. De leur côté, nos rois ne négligeaient aucun moyen d'étendre et d'assurer leur domination. Dans ce but, Philippe institua des lieutenants-généraux chargés de veiller à la défense des provinces frontières. Le premier lieutenantgénéral envoyé en Touraine (13Zi7) fut Guy VII, comte de Forêt; il eut la même autorité sur le Maine, le Poitou, la Saintongc et l'Anjou.
Après la mort de la reine, Philippe d'Orléans, second fils du roi, avait reçu le titre de duc de Touraine (1346) ; Jean, son frère aîné, protesta secrètement contre cette disposition. L'année suivante, l'administration de la ville de Tours fut confiée à six Eluschoisispar leshabitants, et c'est quelques années plus tard,, à l'avènement du roi Jean, dit le lion (l.'iôO), qualification assez peu justifiée,^ pas toujours été irréprochables, que leurs habitudes, plutôt guerrières que reli-
que les habitants de Cliâteauneuf virent enfin cesser leurs querelles avec le chapitre de Saint-Martin.
On se rappelle qu'affranchis des chanoines par saint Louis, ils avaient été replacés sous leur joug par Philippe-le-Bel. Mais les habitants de Tours, craignant pour leur ville, éternel objet de la convoitise des Anglais, demandèrent au roi la permission de la fortifier et de la réunir par des murailles à Châteauneuf , qui n'en était séparé que de quelques centaines de pas. Le roi donna à cet effet des lettres patentes datées de Beauvais (30 mars 1354) ; la direction des travaux fut confiée aux Élus, qui reçurent en même temps le pouvoir d'imposer et de lever sur les habitants de la ville, et même des paroisses environnantes, toutes les sommes nécessaires à l'exécution des travaux. Chacun s'y employa avec tant d'activité que, grâce à cet heureux accord, les travaux ne furent ni longs ni dispendieux. «Tous les citoyens, sans exception, dit Chalmel, étaient divisés en différentes classes, à chacune desquelles on imposait pour tâche un certain nombre de toises de fortifications ou de fossés, et tous à l'envi y travaillaient sans aucun espèce de salaire. Les corps de métiers, divisés en sept compagnies, se trouvaient seuls préposés à la garde de la ville. Chaque compagnie avait son jour marqué dans la semaine, sous le commandement de seize bourgeois placés comme officiers à la tête de cette milice, qui ne manquait ni de zèle ni de patriotisme. » Dès lors les villes de Tours et de Châteauneuf, renfermées dans la même enceinte , ne firent plus qu'une seule et même ville, une seule et même commune. Conclusion qui, probablement, eût été longtemps encore retardée, si la nécessité d'une défense collective n'eût fait comprendre au gouvernement royal qu'une commune vigoureusement organisée valait mieux contre l'ennemi qu'un chapitre richement doté.
Le règne du roi Jean ne fut en effet qu'une longue bataille. Le fameux prince de Galles, fils d'Edouard III, ravageaitlaFrânceen tous sens; après la Guyenne, le Languedoc, et après le Languedoc, le Berry, la Sologne, le Poitou. Dans ces extrémités, Jean envoie à Tours Jacques de Clermont, dit de Nesle, maréchal de France; convoque les États-généraux; se fait accorder des subsides pour la levée d'une armée de 30,000 hommes; obtient que la gabelle du sel, créée sous Philippe de Valois, son frère, sera rétablie ; que l'impôt de 0 deniers pour livre sur toutes les marchandises, et même sur les ventes des biens fonds, sera porté à 8 deniers. Tous ces subsides sont consentis pour un an, et doivent cesser dès le jour de la seconde tenue des États-généraux, fixée au 1" mars d 35(5, si, dans le jour même de la convocation, les députés des trois ordres, en cas que la guerre durât encore, n'en avaient décrété la continuation d'un accord unanime, et sans que la voix des deux états puisse conclure la tierce.
