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dans la fange, et dont le cœur était au-dessous de leur état- » Sans doute, comme le fait remarquer Voltaire, les grandes âmes ne choisissent que des favoris illustres et des ministres approuvés ; et l'on pourrait reprocher à Louis son intimité trop grande avec les Tristan, les Olivier le Daim, les Coictier. Mais, qu'on en soit bien convaincu, pour qu'il se soit entouré de ces hommes, si méprisables au premier abord, plutôt peut-être par leurs fonctions que par leur caractère, c'est que celui qui les employa croyait d'autant plus pouvoir compter sur leur dévouement, qu'il les avait tirés de plus bas.
L'heure du dîner venue, on servait quatre tables dans le ûnel, on salle à manger. A la première s'asseyaient le roi, les seigneurs, les « manants même » dont Louis XI voulait capter la confiance. Car, moins orgueilleux que ses prédécesseurs, « il savait caresser la vanité d'un gentilhomme ou d'un bourgeois qu'il' «estimait utile h sesdesseins. Naturellement ami de tous les gens de moyen état, «ennemi de tous grands qui se pouvaient passer de lui, ce qu'il prisait si fort en lui, «ce n'étaitpoinlleroi, mais l'homme plus intelligent, plus instruit, plus sage pour « soi lirer^d'nn mauvais pas, plus astucieux enfin que tous les autres. » Louis ne louchait d'un plat qu'autant que son médecin, placé debout à sa droite, lui en avait donné permission, et que son confesseur, l'abbé Rolli, placé, debout également, à sa gauche, l'y avait de même autorisé, l'un servant l'âme, l'aulre le corps de leur
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timoré souverain. Quant aux convives, se moilelanl sur le maître, ils s'observaient avec la plus scrupuleuse attention, levant souvent le siège aussi peu restaurés qu'au moment où ils s'y étaient assis.
Le menu du diner se composait d'ordinaire d'une panade royale, d'une soupe aux vitelots, d'une soupe aux {frènades. Venaient ensuite des boudins blancs faits de chair de chapon, des (jelinottes à la dodine, des bartavelles au vin vieux, des perdrix à madatne Râpée, des hérissons à la poudre d'or, des cigognes au citron, et, ajoutent MM. Louyrette et de Croy, d'après Pastourel, « ce qui nous a paru encore plus excentrique, » des branches du bois d'un jeune cerf, coupées menu et frites dans du saindoux.
Nous ne savons si maître Pastourel n'a pas voulu se divertir aux dépens de la postérité; ce qu'il y a de certain, c'est que, sans vouloir en induire que ce soit « un morceau de roî, » jiour nous servir d'une vieille locution bien connue, la corne d'un jeune cerf nous a paru de nature a être préparée et servie ainsi que l'habile maître-queux l'indique. Après les gros plats paraissaient, « objet d'inspiration, » a son dire, des crèmes d'or, d'amandes ou de roses, des passeriles, des supplications, sortes d'oubliés « destinées a amuser les convives, lorsqu'ils n'ont plus faim, et qu'ils ne restent a table que pour deviser et pour boire. » Pour vins habituels, des crus de Tourainc, du bordeaux, du bourgogne, du Champagne même; enlin, pour satisfaire aux goûts souvent peu recherchés de l'époque, des vins épicés.
A la seconde table se plaçaient, plus abondamment que délicatement servis, les chevaliers et principaux officiers du manoir. Suivant un vieil usage, Louis envoyait des plats de son choix à ceux qu'il favorisait de ses bonnes grâces. La troisième table était occupée par les aumôniers et les écuyers de la maison royale. La quatrième, dressée dans un local séparé, rassemblait les bas officiers.
