‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 20 sur 75 · I.K CAr.DINAI, B.VI.UE DANS LA CA(;E DK l'tR · texte numérisé non relu

I.K CAr.DINAI, B.VI.UE DANS LA CA(;E DK l'tR

Au milieu des préoccupations sans nombre dont il était assailli , Louis XI ne perdait pas de vue les intérêts privés' de son royaume. Voulant doter Tours, ville à laquelle il portait le plus virattaGhement, de quelque institution qui pût développer son industrie'' naissante, il y foncja-- des fabriques de soieries, de drap d'or et d'argent, dont l'Italie avait eu jusqu'alors le monopole a peu [)rès exclusif. Les plus adroits ouvriers de Gênes et de Florence le secondèrent en venant^e fixer dans le pays, on ils furent logé» d'abord chez les habitants qui s'empressèrent à l'envi de fournir h tous leurs besoins. Divers privilèges leur furent ensuite accordés, et, pour qu'ils ne songeassent plus à relourner chez eux, on les délivra de tout droit de taille (1470).

Louis créa ensuite l'ordre de Saint-Michel, et nomma chevaliers trente-six gentilshommes des plus distingués, les plus hauts feudalaires du royaume. Le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne, des premiers, se trouvaient, malgré le peu d'affectierf que le roi professait pour eux, compris dans ce nombre. Mais <pielle ne fut |)as sa stupéfaction, lorsqu'il sut (pie tous deux en même temps ils déclinaient cet honneur! Peut-être avaient-ils craint (]ue l'institution ne cachât un projet perfide ; que, mettant leurs personnes a la discrétion du roi, comme

grand-maîlre de l'ordre, lors du premier cliapitre (jui serait tenu au chef-lieu (le Mont-Saint-Michel), on ne les renfermât et prît comme au piège dans cette place.

Que ce fût ce molif ou tout autre, le refus était outrageant, et d'autant plus, de la part surtout du duc de Bourgogne, que ce prince venait d'épouser Marguerite, sœur d'Edouard IV, ennemi naturel de la France, et qu'il avait fort bien accepté du roi d'Angleterre l'ordre de la Jarretière.

Blessé au vif, Louis écrivit sur-le-champ aux maire, échevins, bourgeois et manants de sa bonne ville de Tours, pour leur demander, par forme d'emprunt et par anticipation de partie des contributions de l'année 1471 , la somme de r),000 écus d'or, pour faire, disait-il, dans un moment aussi favorable, la guerre au duc de Bourgogne, Charles, dit le Téméraire.

Le maire, maître Jehan Galochau, s'empressa, au nom de ses administrés, de faire honneur a la requête, et Louis, de son côté, ne négligea rien pour reconnaître cet empressement. Toutefois, ne fut-il pas toujours assez bien inspiré pour réussir au gré de ses désirs. Quoique son expérience en fait d'administration fût grande, il commettait des erreurs. Mais aussi devait-on, quand son coup d'œil, d'ordinaire si sûr, lui faisait défaut, l'excuser. Les hommes de génie se trompent souvent plus que les autres. C'est même, à beaucoup d'égards, le défaut dominant de leurs cpialités.

On voit, dans la Loire, immédiatement en face de Tours, une île d'une assez grande étendue, qui, aujourd'hui, se nomme l'île Saint-Jacques. En 1470, cette île, connue alors sous le nom d'île Torçay., tenait, en amont du fleuve, au vieux pont d'Eudes II, et se prolongeait en aval vers une autre île beaucoup plus petite, dont elle n'était séparée que par un courant étroit et rapide. Cette seconde île, après s'être appelée successivement l'île Vonjerest, l'île Moisand, se nomme actuellement l'île Simon. Louis pensa qu'en les réunissant toutes deux à Tours, il agrandirait d'autant cette ville, ce qui, de ce côté, lui serait d'un immense avantage. C'était une erreur. En agissant de la sorte, on forçait le fleuve, réduit de moitié dans s©n cours, à sortir de ses digues et h faire irruption dans la ville, danger grave, et qui pouvait se renouveler tous les ans, à l'époque de la fonte des neiges. Mille ouvriers n'en furent pas moins employés à cette œuvre; mais une crue, pour ainsi dire instantanée, vint heureusement détruire en trois jours l'ouvrage de trois mois, et la Loire resta en possession de son domaine. L'île Saint- Jacques, dont le nouveau pont a dévoré les trois quarts, formait alors une bourgade; elle contenait nne église et une centaine de maisons.

Piqué d'avoir échoué dans ses combinaisons, et surtout d'avoir fait tant de frais en pure perte, Louis se mit en tête de réparer cet échec; et l'on ne sait à quel autre projet allait s'arrêter son imagination si fertile, lorsque des intérêts politiques d'une plus haute portée réclamèrent pour quelque temps toute son attention.

Dans ses querelles avec le duc de Bourgogne, il avait toujours affecté de le traiter en vassal. Lorsque Charles-le-Téméraire, foulant aux pieds ses obligations, fit alliance avec le roi d'Angleterre, il suivit à son égard la même règle de conduite; il résista autant qu'il le put aux conseils du connétable de Saint-Pol, qui

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l'engageait à reprendre les aripes. Et malgré cela, il sentait que la guerre était nécessaire, qu'il lui importait plus que jamais d'abaisser l'orgueil de son superbe tributaire.

Dans cette perplexité, il convoque , à Tours, les notables des principales villes du royaume, afin de les consulter sur ce qu'il doit faire. L'assemblée entre en séance le 6 juin 1470. Il y est décidé que le traité de Péronne met le Bourguignon h l'abri de toute nouvelle attaque de la part de son souverain ; mais que celui-ci est autorisé, par les secrètes hostilités de Charles, à exiger de lui des explications. En conséquence, on décide qu'il lui sera dépêché sur-le-champ de Tours un huissier royal porteur d'une assignation à comparaître par-devant le Parlement de Paris.

Le (lue reçut l'assignation au moment même où il se rendait à l'office, fît jeter l'huissier en prison, et les hostilités recommencèrent. ^

Deux ans après (1472) eut lieu à Tours, « ville reconnue pour l'habileté de ses brigandiniers et de ses faiseurs dé salades ( casques sans cimier) , » une curieuse expérience. L'avanlage du bronze sur le fer dans la fonte des canons ayant été universellement reconnu, et le roi voulant s'en assurer par lui-même, fit en sa présence exécuter des essais. Le résultat fut si satisfaisant, que, d'après ses ordres, on coula immédiatement douze pièces auxquelles il donna lui-même le nom des douze pairs du royaume. Et l'essai ne s'arrêta pas là, si l'on en croit la Chronique scandaleuse. « Il fit faire aultres douze grosses bombardes de fonte et métail de « moult grand longueur et grosseur. » En 1789, la Bastille possédait une coulevrine qui. fondue à Tours en 1474, absorbait cinq cents livres de balles. La première fois qujon la tira, le coup porta jusqu'à Charenton; la seconde fois la pièce tua son pointeur ; personne n'osa depuis tenter une troisième épreuve.

