LES CELIES -LES GAULOIS
r«es anliia est vcUistis novilalem daip , novis anctnnialcm , ohsolotis nilovciii, ohscuvis Inccni, faslidis gratiain, duliiis tidcin. (Plim-, llist. n/it.)
On peut dire des origines ce que Voltaire disait de la généalogie des grandes maisons : qu'elles remontent toutes ou à peu près à des fables. Il serait difTicile d'en citer une, à commencer par l'origine du monde, qui soit parfaitement claire. Celle des C-elles, des Gaulois, nos ancêtres, est enveloppée d'une obscurité presque impénétrable. Sans les Grecs et les Latins, nous n'en aurions pas la moindre notion ; et encore ne sommes-nous que très imparfaitement renseignés. A quoi cela tient-il ? A ce que, suivant l'heureuse expression de J.-J. Rousseau , (( les hommes chantent avant d'écrire. » Fabius Pictor, le plus ancien historien des Romains , n'écrit que 5/i0 ans après la fondation de Rome, et Hérodote que vers le milieu de la 80 olympiade, plus de 1000 ans après la pre-
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mièro ^«poque inscrite dans les marbres de Paros. Avant ce dernier, l'histoire ne se transmettait qu'en vers clie/ les (Irecs, qui avaient pris cette coutume des anciens Égyptiens, le peuple de la terre le plus policé, le plus savant. Les premiers philosophes, les législateurs, les fondateurs de religion, étaient tous des poètes. Ils l'étaient également les annalistes auxquels ont pu seuls recourir pour leurs renseignements ceux que nous sommes obligé nous-méme d'interroger. S'il fallait en croire Timagène, les Gaules, privilégiées, auraient reçu le savoir pour ainsi dire en même temps «pie les hommes qui les peuplèrent. Musée, ce (pi'il y a de certain, Orphée et Homère n'étaient pas nés, que les Gaulois avaient trouvé le vers héroïque. Mais anssi, dans le principe, les Gaulois n'écrivaient-ils jamais. Quoique les Celles, et non, comme on l'a cru longtemps, lesPliéuiciens, eussent inventé l'art d'écrire, l'usage leur en était rigoureusement interdit. Il n'est donc pas étonnant que nous soyons si peu instruits de ce qui les concerne. Chantres ardents et légers, leurs poètes se préoccupaient plus de l'harmonie que de l'exactitude. Pour eux, comme pour ceux de nos jours, la forme l'emportait essentiellement sur le fond. Les Ossiaus de l'époque, les Egills, les Arnors, donnaient carrière à leur imagination , réformant de la sorte les altérations du temps, on réparant au besoin la brèche faite par les révolutions.
L'élude des siècles semi-fabuleux où ils vivaient a occupé beaucoup d'hommes de mérite; niais bien peu d'enti*e eux ont su discerner la réalité de la fiction. Quelques-uns, contemporains des événements dont ilssesontfaits les interprètes, prennent à nos yeux une autorité contre laquelle nous n'oserions nous inscrire en faux; d'autres, venus tour j\ tour à leur suite, les ont servilement copiés ou se sont en tous points conformés à la tradition, laquelle change la vérité en mensonges et lès mensonges en d'autres mensonges. Cette incertitude nous Impose une circonspection à laquelle nous ne faillirons point.
Selon le laborieux P. Pezron, les Gaules auraient été habitées pour la première fois par des hommes appelés Gomérites, de Gomer, fils de Japhet, qui serait venu les peupler avec ^Vrxsenas. Riphath et Togarma, ses enfants. Cluvier partage cet avis. L'histoire sainte n'an fait pas mention ; elle ne place la dispersion des hommes qu'après l'entreprise de la tour de Rabel. Bochart et les auteurs cités par Christophe Cellarius inclinent pour des Celtes, qu'ils font sortir du fond de lÉgypte.