A cette occasion , le roi rend une ordonnance fameuse portant que nul ne sera exempt de l'impôt de guerre ; il fixe le mode de perception et les poursuites; nomme trois généraux des finances tant pour la langue doil que pour le pays coulnmier, et promet /bi de roi dn n'employer les fonds que pour le fait de la guerre. 11 s'engage pour lui et ses successeurs à ne point altérer les monnaies, mais il établit que désormais, durant la guerre, le denier d'or fin sera de
la coupe de 52 au marc (c'est-à-dire 65 liv. tournois) et la monnaie blanche de celle de 6 liv. tournois au marc d'argent et au-dessous. Ainsi le denier d'or est réglé à 20 sous parisis (c'est-à-dire 25 sous) et le denier d'argent à 8 deniers (c'est-à-dire 180 au marc). Il proteste ensuite qu'après la guerre le denier d'or fin sera de 13 sous quatre deniers et que le marc d'or sera ramené à 11 marcs d'argent tout juste. Item, pour sûreté de sa parole, qu'il y aura un état de chaque pièce de monnaie entre les mains des évêques et archevêques et de leurs chapitres, des grands seigneurs et dans chaque cité. Il interdit aux gens de guerre les vexations appelées prises (c'était une manière fort usitée de vivre par force aux dépens des gens de la campagne ou des villes) et permet, en ce cas, d'opposer la force à la force, et l'autorité de justice qui ne pourra jamais être refusée à cet égard. Il exige que son connétable, ses maréchaux, les princes du sang et tous les capitaines jurent d'observer cette ordonnance sous peine de restitution et de punition corporelle, n'entendant pas qu'à l'avenir son peuple soit grevé ni pillé arbitrairement. Il interdit aussi toute cession ou transport de dettes à des personnages puissants par leurs dignités, leur rang, leurs offices, sous peine de nullité ou d'amende arbitraire. (Cet abus de la faveur des grands pour des protégés devait ruiner tous les créanciers du royaume.) Item ^ le roi abroge toutes les créances, dites de Lombards, qui auraient dix ans de date. C(;lte abrogation a pour but de punir l'usure exorbitante de ces Italiens, qui furent ensuite chassés de France. Défense de distraire le justiciable de son juge naturel. Règlement sur les attributions des juges ordinaires; item, de celles du connétable et des maréchaux et baillis; item, des maîtres des eaux et forêls. Abolition de toutes les garennes formées depuis Philippe de Valois, essentiellement nuisibles à l'agriculture. Règlement sur le pillage et les rançons en pays ennemi ou révolté. Autre règlement contre les militaires étrangers à la solde de l'État, qui pilleraient les villes, les églises, etc. Ils seront punis de la hart (potence) ; permis de courir sus et de les livrer à la justice. Ordre à toute personne de se munir d'armes, selon son état, sous peine de contrainte, et ce afin d'être prête à résister aux brigands et aux ennemis du roi , etc. , etc.
Ces dispositions prises, l'enceinte et les fortifications de Tours furent poussées avec une nouvelle vigueur. Le détail de ces importants travaux se trouvant consigné dans les registres des comptes de riIôtel-de-Yille pour les années 1358 et 1359, nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'y avoir recours et d'en extraire ce qui nous intéresse.
La première ligne de fondation des nouvelles murailles de Tours, de « ce beau fleuron de la couronne de France, » suivant le mot de Duchesne, commençait, côté du nord, au bout des anciens murs de l'IIôpitau, depuis le portail des pères Jacobins, autrement dit portail Saint-Louis, se dirigeait à travers le port delà Foïre-le-Roi, devant l'arsenal, entre les buttes dites de Saint-Julien, celles de Maufumier jusqu'au port Bretagne; tournant ensuite au boulevard de la Riche, à la rue de la Grosse-Tour, à Saint-Simple, le long des murs de Châtcauncnf, elle partait de la rue ouverte devant l'ancienne salle de spectacle de la place d'Auroont, derrière Saint- Venant, gagnait le bastion de la Guerche, les portes Saint-
Vincent et Saint-Étienne, la rue des Couteliers, le palais et le petit jardin de l'archevêché, la ruelle du Cupidon; de là, elle arrivait à la porte Hugon, près la tour carrée, qui aboutissait à la levée de la Loire, précisément au coin de la maison du sieur Estevon, salpétrier, rejoignant les murs du vieux château et l'ancien pont.
Dans ce plan, la ville se trouvait percée de treize portes : celle de Saint-Symphorien, sur le pont; celle de Saint-Genest, à l'autre entrée du pont; celles de Sainl-Louis, de la Foire- le-Roi, de Maufumier, de TÉcouerie, des Tanneurs, de la Riche, de Saint-Simple, de la Guerche, de Saint-Vincent, de Saint-Étienne et Hugon. La porte Cartel, au bout de la rue des Couteliers, en face des Feuillants, fut percée plus tard. Chacune de ces portes avait pont-levis, herse, barrière au devant, corps-de-garde au bas et au-dessus de la porte, qui était crénelée, et souvent avait deux guichets cintrés.
Dans la suite, deux autres portes (non compris les portes de l'entrepont et de la Bastille, sur le vieux pont) furent ouvertes : celle del'Hôpitau, pour le service de la boucherie des Arcis ou de Saint-Pierre-du-BoilIe ; celle de sire Ragueneau, pour le quartier de Saint-Julien et de la rue Traversaine, trop éloignée de la porte de la Foire-le-Roi.
Les murailles du pourtour étaient défendues, à certaines distances, par des tours, et les portes par des tournelles ou petites tours. Du côté de la rivière il y avait quatre tours carrées : l'une en amont du château ; l'autre près la porte Saint-Louis ou des Amandiers , qu'elle protégeait ; une autre , dite la Tour- Rouge, à l'entrée de la rue de l'Écouerie; la dernière, au port Bretagne, près l'abattoir ou tuerie.
Les autres tours, comme ces quatre dernières, avaient à leur sommet une chambre pour le corps-de-garde d'observation ; elles étaient aussi garnies, outre les créneaux, de mâchicoulis ou galeries en saillie percées d'ouvertures inférieures, pour voir à défendre le pied de la tour de toute insulte.
Voici, sans parler des tours de Guise et autres, en dehors de l'ancienne citadelle (toujours suivant les registres de l'IIôtel-de-Ville), la position de celles qui furent construites et raccordées avec les tours de Châteauneuf et du cloître Sainl- Gatien.