‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 31 sur 75 · HYMNE AUX GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

HYMNE AUX GRANDS HOMMES

Hliyllinio : Jeu)ies anumfs, ctieiUez des fleurs.

Des vieux saints nous ne voulons plus ; Ces r-ainls ne valent pas les nôtres.

Marat, Pellelier et Brutus, Voilà nos seuls et vrais apôtres.

Ce sont ceux de la Liberté ; Aux rois ils ont voué leur haine C'est pour eux qu'on a décrété I.,a Décade républicaine.

Convenez-en, mes bons amis, Rousseau vaut bien mieux (jue saint Pierrq On nous vantait fort saint Denis,, Que devient- il près de Voltaire?^

Anus, ne croyons plus aux sainis.

Dont on nous citait la légende ; Près de nos deux républicains, lis ne sont gue de contrebande.

Oui, suis Voltaire et sans Rousseau, La Raison, qu'ici l'on révère.

Serait encor dans le berceau.

Et l'erreur couvrirait la terre.

Ils ont paru, l'erreur a fui Bientôt le républicanisme, A l'aide du profond Mably, ^

Donna la chasse au despotisme.

L'enthousiasme, quand il monte à son paroxysme, dégénère souvent en une sorte d'ébriété folle; les passions, quand elles sont par trop surexcitées, peuvent porter a d'horribles dérèglements. Les' Tourangeaux en offrirent un fôcbeux exemple. Au milieu même des éclats de leur frénésie patriotique, perdant tout sentiment, il faut le croire, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, ils rassemblèrent sur la place d'Aumont, alors pompeusement appelée place de la Justice, une quantité immense de papiers, de parchemins, de titres de familles, de vieilles chartes, de |)rocès-verbaux, de pièces manuscrites et originales de toute sorte , immense razzia faite dans les hôtels-de-ville , les abbayes, les prieurés, les collégiales, les églises, les forteresses, les châteaux, et en firent un autodafé. Beaucoup de ces pièces, documents précieux, trésor inaj)préciable pour l'histoire, étaient déjà des plus rares ; quelques-unes dataient de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire. Les \andaJcs n'y mirent pas moins le feu, attisant les flammes, comme s'ils eussent craint de ne pas lui voir dévorer assez promptement sa proie, avec des emblèmes de la royauté ignominieusement traînés dans la boue. Un accusateur public, décrété d'olïice, entretenait leur zèle et maintenait leur aveugle fureur au diapason le plus élevé par des discours véhéments.

En même temps aussi, on plantait des arbres de la Liberté sur toutes les places publiques de Tours où il n'y en avait pas encore. On les entourait, d'un côté, d'un autel a la patrie ; de l'autre côté, d'une estrade où les tribuns doués d'élocution venaient chaque jour haranguer le peuple, lui apprendre que les guenilles qu'il avait sur le dos et le bonnet phrygien sur le crâne valaient mieux, ce qu'il se refusait quelquefois h croire, que l'habit de soie des ci-devant, leurs manchettes de dentelles et leur chapeau à ganse d'or; (ju'il était du devoir de tout patriote de faire passer ses souliers aux défenseurs de la patrie, et de marcher nu-|)ieds ou dans des sabOts. Flnlin, à deux heures se faisaient, au milieu de ces places, des repas civiques, qui, pour être aussi simples que ceux de Lacédémone, valaient encore mieux que le brouet d'Épaminondas. Chaque mère de famille dressait elle-

même son couvcrl sur le l'ond d'une futaille, laquelle, l'instant d'après, servait de piédestal à quelque énergumène en goguettes.

C'est ainsi que se passaient, en ce temps-la, certaines scènes que nous regardons aujourd'hui comme des boulTonneries, eu égard surtout aux grands événements dont elles formaient le cadre, scènes dont peut-être, actuellement, contesterions-nous la réalité, si elles ne dataient pour ainsi dire d'hier, si beaucoup de personnes qui purent y j)rendre ])àrl ne vivaient encore, attestant les faits et les attribuant à la fougue d'une jeunesse ardente, généreuse au fond, mais dépourvue d'ex|)érience.