Après le diner, qui ne durait pas fort longtemps, Louis allait faire la sieste sur sa terrasse favorite, et se livrait alors à des plaisanteries et même a des lazzis (|ui amenaient le sourire, mais jamais une joie bruyante sur les lèvres et dans la contenance de ses favoris. On o|)inait plutôt , si nous i)ouvons ainsi dire , du bonnet que de la voix. Les approbations bruyantes étourdissaient le maître et lui faisaient froncer le sourcil. Aussi se donnait-on bien de garde, tout en exprimant le plaisir que causaient ses royales facéties, de s'oublier un instant. Sans être insensible a la flatterie, il aimait la mesure, et surtout la tenue, dans l'éloge. Il fallait, pour lui plaire, qu'on lui fît sa cour d'une façon tout à la fois assez ex- {iressive ])our qu'il ne i)ût s'y méprendre, et assez tacite pour qu'il n'en eût pas l'oreille froissée.
Avant de se retirer, il passait la revue de ses gardes écossaises, pour les- (juelles il avait une prédilection toute particulière. Les officiers venaient à l'ordre, et ses parents, le duc d'Orléans notamment, l'accompagnaient jusqu'à la porte de ses appartements. La, ils s'arrêtaient comme à l'entrée d'un sanctuaire, s'inclinaient humblement, sans que celui auquel s'adressait leur salut daignât se retourner pour y répondre, et revenaient chez eux. Quant a Louis, faisant signe a Tristan, qu'il appelait familièrement son compère, et s'appuyant
à son bras, il ouvrait lui -même la porte tle son cabinet, dont il portait toujours les clés dans sa poche, et entrait, précédé du redoutable prévôt.
Louis XI veillait tard, et passait ses soirées entre son confesseuret ses astrologues. Tel fut son engouement pour la science de ces derniers, qu'il en eut successivement autour de lui sept, àrenfrelicn desquels il ne lit aucune difficulté de pourvoir. La Chronique scandaleuse a relevé leurs noms; ce furent : maître Arnoul, « astrologien sage, plaisant et fort homme de bien, » lequel mourut de la peste, dont il avait prédit l'arrivée (1466); le juif de Valence, Manassès, réputé pour ses nombreuses et presque toujours heureuses prédictions; le chanoine de Paris, Pierre de Saint-Valérien, envoyé naguère en Ecosse pour le mariage de Louis avec la princesse Marguerite; Jean Colleman, qui apprit au roi à connaître le grand almanach ; le normand Pierre de Graville, plus connu pour son nom que pour ses talents; l'allemand Conrard Hermgarte, que « l'on débaucha du service du duc de Bourgogne; » enlin le plus célèbre de tous, celui qui obtint le plus de crédit à la cour, le napolitain Angelo Cattho. Pour le récompenser de ses services, le roi lui donna l'archevêché de Vienne.
Tels étaient donc le Plessis-les-Tours, le souverain qui avait fait de ce manoir sa résidence favorite, et la vie que l'on y menait d'ordinaire. Si nous n'avons fait, pour ainsi dire, qu'ébaucher le cadre, le fond du tableau achèvera la tâche que nous nous sommes imposée. Sans prétendre suivre minutieusement Louis XI dans tous les actes de sa vie politique et privée, ce qui nous entraînerait de beaucoup au delà de nos limites, nous ferons en sorte de ne rien omettre qui puisse, dans le cours de son existence comme homme et comme roi, intéresser spécialement notre histoire.
Le jour où l'on apprit à Tours la mort de Charles VII, les Élus, de leur propre mouvement, avaient déposé Antoine d'Aubusson, gouverneur du château, dont la conduite excitait leur mécontentement, et nommé à sa place Jean Pellien, le jeune, puis, sur le refus de celui-ci, Jacques Binet, seigneur de Valmer, de la Guinière, etc. Cette mesure reçut la sanction de Louis XL Jacques Pamiot, gentilhomme ordinaire de la chambre, envoyé pour remplacer lesofficicrs de la province, trouva les volontés de son royal maître, sous ce rapport, devancées.