Louis reçut souvent, pendant son séjour au Plessis, d'augustes visites. Parmi Ies4)lus dignes de remarque, celle du roi de Portugal, Alphonse V. Battu par le roi de Castille, Alphonse venait solliciter l'appui du roi de France. Louis l'accueillit avec les plus grands honneurs, lui témoigna une sollicitude fraternelle, exigea même que la cour eût toutes sortes d'égards et de prévenstnces pour les gentilshommes Portugais qui l'avaient accompagné; mais ce fut à cela que se bornèrent ses démonstrations. Et, à vrai dire, la position scabreuse où il se trouvait avec la Bourgogne ne lui ])ermettait guère de secourir ses voisins; il avait trop à faire pour lui-même. Trompé dans ses espérances, Alphonse V prit le parti d'aller tenter ailleurs la fortune.

Quelques mois après, Louis XI apprenait à Tours la plus heureuse nouvelle de tout son règne. Ce prince, d'une piété excessive, venait souvent entendre la grand'messe dans l'église de Saint-Martin. Un jour qu'il s'y était rendu, suivant son habitude, l'archevêque de Vienne, Angclo Cattho, qui officiait, s'approche pour lui offrir la patène à baiser, et lui dit à voix basse : Sire, Dieu vous donne la paix! El il ne tient qu'à vous de l'avoir, quia consummatum est ! Le roi tressaillit et se >.igna à plusieurs reprises, car il comprit par ces mots quil devait s'agir de son plus mortel ennemi. En efl'et, (^arles-le-Témérairc venait de mourir.

Philippe de t'.oftiines prétend avoir le [tremier. avec le comte du Bonchnge.

annoncé au monarque ce grand événement. Quoi qu'il en soit, pénétré de reconnaissance, Louis promit d'entourer d'une grille d'argent massif le tombeau de saint Martin. Les deux frères Gallant, orfèvres Tourangeaux en renom, furent chargés de la fabriquer au titre de onze deniers de fin, ce qui en porta le prix à 72,846 livres 8 sous 3 deniers, somme équivalente à 366,704 francs de notre monnaie actuelle. Il gratifia ensuite l'église de « sa figure au naturel, à genoux, « avec son coussin, ses ornements royaux et son bonnet enrichi de pierreries, « le tout d'argent, et du poids de cent vingt-six marcs deux onces. » Enfin la Guerche, en Bretagne, s' étant rendue à ses armes, il en fit modeler le château en vermeil, de même que le profil du Plessis en relief, le tout du poids de 78 li- ,\res 8 sous, et en décora lui-même le tombeau de saint Martin (1477).

A peu près vers la même époque, il y avait aux portes de Tours, à Sainte-Radegonde, ainsi que dans toutes les localités les plus importantes de PVance, une maladrerie spécialement alTeclée aux maladies contagieuses. Les moines du couvent récemment fondé au même endroit s'étant plaints que le voisinage de ce .s«mïas compromettait leur santé, le roi, qui avouait pour eux un profond respect, ordonna qu'ils en fussent délivrés. Elle fut réunie à celle de Saint-Lazare, située de l'autre côté de la Loire. Mais ce déplacement forcé devant lui être onéreux, il lui fut alloué, h titre d'indemnité, une somme de 10,000 livres, convertie en rentes, et un décret royal décida que la ville de Tours ferait en sa faveur, tous les jours gras de chaque semaine, les frais d'une pièce de bœuf d'un pied carré, dont le prix était alors de (piatre sols!

Au milieu de ces menus détails administratifs, la mort vint successivement frapper, a Tours, trois têtes illustres : le président Jean le Boulanger; Charles de Gaucourt, gouverneur de Paris, « bel et honneste homme, sage et grand clerc, » dit le manuscrit; et Charles d'Amboise, gouverneur de Champagne et de Bourgogne (1480). On fit à la louange de ce dernier une épitaphe qui mérite d'être rapportée. C'est un piquant spécimen du style et de la forme des écrivains du XV^ siècle.

Mars mettez sus vos armes et I)anniéres *

Et entendez un peu à lamenter,

Ne posez plus vos tentes par bannières,

Laissez les champs sans plus guerres hanter;

Vous n'avez causes de rire ni chanter ,

Perdu avez votre àmé fils et chef,

Dont France souffre à présent grand méchef.

, Dame Pallas, votre écu de cristal

Avait porté ce grand chef que je dy.

Faisant reluire maint acier et métail En ost rangé comme preux et hardy, Le roi l'avait pour sa vertu haut mis Et eslevé sur tous ses chefs de guerre, Pour pugnatif de tous ses ennemis.

Aux Italies jadis fît maints beaux faits De son fier bras et de sa dure cspée.

512 LA TOUUALNK

Eu rciiconlre mortel portait ses fuils; Par sa force de verlii allrempée ; Et puis en France sa vertu a monlrée En plusieurs lieux tant ([ue le bruit en cour Par tout le monde aussi bien qu'à la cour.

Duciié, comté de Bourj^ogne liante et basse,

(vomment a-l-il subjugué et réduite,

El d'anlres lieux en bref temps repasse

Par sa force et sa bonne conduite ;

One plus grand mal en France ne sourdy ,

Quand Atropos, (|ui toutes gens vient jirendre,

La vie esta sans craindre de méprendre.

Cruelle mort dont te vient telle envie , Que tel chef d'ost et autain clievetaine, Tu as voulu sitôt priver de vie Bien te cuidions de lui être lointaine ; Mais tu as pris ton courroux et autaine A le ravir puisqu'il était mortel, Sache qu'en France on en voit peu de tel.

Si vous l'aimiez, sire, pas n'avez tort, Car il était a vous serviteur féable, Tant de travail a pris' à grand effort, Que sa vie a été moins durable ; Mais sa gloire sera plus perdurable D'avoir eu tel maître et si grand roi Qui loyalement a servi sans deroy.

Cependant le moment approchait où, sans être d'un grand âge, Louis XI également allait rendre ses comptes à Dieu. Il le senlait bien lui-même, car ses forces baissaient, et avec ses forces son activité, jusqu'alors si extraordinaire. Une attaque d'apoplexie l'ayant surpris pendant son dîner dans un village proche Chinon, il perdit en un instant l'usage de ses sens, et ne reconnut plus jjersonne. Ses domestiques, son fidèle Etienne, entre autres, le portèrent sur un lit, et lui administrèrent quelques révulsifs. Alors il voulut aller coucher à Forges, vieux manoir de ses dépendances. Il y resta trois joins entiers sans recouvrer la parole, et quand elle lui revint, ce qu'il disait était si peu articulé, qu'il n'y avait que ses officiers qui pussent l'entendre.