Parmi les chauds patriotes, qui, tout en voulant le progrès, l'entravaient à chaque pas dans sa marche ; qui, sous ce prétexte qu'il fallait que chacun contribuât de sa personne à la défense du territoire, envoyaient tous les professeurs de collège a l'armée, s'opposant même a ce <jue, sur la demande du directeur, il en restât deux pour surveiller l'éducation des enfants, se distinguait un châtelleraudais. Avocat, puis, tour à tour, procureur de la commune, agentnational, président du comité de surveillance révolutionnaire de Tours, Jérôme Sénard exerçait une autorité puissante. Plein de talent, du reste, de jeunesse et de vigueur, cet homme, qui devait voir s'éteindre sa vie a l'heure où tant d'autres commencent la leur, qui, désillusionné sur les choses de ce monde, devait abjurer, mourant, ses erreurs, a laissé un livre où il peint les désordres qu'il encouragea de son exemple, et où nous copions celte épigraphe :

Extcniiincz, grand Dieu, de In terre où nous soiiinios,. Qiiicoii(|iio avec plaisir répand le sang des lioninies!

Sénard, a|)rès avoir biisé de ses mains la Sainte-Ampoule de Marmoulier, « in- « strumentdu fanatisme et de la crédulité de nos pères, » ht saisir et décapitera Tours deux ci-devant : l'un, parce qu'il était prêtre; l'autre, le marquis de Sanglier, « parce qu'il coupait les cheveux aux patriotes, » crime capital aux yeux de la nation. Sénard reçut ordre de se mettre à la recherche des conspirateurs, et bientôt, aidé du bourreau, san collègue au comité de surveillance, il eut empli les prisons de suspects. Heureusement Tallien, ai'rivanl sur ces entrefaites, en fit relâcher la plus grande partie. Deux jeunes gens, les frères Gerbois, dirigés sans retard sur Paris, y avaient été immédiatement mis en jugement. Indignés, des citoyens de Tours, convaincus de l'innocence des deux frères, vont les rejoindre, et obtiennent, a l'aide du citoyen Levasseur, membre de la Convention, d'abord un sursis à la ju'océdure, ensuite leur élargissement. Sénard ne se borne pas à exécuter des jierquisitions, des visites domiciliaires, il fait encore des dénoncia tiens. L'acerbilé de ses attaques est telle, qu'elle huit par éveiller les soupçons de la Société populaire et moutaynarde de Tours, régénérée. Nous trouvons aux archives la note suivante :

LIBLUTK, ÉGAUTÉ.

ft Sur la requête d'un membre d'envoyer à la municipalité deux connnissaires « pour lui demander la connu unication des registres sur lesquels Sénard et ses « acolytes ont fait des dénonciations,

'.3i LA TOURAINE

« La Société nomme, à cet effet, les citoyens Aubertet Ferrand.

« Pour extrait :

« Signé L. Te xier Olivier, ex-président;

«GuTOH, secrétaire ;BouTAUD, secrétaire; Devhé, secrétaire-expéditionnaire. »

Sénard ne craint pas, tant son audace et sa fureur l'éblouissent et l'aveuglent, de dénoncer au comité de sûreté générale les membres mêmes les plus influents de la Société. Mais ses attacpies sont paralysées par la lettre que le président adresse h la Convention , où il accuse à son tour le dénonciateur, « d'avoir « donné des pleurs à la mort du tyran, d'avoir osé défendre les prêtres non asser- « mentes, et de s'en être fait impudemment un mérite »

Senard, rappelé, parvint en quelque sorte à justifier sa conduite. Nommé secrétaire-rédacteur du comité de sûreté générale, i\ fut, après les événements de thermidor, jeté en prison. Toutefois, remis en liberté, au bout de quelques jours, plus heureux en ceci que tant d'autres qui le méritaient mieux que lui, il vint se retirer a Tours, où il mourut, n'ayant pas encore quarante ans.

Du 29 juillet 1704 (10 thermidor), jour où, comme le dit le rapport d'un chef de section ( le citoyen Tancrède Sicard ), la Terreur rendit l'âme, jusqu'au 4 décembre 1804, où Napoléon Bonaparte fut nommé empereur, la Touraine et la ville de Tours éprouvèrent le contre-coup de la grande commotion révolutionnaire que l'on venait de ressentir à Paris plutôt qu'elles ne virent, à l'exception d'un seul fait, s'accomplir dans leur sein de bien sérieux événements. Avec la Terreur disparaît la prévention systématique ; les prisons s'ouvrent, quelques églises sont rendues au culte, le représentant Pocholle fait gratter le bonnet rouge sur les actes et les édifices publics. Le 26 mai 1795 (6 prairial), tous les terroristes du département sont en même temps désarmés.