Le premier soin de Louis, de ce réformateur dont la j)riidence égalait la sagacité, fut, peu de temps après, nous l'avons dit, de se rendre lui-même en Touraine, d'y recevoir avec les plus grands honneurs Philipi)e-le-Bon, duc de Bourgogne, qui, après avoir assisté à son sacre, était venu lui rendre hommage escorté des principaux seigneurs de sa cour, et d'y organiser le Mairal et VEchevbuuje, « ad instar de ceux de la Bochelle. » Cette institution, dont les lettres patentes sont datées de Sainl-Jean-d'Angely (février 1461), abolissait l'usage, — si cher aux habitants de Tours depuis l'affranchissement des communes par Louis-le-Gros, et notamment sous Louis-le-Jeune, lequel en avait réglé l'exercice pour la ville de Tours, — qui consistait, nous nous le rai)pelons, dans le droit de se gouverner ]}ar des Elus, ou magistrats de leur choix, au nombre de trois, de (piatre, ou de six au plus, assistés» dans les grandes affaires de la cité, d'un conseil des députés nommés par les paroisses et par les grands corps ecclésiasli(pies. Aussi, (piel(]U(; llalteuse que dût paraître une pareille innovation, la ville, dont elle froissait les
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prérogatives, supplia-t-el!e humbloment le roi de n'y pas donner suite, et de maintenir l'ancien ordre de choses. Mais Louis XI demeura inflexible, et poussa même la sévérité, dans le but de punir les récalcitrants, jusqu'à refuser également de faire remise des 500 éciis d'or exigés pour le sceau et les titres des lettres patentes. L'institution eut donc lieu, ainsi qu'il l'avait voulu. Le nouveau corps de ville se composa d'un maire électif, aux gages de oO livres par an , de 24 échevins, conseillers perpétuels, et, ce qui cependant ne se trouve pas consigné dans les ordonnances rendues à cet effet, de 75 pairs à vie. Le premier maire élu, Jean Briçonnet, receveur général des tinances, entra en fonctions le 8 octobre 1462; le dernier maire électif, M. Benoist de la Grandière, cessa les siennes le 21 juillet 1789.
On compte dans cet intervalle 197 maires. Et depuis lors :
Trois maires ])endant la courte durée de la monarchie constitutionnelle; Cinq maires sous la République, de l'an 1" au 19 brumaire an IV; Huit présidents d'administration municipale (dénomination substituée à celle de maire), du 19 brumaire an IV au 19 messidor an VII.
Sous le Consulat, rétablissement des maires non électifs, assistés de deux adjoints.
Du 22 prairial an VIII au 12 août 1815, trois maires; Du 14 septembre 1815 a l'époque présente, cinq maires. Total général, non compris les huit présidents, 215 maires, dont nous donnerons les noms à la fin de cet ouvrage.
Ses lettres patentes a peine promulguées, Louis XI, pour calmer l'irritation des habitants de Tours, leur accorda divers privilèges par décret dont voici la teneur :
« LOYS, par la grâce de Dieu, roy de France. Sçavoir faisons à tous présents « et advenir, que, considérant la noble et ancienne fondation de notre ville et « cité de Tours, l'assiette d'icelle, et comme elle est grandement adornée et dé- « Corée des plus belles et notables églises de ce royaume, tant métropolitaine et « collégiales, que abbayes et autres monastères ; qu'en notre jeune âge en ladite « ville de Tours, nous avons esté grand partie du temps nourry, et y avons eu « et trouvé de grands plaisirs et curiosités, etc.
