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L'état libre, ou, à peu de chose près, dégagé de toutes entraves, de toutes craintes; la paix au dehors, an dedans la tranquillité, le repos; la justice tendant, par la force même des choses, à se régulariser plus qu'elle ne l'avait été jusqu'alors; le commerce prenant un rapide essor; la fortune publique se ralîernjissant ; la confiance revenant au sein de ce royaume si souvent meur-
.^ tri. déchiré, mis en lambeaux par la fureur des
-^—' --^—-.■^^^;^^^^' partis, des ambitieux, des intrigants, des étrangers, de& princes même ; le souvenir d'un roi dont chacun, malgré ses qualités éminentes, ses services, abhorrait la mémoire : les grands et la noblesse, parce qu'il av;iit déiruil leins privilèges; l'ordre judiciaire et les parlements, parce qu'il sacriliail à ses habitudes de justice prévôtale les procédures légales; les gens Aw
peuple, parce qu'il les grevait d'impôts arbitraires ; enfin la nation, en masse, parce qu'il avait tait peser constamment sur elle un joug dur et accablant : telle était sommairement la position où se trouvait la France, après la mort de Louis XI. Charles VIII sut-il en tirer parti?
Les hommes supérieurs sont fils de leurs œuvres : cette vérité, si vraie, qu'elle en est vulgaire, ne sera pas plus démentie par le fds du monarque dont nous venons de parler, qu'elle ne l'a été par son père. Charles VIII, en effet, était plus digne de succéder à son aïeul qu'à Louis XI; ignorant, inconsidéré, de petit sens, fort adonné aux plaisirs, et partant facile a gouverner, sa ressemblance avec le premier eût été parfaite , si les excellentes qualités de son cœur n'eussent fait dire de lui par ses contemporains : « Il était bon a ce point, qu'on ne pouvait « voir meilleure créature.» La négligence, il faut le dire, avec laquelle il fut élevé n'avait que tro[) contribué à développer chez ce jeune prince la faiblesse, l'imprévoyance, l'ineptie même qui présidèrent aux actes de son règne. Éternellement confiné dans les donjons du château d'Amboise, éloigné de toute bienveillante influence, tenu dans une ignorance absolue de toutes choses par l'inquiète et sombre jalousie du roi , il ne savait, à son avènement, ni lire, ni écrire, bien qu'il eût atteint la majorité légale , telle qu'elle avait été fixée par l'ordonnance de Charles V.
Louis XI, bien convaincu que le dauphin était hors d'état de gouverner luimême, avait en mourant confié la direction des affaires a Anne de Beaujeu, sa fille, femme de Pierre de Bourbon. Anne, alors âgée de ^2 ans, était la favorite de son père, parce que, seule d'entre ses enfants, elle lui ressendjlait. Tenace, dissinmlée , douée d'une volonté de fer, il fallait que tout pliât sous ses ordres. Aussi disait-il d'elle : « C'est la moins folle femme du monde, car de femme sage, il n'y « en a pas. »
La dame de Heaujeu, comme on l'appelait plus communément, ne s'empara pas sans contestation de l'autorité suprême. Les plus hauts seigneurs de la cour se disputèrent la régence. Anne fit valoir les dernières volontés de son père ; le duc d'Orléans invoqua son titre de premier prince du sang et d'héritier présomptif; Charlotte de Savoie, la mieux fondée en droit, mit en avant sa qualité de mère ; enfin le vieux duc de Bourbon, frère ahié du sire de Beaujeu, se prévalut de ses titres et de son expérience. Anne, pour sortir d'embarras, songea à convoquer les États-Généraux, et ils s'ouvrirent à Tours le 15 janvier 1484, dans la grande salle de l'archevêché
Jamais la ville, plusieurs fois déjà favorisée d'un semblable honneur, n'avait vu d'assemblée aussi imposante que celle qui eut lieu en cette circonstance. Jamais non plus, excepté h l'époque de la Constituante, avec laquelle cette assemblée a beaucoup de ra|)|)ort, la nation française ne. fut plus véritablement représentée. Aux deux côtés du trône se tenaient, debout, le comte deDunois et le sire d'Albret, le comte de Foix et le prince d'Orange. A six pieds en avant du trône deux fauteuils, celui de droite pour le duc connétable de Bourbon, celui de gauche pour le chancelier Guillaume de Rochefort. Sur un banc, deux cardinaux, l'un archevêque de Lyon, et l'autre, Hélie de Bourdeilles, archevêque de Tours, les six pairs
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ecclésiasliciues el le conile de Vendôme. Sur un banc semblable, les ducs d'Orléans et d'Alençon, les comtes d'Angoulème, de lîourbon, de IJeaujeu el de Bresse. Derrière ces bancs, l'élile de la noblesse. Telle était la composition du premier parquet. Le second était rempli par .la noblesse inférieure. Au centre les députés des provinces. Les trois députés nommés par le bailliage de Touraine étaient : pour le clergé, Guy de Vigier, onzième du nom, abbé de Marmoutier; pour la noblesse, le comle de Maillé; pour le tiers-état, Jean Briçonnet le jeune.