Deux ans après, dans la rue de la Guerche, une collision a lieu entre des habitants d'opinions contraires. Cette collision, le seul fait bien grave, nous venons de le dire, que les annales de Tours aient enregistré durant la dernière période anarchique , est provoquée par des gens inconnus au pays, à la suite de repas de corps que s'étaient donnés, d'un côté, les patriotes, à la Société de la Cour-des- Prés; de l'autre côté, les honnêtes gens (ceux du moins qui prenaient ce titre), h la Société de la rue de la Bourde. Chacun, la tête échauffée par les lihations, voulut s'expliquer, on en vint aux mains, un homme resta sur le pavé, vingt autres, des deux partis, furent blessés. « Ce mouvement, disent les Tableaux Chronologiques, « contribua peut-être a amener le coup d'État du 18 fructidor. Le 19 et 20 août « (5 et 4 fructidor), les administrations départementale et municipale furent des- « lituées par le Directoire, pour ne l'avoir ni réprimé, ni prévu. »

En 1798, réaction momentanée. Un jeune homme, M. Cartau, fils aîné d'une famille de Tours des plus honorables, est arrêté devant la porte même de son père, traîné, comme émigré rentré, sur la place d'armes, adossé a un mur et fusillé sans pitié. Quelques mois après, les élections se renouvellent, et toutes sont favorables aux répuldicains les plus exaltés. Aussi ce résultat, en ravivant les passions, est-il la cause de nouvelles exactions. Le comte de Rochand^eau, l'un

ANCIENNE ET MODERNE. ii:;

des chefs principaux de rarméc royale, saisi les armes à la main, subit le même sort que M. Garlau. Son aide de camp, Charles Leroux, va prendre sa place. Vive le roi ! s'écrie l'intrépide jeune homme en agitant son chapeau autour duquel flotte une écharpe blanche. Et il expire frappé de trois balles au cœur. Pour les venger, les Chouans, commandés par l'émigré de la Mothe-Mervé. font irruption en Touraine : Château-la-Vallière, Saint-Paterne, Sonzay, Saint-Christo|)he, Neuvi, Neuillé-Pont-Pierre, tombent en leur pouvoir. Mais ils en sont bientôt expulsés par une colonne mobile de la garde nationale de Tours. Une nouvelle tentative, faite par un chef de ces valeureux paysans, la Gelinière, dit Branche-d'Or, n'est pas plus heureuse.

Pendant ce temps, on rendait Saint-Gâtien au culte catholique, et on conduisait au supplice des chauffeurs, exécrables bandits qui obligeaient les habitants a leur livrer ce qu'ils avaient de plus précieux, et leur brûlaient la plante des pieds pour les amener à avouer où ils pouvaient avoir caché leur argent. On organise à Tours une école centrale; on replante les arbres du Mail, depuis Saint-Etienne jusqu'à Saint-Pierre-des-Corps ; on construit deux rangs de baraques fixés sur les terrasses de la foire, lesquelles seront abritées par des arbres que l'on y plante en même temps ; enlin, l'on décide que la cathédrale, relevée, puis rendue aux catholiques, sera, d'après les réclamations de l'administration municipale, consacrée a la célébration des fêtes décadaires ; car, indépendamment de la fête de la Raison, on célébra successivement h Tours la fête du 9 Thermidor, celles des Victoires et de la Renaissance, de la Liberté, du 1" Pluviôse, de VA(jriculture, du 10 Août, des Vieillards, du 18 Fructidor, de la Souveraineté du Peuple, des Époux, de la Fondation de la République.

La fête la plus honorée et la plus bruyante était celle que nous venons de nommer la dernière. Elle se composait, indépendamment de la cérémonie religieuse, de courses sur la grève, après lesquelles venaient tour a tour l'exercice du tir à la cible, — prix, une paire de pistolets; — le jeu du màt de cocagne, — prix, une médaille a l'effigie de la république ou du premier consul, suivant le temps et les circonstances ; — un concert donné par la musique de la garde nationale sur le balcon de l'hôtel-de-ville; un feu d'artifice, le soir, à huit heures, sur la place Française. Sous ce rapport, on le voit, nous avons peu varié depuis lors le programme de nos fêtes publiques.