« Voulant pour ce, et autres causes, augmenter et accroître les honneurs et « prérogatives de nostre dite ville et cité, à l'exemple des autres, et pour donner « courage et vouloir aux habitants en icelle de bien en mieux gouverner. Nous, « de nostre certaine science , authorité et puissance royale, à nostre dite ville et « cité, avons donné et octroyé, de grâce spéciale par ces présentes, les droits, « prérogatives, prééminences, franchises, libertés et autres qui s'ensuivent :
« La noblesse pour les maires, échevins, et leur lignée, et postérité née et à naître en loyal ménage. La protection et sauve-garde du roy pour les bourgeois, manants et habitants de Tours, avecques leurs femmes, familles, et tous, et chacun leurs biens, meubles et immeubles, droicts, choses, possessions, et biens quelsconques, etc. ÏJ obligation pour les gens des pais environnants, de quelque estât ou condition rjuils
r»02 LA TOUUAINE
soient, de pourvoir aux réparutions de ladite ville. L'exemption pour les maires, echevms, bourgeois, manants, de nostre dite ville de tous osts, chevauchées, bans ou arrière-bans, que nous ou successeurs pourrions faire et ordonner pour le fait de la guerre ou autrement. La faculté et puissance, pour les mêmes, de lever et faire lever le droit de barrage, ou pavage accoustumé lever pour la réparation des pavés es advenus en ladite ville sur tous charretiers et voituriers entrant en icelle, etc. Le droit, aux maires et échevins, de mettre sus et imposer sur toutes marchandises entrant dans ladite ville aucun léger subside dont puisse venir issir jusqu'à la somme de mille livres tournois, ou au-dessous, chacun an, etc. De lever à toujours le dixiesme qu'on appelle appétissement du vin vendu en détail; de faire lever deux sols six deniers tournois sur chaque pipe de vin cru hors du pais de Touraine, amenée es dites ville et banlieue; défaire au profit et utilité de ladite ville, la marchandise de sel en grenier à sel dudit lieu de Tours; de contraindre chacun qu'il appartiendra à faire retraicts en sa maison, et à paver devant icelle, à tenir la ville et faubourg, nets, quand besoin sera, etc. Enfm, la coufirmatioîi des coutumes, octroyées aux dits bourgeois, manants et habitants de la ville de Tours, lesquels sont et demeurent, seront et demeureront à toujours en leur force et vertu, sans que besoin soit pour ce avoir ne recouvrer de nous, ou nos huissiers, autres lettres sur ce, etc. »
L'une des fables les plus ingénieuses de la mythologie grecque est sans contredit celle où la poésie représente Orphée allant chercher Eurydice aux enfers, et jetant un gâteau doré dans la gueule affamée de Cerbère. Pour faire accepter ses réformes aux habitants de Tours, Louis XI les avait dotés de privilèges importants : afin de s'assurer que tout s'exécuterait suivant ses désirs, et que les magistrats de nouvelle création seraient des premiers à s'y intéresser, il exempta les maires de toutes tailles.
Les lettres patentes portant ces privilèges furent entérinées conformément à l'usage, François 1" les confirma le 27 avril J519; Henri II le 12 janvier 4547: Henri III, avec de légères modifications, la suppression entre autres des soixantequinze pairs à vie, le 48 mai 4589 : « auquel corps de ville, portait l'ordonnance, « l'archevêque de Tours, le chapitre de son église et le chapitre de Saint-Marlin « auront entrées, séances et voix délibérative comme ils voulaient, etc.» Henri IV^ le 3 mai 1595, ajouta à ces diverses concessions une allocation nouvelle de 400 écus par an, « pour ladite somme de quatre cents escus convertir et employer en achapt « de sel pour la provision des maires et échevins, etc. »
Les premières années du règne de Louis XI furent des plus orageuses. A son sacre, il avait promis d'alléger le fardeau des impôts, et d'abolir ceux qui avaient été établis sans l'aveu des Etats : « mais, considérant l'argent comme le nerf de la « |)olitique, il ne tint point compte de sa parole; il aggrava même les taxes les « plus onéreuses.» D'un autre côté, comme Servius Tullius, qui avait étendu les privilèges du peuple pour abaisser le sénat, cl comme le roi d'Angleterre, Henri Vil, qui avait accru le pouvoir des communes pour avilir les grands, il restreignit les attributions de la noblesse.
De pareilles mesures, jointes à ses dispositions hostiles pour les serviteurs préférés de son père , 'a ses antipathies avouées pour les plus hauts seigneurs du
royaume, aux idées novatrices, surtout, qui fermentaient incessamment dans sa tête et dont il ne faisait point mystère, donnèrent naissance contre lui à de puissantes coalitions. Tous les hommes ont d'instinctives répulsions pour ce qui doit porter attcinle à l'heureuse condition que le ciel leur a faite, et tout a la fuis d'irrépressibles élans vers ce qui paraît offrir h leur imagination le séduisant attrait de la nouveauté.