« Gomme, pendant son attaque, il s'était efforcé d'approcher d'une fenêtre, on l'avait fermée, dit l'abbé de Fleury, de peur qu'il ne se précipitât, et on le gardait à vue. Sa première question, revenu un peu à lui-même, fut pour demander quels étaient ceux qui l'avaient retiré de cette fenêtre. Dès qu'il sut leurs noms, il chassa ceux-ci de sa maison, et priva les autres de divers emplois, ne voulant pas avoir continuellement sous les yeux des témoins de sa faiblesse. »

Dix ou douze jours après celte première et si vive atteinte portée à sa santé, voulant persuader au public qu'il était encore capable de grandes affaires, il as-

sembla son conseil cl s'informa des expéditions qu'on avait faites pendant ce lemps-la. Il exigea que ses ministres, le comte de Beaujeu, l'évêque d'Autun (Pierre de Rolian), le maréciial de Gié, Philippe de Comines, et le seigneur du Lude, parlassent l'un après l'autre sur les matières dont il s'agissait. Quoiqu'il n'entendit pas trop ce qu'on disait, il faisait semblant de l'entendre. Il prenait les lettres entre ses mains pour les lire, et n'y comprenait pas un mot; souvent même il les tournait h rebours : mais il fallait bien se garder de paraître s'en apercevoir. Enfin il n'oubliait rien pour faire croire qu'il était parfaitement guéri, et qu'il s'occuj)ait avec autant d'exactitude que par le i)assé des intérêts de son royaume.

Sa dévotion, déjà si grande, augmenta, et, comme celle de ces despotes qui cherchaient par tous les moyens a calmer le cri de leur conscience, elle se manifesta par des fondations religieuses. Les Carmes n'ayant |)onr célébrer les offices qu'une petite chapelle placée sous l'invocation de Notre -Dame-de-Pilié, il leur fit élever une église h Tours, en même temps qu'on leur bâtissait une collégiale dans l'intérieur du Plessis. L'église achevée, il l'enrichit de diverses dotations. Quant à la collégiale, qu'il gratifia également de rentes assez importantes, il voulut qu'elle fût composée de huit chapelains, établissant cette condition bizarre, que chacun de ces chapelains, auxcpiels il adjoignit quatre enfants de chœur de douze ans, ne serait pas âgé de moins de cinquante-cinq ans.

Le légat du pape en France, Julien de la Rovère, profita de ces dispositions du quinteux monarque pour lui demander la liberté du cardinal Balne, liberté que les sollicitations presque incessantes de la cour de Rome n'avaient pu jusqu'ici obtenir. Louis, qui croyait d'ailleurs sa vengeance satisfaite, se laissa enfin attendrir; toutefois, ne fut-ce qu'après avoir exigé que le Saint-Père se déciderait h l'absoudre « de la conduite qu'il avait tenue envers le cardinal. » Une fois libre, celui-ci, ce prince (JerÉfilise, comme l'avait toujours appelé l'archevêque de Tours, Hélie de Bourdeilles , se rendit à Rome, où il fut accueilli avec beaucoup d'indulgence et pourvu de l'évêché d'Albano. \\ mourut dans la ville éternelle, âgé de soixante-douze ans, et fut enterré dans l'église de Saintc-Praxède.

Louis eut encore cette année (1481) une nouvelle attaque au Plessis; mais les suites n'en furent pas plus fâclieuses que celle qu'il avait éprouvée près de Chinon. D'habitude, depuis deux ans, il s'éloignait rarement de son manoir. Ses pins longues excursions se bornaient a quehpies visites à Montrichard, à Amboise, où il faisait élever le dauphin sous la direction de Pierre de Bourbon. Vers la fin de l'hiver, qu'il passa entièrement a Tours, sachant que des ambassadeurs flamands venaient, au nom de leur prince, lui demander la prolongation d'une trêve conclue l'année précédente, il fit un effort sur lui-même, et alla au-devant d'eux jusqu'à Chàleaurenault. Ce fut son dernier voyage. A dater de ce moment, il ne voulut plus entendre parler d'aucune solennelle réception. En peu de temps, sa maladie contracta un caractère extrêmement grave ; il devint plus méfiant que jamais, plus sévère, j)lns inabordable. 11 ne vit plus, dans tous ceux qui l'approchaient d ordinaire sans exciter ses soupçons, que des traîtres qui en voulaient à ses jours. La piété dispose à l'indulgence et à la bonté : cjiez lui elle se transforma en une farouche superstition ; sa dévotion devint du fanatisme.

C'est alors (lu'il lit de son cliâleaii une véiilable forleicsse, ou pliitôl une souibiv. prison ; qu'il en releva les créneaux, les baslions, et en creusa de nouveau les fossés: (jue les murailles turent garnies de broches de fer a j)lusieurs |)oinles, les polernes de ireillis a mailles forcées, de barreaux épais et entrelacés. Quarante arbalétriers occupèrent toutes les issues; toutes les portes reçurent d'énormes verrous, toutes les fciiêtres de solides châssis, et à chaque meurtrière se plaça , prêt à faire feu ,

un arquebusier. Enfin, quatre cents archers, se promenant le jour et la nuil autour des rem|)arts, repoussaient quiconque fi isait mine de s'en approcher.

ANCIENNE ET MODERNE. ô\:i

Suivant les traditions populaires, Louis s'était retiré au fond de ses apparlemenls les plus secrels, dans une petite pièce étroite, sombre, et décorée seulement d'un prie-Dieu au-dessus duquel se voyaient, accrochées au mur, une foule de madones et de reliques. C'était là , c'était du fond de ce retraict obscur qu'il lançait ses foudres. Ce cabinet avait deux issues : par l'une on sortait sain et sauf, par l'autre on allait à la mort. Au-dessous de celle-ci se trouvait une trappe, qui, à la moindre pression, s'abaissait, engloutissant sa proie. Quand le haineux monarque voulait se débarrasser de quelque seigneur de sa cour, il lui faisait, pour emprunter ^e mot vulgaire mais juste des bonnes gens, patte de velours, l'attirait dans le retraict, le comblait d'honneurs et de caresses, et lui ouvrait lui-même la porte fatale. Les oubliettes (ce qui ferait supposer qu'il y aurait eu deux gouffres du même genre au Plessis) dévoraient sans bruit leur victime ; aussi, le fils de la douce reine Marie d'Anjou les appréciait-il au plus haut |)oint. Cetle infernale invention de l'esprit humain se composait d'un trou en forme de i)uits d'une trentaine de pieds de profondeur, des parois duquel sortaient, en se croisant, des lames aiguës et tranchantes. Un bassin de chaux vive en occupait le fond.