L'avènement de Napoléon au trône impérial, ce grand, cet immortel épisode de l'histoire des Français, dont la Touraine fut témoin en la personne de seize députés (cinq de Tours, onze du département), qui se rendirent exprès à Paris le jour où il eut lieu ; l'organisation d'une garde d'honneur commandée par MM. le baron d'Harambure et le comte de Contades-Gizeux, pour faire le service auprès de l'empereur pendant son séjour à Tours ; l'arrivée du prince en cette ville avec l'impératrice Joséphine, le préfet, les généraux de division et de brigade, étant allés les recevoir sur les limites du département, à Chouzé, où leur avait été élevé un arc de triomphe; leur entrée par la barrière de Saint-Cyr; leur installation à l'archevêché, leur départ le lendemain ; les nouveaux passages de l'empereur, en 1809, il se rendait alors en Espagne, en 1815, il se rendait alors à Roche-

i5G LA TOUR AINE

fort, c'est-à-dire à l'île Sainte-Hélène : telles sont à pen près les seules circonstances où la ville de Tours ait pris part an mouvement imprimé a l'Europe entière par celte ère impériale, qui acheva si |)ompeusement l'œuvre de la révolution, et pénétra si profondément par ses puissantes institutions dans les masses, que, malgré sa courte durée, beaucoup avaient perdu le souvenir des Bourbons.

En 1815, les Prussiens envahissent la France et paraissent devant Tours. L'entrée de la ville leur est niterdile. Le pont est miné. Une porte, de chaque côté de laquelle sont braquées deux pièces de canon, s'élève à la hâte à l'extrémilé de ce pont, du côté de la rue Royale. Deux canonniers, debout, la mèche allumée, n'attendent qu'un signal pour faire leur service. Le pont, désigné pour ligne de démarcation, est transformé en bivouac. Loin, cependant, de s'irriter de ces démonstrations, les Prussiens prennent gaiement leur parti : ils s'installent dans le faubourg de Saint-Symphorien. Les habitants leur tiennent compte de cette résignation. On les voit du 24 juillet, où les alliés étaient arrivés, au 21 septeuibre, où ils repartirent, communiquer avec eux, assister à un bal donné à l'occasion de la fête du roi de Prusse, fête à la suite de laquelle quelques danseurs s'étant attardés et ayant dépassé l'heure où l'on fermait rigoureusement la porte, furent obligés de coucher au bivouac.

Un mois après, exagérée toujours dans ses haines ou son dévouement, la population tourangelle, de même, au reste, que celle de Paris, de la France entière, renouvelait les scènes incendiaires de 9o. On brûlait les drapeaux tricolores, les écharpes, les cocardes. On brisait le buste de Napoléon, si parfaitement sculpte'' j)ar Ghaudet. On anéantissait tout ce qui pouvait rappeler un passé palpitant et glorieux. La France cherchait à se grandir encore sur ses ruines!... Piédestal mobile et chancelant que devait renverser 1830.

On le comprendra, nous n'avons pas prétendu faire l'histoire de Tours depuis 1789 jusqu'à 1851^. S'il est une condition essentielle à l'intégralité et au succès d'un pareil travail, c'est, pour l'écrivain, de ne l'entreprendre qu'après que de longues années l'auront mis à même de se faire une idée bien exacte des hommes et des choses. Comment, en effet, quand les événements sont encore en quel(|ue sorte brûlants, quand nous avons sous les yeux de vivants débris de ce demi-siècle que nous venons à peine de franchir ; quand beaucoup de gens nous entourent qui ont figuré dans l'arène politique de ces derniers temps, tous ayant une manière dillêrente de rapporter ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont lait, ce qu'ils ont dit ; quand, enfin, les documents, même les plus officiels, respirent l'effervescence du moment, et non, ce qu'on devrait cependant y trouver, un raisonnement calme et froid, comnjcnt apprécier avec justesse l'état réel des fastes (hi |>ays, aborder de nombreux détails, formuler nettement et sincèrement sa pensée? L'im[)arlialilé, dans l'histoire, est une des qualités les plus rares, les plus essentielles, les plus difïiciles à soutenir, les plus négligées de nos jours. C'est seulement alors (pu; les passions se sont endorniies sur elles-mêmes, qu'on peut l'accpiérir ei se diriger

ANCIENNE ET MODERNE. iôT

sans crainle el sans remords dans le dédale, souvent inextricable, toujours si périlleux, des faits accomplis. Enlin, en dehors de ces considérations, nous l'avons déjà déclaré, il ne nous était pas permis, faute d'espace, de consacrer un nouveau chapitre h ceux qui forment la seconde partie de notre ouvrage. Signaler plutôt qu'écrire les principaux épisodes, en ce qui concerne Tours, de la révolution, de l'empire et de la restauration, c'était à quoi devait se borner notre tâche; c'est aussi ce que nous venons de tenter, abandonnant a uos successeurs le soin de combler le vide que nous laissons, malgré nos bonnes dispositions, derrière nous.

SERSIICNT A I.A CONJIiRAIION DE CINO-JIARS.

Page 1