TOJIBKAO DES ENFANTS DE CHARLES VIII, A TOIRS
L'extinction, en sa personne, de la ligne droite des Valois, eui pour la Touraine une conséquence fâcheuse ; les princes de cette race, nés pour la jdupart dans le pays, en avaient fait leur résidence de prédilection. Tours, alors le véritable centre du gouvernement, fût peut être devenu la capitale du royaume. Mais l'avènement au trône d'une nouvelle branche de la famille royale, plus étrangère à la Touraine que la précédente, déplaça le mouvement et le ramena vers Paris.
Le nouveau roi étant arrière-petil-tils de Charles V, s'empara du sceptre sans que 'personne songeât à s'y opposer. La nouvelle de la mort de Charles VIlî répandue, il se rendit a Amboise, où il ordonna que les pompes funèbres de ce prince fussent faites a ses frais avec magnificence, et, le 29 mai suivant, il se fit sacrer à Heims. C'est pendant cette auguste cérémonie que, pour rassurer ses ennemis sur ses intentions futures, il prononça ce mot fameux : « // ne serait point déceut à un roi de France de venger les querelles du duc d'Orléans. »
Louis XII s'attacha à prouver qu'il n'était pas moins sincère que généreux. Il maintint dans leurs emplois tous ceux <|ni avaient é!é ses antagonistes, et accueillit avec bienveillance la dame de lîeaujeu. Toutefois, le sentiment, si louable en soi-même, auipiel il cédait, en agissant de la sorte, le conduisit à un acte souverainement impoliti(pie. LouisXl, lors du mariage de sa (ille avec le sire de Beaujeu. avait
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stipulé dans le conlral que si ce seigneur héritait de toutes les possessions de la maison de Bourbon (ce qui eut lien), ses domaines, dans le cas où il décéderait sans hoirs mâles, retourneraient de droit a la couronne. Or le sire de Heaujeu, déjà vieux, n'ayant qu'une fdle, la dernière grande seigneurie allait donc se fondre dans l'unité monarchique. Le roi sacrifia ce dernier résultat de la prévoyante sagesse de Louis XL eu annulant au profit de Suzanne, fille de la dame de Beaujeu, les contrats et traités anciens qui la devaient écarter de l'héritage paternel. Le Parlement fit des remontrances fort vives a ce sujet : ce fut en vain.
Louis XII, a peine revêtu de la pourpre, forma son conseil et y Ht entrer trois personnages considérables, tous trois Tourangeaux : Georges d'Amboise. emprisonné lors du complot formé en i487, par le duc d'Orléans, et, depuis lors, cardinal, fut nommé premier ministre; Imbert de Bastarnay eut pour sa part les finances, et l'évêque de Paris , Etienne de Pontcher, simple conseiller d'abord, devint dans la suite garde des sceaux.
Le roi concentra ensuite toute son attention sur un fait qui le touchait personnellement de la façon la [dus grave. Déterminé par son aversion pour Jeanne, quoique son union avec elle remontât déjà a vingt-deux années, et voulant épouser la veuve de Charles VIII, il mit tout en œuvre pour obtenir de la cour de Rome un divorce.
Quelques écrivains contemporains se sont plu a faire un roman sentimental des prétendues amours du duc d'Orléans avec Anne de Bretagne : deux mots suffiront pour en démontrer l'invraisemblance. Lorsque le duc d'Orléans fut pris à Saint-Aubin-du-Gormier, en Bretagne, pendant la guerre civile qu'il suscita par ses brigues, sous la régence de la dame de Beanjeu, la [irincesse n'avait pas DOUZE ANS : or, on en conviendra, il serait assez difficile d'admettre qu'un enfant de cet âge ait pu inspirer de l'amour a Louis, et, qui mieux est, en ressentir pour lui. Que le duc ait eu la pensée de l'épouser, cela nous paraît hors de doute, car il songeait dès lors a faire annuler son propre mariage : mais nous croyons, avec M. Daunou, qu'il se com|)orta de la sorte beaucoup plus par amour pour le duché que pour la duchesse. Enfin, après sa sortie de prison, il fut l'un des agents les plus actifs du mariage du roi et d'Anne de Bretagne, il y assista même comme témoin. Nous le demandons, tout cela est-il bien d'un amoureux du caractère et de la complexion de Louis X!I?