Cette conjecture , la plus vraisemblable, admise, quels étaient ces Celtes? <- Nous ne pouvons bien les connaître, dit l'annotateur de Pelloutier, (|ue par •) Daniel, la Genèse et Enoch. (î'esteux (pi'il faut entendre par le nom de Geny> liln. Ayant rempli le monde dès la première origine , ils ont été de tous les »> pays sous diverses dénominations, comme préadamites. » Quant j'i leur nom, il serait venu : avec la mythologie grecque, de la belle nymphe Celto, de qui le (ils de Jupiter, Hercule, se serait accointé, — pour employer le mol de Bellefopcsi, — à son passage dans les Gaules, lors de son retour d'Afrique, où il avait été séparer Calpé d'Abyla; avec le révérend père déjà cité, de relia, piiissaiit, brave, guerrier, ou bien encore du mol grec exprimant un cheval de coud)al et souvent le cavalier lui-même. Le cheval était la marque ordinaire des monnaies
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gauloises. Eiifiii, avec Aininicn Marcellin, de Celta, un de leurs rois, et, avec Strabon, d'un substantif destiné à qualifier leur noblesse.
MCmijc divergence d'opinion quanta l'étymologiedu nom de Gaulois, que nous leur conserverons désormais. Diodore de Sicile n'a pas craint d'avancer qu'il leur venait de Galates, fils d'Hercule. Quelques écrivains le font au contraire dériver de Ga-Haël, littéralement pays conquis, en langue celte. Suivant Leibnitz, Cellœ, h'ellœ ou Galatœ sont le même mot ; Galatœ est une inflexion grecque de Gaulois : et suivant Cluvier et Mézerai , le mot Galli , usité parmi les Romains, provient du verbe celtique (jallcno, voyager.
Quoique l'incrédulité soit, au dire d'Aristote, le fondement de toute sagesse, nous avons rapporté ces diverses discussions sans oser, comme le vieux et sage chroniqueur, « ny bonnement y contrevenir, ni semblablcment y consentir. 11 «est bien mestier de ramènera lumière toute ceste belle antiquité , laquelle a été. "absconse et celée iusques à présent à la plupart des hommes. Mais il nous sem- »ble que de disputer de pareille matière, c'est chose fort chatouilleuse. »
Notre opinion personnelle peut se résumer en quelques propositions : — Les Gaules ont-elles eu leurs habitants indigènes? C'est possible , rien cependant ne nous l'indique d'une façon certaine. Leur territoire a-t-il été habité par des Celtes, puis par des Gaulois ? Évidemment oui , Pausanias , César et tant d'autres l'ont assez souvent attesté. A quelle époque remonte leur arrivée dans ce pays? Ici, nouvelle ignorance; les probabilités ne nous permettent pas de penser que ce soit moins de 2000 ans avant l'ère chrétienne. D'où sont sortis les Celles ? De l'Asie, le berceau du genre humain, Quel était leur nom primitif? Scythes ou Hébreux, les plus anciens peuples du globe, au rapport d'Hérodote. D'oii vient leur nom de Celles? De Ccill ou Ceiltach, dans l'idiome gallique habitants des forêts. Celui de Galls ou Gaulois? Avec saint Jérôme et saint Isidore, du grec yatha, lait, les Gaulois ayant eu le corps blanc comme du lait. On sait que, bien avant ces savants docteurs . les Grecs et les Latins appelaient les Celtes Ya'hâra.i et Gain, mots également dérivés de yâ'hct, les Celtes étant galactophages, c'est-àdire amateurs de lail. En quel temps et à quelle occasion commencèrent-ils à porter le nom de Gaulois? Rien de positif à ce sujet, si ce n'est que, du temps de Tarquin l'Ancien, cinquième roi de Rome (591 ans av. J.-C), il y avait déjà de longues années qu'ils étaient ainsi désignés.