Si nous rapportons cette tradition , c'est qu'elle est encore toute populaire en Touraine. Nous avons été bercé avec elle, et notre mémoire en a été d'autant plus frappée, que nous nous rappelons parfaitement avoir vu. peu de temps avant sa démolition, la partie du château où devaient s'accomplir ces mystérieuses et terribles exécutions. Nous ne prétendons pas pour cela en inférer qu'il faille prendre les récits traditionnels au pied de la lettre ; nous voulons seulement démontrer que la sévérité de Louis XL dans les dernières années de sa vie, a dû être bien grande, pour que la voix du peuple , qui est , dit-on , la voix de Dieu , nous en ail ainsi conservé le souvenir.

Ce prince, si peu scrupuleux pour envoyer un homme au supplice, avait une peur extrême de la mort. On ne saurait imaginer toutes les pratiques, tous les remèdes auxquels il eut recours pour obtenir le rétablissement de sa santé. Il se rendit en pèlerinage à Saint-Claude, accompagné de 6,000 hommes, que commandaient les sires du Bouchage et de Comines. De Saint-Claude il se (il transporter à Notre-Dame-de-Cléry, sa bonne dame, sa conhdente la plus intime, celle qui donnait l'absolution à ses fautes, et la récompense a ses bienfaits. Saint-Claude et Notre-Dame demeurèrent celte fois sourds a ses prières et ne le rendirent pas plus ingambe.

Il envoya alors chercher un grand nombre de ménétriers, et même de bergers du bas Poitou, «pour jouer devant lui et le réjouir ». De jeunes fdles dansèrent sous ses fenêtres, ce qui a porté notre grand poète national à faire dire aux pastoureaux, dans l'une de ces inimitables chansons, qui sont autant de poèmes :

Notre vieux roi, caché dans ces tourelles,

Louis, dont nous parlons tout bas, Veut essayer, au temps des ileurs nouvelles,

S'il peut sourire à nos ébats.

LA TOUUAINE

Quand sur nos bords on ril. on clianle, on aime

Louis se retient prisonnier :

Il ci-ainlles grands, et le peuple et Dieu niènic ,

Surtout il craint son héritier.

Voyez d'ici briller cent hallebardes , Aux feu\ d'un soleil pur et doux.

N'en(end-on |ias le qui vive des j^ardes, Qui se mêle au bruit des verrous?

Il vient, il vient ! ah! du jdus humble chiiunic

Ce roi peut envier la paix.

Le voyez-vous, comme un pâle fiuitôme ,

A travers ces barreaux épais?

CHANSON DK BERANGKR.

Dans nos hameaux quelle image brillante Nous nous faisions d'un souverain !

Quoi! pour le sceptre une main défaillante! Pour la couronne un front chagrin I

Malgré nos chants, il se trouble, il frissonne

L'horloge a causé son effroi. Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne

Pour un signal de son beffroi.

Mais notre joie, hélas ! le désespère ;

Il fuit avec son favori.

Craignons sa haine, et disons ([n'en iion péi'e

A ses enfants il a souri.

Jusqu'alors Louis XI avait toujours été vêtu plus que simplement : tout h coup il se lit habiller avec recherche et même magnilicence. Il se couvrit de robes de satin cramoisi fourrées de martre zibeline. Enfin, c'est alors, disent Claude de Seyssel et Gaguin, qu'il envoya chercher à grands frais, des chiens-couranls en r'spagne, des bassets à Valence, des mules en Sicile, des chevaux à Naples, des lions et des panthères en Barbarie, des cerfs et desbufiles dans le Danemarck.

A tous ces caprices, qui n'avaient pour but que de donner à penser qu'il était d'une santé parfaite, succédèrent de nouvelles folies, fruit du délire de sa tiévreuse cervelle : il prit des bains de sang d'enfant, persuadé, si l'on en croit les chroniques, qu'il réussirait de la sorte à adoucir les acres et cuisantes humeurs qui le rongeaient.

Mais tout ce qu'il put imaginer à ce sujet ne changea rien a sa position : une troisième attaque vint le saisir et accroître encore ses souffrances. Dès lors, il n'eut plus recours qu'à des pratiques religieuses. Par tout le royaume furent ordonnées des processions pour alléger ses tortures, des prières publiques pour empêcher le vent de bise qui l'incommodait. La Sainte Ampoule, qui n'était jamais sortie de Reims, lui fut apportée, sous la conduite du sire de Montfaucon, par im clergé nombreux et zélé. Le pape Sixte IV lui envoya de Rome un grand nombre de reliques. Le sultan Bajazet II offrit également de lui faire passer toutes celles qui s'étaient trouvées à Constanlinople lors de la prise de cette ville.

Si chez Louis XI le corps était affecté, l'esprit, la crise passée, reprenait promplement sa lucidité habituelle. On s'en aperçut h la manière dont il conduisit le traité d'Arras, et dans les instructions importantes qu'il donna lui-même au dauphin. « La première chose qu'il lui recommanda, disent Daniel et l'abbé de Fleury, fut de ne pas suivre son exemple en ce qu'à son avènement à la couronne il avait méprisé les princes du sang et ôlé les charges à la principale noblesse, d'où il était arrivé que tant de personnes de qualité, se voyant disgraciées, s'en étaient hautement vengées. Il lui déclara que l'aversion des grands \lu royaume lui avait attiré celle du peuple, parce que la défiance dans laquelle il était resté vis-à-vis des premiers le réduisait à demeurer toujours armé pour se garantir de leurs insultes. Qu'il avait à tort imposé sur ses peuples de trop lourds tributs, et augmenté les tailles jusqu'à 4,700,000 livres, quoique son prédécesseur n'eût tiré de ses sujets, au plus fort des guerres contre les Anglais, que 4 ,700,000 livres. Il ajouta que, puisque la France jouissait pour le moment de la paix, il était aisé de la soulager; que la noblesse aimait naturellement ses rois, et qu'elle rentrerait bientôt dans son devoir, pourvu qu'elle fût bien traitée; qu'il fallait surtout prendre (jarde à ne pas faire trop de bien aux favoris, et à ne point élever les roturiers au préjudice des seigneurs. »

Il l'exhorta encore à se gouverner par le conseil des princes du sang et des autres personnes distinguées; à ne point changer les officiers après sa mort; à aimer la jeune princesse Marguerite d'Autriche, comme devant être son épouse ; à demeurer en paix avec les Flamands, surtout durant les cinq ou six premières années de son règne ; à écouter les avis d'Anne de Frîmce, sa tante, et du duc de Beaujeu; enfin à ménager ceux qui l'avaient servi le plus fidèlement, Philippe

ÔI8 LA TOUUAINE

(le Coniines, entre autres, le seigneur du Boncliage, Guy Pot (l)ailli de Verniaiidois), Olivier le Dain, Des Querdes et Jean Doyac

Telles furent les instructions suprêmes de Louis XI à son fils, inslruclions qu'il Ht inscrire aux registres du Parlement de Bourgogne et delà chambre des Comptes, comme un monument de son zèle pour ses sujets, et de son alïection pour les siens.