Au surplus, l'intérêt de ce prince à épouser Anne était évident : par le contrat de mariage de Charles YIII avec cette princesse, le duché devant rester au survivant des deux, la Bretagne se trouvait de nouveau séparée de la France. Il est vrai qu'un autre article du contrat ohligeait la duchesse à ne se remarier qu'avec le successeur de son mari, ou tout au moins avec l'héritier présomptif de la couronne. Mais cette clause était- elle bien suffisamment péremptoire? Il est vrai encore que la désolation de la jeune reine avait été grande, à la mort de Charles ; qu'elle paraissait ne pas vouloir lui survivre ; qu'elle était restée trois jours sans prendre de nourriture, et que ses fidèles serviteurs avaient dû se jeter à ses genoux pour l'obliger à renoncer à sa résolution. Mais, est-il bien une femme, surtout une princesse, jeune, belle, adulée, laite pour plaire, dont la
douleur résislc à l'action deslruclivc du temps, aux pressantes sollicitations de son cœur ?
Anne de Bretagne reçut gracieusement les avances de Louis el promit de se rendre à ses vœux, pourvu que le Saint-Père prononçât la dissolution du mariage du monarque avec Jeanne. Le pape, à celte éjjoque Alexandre Yl, avait besoin du roi pour réaliser les projets de son hien-amé lils César Bougia, sur l'Italie : il lit tout ce que voulut Louis XII. Une commission ecclésiastique, chargée d'informer et de procéder juridiquement en cette circonstance, s'assembla a Tours et fit assigner la' pauvre reine Jeanne a venir détendre sa cause par elle-même, ou par avocats. Le roi, dans sa requête, invoquait princi|)alement la contrainte à laquelle l'avait soumis Louis XI, pour le forcer, tout enfant encore, à épouser Jeanne, la stérilité de cette princesse, et enfin la non-consommation du mariage. Cette dernière allégation était, dit la chronique, absolument fausse, mais si ntile, qu'on ne put se dispenser d'y avoir recours; car, d'après les lois ecclésiastiques, tout mariage consommé est indissoluble. Jeanne ne se dissimulant pas que les beautés de son âme n'avaient pu effacer les imperfections de sa personne aux yeux de son royal époux, Jeanne, résignée, ne se défendit que par scrupule de conscience : la sentence de divorce fut prononcée le lo décembre 1498, et, trois semaines après, il y avait alors un peu moins d'un an que Charles VIII était mort, Anne de Bretagne épousait Louis Xll.
Le 24 novembre 4500, le roi, qui n'était pas revenu en Touraine depuis son avènement, fit son entrée solennelle à Tours avec la reine. Suivant l'usage, on représenta plusieurs mystères h cette occasion, celui de Turnus^ entre autres,^'au boulevard de la Riche.
Des mystères du XV siècle au Cid et au Misanthrope , il n'y a pas moins loin que du Tonneau de Tliespis au théâtre d'Euripide et de So|)hocle. Gardons-nous, toutefois, de mépriser ces premiers essais littéraires, quelque grossiers qu'ils puissent aujourd'hui nous paraître. Moissonneurs, ne soyons pas ingrats envers ceux qui ont semé pour nous. A coup sûr les auteurs des mystères de Turnus, de David, du Triomphant mystère et de Saint-Martin, étaient fort peu respectueux à rencontre des trois unités ; ils traitaient non moins cavalièrement le rhythme et la rime, et ne s'inquiétaient guère de porter atteinte a la décence. Us promenaient le spectateur du ciel a l'enfer, d'Europe en Afrique, de la terre à la lune, faisant successivement défiler devant la rampe Dieu le Père, et ses anges, satanas et ses cohortes, l'empereur, le pape, le roi de Hongrie, des courtisans, des bouffons, des |)0ssédés, sans oublier wio?*sk'ifr Je Bourrel, personnage obligé de tout mystère de bon lieu. Chaque personnage y remplissait scrupuleusement son rôle : Dieu le Père, et ses anges, donnaient la chasse aux démons ; ceux-ci excitaient h mal les moines et les nonnes; le pape, l'empereur et le roi livraient les hérétiques et les païens au bourrel, lequel les écarlelait, les pendait ou les crucifiait, h la grande joie du public. Le tonnerre et les éclairs se mettaient aussi de la j)artie; la terre tremblait; les foudres du ciel sillonnaient l'espace. Et à toutes ces bizarreries se joignait la bizarrerie non moins grande d'un dialogue où les expressions du niysticisme le plus exalté se mêlaient à des actes et à des paroles dont la liberté lou-
cliait souvent a la licence. Nos bons aïeux n'y regardaient pas de si près ; ils n'avaient pas encore appris, comme leurs descendants, que souvent le mot est pire que la chose.