Les Gaules occupaient un espace immense : mais, pour nous borner à la partie de leurs dépendances qui nous intéresse, disons qu'elle était comprise entre le Rhin, les deux mers, les Alpes et les Pyrénées, ce qui représente à peu près ce que nous nommons actuellement la France. Couverte d'épaisses , d'impénétrables forêts, de rivières dont les fréquents débordements inondaient au loin les campagnes , de torrents qui creusaient le sol en tous sens , de montagnes, de ravins, de marais, de bruyères , elle offrait l'aspect d'un pays récemment sorti des mains de la nature, et cependant sa fertilité était prodigieuse. Les fruits, les fleurs, les moissons y venaient en grande abondance. Le sanglier, l'ours, l'élan, le bison et surtout l'aurochs, bœuf énorme et féroce , peuplaient ses vallées, mêlés à de nombreux troupeaux de chevaux et d'ànes sauvages. Le climat, plus
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rude que de nos joiirs, convenait à ces race-j. Pendant l'hiver les fleuves gelaient, les armées, les chariots, passaient sur la glace comme sur des ponts.
Hommes remarquables sous tous les rapports , les Gaulois jouissaient d'une grande et juste célébrité. Ils avaient la taille élevée et bien prise, la peau blanche, le teint vif, les yeux bleus, le regard farouche : luminumtorvitale lerribilis, dit Ammien. Leurs cheveux étaient naturellement blonds et épais, coupés par derrière, longs et incultes par devant. Pour avoir l'air plus nidoutabie, lorsqu'ils allaient au combat, ils les baignaient dans l'eau de chaux ou les enduisaient de suif de chèvre et de cendre de hêtre, ce qui leur donnait une teinte rousse des plus prononcées, après quoi ils les retroussaient sur le sommet de la tête en forme de panache. Beaucoup se tatouaient comme les sauvages de rAméri(|ue.
Vifs, hautains, injpérieux, témérainîs, d'ailleurs pleins de franchise, ils se dis- .tinguaient essentiellement de leurs voisins, et n'avaient d'allinité qu'avec les Germains. Curieux à l'excès, ils arrêtaient les passants, les voyageurs, faisaient le cercle autour d'eux et les accablaient de questions. Prompts dans leurs résolulions , faciles à irriter, impétueux dans l'attaque , ils étaient constamment en guerre. D'une bravoure sans égale , ils prodiguaient leur vie en riant. Chez eux le point d'honneur consistait h ne jamais reculer. Vaincre ou mourir, telle était leur devise. A Rome, la plupart des gladiateurs avaient reçu le jour dans la Gaule. Annibal lit battre des prisonniers de cette vaillante nation en promettant un cheval au vainqueur. — Que craignez-vous ici bas? demandait Alexandre à leurs ambassadeurs. — Que le ciel ne tombe, répondirent-ils, et pas autre chose. Ils envoyaient des flèches aux cieux chaque fois que la foudre se faisait entendre, et s'élançaient, l'arme au poing, au milieu des flots, pour braver l'action des tempêtes.
Des peaux de bêtes leur servaient de vêtements et pour armes ils portaient une hache, une massue et des couteaux de fer, des flèches garnies de cailloux pointus, des épieux durcis au feu et des dards. De nombreux débris de ces armes ont été trouvés en Touraine il y a peu d'années; on y remarque particulièrement une pointe de lance et des haches en bronze, un fragment d'une hache en silex, un casse-tête en cadette, un caillou tranchant pour dépouiller les animaux, plusieurs pointes de flèches en silex , une boucle et un fragment d'armure en bronze. Tous ces objets, si intéressants pour la science et les premiers siècles de notre histoire, ont été déposés avec soin au musée de Tours.
LesGauloisavaient en outre un bouclier en osier dont la contexlure était assez solide pour protéger leur corps eu temps de guerre, et leur rendre, à l'occasion, d'autres services. 7\ttale, Gaulois de noble origine, étant esclave chez un Trévire, recouvra la liberté eu traversant la Moselle sur son bouclier.