Une des premières déclarations de cette mémorable assemblée lut celle-ci : « Les États n'entendent pas que doresenavant on mette sus aucune somme de dec< niers sans leur vouloir et consentement, en gardant et observant les privilèges et « libertés du royaume, et que les nouvelletés, griefs et mauvaises inductions qui par acy-devant ptiis certain temps ont été faites, soient réparées. »
Les Etats, partagés en six nations, préparèrent séparément leurs travaux. La Touraine, le Berry et les provinces adjacentes, firent partie du sixième appelé la Laisgue d'oïl, par op|)Osition à la Lancue d'oc, qui comprenait les ju'ovinces du Midi. Indépendamment de la régence, on divisa les alïaires à traiter en cincj cbapilres : le clergé, la noblesse, le tiers-état, le commerce, la justice.
Après les discours du roi et de son cbancelier, Guy de Rochelbrt, sur l'objet de la convocation, les trois ordres étant constitués, le docteur Jean de Réli prit aussitôt la parole et demanda au nom du clergé, contre l'opinion des évoques, le rétablissement de la Pragmatique-Sanction , abolie par Louis XI, alin d'empêcber, par ce rétablissement, tout l'argent de France de s'écouler vers Rome, et à fin de mettre obstacle à l'intrusion des favoris immoraux et ignorants du saint siège dans toutes les dignités ecclésiastiques.
Les plaintes de la noblesse portèrent sur la fréquence des convocations de l'arrière-ban , sur les cbarges qui en étaient la suite, et principalement sur les entraves apportées par le précédent règne au droit de chasse.
Les réclamations du tiers et du commerce, d'une tout autre importance, furent comme l'avant-coureur de cette autre assemblée qui devait emporter à la fois la noblesse et la monarcbie. On se plaignit de l'énormilé des impôts el du mode vexatoire de leur perception ; on demanda la réunion au domaine royal de tout ce qui en avait été distrait, la suppression des sinécures, la réduction des gages des employés supérieurs, la réforme des tribunaux el V inamovibilité des juges. La requête était ainsi terminée :
« Que toutes tailles et autres impositions arbitraires soient donc tollues et abo- « lies, et ce en suivant la franchise naturelle de France et la doctrine de saint « Louis, qui commanda et bailla à son fils la doctrine de ne lever tailles sur sou « peuple sans assembler les États-Généraux, et que les geus des États les con- « sentent. »
Les remontrances de la justice ne furent ni moins sérieuses, ni moins vives : elles s'élevèrent surtout contre \es commissions extraordinaires, tribunaux iniques qui condamnaient, sous le bon plaisir du maître, sans laisser aux malbeureux accusés aucun recours contre les exactions des ofliciers du sceau, contre les évocations au grand conseil et mille autres abus du même genre. Les députés de la Touraine.