Le lYmiip liant mystère, représenté plusieurs fois à Tours, était d'un moine nommé Gréban. Sans doute il devait son nom à la quantité de personnages qui y figuraient; leur nombre ne s'élevait pas à moins de quatre cent quatre-vingts, et il fallait assurément plusieurs joui-s pour le représenter. Cependant le mystère sans contredit le plus digne de mériter les suffrages était celui de Sainl-Mart'm. Cet ouvrage, dont la bibliothèque de Chartres possède le seul exemplaire qui existe, peut-être, est beaucoup moins considérable dans ses proportions que le Triomphant mystère : il ne contient que cinquante-trois personnages. Mais ce qui doit nojis le rendre particulièrement précieux , c'est qu'il est dû , nous le pensons, du moins, à la plume de quelque poète tourangeau, trop modeste pour l'avoir signé de son nom. Il se recommande en outre par des scènes d'un comique de fort bon aloi : telle est j)articulièreraent celle où, dans la légende des Deux- Mendiants, que nous avons rapportée plus haut, l'aveugle s'enfuit à toutes jambes avec le boiteux, son compère, de peur de rencontrer le corps de saint Martin, qui, en les guérissant, les empêcherait de vivre de gueuserie; ils ont beau courir, (juaris seront, veuillent ou non veuillent.
L'auteur débute par une espèce d'avertissement au public, et lui désigne les uns après les autres tous les personnages qui vont tigurer dans le mystère.
Premier, vëéz en liniilt assis
.Icsus-Clirist en son Paradis,
Et la (loulce vierge Marie,
Saincl Pierre et saincte Cccille,
Saincte Agnès qui est i)ien liahite...
Voicy riiomnie qui se pendra
El sa femme qu'il ocqfra..,
V^oicy Tours en cet eslre icy,
L'archevesque y est aussi,
l/archidiacre sans faillir...
Le pape est là en ceste eslre
(Jiii est de l'Eglise le maistre,
Son messager est devant luy,
Qui fait les messages pour hiy.
Icy, aussi, est sainct Ambroise,
Et son clerc, vous pouvez veoir.
Voicy le clop et l'aveugle,
(iuaris seront veuillent ou non veiiillcnl.
Diables en enfer sont la bas,
Lucifer et les Sathanas.
Je vous prie tous humblement,
Que vous teniez tous coycment,
Que si auculnc faute oyez.
Je vous prie que le pardonniez, etc.
Le bon saint Martin, après une vie fort agitée, devenait enfin archevêque de
Tours, par surprise, et faisait des miracles après sa mort, envers et contre tous, témoin le clop et VaveiKjïe.
Outre la représentation des mystères, la ville de Tours ofl'rit au roi des présents parmi lescpiels on remarquait une coupe d'or avec son couvercle et sa soucoupe. Celle coupe contenait soixante grandes pièces d'or h la devise dudil sire, portant d'un côlé sa face et de l'autre côté un porc-épic, avec les armes de la ville, le tout du poids de huit marcs. Il n'y eut pas jusqu'au bouffon du roi qui ne prit sa part des offrandes : il reçut une robe d'écarlate, avec agrafes et poignets. Le lendemain de son entrée, le roi fut revêtu, selon les us antiques de la ville, du canonicat de Sainl-Marlin, et, pendant son séjour, il donna audience aux ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne (1501).