Nomades, et \ivant par tribus éparses, ils choisissaient pour retraites les rochers, les forêts, les déserts, s'y creusant des cavernes — sir ou cir — en pleine pierre, ou se construisant de misérables cabanes en bois mort, en feuillages, en terre glaise, habitations dont nous retrouvons un modèle dans les excavations qui garnissent les coteaux rocheux de la Loire, et dans ceux de nos villages , tels que Louans , dont les maisons sont en terre , en bruyère
OU en chaume. Souvent aussi ils couchaient en plein air ou dans leurs basternes , chariots attelés de bœufs. Chez eux, point de meubles. L'heure des repas venue, ils s'étendaient à terre, sur des peaux de loups, flanqués d'énormes chaudières pleines de viandes , au-dessous desquelles pétillaient de grands feux. Leurs esclaves, leurs enfanis, pourvoyaient aux soins du service. Les meilleurs morceaux revenaient de droit à celui qui s'était constamment montré le plus brave. Ce privilège occasionnait souvent des querelles qui se terminaient, séance tenante , par un duel , après quoi l'harmonie revenait au sein de la famille. Pour vaisselle des ustensiles de bois ou de terre. Le jour d'un festin, Is olTraient à boire à leurs convives dans des cornes de bœuf sauvage, et môme, dit Agathias, dans des crânes humains. Plus abondante et plus saine que recherchée, leur nourriture se composait de fruits, de lait, de gibier et de la chair des troupeaux. Pendant longtemps ils furent privés de vin; celui qui se buvait chez eux du temps de Posidonius venait de l'Italie.
Leur langage était affreux. L'empereur Julien, sous le règne duquel on le parlait encore , le compare , dans son Misopogon , au croassement des corbeaux. «- Quand je considère, disait, longtemps après, Sulpice Sévère, le pieux disciple de » saint Martin, en s'adressant '« quelques-uns de ses amis, que moi, qui suis Gau- » lois, je dois parler devant vous, qui êtes Aquitains, je crains que mon grossier » langage n'offense vos oreilles délicates. » Qui se serait douté qu'en Touraine. après toutes les révolutions que la pensée et la forme ont subies, on parlerait un jour un si élégant et si pur langage, le premier de France, sans contredit, et à ce titre de l'univers !
Autant pour occuper leurs rares moments de loisir que pour entretenir la vigueur dont la nature les avait doués, ils s'adonnaient avec passion à la chasse. La nécessité seule les contraignit à se livrer à l'agriculture; ils aimaient mieux manier un arc ou une lance que manœuvrer une charrue. Suivis de chiens couchants, veliragi, et de chiens cour ixnls, segmii^ ils parcouraient nuit et jour les campagnes, traquant les bétes fauves et revenant chargés de leurs dépouilles.
Pomponius Mêla, Strabon et même Pline, ont prétendu qu'ils étaient anthropophages, surtout ceux de l'ouest, c'est-à-dire de la Bretagne, de la Normandie, de la Touraine , plus longtemps barbares que les autres ; qu'ils dévoraient leurs prisonniers, les étrangers que la fatalité amenait chez eux, et jusqu'à leurs pères, quand ces derniers avaient atteint un certain âge. Saint Jérôme , qui , dans sa jeunesse, eut occasion de parcourir la Gaule, prétend s'être assuré du kùt par lui-même. Enfin, selon Pline, ce serait aux Romains seulement que l'on devrait l'extinction de cette atroce coutume.
Pour l'honneur de nos ancêtres, hâtons-nous de le dire, cette assertion est dénuée de toute espèce de fondement. César, Pausanias et Tacite n'en disent pas un mot ; Strabon lui-même nous avertit de nous délier de ses sources ; Pomponius répète, et rien de plus, ce qu'il a ouï dire ; Pline, à ce sujet, a copié le peu consciencieux Hérodote ; et quant à saint Jérôme, il était encore si jeune, — adolescenlulus , — à l'époque où il se mit en voyage, qu'il est bien permis de révoquer eu doute son récit.