Dans ce temps-la, on parlait beaucoup des miracles opérés par un saint ermite, Robert Martotillo. Cet ermite, plus communément appelé François, habitait la petite ville de Paule, en Calabre. «Le roi, qui avait grande confiance aux prières des gens de bien, imagina d'avoir recours, pour se guérir, à François, » Il chargea le prince de Tarenle et le gentilhomme tourangeau Galehaut d'Alougny de lui porter des lettres par lesquelles il l'invitait à se rendre au Plessis, lui promettant tous les avantages qu'il souhaiterait pour lui-même et |)our l'ordre des Minimeii, dont il était fondateur. Mais François refusa, disant « qu'il ne tenterait pas Dieu, et qu'il ne pouvait entreprendre un voyage de quatre cents lieues pour satisfaire des gens qui ne demandaient un miracle que par des voies basses et trop humaines. » Pourtant, cédant aux instances réitérées du roi de Naples, sollicité lui-même par l'ambassadeur de Frjînce, et a deux brefs du pape Sixte IV, obtenus par la même entremise, iï se décida enfin à quitter son pays.

Louis, averti de sa prochaine arrivée, en éprouva tant de joie, (pi'il manda au dauphin d'aller le recevoir a Amboise, et, quand il eut franchi le premier pont-levis du Plessis (24 avril 4482), « il l'accueillit lui-même, dit Comines, " avec autant de respect que si sçeût été le pape, lui demandant à genoux de « prolonger ses jours. »

— Sire, répondit le saint, la vie des rois, comme celle des autres hommes, a des bornes : il faut s'y soumettre.

François, logé dans un appartement voisin de la chapelle de Saint-Mathieu, eut un interprète nommé Ambroise, qui parlait l'italien, le français, le latin, et fut comblé d'honneurs et de présents. Mais le bruit et le faste des seigneurs de la cour, que Louis provoquait afin, sans y prendre part, de s'étourdir sur sa maladie, ne pouvaient convenir au pieux solitaire. Il lui fut alors permis de fonder, dans la partie basse du manoir, une communauté de i\linimes, à la tête de laquelle il plaça son neveu, Alesso, et deux des religieux de son ordre, qui l'avaient suivi en France.

« Depuis ce jour, appelé souvent auprès du roi, il ne cessa de l'entretenir de son salut, lui parlant avec tant de sagesse et d'élévation, qu'il paraissait inspiré de Dieu. Plusieurs courtisans se moquèrent, malgré cela, de sa simplicité, l'appelant le bon homme, le raillant sur ses habits, sur ses cheveux, sur son négligé. » Louis le retenait pendant de longues heures, recevait ses exhortations, et ne manquait jamais, avant de le laisser aller, de le supplier de faire un miracle en sa faveur.

Prières stériles! le vénérable ermite ne pouvait empêcher que les immuables décrets de Dieu n'eussent leur cours.

Louis, sentant que sa lin approchait, et voyant bien qu'il ne devait plus s'a-

ANCIENNE ET MODERNE. ôll)

dresser qu'à celui près duquel les rois de la terre ne sont rien, lit venir d'Amhoise le dauphin, lui renouvela ses exhortations, et ne songea plus qu'à terminer clîréliennement ses jours.

Par une dévotion à laquelle il s'était habitué depuis longtemps, il portait toujours sur lui ses reliques; aies baisant et y mettant toute sa piété, » et, par une singularité dont il offrit seul peut-être l'exemple, il ne s'entrelenait qu'avec ceux de ses domestiques qui/ 'estimait le moins. Il leur avait défendu de lui parler d'affaires autres que de celles qui regardaient son autorité et la conservation de son royaume. 11 leur donnait avec profusion, et surtout à son médecin habituel, Jacques Goiclier, qui lirait de lui, tous les mois, plus de 10,000 écus. Cet homme avait pris sur resi)rit de son malade un ascendant tel que, selon JMézeray, il le gourmandait, comme s'il eût été un valet, lui faisant faire tout ce qu'il désirait.

— Je sais bien qu'un matin vous m'enverrez de même que tant d'autres, lui disait-il quehpiefois en jurant, mais vous ne vivrez pas huit jours après.

Ktïrayé, le faible et craintif monarque, loin de le chasser comme il l'eût voulu, n'osait rien lui refuser, et souffrait patiemment ses brutalités et ses insolences, « quelque délicat qu'il fût sur le respect qu'on lui devait. »

Il recommanda le dauphin au seigneur de Beaujeu, son gendre, et le nomma roi, en exhortant chacun à lui être fidèle. Il donna le commandement de ses troupes à Des Querdes, défendant l'exécution d'une entreprise projetée sur Calais pour rejeter les Anglais au delà de la mer : « le dauphin était trop jeune, et la paix troj) nécessaire au royaume. » Paroles qu'il prononça à voix basse, mais avec calme et lucidité.

— Mon père, dit-il un jour à l'abbé Rolli, son confesseur, lorsque vous me verrez en péril , ne prononcez pas devant moi ce mot cruel — MORT ! dites simplement à ceux qui m'entoureront : Parlez peu. Je comprendrai le sens de vos paroles.

Outre Notre-Dame de Cléry, il implorait encore Notre-Dame d'Embrun.

— Ah ! ma bonne dame, ma petite maîtresse, ma grande amie, en qui j'ai eu toujours mon reconfort, s'écriait-il souvent, je te prie de sup{)lier Dieu pour moi et d'être mon advocate envers lui. Mïsericovdias Domini in œternum cantabo. Accorde-moi de inourir un samedi en état de grâce !

Enfin vint le moment où l'on crut devoir le prévenir qu'il lui fallait se disposer à quitter ce monde. La commission éiait difficile, car Louis, on se le rappelle, avait expressément défendu qu'il lui fût parlé de sa fin prochaine , « ce qui se- « rait capable de l'emporter à l'instant même. » Olivier le Dain se chargea «de la a corvée, >) ce fut son mot, et l'exécuta sans ménagement.

— Sire, dit-il à son maître d'une voix rude, il faut que nous nous quittions : pensez à votre conscience, car c'est fait de vous !

Louis, ému, tourna ses yeux mourants vers l'ancien barbier, et repartit d'un air calme :

— J'ai espérance que Dieu m'aidera, car je ne suis pas si mal -que vous pensez. Il savait bien le contraire, mais il ne voulait pas le laisser paraître. Il eût voulu

tromper la mort même.

LA TOUHAINK

— Mon tils, (lit-if an etniipliin agenouillé à son chevet, si vous voulez partager la gloire de vos anc(Mres, aspirez à leur ressembler : leur e\en)ple sullira pour vous apprendre ce «pie vous devez faire, et le mien ce que vous devez éviter.