Vers cette époque, Frédéric II, roi de Na[)lcs, ayant perdu son royaume par suite des invasions combinées du roi de France et de Ferdinand-le-datholicpie, obtint de Louis XII la faveur de fixer sa résidence à Tours, et mourut dans celle ville peu de temps après y être arrivé (1504). Le poêle Sannazar, qui l'avait accompagné dans son exil, était resté auprès de lui jusqu'en 1505. La reine Isabelle, son épouse, ne l'abandonna pas un instanl. Son corps, porté au IMessis, y fut inhumé |)ar saint François-de-1'aule, qui, né son sujet, lui lit ériger un tombeau que les huguenots devaient détruire plus lard. Le vénérable ermite trépassa lui-même au Plessis, l'année suivante (2 avril 1505) a l'âge de 01 ans, et Louise de Savoie, mère de François I", consacra son souvenir par un mausolée, dans le couvent des Minimes.
Quatre ans auparavant, l'archiduc et l'archiduchesse de Hongrie étant venus visiter la Touraine, on leur avait fait à Tours une réception splendide. L'énumératiou des cadeaux qu'ils reçurent de la bonne ville est trop caractéristique, pour que nous omettions d'en parler. Ils se composaient : de vin blanc d'Anjou a six livres cinq sous la pièce; de vin clairet de Beaime h onze livres; d'hypocras blanc; de poires de bon chrétien à huit sous le cent; de dragées à huit sous (pialre deniers la livre ; de soixante-douze livres de cire en torches à cinq sous. Les vins étaient présentés dans de grands pots d'étain destinés a cet usage, lesquels restaient U rhôtel-de-\ille.
En 150G les Etals-Généraux, convoqués exlraordinairement au Plessis, déférèrent au roi, omnium consensu, le surnom glorieux de Pèhe uu Peui'le, siu'nom que la postérité a confirmé sans conteste. L'assemblée s'occupa ensuite d'un traité aussi imprudent qu'onéreux , passé a Lyon en 1503, renouvelé a Blois en 1504, par lequel le roi de France s'étail engagé à marier sa fille, Claude, encore en bas âge, avec le fils de l'archiduc, Charles de Luxendmurg, de|)uis Charles- Quint. La jeune princesse devait lui porter en dot les duchés de Milan, de Gênes, de Bretagne, de Bourgogne, les comtés d'Ast et de Blois. Il répugnait à Louis XII d'exécuter le trailé, mais il ne lui répugnait |)as moins de fausser sa parole, et la reine, de son côté, usait de tout son pouvoir pour le maintenir dans ces dernières dispositions.
Thomas Bricol, chanoine de Notre-Dame, ()ral<!iir des Étals, jmrla le premier lu parole. Il conjura le roi de ronq»re l'engagenjent pris relalivemenl au mariage de
sa fille, engagement qui ne pouvait le lier, puisqu'il n'avait pas le droit d'aliéner la moindre porlion du domaine royal; il lui représenta que le peuple français verrait avec grand plaisir la princesse (>laude épouser l'héritier présomplil'de la couronne, François de Valois, depuis François F% dans le cas où le roi n'aurait pas un fds qui pût lui succéder. Fouis 'XII fit répondre par son chancelier, qu'il remerciait les Etats pour le titre si alfectueux, si flatteur, qu'ils lui avaient décerné, et pour leur sollicitude au bien du royaume. Mais que, relativement au mariage de sa fille, il ne pouvait rien conclure avant d'avoir pris l'avis des princes du sang et des premiers magistrats. Fe 20 mai suivant, il se rendit de nouveau à l'assemblée, et déclara publiquement lui-même que l'avis des princes et du conseil étant conforme au vœu général, il invitait tous les députés à assister aiîx fiançailles de madame Claude avec le duc de Valois.
Fe cardinal d'Amboise procéda le lendemain même à la cérémonie, au Plessis ; après quoi le roi fit jurer aux grands, ainsi qu'aux seigneurs bretons, qu'ils concourraient de tout leur pouvoir à l'accomplissement de ce mariage, qui lut en effet régularisé le 18 mai 1514. Huit jours durant, h l'occasion des fiançailles, les Tourangeaux donnèrent des fêtes de toutes sortes, et firent d'autant plus de frais en cette circonstance, qu'ils tenaient h prouver aux notables des autres provinces venus aux Ftats-Généraux, et aux nombreux élrarigers attirés j)ar la curiosité, qu'ils savaient honorer dignement leur souverain.