La machiavélique habileté du monarque contint, pendant quelque temps, l'irritation générale. Mais enfin elle fît explosion. La perfidie avec laquelle Louis se comporta envers Philippe, troisième fils du duc de Savoie, qu'il avait appelé auprès de lui, et dont, au mépris de la foi jurée, pour le punir, disait-il, de ce que son père venait de se liguer avec le comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne, son ennemi depuis peu, il signa l'incarcération dans les prisons de Loches, jointe aux reproches injustes qu'il adressa publiquement au duc d'Orléans, Charles, lequel dans une assemblée des notables tenue au l'iessis, le 18 décembre 1464, s'était exprimé avec franchise sur les désordres de l'Etat, et que la mercuriale du roi toucha 'a ce point, dit Yarillas, « qu'il s'en saisit et mourut, » ces deux événements achevèrent de soulever les plus froissés dans leurs droits. Le duc de Berry, vigoureusement secondé par Pierre d'Amboise, seigneur de (]haumont, se mit a la tête des mécontents. Pour mieux tromper la bonne foi du peuple, et l'entraîner plus complètement dans la lutte, ils appelèrent fallacieusement leur révolte la Ligue du Bien Public.
Si Louis XI ne savait pas toujours, comme il l'eût fallu, mettre un terme h ses empiétements , il savait du moins s'opposer à ceux des autres. Pensant que l'agitation du royaume s'userait sur elle-même, il ne parut pas d'abord y fiiire une bien sérieuse attention, ou plutôt il se contenta de démolir et de raser le château de Chaumont, persuadé que cet exemple suffirait pour arrêter les plus exaltés. Mais, voyant que, loin de diminuer, l'irritation gagnait chaque jour du terrain, et ne voulant pas lui donner le temps de grossir et de se fortifier davantage, il songea promptement à l'anéantir.
Qui nescitdissimularenescit regnare — a dit ce prince — axiome célèbre dont il recommanda l'application sévère à son fils. Afin de mieux tromper la ligue sur ses intentions, il prétexte la nécessité de régler définitivement l'apanage du duc de Berry, son frère, assemble les Etats-Généraux à Tours, en apparence dans ce seul but, et part lui-même du IMessis pour se rendre au lieu indiqué, accompagné du roi de Sicile, du duc de Hourbon, du comte du Perche, du patriarche de Jérusalem et du cardinal l^alue, qui se faisait appeler le cardinal de Sainte-Suzanne. Le chevalier Meglin de Cordebœuf, l'un de ses écuyers d'écurie, l'y avait précédé d'une douzaine de jours pour faire le logement de cent lances, opération difficile et durant laquelle la ville « défraya ledit chevalier de sa dépense de bouche, qui « coûta 10 livres 10 sous 0 deniers.
Louis, en agissant de la sorte, espérait s'assurer du nombre des principaux révoltés, tous les seigneurs du royaume ayant été officiellement convoqués, et tous ceux qui ne répondraient pas a l'appel en s'y rendant de leur personne, devant, à ses yeux, faire partie active du complot.
l/assenibléc oui lion dans Inncdcs grandes sallos de raicliovôché, le 0 avril 1468, et voici , dit Clialniel , l'ordre qni \ Inl observé sur la relation qui en a clé constM'vée dans le Cére'momal de France.
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« Il y avail trois parquets différents, séparés par des clôtures en bois de quatre « pieds et demi de bauteur.