Jlt.UT l>E i.oi;is Xi.

Ce furent a peu près ses dernières paroles.

Il se confessa, reçut les sacrements, donna quelques ordres par signes, ne pouvant pljLis remuer les lèvres; et le lendemain, 50 août 1485, à huit heures du soir, une llamme noire se dressa sur la plus haute tour (\\\ Plessis, annonçant au peuple que le roi de France avait cessé de vivre.

Notre-Dame d'Emhrun exauçant ses vœux, il était mort un samedi, âgé de 60 ans et 2 mois, après un règne de près de '25 ans,

«Et incontinent, ajoute l'historiographe, sévit le corps hahandonnédeceux (|iii « l'avaient servy en la vie, appareillé comme on a coustume de faire, porté, in- (i humé, dudit lieu des Montils en l'église de NoIrc-Dame-de-Clérv, pour ce (pi'il « voulut et ordonna en son vivant que ainsi leusl faict, et ne voulut esire mis « avecques les defl'uncls très-nohles rois de France, ses prédécesseurs, en l'église « et abbaye de Saint-Denis. »

Sa dépouille mortelle fut ensevelie, suivant ses recommandalions expresses, dans un tombeau dont il avait lui-même de son vivant réglé la dépense à mille écm d'or avec \ê fondeur Laurent Wriss et l'orfèvre Conrard de (-ologne.

« On doit des égards aux vivants on ne doit aux morts (pie la vérité, » a dit

Voltaire, quelque part. Ce mot s'ap|)!i(|ue surtout à Louis XI. Aucun souverain dont la vie offre autant de contrastes, de bizarreries, de bien et de mal, de petitesses et de grandeur, de bon sens et de folies. Voyons donc, pour lui mieux rendre justice, quel jugement ont porté sur lui quelques éminenls écrivains.

« Je trouve en ce roi, dit Etienne Pasquier, un esprit prompt, remuant et « versa til, fin et feint en ses entreprises, léger à faire des fautes, qu'il réparoil « tout a loisir au poids de l'or; prince qui savoit par belles promesses donner « la muse à ses ennemis, et rompre tout d'une suite et leurs cholères et leurs « desseins; impatient de repos, ambitieux le possible, qui se jouoit de la justice <( selon que ses opinions luy commandoyent , et qui i)our parvenir à son but « n'épargnoit rien, ny du sajig, ny de la bource de ses sujets; et ores qu'il lit « contenance d'estre plein de religion et de piélé, si en usoit-il tantost selon la « comujodité de ses afiaires, tantost par une superstition admirable; estimant « luy estre toutes choses permises, quand il s'estoit acquitté de quelque pelle- « rinage. »

« Lorsqu'il était le plus faible, dit Chalon,'\\ savait sur toutes choses s'accomrnc- « der au temps, faire des traités selon la volonté de ses ennemis, leur céder ses « droits et ses prétentions a fin de les désunir. Mais quand une fois il avait rompu « leur ligue et leur union, il reprenait ce qu'il avait cédé, et ne tenait rien de ce « qu'il avait promis. »

« Or, dit Combles , s'il était craint et peu aimé des princes et grands en gé- « néral, si était-il encore plus haï du peuple, lequel il chargea de son temps si fort de « tailles, pour l'horrible dépense qu'il faisait à la guerre et à la gendarmerie, et « aussi pour les grands dons qu'il faisait aux églises et gens particuliers, et « quelque remontrance qui lui fût faite par aucuns , bons et notables prélats et « religieux de rabaisser les dites tailles, jamais on ne lui put persuader, en (juel- « que extrémité de maladie qu'il fût, disant qu'il était forcé ainsi faire ou laisser « perdre ou gaster le royaume; et ceux qui se parforçaient lui persuader, il les es- « timait ses ennemis et du royaume, ou gens ignorant les affaires d'iceluy, du « nombre des quels furent l'archevêque de Tours, cardinal du sainl-siége apos- « tolique, et l'évêque d'Alby, gens sages, de grande doctrine et de vie exem- « plaire. «

u Par toutes ces preuves, dit Dupleix, Louis XI fut roy sage, prudent capitaine, « subtil en ses desseins, heureux en ses entreprises, rigoureux en sa justice, plus « libéral àgaigner ses ennemis qu'à conserver ses amis, maistre desfiantr ami de- « loial, ennemi vindicatif, voisin redoutable, sans respect envers son père, sans « affection envers ses enfants et frère, et sans amour envers ses femmes ; et par- « tant, mauvais fils, mauvais père, mauvais mari, mauvais frère, »

« Louis XI, dit Voltaire, devint le premier roi absolu en Euro[)e depuis la dé- « cadence de Charlemagne. Il ne parvint enfin à ce pouvoir tranquille que par des « secousses violentes. Sa vie est un grand contraste. — On peut se le représenter « comme un homme qui voulut effacer souvent ses violences imprudentes par des « artifices, et soutenir des fourberies par des cruautés. Non-seulement il fut tou- « jours perfide, mais il força le duc de Bourgogne à l'être. En trompant tous ses

« voisins, il les invitait tous à le tromjKîr. — Il y a peu de tyrans qui aient fait « mourir plus de ciloyens par les mains des bourreaux, et par des suppliées plus « recherchés. Les cachots, les cages de fer, les chaînes dont on chargeait ses « victimes, sont les monuments qu'a laissés ce monarque et qu'on voit avec hor- •( reur. — Jamais il n'y eut moins d'honneur que sous ce règne. Point de vertu : « l'obéissance tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forçats « le sont dans une galère, »

« Ce prince, dit Walter Scott, joignait à l'absence totale de tout scrupule, et « même, a ce quil paraît, de tout sentiment d'obligation morale, une grande « fermeté de caractère, une profonde sagacité, un système de politique si profon- « dément ralïiné, par rapport au temps où il vivait,,que quelquefois il dépassa le « but qu'il cherchait à atteindre. »

Enlin , Casimir Delavigue, (\c si ve^vcilAhle mémoire, fait dire à C.omines en ce magnifique langage dont il avait si bien le secret :

Autant il fut prodigue, autant il fut avare.

Captif sous les barreaux dont il charité ses tours. Il dispute à la mort un vieux reste de jours; Use par ses terreurs, il se détruit liu-piènie. S'obstine à porter seul un pesant dîaaèni( . S'en accable, et jaloux de son jeune hérili(M'. Ne régnant qu'à demi, régne encor tout entier.