En ce temps-là, quoique la ville de Tours soit située sur les bords de la Foire, les habitants éprouvaient le besoin d'une eau salubre et potable : celle du fleuve, corrompue au loin par le dégorgement des abattoirs, des tanneries, des égouts, établis le long des quais, exhalait une fétide odeur. Fes magistrats communiquèrent au roi le désir qu'ils avaient de faire établir des fonlaines dans les quartiers les plus populeux de la ville. Fouis Xll applaudit fort a ce projet, et en recommanda la prompte exécution. On s'occuj)a aussitôt de trouver des sources, et celles de Fimançon, dans la commune de Vançay (Saint-Avertin ), furent estimées les meilleures, les plus abondantes. 11 fallut, pour les amener a la ville, exécuter des travaux hydrauliques considérables et les faire passer sous le Cher. Pierre Valence, habile fonlainier de Tours, et non de Rouen, comme Font dit a tort quelques historiens, se chargea de ce soin. Kn 1509 tout était achevé : les eaux arrivaient à destination, en face de l'église Saint-Etienne, dans un réservoir nommé la Belle-Foutabie. Vinrent ensuite, et successivementr les fontaines du carroir de Beaune, de la Foire-le-Roi et de Saint-IIilaire, terminées en 1511, après avoir coûté 17, '230 livres 14 sous 9 deniers. Fouis Xll contribua aussi pour sa part a l'achèvement de ces travaux, en accordant h la ville un octroi de 1,500 livres par an à prélever sur Fimposition foraine. Une lettre de lui, datée de Milan et adressée au corps de ville, contient ce passage : « Au surplus, nmis avons « enlendu que vous faictes besougne à faire venir la fontaine en notre dicte ville, « eu ensutjvant ce piéça en avons ordonné: de quoi) sommes bien aise; car c'est « une chose qui nous sera proffitable et de grande décoration. »
Grâce h ce subside, qui avait couvert les deux cinquièmes de la dépense, le corps municipal se trouva bientôt en étal d'élever une cinquième fontaine. Mais
comme, pour établir cette dernière, il fallait faire quelques travaux sous le mur qui lermait le cloître de Saint-Martin, du côté de la rue de la Longue-Echelle, les chanoines n'y consentirent qu'à la condition pour la ville d'établir une sixième Ibnlaine en face de la tour de Charlemagne, sur le carroir de Saint-Martin.
Louis XII, qui étendait à tout sa sollicitude, ordonna, en 1507, la réformation de la Coutume de Touraine, et confia, comme nous l'avons dit en son lieu, cet important travail aux lumières du président Thibaut Baillet, et à celles dn procureur général au Parlement de Paris, Jean Baudet. De toutes ces coutumes, concédées à la province par lettres patentes de Charles YII, à Langeais, et confirmées par Louis XI, en 1402, la première rédaction était fort imparfaite. Quehpies essais de réformation avaient déjà été tentés dès l'année 1504. Ces soins importants louchaient à peine a leur terme, lorsque le cardinal Georges d'Amboise, qui dirigeait les affaires du royaume, vint à succomber. Son administration prudente et habile fit généralement regretter sa mort, survenue au jour même où le roi allait avoir le plus besoin de ses sages conseils (27 mai 1510).
En effet, le pape Jules II, ardent et belliqueux pontife, venait de déclarer la guerre à Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié de la France. Inquiet de la présence en Italie des Français, appelés par le duc, il usait de toutes ses armes, spirituelles ou temporelles, pour leur susciter des ennemis, pour leur créer des entraves. Après avoir fulminé l'excommunication contre Alphonse et contre d'Amboise-Chaumont, lieutenant général des armées du roi , il menaçait ce dernier de le traiter aussi rigoureusement que les autres et de mettre son royaume en interdit.