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IViidiint longtemps les Gaulois n'eurent aucun respect pour leurs femmes ; ils n'en faisaient pas plus de cas que de brutes. Mais, ayant appris par la suite à les mieux juger, ils changèrent complètement de conduite à leur égard. A l'exemple des nations du Nord, ils les considérèrent comme des êtres surnaturels et les admirent au conseil , délibérant avec elles sur les allairesde l'État. Et du reste ils n'eurent pas lieu de s'en repentir. Grandes aussi , bien faites, belles , fières et forlenient constituées, elles étaient douées d'une mille énergie et d'une sagacité peu commune, qualités qu'elles surent conserver pendant bien des siècles, et qui leur acquirent de tout temps une grande influence.
Heureuses en accouchant et en nourrissant leurs enfants, — paricndo ediicandoque fœtus, — alin de les rendre plus vigoureux, de les Iremper comme le fer, elles les plongeaient dans l'eau froide , et, pour baptême, leur faisaient baiser l'épée nue de leur père. Que de fois n'ont-elles pas elles-mêmes combattu côte à côte avec leurs époux, leurs enfants, et souvent i)rotégé leurs jours! « La femme gauloise, dit Ammien , surpasse son mari en force, l'aile a les ») yeux encore plus sauvages. Quand elle est en colère, sa gorge s'enfle, elle » grince les dents, agite ses bras blancs comme la neige, et porte des coups » aussi redoutables que s'ils partaient d'une machine de guerre. » La douleur pour elles n'était qu'un vain mot, le danger qu'une chimère. « Romains, » s'écrie Vahica prisonnière , tous vos présents ne nous ont point été funestes ; » si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne , vous nous avez donné le fer
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» qui délivre! »» Et elle se frappe d'un poignard. — La femme du roi Ortiagon Ciiiomare, insultée gravement par un centurion (pii s'était emparé de sa per-
sonne, lui tend une embûche. Elle envoie chercher des Gaulois sous prétexte de traiter de sa rançon, et , au moment où s'opère la négociation, elle fait signe à l'un (feux qui d'un coup d'épée abat la tôte de son ennemi ; puis, satisfaite, elle relève elle-même ce sanglant trophée, le roule dans sa tunique et court le jeter aux pieds de son époux. Surpris, Ortiagon lui dit : <■ Il est beau de garder sa foi !» — « Oui, » repart-elle avec une noble fermeté, mais il est plus beau encore de pouvoir » dire que des deux hommes qui m'ont possédée un seul est vivant! » Polybe affirme avoir vu cette fière héroïne.
La liberté présidait à leurs mariages, la contrainte jamais. Le goût déterminait ces unions , l'amour en formait les nœuds , et le bonheur en était la conséquence naturelle. Quoique le divorce fût autorisé, il était rare qu'on y eût recours. Dès (pi'une jeune fdie avait atteint l'âge nubile, ses parents songeaient à lui donner un époux. A cet effet, ils réunissaient les enfants de leurs amis et la jeune fille faisait elle-même son choix. « Vous êtes mon maître et moi je » suis votre humble servante », disait-elle à celui qui lui plaisait le plus, et l'union était consacrée.
Comme partout, les funérailles se faisaient avec simplicité chez les petits, chez les grands avec magnificence. Un homme de distinction venait-il à rendre l'Ame , on brûlait avec lui tous les objets auxquels il avait attaché le plus de prix , et, pour que l'honneur fût plus grand encore, on immolait sur sa cendre les clients, — soldurii, — qui avaient occupé la me Heure place dans son affection,
— quos dileclos esse conslahat. On enterrait vivant son cheval de bataille. Des femmes, comme les veuves du Malabar, des enfants, des esclaves, lorscpte ce maître chéri disparaissait à leurs yeux dévoré par les flammes, se précipitaient pêle-mêle à sa suite, croyant le rejoindre au delà du tombeau.