Tous ces jugements, en somme si sévères, sont justes et exacts; une impartialité scrupideuse les a dictés. Il suffit, pour s'en convaincre, de rentarquer leur corrélation. Louis XI remplit d'amertume les dernières années de son père, et causa sa mort. Il lit jeter dans la Seine, liés deux à deux dans un sac, plusieurs bourgeois de Paris soupçonnés d'être partisans de Charles-le-Téméraire. Il envoya au gibet cinquante gentilshommes de l'armée de .^laximilien, sous prétexte de représailles. Par ses ordres, un moine bénédictin, Favre Vésois, fanatique confesseur du duc de Berry, profita du moment où ce prince soupait avec la dame de Monsoreau, sa maîtresse, j)our les empoisonner tous deux avec une pèche, Kmiemi persomiel dti duc de Nemours, il le (it arrêter, conduire à la Bastille , enfermer dans une cage de fer et décapiter. Il exigea que les deux enfants de la victime, placés sous l'échafaud , reçussent sur eux le sang de leur père. Il leur fit arracher à eux-mêmes les dents à |)lusieurs intervalles.

Tous ces crimes, dont nous pourrions même de beaucoup élever le chiffre, sans parler de ceux, bien plus nombreux encore, si l'on en -croit les mémoires du temps, que nous ne connaissons pas, sont d'une révoltante cruauté et soidèvenl d'indignation et d'horreur. Mais , devons-nous , nous laissant aller au sentiment de ré|>ulsion qu'ils inspirent , en imputer exclusivement le blâme à celui dont l'histoire en a chargé le règne? Ne furent-ils pas, quelquefois, la con- .séipit'uce forcée de l'époque où ils eurent lieu, des mal!ietn*euses menées de ceux qu'ils atteignirent, même des événements cpii les provo(pièreut? N'avons-nous

pas sous les yeux de récents, d'épouvantables exemples des excès auxquels entraînent si fatalement les grandes réactions politiques? Et Louis XI, |)his que tout autre , pour se frayer un passage à travers les difticultés dont sa roule était hérissée, n'a-t-il pas dû souvent céder à d'impérieuses exigences? N'oublions pas que la superstition, l'entêtement, l'ignorance, couvraient encore, l'ïlalie |)eut-ètre exceptée, la face du monde. Blâmons l'homme, mais rendons justice au prince. De grandes qualités, d'immenses an éliorations, d'inappréciables services rendus au pays, rachètent en partie ses torts, si graves qu'ils i-oient. Sage dans l'adversité — c'est son j)lus cher conseiller lui-même qui parle, — habile pour |)énétrer les intérêts et les pensées des hommes, il fut le meilleur des princes de son siècle.

Songeant , le premier, à introduire l'art typographique en France , cet art que Mélanchlon nomme: f'ivinitus humauo ijenerï communicatum ., et dont Aventius a dit : Magnum ac verè divinum heneficium et novum scribendi (jenus haud dubiè cœlitur revelaiiim — « une nouvelle manière d'écrire, grande et divine découverte, vient certainement de nous être révélée, » il chargea le maître de la monnaie de Tours, Nicolas .lenson, de diriger cette grande entreprise. Habile intelligent et dévoué, Jenson se rendit à Mayence pour étudier par lui-même le procédé dont les essais étaient à peine connus par le Codex Psalmorum. Au bout de (juatre ans il revint, muni de toutes les instru\!lions nécessaires, et possédant les connaissances spéciales les plus étendues : mais les événements avaient marché pendant son absence; les affaires politiques dans lesquelles le pays se trouvai! alors engagé ne permettaient plus à celui qui le gouvernait de s'occuper de son intéressant sujet. Jenson, désespéré, alla porter à Venise le fruit de ses études, et Tours se vit privé de l'honneur d'être le berceau de l'imprimerie en France.

Louis XI ne se contenta pas d'introduire ou de faciliter l'introduction de l'in»primerie en France, il s'opposa encore à ce que le Parlement et l'Université, deux corps alors peu savants, ne poursuivissent comme sorciers les premiers inq)rimeurs qui vinrent se (ixer a Paris, Ulric Gering, Martin Grantz et Michel Friburger dont l'établissement fut célébré par ces vers de Jean Molinet :

.)'ay vou grand' mulliUult' De livres imprimez Pour tirer en estude Poures mal argentez.

Par ces nouvelles modes, Aura maint escolicr, Décrets, bibles et codes Sans grand argent bailler.

Il tonda un établissement spécial pour les postes, ou plutôt recomposa le corps fameux des Veredarii de Charlemagne et de l'ancien empire romain, ce; qui fit dire a son prédicateur, Olivier Maillard, qu'il menaçait de faire noyer : « Le « roi est le maître ; mais je serais plutôt en paradis par eau, qu'il n'y arrivera avec « ses chevaux de poste.» Deux cent trente courriers portaient incessamment ses ordres, et réparlissaient , de ville en ville, les lettres des particuliers.

524 LA TOURAINK

Il voulut l'étliiire toutes les mesures et tous les poids du royaume eu uu seul . et faire dresser une coutume générale pour toutes les provinces, double opération dans laquelle il ne réussit pas complètement, il est vrai, mais sans que, pour cela, il faille lui en imputer le blâme. Ses intentions le couvrent et l'absolvent.

11 institua deux Parlements, celui de Bordeaux, en 1402, celui de Bourgogne, en 1476. Paris, désolé par une contagion, fut repeuplé par ses soins. 11 renversa la féodalité, révolution dont cinquante mille familles murmurèrent, et dont cinq cent mille se réjouirent. 11 battit en brècbe avec énergie ce vieux levain de barbarie, qui adbérait si tenacement au sol, et dont François 1" seulement parvint à dispei'ser les débris. C'est à son siècle, a dit avec juste raison Micbaud jeune, que l'on doit rapporter l'origine de la politique actuelle des souverains, et surtout leurs communications et leurs rapports diplomatiques, qui, pour être plus polis et moins brusques dans les formes, n'ont pas beaucoup gagné sous le rapport de la bonne foi. 11 sut imprimer à l'autorité royale un mouvement de \igueur et de force qui s'est encore augmenté sous les règnes suivants, malgré la faiblesse de quelquesuns de ses successeurs. Enfin, si l'on ne vit point sous son règne des Dunois, des La Trémoille, des Glisson , des Ricbemonl, des Saintrailles. des La Hire, ou des magistrats d'un très-baut mérite, il parvint, par la seule force de son génie et de sa persévérance, à incorporer à la monarcbie française la Bourgogne, lArtois, le territoire de Boulogne, les Nilles sur la Somme, la Provence et l'Anjou. Le royaume devint le plus puissant de l'Europe. «C'était, dit Voltaire, un fleuve grossi par « vingt rivières, et épuré de la fange qui avait si longtemps troublé son cours. »

Croit-on que de pareils changements, que de si nombreuses réformes, que de si énergiques modifications puissent se faire sans de grandes convulsions, sans excès, surtout sans erreurs?