Louis XII, sans s'effrayer beaucoup de ces menaces, songea toutefois à se mettre en mesure d'y parer. Dans ce but, vers la fin de 1510, il convoque h Orléans, puis à Tours, l'élite du clergé. Deux cardinaux, Guillaume Briçonnet, évêque de Lodève, et Bené de Prie, évê(|ue de Bayeux, tous deux nés en Touraine, répondent avec empressement à l'appel. Huit questions y sont posées, toutes résolues en faveur du roi et des libertés de l'Église gallicane. On y décrète una voce : V qu'il est interdit au pape de faire la guerre a un prince chrétien étranger à ses Etats; T qu'il est permis de repousser une injuste agression par les armes, d'envahir le domaine de saint Pierre, non pour le retenir, mais pour ôter a celui qui le possède les moyens de continuer la guerre ; 3" que, pour les affaires temporelles, les princes ont le droit de méconnaître l'autorité du Saint-Père ; 4" qu'en cas de guerre avec lui, au lieu d'aller k Bome pour les affaires ecclésiastiques, on suivra la Pragmatique-Sanction, conformément aux décrets du concile de Bâie ; 5° que si les alliés d'un prince sont attaqués par le pape, il est permis à ce prince de les soutenir i)ar les armes ; G" que si le pape rend quelque sentence contre le prince, celui-ci n'est pas tenu d'obéir; 7" que s'il fulmine des censures contre les alliés du prince, elles sont nulles de droit ancien ; 8" que si, après une exhortation des prélats de France, il ne veut renoncer à la guerre, il sera sommé de provoquer un concile, selon le prescrit de celui de Bâle.
Le clergé, dans cette assemblée, accorda au roi un don gratuit de 280,000 livres, non compris 40,000 livres pour les frais du concile (pi'on se i)roposa d'assembler à Lyon. Le diocèse de Tours, pour sa part, donna 0,400 livres. Le
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roi, fort de l'avis unanime de son Eglise, Ut défense à tous ses sujets de se pourvoir en cour de Rome pour roblenli(m d'aucun bénéfice, et d'y envoyer aucune somme d'argent pour toute cause semblable. C'était toucher l'ennemi au défaut de la cuirasse ; le foudre papal commençait à s'émousser.
Sur ces entrefaites, et comme l'assemblée allait se séparer, Louis XIÏ reçut à Tours, avec de très-grands honneurs, Mathieu Lang, évêque de Gurch, ambassadeur et principal ministre de l'empereur Maximilien I". Ce prélat n'assista qu'aux dernières séances; mais il approuva tout ce qui y avait été résolu, et promit que, de son côté, l'empereur assemblerait l'Eglise germanique, pour qu'elle envoyât des députés au concile de Lyon. Jules II, irrité contre les cardinaux de Prie et Briçonnet, les raya du sacré. collège. A sa mort, arrivée peu de temps après, il déclara leur pardonner, comyne homme, mais persister dans sa vengeance, comine pape, façon étrange, on en conviendra, de pratiquer l'oubli des injures ! Toutefois, à l'avènement de Léon X, qui venait de faire sa paix avec Louis XII, ils obtinrent une absolution entière, faveur ménagée par le cardinal Caretto, archevêque de Tours, prélat assez habile pour s'être toujours maintenu dans les bonnes grâces de la cour de Rome (1514).
Cette conclusion était a peine obtenue, lorsqu'une nouvelle fâcheuse se répandit : la reine Anne venait de mourir à Rlois, dans sa trente-septième année, laissant deux lilles, Claude, mariée à François d'Angoulême, et Renée, dont Ferdinandle-Catholiquc sollicitait la main pour le plus jeune de ses lils, Ferdinand d'Autriche. Comme condition de cette alliance, on demandait que le roi cédât aux deux époux ses droits sur le Milanais et sur Gênes. Mais dès qu'on apprit en Espagne la mort de la reine, le vent politique changea de direction. Ferdinand invita Louis XII à épouser lui-.Qiême la gouvernante des Pays-Bas, ou la princesse Eléonore, sœur de Charles et de Ferdinand d'Aulriche.