Pendant longtemps le gouvernement de la Caule se ressentit de l'esprit d'indépendance dans lequel vivaient ses habitants. Soumis à un pouvoir général , militaire plutôt que civil , paternel plutôt que despotique, ils se rassemblaient armés une fois seulement chaque année pour a>iser aux intérêts de la nation. De ces diètes, qui ressemblaient, à beaucoup d'égards, à celles des cantons suisses de nos jours , émanaient des ordres exécutés aussitôt que reçus. Plus tard , l'administration des affaires publiques fut confiée à un sénat de femmes; elles délibéraient de la paix , de la guerre, et tranchaient, comme tiers-arbitres, les difli cultes qui pouvaient s'élever entre les vergobrels {fear-çjo-breilh, homme qui rend la justice). Un traité d'Annibal avec les Gaulois portait: « Si quelque Gau- » lois a sujet de se plaindre d'un Carthaginois , il se pourvoira devant le sénat » de Carthage établi en Espagne. Si quelcjuc Carthaginois' se trouve lésé par un » Gaulois , l'affaire sera jugée par le conseil suprême des femmes gauloises. » Dans les grandes circonstances, chaque peuplade se donnait un chef, — brenn,
— dont la puissance était temporaire, il est vrai, mais absolue. Tels ont été tous ces dictateurs de passage que les Latins ont appelé reges , rois , et dont ils ont dressé une liste qui commence à Samothès et finit à Francus. Et quant aux détails , le père de famille tenait le sceptre, agissant suivant ses propres inspirations, Vengeur ou rémunérateur, ses sentences étaient sans appel. Partout
ailleurs de pareilles attributions cussoiU eu leurs dangers ; eliez ces peuples . pour ainsi dire primitifs, elles n'olTraienl aucun inconvénient. Le luxe seul et l'égoïsme enlèvent aux scnliments naturels leur pureté ; n'en ayant point encore éprouvé les atteintes, les Gaulois étaient plutôt les protecteurs que les tyrans de leurs proches.
Chez eux , dans le principe, point d'industrie, peu ou point de commerce. Riches en métaux, en matières premières, ils ne savaient comment en tirer parti. Seuls, les habitants des côtes de l'Océan et de la Méditerranée utilisaient lucralivement leurs produits. Stimulés par les Grecs, les Phéniciens, les (îarthaginois, qui leur faisaient de fréquentes visites, ils se livraient avec eux au commerce de l'échange, et se créaient ainsi des ressources dont les tribus de l'intérieur furent longtemps privées.
Les Gaulois comptaient par nuits et non par jours, ce qui, dans beaucoup de pays, s'est perpétué, ou à peu près, jusqu'ici. En anglais, sc'nnighty abréviation de seven night^ littéralement sept nuits, signilic huit jours; forlniyht, pour fourleen night, quatorze nuits, signifie quinze jours. En allemand , sieben nachl, sept nuits, signifie huit jours, la huitaine. En Touraine, nos paysans, pour dire aujourd'hui, se servent du mot anuit, corruption du latin hàc nocte. «Cela » tient, dit César en parlant de cette habitude, à ce que les Gaulois croient tous » être descendus de Pluton : omnes se à Dite paire prognalos prœdicanl. » Mais César, assurément, se trompe. Tout porte à croire que le Dis ou 77.s des Gaulois n'avait rien de commun qu'une ressemblance de nom avec le Pluloii ou />i.s pater des Romains; et quand nos pères eussent cru descendre de Pluton , il y a loin de cet antécédent à la conséquence. La vraie raison de l'usage de ces peuples, c'est que toutes les nations qui se servaient comme eux de mois purement lunaires comptaient leur jour civil du coucher du soleil et du temps où la lun(! paraissait à l'horizon.
Leur religion était une sorte de fétichisme môle au polythéisme hellénique. Ils avaient pour dieux les pierres, les arbres, les vents, le tonnerre, le soleil. Chaque peuplade, chaque rocher, chaque forêt , chaque carrefour, possédait son génie ou sa divinité, pour lesquels on professait la plus fervente dévotion.