Louis XI possédait une instruction variée et solide. Son précepteur, Jean d'Arconvalle. et son bibliothécaire, le général des Matburins, Hobert Gaguin, n'avaient rien négligé pour développer les heureuses facultés qui lui étaient échues en partage. Il connaissait les mathématiques, l'astrologie, et s'avouait l'auteur de deux ouvrages qui eurent du renom : les Cent Nouvelles nouvelles, imitation du Décaméron de Baccace, et le Rosier des guerres.

D'une taille ordinaire, il avait les épaules larges et le dos voûté, la tête forte, les cheveux châtains, rares et collés sur les tempes, de grandes mains osseuses et velues, des joues creuses, des yeux vifs, des jambes grêles, des genoux cagneux. De même que Cicéron, il portait au nez, qu'il avait fort gros et fort long, une verrue énorme. Sa voix était brève, saccadée, impérieuse. Son regard terrifiait. Ses sourcils, épais et durs, en se croisant, donnaient le frisson.

Spirituel, il aimait les gens desprit et de reparties vives. Un jeune scriba,plu passionné pour le jeu que pour l'étude, voulant ramasser son (juUemard (elBrier),"' qui venait de lui échapper, laissa tomber deux dés de sa poche.

— Pâques-Dieu ! s'écria Louis en riant, la singulière dragée. A quoi te sert-elle?

— Sire, répondit l'autre sans s'émouvoir, c'est un remedium contra pestem.

— Voirement ! ça, lu es un gentil paillard (Louis XI enq)loyail souvent ce mol), je le prends a mon service.

Sans rechercher positivement: la flatterie, il n'y était pas insensible. Un jour le maréchal de Bré/é le voyant monté sur un cheval très-faible, dit assez haut pour être entendu : .

— Ce cheval est plus fort qu'on ne croit, car il porte le roi et son conseil !

Louis le remercia du regard et n'oublia jamais Tà-propos.

De tous les hommes de basse extraction dont il s'entoura, plusieurs, malgré ses recommandations, payèrent cher leur favoritisme. — Olivier le Dain , ou le Diable, d'abord son barbier, puis gentilhomme de sa chambre, puis comte de Meulant, puis ambassadeur, capitaine du château de Loches, gouverneur de Saint- Quentin, premier chirurgien du roi, etc. , fut, après la mort de celui-ci, arrêté par l'ordre du procureur général de Tours, et pendu pour « avoir — suivant le jugement — dans le temps de sa faveur, abusé d'une dame, sous promesse « de sauver la vie du mari, qu'il fit étrangler ensuite. » — Jean Doyac, procureur général au Parlement , fut fouetté par deux bourreaux dans tous les carrefours. On lui coupa une oreille et on lui perça la langue avec un fer chaud, après quoi on le conduisit en Auvergne, dans la ville de Montferrant, lieu de sa naissance, où on réitéra la flagellation, et où on lui coupa l'autre oreille. — Jacques Goictier fui recherché pour ses concussions , mais , plus heureux que ses confrères, il parvint, en restituant 50,000 écus, à détourner les poursuites, et se retira tranquillement dans une maison sur la porte de laquelle il fit graver ce mauvais jeu de mots : A L'ABiii-GoicTiEn ! — Enfin, non moins favorisé que ce

MAISON imE 1)K TBISTAN I.'fiKRHUE (ÏOL'RS).

dernier, Tristan l'Ilermite alla chercher un refuge dans ses terres, et v trouva l'impunité et l'oubli.

Louis XI t'ul niaiié deux lois, étanl (Jaiiphin. 'La première a iVlaigiieriie «TKcosse, la seconde à CharioKe de Savoie. Marguerite, jeune, belle et eiitliousiasle, mourut sans laisser d'enlanls. C'est elle (jui, passant près d'Alain Gharlier, endormi, posa doucement ses lèvres sur celles du poète, en disant (jue si c'était l'homme le jiliis laid, c'était resj.rit le plus beau du roijaume, aventure que le bonlionime Bouchet a décrite de la sorte en ses épîtres :

L'ôpoiise au roy Louys oiizicsmc, v^

-^ Fille (l'Ecosse, oui IcUo estime et esmo,

De Cliiii'relier, qu'en ilormaiU elle touclie D'un doux baiser son éloquente bouche, Pour les bons mots (|ui en estaient issus.

C'est encore elle qui, sur le point de rendre le dernier soupir, n'ayant |)as élé heureuse avec son mari, répondit a ceux qui voulaient, se retranchant sur son jeune âge, lui faire concevoir quelque espérance : « Fi ! de la vie, qu'on ne m'en « parle [)lus. »

Charlotte de Savoie laissa trois fils et trois filles ;,Joachim, duc de Normandie, mort fort jeune: Charles, depuis roi de France ; François, qui vécut peu de temps. L'aînée de ses filles mourut en bas âge; la deuxième devint comtesse de Beaujeu, puis duchesse de Bourbon ; la troisième, Jeanne,. duchesse d'Orléans, Ibnda Tordre des Annondades, à Bourges, après avoir été répudiée par son époux, qui succéda à Charles VIII, et fut roi sous le nom de Louis XII.

Accessible a toutes les humaines faiblesses, Louis XI aimait les femmes par tempérament et par distraction, mais il les estimait peu. « Il eut pourtant très-haute opinion de sa femme (Charlotte de Savoie), qui était sage et vertueuse. « Aussi, dit Brantôme, la lui fallait- il telle; car étant ondirageux et soupçonneux prince, s il en fut un, il lui eût bientôt fait passer le pas des autres. Il ne l'aima jamais que pour en avoir lignée; et quand il en eut, il n'en fil guère de cas. Il la tenait au château d'Amboise comme une simple dame, portant fort petit état, étant fort mal habillée, et la laissait avec petite cour, à faire ses- prières, lui s'allant promener et donner du bon temps »

Parmi ses maîtresses — car, quel roi ou prince n'en eut pas"? — nous reiiiart|uons : 1" Phélise Renard, jeune veuve qu'il aima d'abord d'un ardent amour — il est vrai (|u'il n'avait lui-même que vingt ans ; — T Mar(juerite de Sassenafje, grande et noble dame, jeune, belle, d'un esprit délicat, amusant, fait pour |)laire. In astrologue ayant prédit sa mort, événement qui se réalisa comme il avait élé dit, Louis, dans un mouvement de colère, ordonna que le savant fût jeté par la fenêtre.

— Toi qui prétends être si habile homme, lui dit-il avant de donner le signal de l'exécution, loi qui prononces si hardiment sur le sort des autres, apprends-moi un peu quel sera le tien, et combien tu as encore de temj)S à vivre?

— Sire, répondit l'astrologue qui s'était méfié de l'intention du roi, et qui comprit combien il lui importait de ne pas laisser percer sa frayeur, sire, je mourrai trois jours avant Volie Majesté.

ANCIENNE ET MODEHNK 527

On sail (jiie ce titre, qui jusqu'alors n'avait été donné (|n'au\ empereurs, venait d'être tout récemment accordé à Louis XI.

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