« Le bon roi, quoique fort attristé de la perte de sa Bretonne, et usé par les ma- « ladies qu'il avait endurées depuis dix ans, ne pouvait se résigner à mourir sans « hoir mâle de son corps. » Il agréa donc les dernières offres qui lui étaient faites. Mais Henri YIII d'Angleterre vint travereer cette alliance, en faisant offrir à Louis XII, qui s'empressa d'accepter, la main de la princesse Marie, sa sœur, que le duc de Longueville épousa au nom du roi, et qu'il conduisit surle-champ à Abbeville, où elle était attendue par son vieil époux. Agée de seize années a peine, belle, vive, spirituelle et élevée avec beaucoup de retenue, telle était la nouvelle reine. Le roi, malgré ses cinquante-trois ans, « voulut « faire auprès d'elle du gentil compagnon ; » mais il « s'abusoit, car il n'étoit « plus homme pour ce faire. » Goutteux et maladif, il ne se soutenait, depuis dix ans, que grâce à un régime sévère. Il bouleversa toutes ses habitudes pour plaire a sa nouvelle épousée, sans pouvoir y réussir. En vain ses médecins lui firent de sages remontrances. « Ou il se souloit coucher à six heures du soir, sou- « vent se couchoit a minuit. » Aussi fit-il une rechute vers la fin de décembre. « Nul remède humain ne le put désormais sauver, et il rendit son âme à Dieu a le 1" janvier 1515, après la minuit. »
La jeune reine, comme nous l'avons dit, vive et pétulante, accueillait « avec
« grande douceur» tous les hommages des muguets de la cour; l'héritier présom|»tirdu trône se faisait surtout remarquer parmi ses plus empressés soupirants. Or « du train dont allaient les choses, on ne sait trop ce qu'il en fût advenu» sans un avis que lui donna Orignaux, ancien chevalier d'honneur d'Anne de Bretagne. Un soir, rencontrant le comte d'Angoulême |)lus paré qu'à l'ordinaire, la main sur la hrette, le regard éveillé et maichant avec ce parfoit contentement de soimême qu'éprouve toujours l'homme en honne fortune, Orignaux, devinant de quoi il s'agit, l'arrête et lui demande quelle conquête pour le moment il médite. Le comte, trop heureux pour être prudent, lui avoue sans détour qu'il va voir la reine.
— Gardez-vous-en bien, monseigneur, s'écrie le vieux renard en fronçant le sourcil. Vous jouez à vous donner un maître : il ne faut qu'un accident ])Our que vous restiez comte d'Angoulême toute votre vie!...
François, subitement éclairé sur le danger que courait sa royauté future, rebroussa chemin sur-le-champ, et devint le plus farouche gardien de l'honneur de la reine. « Si bien, dit Saint-Gélais, qu'en dépit qu'elle en eût, elle s'en retourna « en Angleterre sans avoir donné au bon roi Louis aucun hoir de son corps. »
Pendant un règne de dix-sept ans, constamment paisible à l'intérieur, et troublé seulement par les guerres d'Italie, Louis XII justilia pleinement sa qualité de PÈRE DU PEUPLE. Indépendamment des nombreux bienfaits qu'il répandit dans ses murs, il dota la ville de Tours de notaires royaux, en qualité et manière de ceux des Châtelets de Paris et d'Orléans; il lit reconstruire plusieurs parties du mur d'enceinte, à chaux, à sable et en pierre de Veretz ; il ordonna d'immenses travaux ponr réparer les digues de la Loire à la suite d'une grande inondation, et on y employa, par force, tous les bélistres, marauds et autres coquins puissants de besoi- (jner; il favorisa l'impression des })remiers ouvrages du savant helléniste tourangeau François Tissard, les Gnomïques, la Batrachomyomachie , Hésiode et une Grammaire hébraïque; enfin — et ce ne fut pas ce qui séduisit le moins beaucoup de Tourangeaux, — il peupla la Touraine de faisans et autres oiseaux de même agréable plumage.
Louis XII mort, «les courtisans se prirent a rire, mais le bon peuple pleura. » N'est-ce pas là le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce prince? Le règne des dissipations et des folles dépenses allait revenir avec François, qui s'intitulait fièrement le Roi des gentilshommes. Louis, sur la fin de sa vie, s'aperçut bien des rendances prodigues et turbulentes de son successeur : aussi disait-il de lui avec amertume et découragement : « Ce gros garçon gâtera tout. »» Il ne se trompait pas.