du Maine et do l'Anjou, réclamèrent avec force l'abolition de la gabelle, impôt dont on se peut ligurer tout l'odieux, en songeant que, par un des articles secrets du bail, on assurait aux fermiers la dépouille des plus riches familles.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur les travaux de cette assemblée célèbre, qui produisit une sensation si vive dans le royaume. Toutefois, ne nous éloignerons-nous pas sans parler de ses résultats, qui furent bien minimes, si l'on considère surtout la gravité des plaintes et des exigences formulées par les députés. La cour, d'abord épouvantée de leur sévérité jusqu'alors sans égale, et de leur inébranlable fermeté, n'osa pas agir par force ou menace : elle prit le parti dç les flatter individuellement, de leur faire beaucoup de promesses, afin d'obtenir des conditions moins dures. Mais, le danger passé, elle n'en tint aucun compte. La dame de Beaujeu se conduisit du reste avec tant de tact et de prudence, qu'elle fit confirmer en sa faveur les dernières volontés du feu roi, et qu'elle conserva le gouvernement de Charles VIII et la régence du royaume, sous la sanction d'un conseil de dix personnages auquel devaient assister les princes du sang présidés par le duc d'Orléans.
La résidence habituelle du roi était le château d'Amboise, où il avait reçu le jour et dont il affectionnait les ombrages. Anne, ambitieuse et hautaine, l'y tenait dans une tutelle absolue, bien qu'il eût alors dix-sept ans accomplis. Or, ce joug, qui n'était tempéré ni par la grâce, ni par l'affection, commençait à peser au jeune prince. En prenant la couronne, il n'avait fait que changer de maître. Le duc d'Orléans et d'autres seigneurs mécontents, formèrent le jjrojet (1487) de de le soustraire à la surveillance tyrannique de sa sœur, de le transporter dans un autre lieu, et d'exploiter à leur tour, et à leur profit, son inexpérience. Le complot était connu de Charles, qui ne semblait pas le désapprouver; mais il fut découvert et aussitôt déjoué par l'arrestation des principaux meneurs, Georges d'Amboise, évêque de Montauban, Geoffroy de Pompadour, évêque de Périgueux, Philippe de Gomines et le vicomte de Narbonne. Les prélats restèrent deux ans prisonniers; quant à Gomines, sa détention dura trois années, dont il passa les huit premiers mois dans la fameuse cage du cardinal Balue, employant, dit- on, ses loisirs à rédiger ses Mémoires.
Pendant ce temps, le roi avait atteint sa vingt et unième année sans que Ton eût songé encore à le marier. Nous ne pouvons parler de ses fiançailles avec Marguerite d'Autriche ; elles n'étaient pas plus sérieuses, au fond, que celles du père de cette princesse, Maximilien, roi des Romains, avec l'héritière de Bretagne, qu'il avait épousée par procuration. Les vœux de la France appelaient un rapprochement entre ce royaume et la vieille Armorique. Leurs intérêts étaient identiques, et, pour ainsi dire, solidaires. Il lui importait surtout de renoncer h la guerre qu'ils se faisaient depuis le jour où la mésintelligence avait éclaté parmi les princes du sang. Beaucoup de Bretons « gens bien advisés » inclinaient |)Our les projets que Charles VIII et les siens nourrissaient à ce sujet : beaucoup d'autres, formant un parti puissant, voulaient le contraire. Dévoués aux Anglais, ils épiaient le moment favorable pour enlever Anne et la leur conduire.
Les hostilités, suspendues a la suite des succès oblenus sin- lous les points à
la l'ois, par les troupes françaises, allaient donc reprendre. Leséchevins de Tours, dans ce but, venaient d'envoyer au canin royal, d'une part, 4,000 livres de lard en cinq pipes enfeutées, de l'autre, des lances, arcs, traits, trousses, cordes d'arcs, brigandines, salades, etc., munitions demandées au maire Burdelot par M. de la Primaudage, notaire et secrétaire du roi, dont la lettre se terminait ainsi : « Je « prie le benoist fils de Dieu qu'il vous doint bonne vie et longue. » Quelque temps après, un nouveau courrier partit pour les hosts, se dirigeant tantôt sur Nantes, tantôt sur Rhédon, tantôt sur Saint-Aubin-du-Cormier, suivant les divers mouvements de l'armée. La crise était imminente.
Anne de Bretagne y mit de son propre mouvement un ternie. Aussi peu sou-' cieuse de s'allier aux Anglais que de satisfaire l'ambition du comte Alain d'Albretle-Grand, qui recherchait également sa main, ou de tenir aux engagements contractés sans son aveu envers le roi Maximilien, elle s'échappa, quoiqu'elle n'eût alors que quatorze ans, et vint trouver Charles VIII à Langeais. Cette démarche, si décisive, trancha la question sans retour. Le pape les releva de leurs doubles liançailles, et leur mariage lut célébré solennellement le 16 décembre 4491.