« Le premier, beaucouj) plus élevé que les autres, occupait toute la largeur de « la salle. Au milieu était une estrade à laquelle on montait par trois degrés ; on « avait établi au-dessus, pour y placer le roi, un trône couvert de velours «bleu, semé de Heurs de lys d'or, sous un dais de même étoffe. Aux deux « côtés étaient deux fauteuils de velours cramoisi à fond d'or, l'un pour le cardinal « Balue, l'autre, pour Louis d'Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile. Sur une « des marcbes de l'estrade était le jeune prince de Piémont. Le prince de Na- « varre, comte de Foix, se tenait debout, au côté gaucbe, et du côté droit le comte « deNevers. Le comte de Dunois, grand cbambellan de France, était assis sur « un |)liant derrière le roi de Sicile, parce qu'il était goutteux II y avail aussi plu- « sieurs persoimes debout dans le parquet, entre autres le seigneur de Cbâlillon , « gouverneur de Touraine.
« Le second parquet était au milieu, élevé seulement d'une marcbe. De chaque « côté se trouvaient un banc couvert en tapisserie. Sur le premier, à gaucbe, étaient « le marquis de Pont, les comtes du Perche, de Guise, de Vendôme, de Monlforl i( et le comte dauphin. Sur celui à droite étaient le connétable et le chancelier ; et
« à quelques pouces tle distance, sur le uièine banc, le patriarche de Jérusalem, « rarchevèque de Tours et plusieurs autres prélats. Dans le même parquet étaient « assis, sur une banquette, Jean Prévost, notaire et secrétaire du roi , grefïier des « États, ayant une table devant lui. Les secrétaires du roi étaient assis sur les niar- « ches et sur les bancs qui étaient autour. Entre ces deux parquets il y avait deux « bancs couverts de tapisseries faisant face au Irône. Sur le premier était l'arche- « vèque de Reims, les évoques de Laon, de Langrcs, de Beauvais, de Chàlons, pairs « ecclésiastiques, et, sur le second, le comte de Dammartin, graiid maître d'hô- « tel du roi, les sires de Lohéacet de Boisménard, maréchaux de France, le sire de « Torcy, grand maître des arbalétriers, le bâtard de Bourbon, grand amiral de « France.
« Le troisième parquet occupait le reste de la salle à Tentour du second. Les « comtes, les barons, les autres seigneurs étaient du côté gauche; du côté droit, « derrière le chancelier, étaient les gens du conseil du roi et les ambassadeurs. 11 « y avait encore plusieurs bancs pourles députés des principales villes du royaume.»
Louis XI, vêtu d'un costume dont la mesquinerie contrastait d'une façon choquante avec l'élégance de ses courtisans, entra dans la salle. Surpris de s'y trouver en st nombreuse conipagnie, il j)romena un regard perçant de tous côtés; puis, comme chacun était à son poste, se voyant trompé dans son attente, il lit bonne contenance, et ne laissa rien percer sur son visage de ce qui se passait en son cœur.
Il ne convient pas que nous rapportions ici les différents épisodes de la ligue; elle eut pour théâtre un autre lieu que Tours : disons seulement que, son inspection faite, et bien convaincu qu'il ne s'agissait plus que d'user de ruse, le roi ouvrit lui-même les États, y tit d'utiles propositious pour le bien public, et fixa l'apanage de son frère à 12,000 livres de rentes en terres et domaines, et a 60,000 livres de pension. •
Nous avons parlé du cardinal Balue : revenons un peu sur ce personnage qui joua un rôle si important dans l'histoire, et sur lequel tant de jugements divers ont été portas. « 11 était avare, dit le continuateur de Villaret, celui de tous « qui l'a, suivant nous, le mieux apprécié, fourbe, sans mœurs, vindicatif, ingrat, « avec un front d'airain. C'était un titre pour mériter sa haine que d'avoir été « son bienfaiteur. Capable des plus noires perfidies, sous le masque du zèle et du « dévouement; ne connaissant ni patrie, ni religion, ni souverain ; immolant tout « à son intérêt et à ses plaisirs, il se plaçait au-dessus de la honte , des scrupules « et des remords. »
Jean Balue , fils d'un meunier, d'un cordonnier de Verdun , ou d'un tailleur d'habits de Poitiers, naquit en 1421. Après avoir fait d'assez bonnes éludes, il s'attacha à Jean Juvénal des Ursins, évêque de Poitiers, dont il parvint à s'instituer, proprio motu, l'exécuteur testamentaire, ensuite a Jean de Beauvais, évêque d'Angers, qui l'éleva au rang de grand vicaire et l'emmena à Rome. De retour en France, après une absence pendant laquelle il s'était acquis un chaud partisan dans le cardinal de Pavie, il fut présenté à Louis XI, par le favori du moment, Jean de Melun , nommé successivement aumônier du roi , conseiller au Parle-
500 LA TOUKAINE
meut, adiniiiislraleur du collège de iSavarre, des hôpitaux el des auniôneiies, direcieur des bénélices, trésorier de J'épargne, secrétaire d'Etat, titulaire des plus riches abbayes de France, appelé h Tévêché d'Évreux d'abord , ensuite h celui d'Angers dont il Ut dépouiller son biendiitcur, Jean, de Beauvau, en l'accusant faussement de plusieurs crimes de lèse-majesté, enfin élu cardinal lors de la promotion des huit (jue lit Paul II en 1464 — toutes places dans lesquelles il sut amasser une fortune scandaleuse.