Une révolution complète s'opérait dans l'esprit humain. L'imprimerie, changeant les destinées morales du monde, rendait pour ainsi dire im|)ossible le retour à une comjdète barbarie. Les opinions indépendantes commençaient à |)rcndre la place des traditions serviles, et le raisonnement celle de l'imitation et de l'exemple. On désertait le culte du passé pour les flatteuses promesses de l'avenir; le désir des choses nouvelles dégoûtait des coutinnes locales et des traditions. Une lutte s'engageait entre ce qui avait vieilli et ce qui commençait à
naître. De mémorables événements, accélérant le mouvement imprimé par les Croisades aux idées, devait incessamment faire passer les peuples de la sphère des ténèbres h la sphère des lumières. Jean Calvin, Mélanchton, Guillaume Poslel, Clément Marot, Erasme, Pierre Bembo, Paul Emile, Lopez de Vega, Sadolet, Jacques Amyot, Germain de Brie, Budée, Robert Olivétan, Fracastor, Cervantes, Montluc, Lascaris, (Claude des Fosses, Luther, Rabelais, l'Arioste, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, André dcl Sarte, le Primatice, et tant d'autres, de tous les pays, de toutes les religions, de tous les talents, éblouissaient déjà le monde, ou l'allaient bientôt remplir de leurs immortels travaux, de leur génie!
François F' monta sur le trône (1515).
On le surnomma le Bien-Aimé, le Restaurateur des lettres.
De ces deux titres, obtint-il bien le premier, mérita-t-il légitimement l'autre?
Nous le répétons avec Dulaure, c'est un malheur d'être roi : celui qui règne est responsable des vices de son éducation, des séductions des courtisans, des fautes de ses ministres, de celles de ses maîtresses, gens qui esquivent le blâme et le laissent peser sur la mémoire de leur maître. En vain les défenseurs des souverains feront valoir les circonslances impérieuses, la dildculté des temps, les mauvais conseils, les imprévoyances, la faiblesse humaine ; en vain ils loueront les morts, parce qu'ils les ont loués vivants (car la poussière de leurs tombeaux trouve encore des flatteurs ) : l'histoire, inexorable, en excusant les fautes de l'homme, condamnera irrévocablement celles du roi.
Un an après son sacre, revenant d'Italie, où l'avait entraîné son humeur chevalei-esque, François V se rendit a Tours. La reine et lui tirent leur entrée solennelle dans cette ville, avec le cérémonial et la pompe accoutumés. Les présents qu'on leur offrit en cette circonstance, ainsi qu'aux premiers seigneurs de la cour, consistèrent principalement en étoffes de soie. On y remarqua entre autres dix-sept aunes un quart de drap d'or a 80 livres l'aune, destinées au roi. Le mystère de David fut représenté comme il ne l'avait pas encore été jusqu'alors. La ville donna 10 livres, et ce, pour l'aider à se marier, a une jeune tille qui avait, à la requête du maire, joué le rôle de Betsabée. Après le mystère de David, vint une i)ièce dramatique représentée pour la première fois a Tours en 1508. Elle était intitulée : a V homme pécheur, c'est à sçavoir la terre et le limon qui engendrent l'adolescent^ moralité' à soixante-quatre personnages. » Enfin, le carême venant à s'ouvrir, le révérend père Menot, connu pour sa faconde biblique et ses ambitieuses métaphores, voulut à toute force prêcher devant la cour.
A peu près vers la même époque, la Touraine et principalement la ville de Tours furent ravagées par une lièvre pestilentille. Les malades, transférés en un lieu appelé Sanitas, en dehors de la ville, derrière la chapelle de Sainte-Anne, étaient soignés par quatre personnes dévouées 'a ce service, et qu'on reconnaissait à leurs robes mi-parties de blanc et de noir. Les habitants, effrayés du nombre des victimes que la mort enlevait chaque jour, entourèrent le tombeau de Saint- Martin de cierges qu'ils entretinrent allumés jour et nuit. Heureusement le fléau ne dura pas longtemps; mais, deux ans après, il se déclara de nouveau violemment, et fit des ravages qui jetèrent partout la consternation.