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Sept jours après, les nouveaux époux arrivaient a Tours, où, malgré la précipitation de leur voyage, on leur lit une réception dont la magiiilicence avait autani pour but de célébrer l'annexion définitive de la Bretagne ii la France, (pie de lèter h; roi et sa jeune et belle compagne. On imagina, comme un prodige de galan-
ANCIENNE ET MODERNE. r,->3
terie, d'offrir à la reine une galère ou nacelle d'argent doré. On (ît faire un poêle d'honneur, autrement un dak, sous lequel elle fut reçue par quatre citoyens des j)lus distingués. Enfin on joua des mystères dans lesquels on étala, tant pour la décoration des théâtres que pour le costume des acteurs, tout ce que la ville avait dans ses fabriques de soieries, de damas, de celours, de taffetas et de rubans brochés d'or. Chaque place publique, chaque carrefour eut sa fête. Le chapitre de Saint- (jâtien donna, à ses dépens, devant le château, le mystère de Siibilles; le corps de ville fit tous les frais des autres. A la Foire-le-Roi, le mystère du roi Salmon et de la reijne deSabba; au carroir de Beaune, le mystère des Neuf Preuses, (femmes fortes); au carroir des Chapeaux, le mystère de Madame Sainte-Anne ; a la porte du boulevard de Nolre-l)ame-la-Riche, le mystère du roi Suaire, de la reine avec ses trois femmes, le Berger et la Bergère ; enfin, devant l'hôtel de ville, un dernier mystère dont l'histoire ne nous a pas légué le titre.
Cependant le mariage d'Anne de Bretagne était un affront sanglant pour Maximilien, non-seulement parce qu'avec cette princesse il perdait le premier duché de France, mais encore parce que Charles YIII lui avait renvoyé sa première fiancée, Marguerite d'Autriche. Il forma une ligue avec les rois d'Angleterre et d'Aragon, qui n'eut heureusement d'autre suite que de faire trouver un époux , sérieux cette fois et constant, a sa fille, quoique, néanmoins, peu s'en soit fallu encore qu'elle n'ait échoué dans ses espérances. Comme elle s'était embarquée pour aller joindre l'infant d'Espagne, Jean, son fiancé, une tempête affreuse assaillit le navire qui la portait. Alors, disent les chroniques, aussi spirituelle (pie courageuse, se riant du danger, elle fit elle-même son épitaphe en deux vers :
Cy gist Margot, la genlc demoiselle, Qu'eusl deux maris, et si mouriil pucello
Présence d'esprit un peu hasardée, peut-être, surtout pour une femme si jeune et de position si élevée, mais que légitime la circonstance critique où elle se trouvait.
Dieu ne bénit point l'union de Charles VIII et d'Anne de Bretagne ; de quatre enfants,, trois fils et une fille, dont la reine devint successivement mère au Plessis, il ne leur en resta pas un seul. Ils moururent tous en bas âge et furent enterrés dans l'église de Saint-Martin de Tours, où on leur éleva un tombeau en marbre blanc, œuvre d'art confiée au ciseau des frères Lejuste, sculpteurs Tourangeaux du plus haut mérite. Le roi lui-même tomba, peu de temps après, frappé d'apoplexie, a Amboise, et rendit l'âme dans sa vingt-huitième année (7 avril 1498).
Ce prince, dit Guillaume de Taligny, quoique peu entendu, était si affable et tellement aimé de ses serviteurs, qu'un sommelier et un archer de sa garde moururent de chagrin le jour même de ses funérailles. Un an avant sa mort, il avait donné, a Saint-Just-les-Lyon, des lettres patentes confirmant tous les privilèges accordés par le roi, son père, h la ville de Tours, en faveur f/<'.s maîtres, ouvriers et compagnons besongnant l'art et métier de faire draps d'or et de soie, favoiisé
rinii'oducliou de la typograpliie à ïoius, et vendu les grilles qui eulouraiciU le Plessis, pour faire construire les hàliments et l'église du couvent des Minimes, sur l'emplacement de la bergerie de Louis XI.
TH. Fr.tVkV^^^