Cet état de choses dura treize ou quatorze siècles, et peut-être se fi1t-il encore prolongé sans l'arrivée des Kimris ou Cimhres (038 ans av. ,J.-C.). Poussés par un grand mouvement de peuples qui se fit dans l'Asie septentrionale, et entraînés par la mobilité de leur esprit inquiet, entreprenant, religieux, ces barbares, d'origine teutonique ou celtique, partirent des rives du Pont- Euxin , où ils étaient -établis, et se montrèrent soudain en Europe. Leur apparition, dont on prévoyait les conséquences, occasionna un soulèvement général. De longues luttes, meurtrières, implacables, eurent lieu entre eux et nos premiers pères. Vainqueurs, les Kimris se fixèrent au nord-ouest de la Gaule, depuis le Rhin jusqu'à la Garonne, adoptant de préférence les bords de la Loire et particulièrement la Touraine.
Le premier acte de leur installation fut de modifier la religion, et par suite les niœurH, de ceux qu'ils venaient d'asservir. A leur culte, ils en substituèrent un
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autre plus épuré , le druidisme. Sous les noms de Thor, de TexUalès, de Bèlênus et iVnésus, ils adoraient les mêmes dieux que les Romains sous ceux de Jupiter, de Mercure. iV Apollon et de Mars. Habiles et plus instruits que les populations dont ils étaient entourés, les druides, que Pline surnomme les mages des Gaulois, et dont le nom dérive de derv ou derô, chêne, hommes des chênes, ou bien encore de di, dieu, et rhouild, parlant, ou bien enfin de drus, d'où serait venu drmjer et grmjer, celui qui garde et conserve les forêts : les druides, disons-nous, passèrent bientôt pour les oracles de la Gaule. Ils vivaient en commun, comme les disciples de Pythagore, et avaient une hiérarchie. Sarronides. bardes, cubages et vacerres, telles étaient leurs diverses qualifications. Les sarronides, philosophes et théologiens, instruisaient la jeunesse et présidaient à la haute justice ; les bardes , ou poètes , chantaient sur une crfthare les gloires de la nation ; les cubages, ou devins, s'adonnaient à la physique et à l'astronomie; les vacerres remplissaient spécialement les fonctions du sacerdoce. Leur costume consistait simplement en une robe et un manteau de laine blanc. Des bracelets d'or et une ceinture de même métal distinguaient leur chef suprême , qui portait en outre sur le front une couronne de chêne et h la main une faucille d'or. Leur autorité n'avait pas de bornes, et l'on professait pour eux le plus profond respect. Ils connaissaient, en dehors de leurs fonctions habituelles, de presque toutes les contestations publiques et privées , soit qu'il s'agît d'un assassinat, soit d'un vol, d'un débat sur un héritage ou de toute autre cause, et leurs décisions faisaient loi.
A la mort de leur chef, ces sages, qui semblent avoir existé de toute antiquité, s'assemblaient etprocédaient aussitôt à son remplacement. Le plus âgé du corps, ou le plus élevé en dignité, réunissait toujours les suffrages. De même que nos prêtres, ils n'allaient point à la guerre ; ils étaient en outre exempts de tout impôt. De nombreux adeptes les escortaient, avides de s'instruire et d'être initiés. La métempsycose, et conséquemuïent la préexistence de l'àme, formait un de leurs grands dogmes religieux. « Suivant eux, dit M. Bouché de Gluny dans son remar- » quable ouvrage sur ces hommes célèbres, l'inégalité des conditions, la mesure ») des peines et des plaisirs se réglaient, dans un autre monde, sur le bien ou le mal I) qu'on avait fait dans celui-ci. Les âmes pures étaient transformées en génies; » elles descendaient sur cette terre pour protéger les bons et punir les méchants. .) Les âmes des enfants erraient dans l'espace qui est entre la lune et la terre ; » elles n'étaient admises qu'après plusieurs incantations dans la lune. »