Louis XI (c'est ici le lieu de le reconnaître), avait une faiblesse, c'était, en s'entourant de gens de basse extraction, d'en faire troj) exclusiveu^ent ses conseillers, les dépositaires de ses secrets les i)lus intimes, les passifs instruments de sa volonté. Il s'imaginait, disons-le encore, en les sortant du néant, en les élevant jusqu'à lui, ou plutôt en s'abaissant jusqu'à eux, en les comblant de ses bienfaits, obtenir en échange un dévouement à toute épreuve. Il se trompa quelquefois. Plusieurs s'attachèrent sincèrement a lui, d'autres abusèrent de leur position. De ceà derniers, le cardinal Balue.
Artificieux, dissimulé , « comme son maître allant toujours à ses fins par des déa tours, la supercherie ne lui coûtait rien. » D'une vanité sans égale, il prétendait s'immiscer a tout , même aux choses les plus étrangères à son mfhistère. Un jour, le comte de Ghabannes, Dammartin, lui voyant faire, en camail et en rochet, l'inspection des troupes, ne put s'empêcher de dire à haute voix, en raillant, qu'il allait à son tour se rendre à Evreux pour y procéder de sa personne à l'examen des ecclésiastiques de ce diocèse. « — Et pourquoi cela? lit « le roi, étonné de ces paroles. — Parce que, sire, il me convient autant d'or- « donner des prêtres qu'à monsieur l'évêque de passer en revue une armée.» Cette plaisanterie, dit Duclos, mit en gaieté le roi et la cour, mais ne diminua en rien l'autorité du cardinal.
Balue, si indigne des hautes positions où l'avaient amené ses bassesses et son hypocrisie, savait qu'il ne conserverait les bonnes grâces du monarque qu'autant qu'il saurait se rendre indispensable à ses yeux : aussi ne riégligea-t-il rien pour entretenir la mésintelligence dans la famille royale et parmi les princes. Mais le jour était venu où ses misérables menées devaient être enfin découvertes. Un prêtre, son émissaire, ayant été arrêté, on trouva, cousu dans sa robe, la correspondance secrète du cardinal , et dès lors, Louis, qui s'était refusé d'abord à y crotre, né put conserver aucun doute sur sa perfidie (1468).
Aussi», dans le premier mouvement de son indignation , eut-il la pensée de charger Tristan de faire lui-même justice du crime. Mais la réflexion le retint. Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il eût livré un pair de l'Eglise aux coulants séculiers de son compère; il se serait d'ailleurs de la sorte attiré le courroux du sainlsiége. Il fit arrêter le coupable, et, en même temps, l'évêque de Verdun, Guillaume d'Harancourt , (pii avait agi de concert avec lui. L'un fut conduit à Montbazon , l'autre à la Bastille. Le cardinal, interrogé immédiatement par messire TanneguyDuchàtel, gouverneur du Roussillon, maître Guillaume Gominol, maître Pierre Doriole, commis à cet efi'ct, ayant fait des aveux, deux avocats au Parlement furent Choisis et envoyés à Rome poiir prier le souverain pontife de nommer
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des commissaires en Fiance, atiii d'instruire le procès. Sixte IV répondit que, pour plaire au grand prince dont Balue semblait avoir si perfidement trompé la confiance, il voulait bien faire choix de mandataires, et les envoyer à Avignon, où s'accomplirait leur mission. Mais il demandait de son côté : 1" que les prévenus (car on devait amener h la même barre le ministre et l'évêque de Verdun) pussent jouir d'une libre défense ; 2° que les commissaires n'eussent le droit d'agir en la cause que jusqu'il sentence définitive, exclusivement; 5° qu'ils enverraient aussitôt à Rome les pièces cachetées, lesquelles seraient examinées en ])lein consistoire, devant Sa Sainteté, avec toute l'attention et l'exactitude nécessaires; 4" que la sentence retournerait aux commissaires pour qu'ils eussent à la prononcer dans les termes où elle serait conçue; 5" enfin que le roi donnerait sa parole de la faire exécuter intégralement, sans y rien ajouter, diminuer, ni changer.
Louis, tout en pénétrant le dessein de la cour de Rome, ne voulut ni satisfaire ni irriter le Saint-Père, dit l'abbé dé Fleury. l\ choisit entre ces deux extrémités', qui lui paraissaient également fâcheuses, un terme moyen consistant « à suspendre ce son ressentiment et le cours du procès, et à punir cependant les coupables par « les incommodités cViihe très-longue et très-rigoureuse prison.» En conséquence , les biens des coupables furent confis(]ués, leur argenterie portée au trésor, leurs effets vendus a l'encan, et « en quantité telle et si belle, que M. de (Irussol eut « d'iceux une pièce de drap d'or de 24 aunes et 1/4, valeur de 1,200 livres, des « fourrttres de martre sébeline et une pièce d'escarlate de Florence. » L'évêque de Verdun, gardé plus étroitement que jamais à la Bastille, y resta près de quinze ans; quant au cardinal, amené par M. de Torcy au Plessis, il fut enfermé dans une cage de fer, malgré les instances de l'archevêque de Tours, Hélie de Bourdeilles, qui cherchait, par bonté, h appeler sur lui la clémence du roi.
a Lors de la destruction des coupables, dit Comines, furent faicts ces six c( vers :
Maître Jean Baliii^ A perdu la vue De ses évêchés ; Monsieur de Verdun N'en a plus pas un Toys sont dépêchés. »
La cage de Balue, invention de l'évêque Harancourt, et non, comme on l'a cru, du cardinal lui-même, toute de bois de chêne , doublée de fer, avait huit pieds carrés et était scellée sou» l'escalier d'un caveau où l'on descendait par douze marches. Transportée depuis au château de Loches, elle fut de la envoyée, nous ne savons pourquoi, a Fontevrault, où, si on ne l'a détruite, elle doit se trouver actuellement. On voit encore à Tours l'escalier sous l'ellipse duquel elle était placée, aussi bien que l'empreinte des ferrements et crampons qui devaient sans doute empêcher qu'on ne pût l'ébranler. Le caveau, voûté, a environ une vingtaine de pieds de longueur sur quinze de largeur. Deux meurtrières, garnies de triples barreaux de fer, et ouvrant en ce temps-là sur les douves, l'éclairaienl d'un jour terne, higuhrc, glacial. Une vaste cheminée, au manteau de laquelle
LA#T0LRA1NE
on distingue, sculpté grossièrement, un renard on une fouine, emblème de la ruse et de la perfidie du prisonnier, en occupe a peu près l'extrémité opposée a l'entrée. Enfin, une plaque ovale, en ardoise, surmonte la massive porte de cet humide et triste séjour, et constate que le cardinal'y passa^neuf années de sa vie.