Leurs principaux collèges exerçaient IxAulricuui (Chartres), h Auguslodununi (Autun) , à Massilia (Marseille) , à Tolosa (Toulouse) , et ils s'y réunissaient fréquemment. Le plus solennel de leurs synodes, la fête du gui, avait lieu une fois l'an, au centre de la Gaule, sur les confins de la Touraine, de la Normandie et du pays chartrain , in finibus Carnulum. Cette cérémonie, grave et imposante, annonçait le retour de la nouvelle année, qui commençait au solstice d'hiver, la sixième nuit de la lune, que l'on appelait la nuit mère, comme produisant toutes les autres. On sait que le gui était l'hostie des druides. Accompagnés des vergobrels et suivis du peuple, ils se rendaient dans la forêt
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la plus proche , rlox aient un autel do gazon triangulaiie autour du proniier chêne chargé de celte plante, arrosaient pieusement le pied de l'arbre de quelques gouttes de vin, et gravaient sur la plus grosse de ses branches le nom révéré de leurs dieux. L'archidruide montait ensuite sur l'autel, armé de sa faucille d'or, et détachait le gui que les autres druides, placés à l'entour, recevaient dans une saie blanche tendue, ayant bien soin qu'il ne touchât pas la terre. Il en faisait tremper les feuilles dans un bassin d'eau pure et répandait cette eau lustrale sur le peuple, qui la recueillait avec empressement, après quoi deux taureaux blancs étaient égorgés, et les assistants s'en partageaient la . chair. La journée s'achevait en fêtes et en réjouissances publiques.
Jaloux de leurs prérogatives, et bien persuadés qu'ils n'en étaient redevables qu'au mysticisme dont ils faisaient profession, ils tenaient le peuple dans une ignorance absolue. «Flattés par eux, ditProcope, les nobles leur venaient en «aide en cette occurrence. Comme les Goths, ils allaient partout répétant : » Celui qui est accoutumé à trembler sous la verge iVi\n maître ne regardera » jamais une arme sans frayeur. » Ils avaient rédigé en vers le code de leurs connaissances secrètes, et donnaient oralement et non par écrit leurs leçons; de môme, ils ne transmettaient que de vive voix les événements qui avaient lieu autour d'eux. Faisant une loi du silence, ils menaçaient de l'excommunication quiconque violait cette loi, et tenaient constamment suspendu au-dessus de toutes les têtes, comme une épée de Damoclès, ce redoutable moyeu d'intimidation.
Aux hommes seuls n'était pas dévolu le pouvoir suprême religieux. Jusqu'il l'extinction du paganisme, nos ancêtres eurent des femmes et des filles célèbres également par leurs prédictions. Les unes faisaient vœu de chasteté , les autres se mariaient ; mais celles-ci ne sortaient qu'une fois dans l'année de leurs monastères, et ne passaient qu'une nuit avec leurs maris. Les Latins les nommaient falidiœ ^ fatœ et fadœ. On pense avec raison qu'elles ont donné naissance à nos fées, et que leurs prétendus prodiges sont le canevas de toutes les merveilles de la féerie. Persuadés qu'elles étaient douées de lumières surnaturelles et qu'elles exerçaient une secrète influence sur tout ce qu'elles avaient prédit, les Gaulois se livraient naïvement à leur discrétion. Peut-être les égards que nous nous sommes toujours piqués d'avoir pour les femmes sont-ils en partie le résultat de cette espèce de vénération religieuse. Le mont Saint- Michel , alors mont Bélen , parce qu'il était consacré à Bélénus, comme nous l'avons vu, l'un des quatre grands dieux des Gaulois, possédait un collège de neuf druidesses. La plus ancienne rendait des oracles; les autres vendaient aux marins <lcs flèches auxquelles on attachait la vertu de calmer les orages. Ouand le vaisseau était arri\é à bon port, on envoyait aux druidesses des présents plus ou moins considérables, suivant le plus ou moins d'importance des servic<'s qu'elles avaient rendus.
La superstition était un des traits distinclifs du caractère des Gaulois. Malades ou sur le point de livrer une bataille, ils immolaient des victimes humaines. La vie d'un homme, seule, à leurs yeux , pouvait racheter la vie d'un autre
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lioniiiic. Les druides accomplissaient le sacrifice et choisissaient l'holocauste parmi les malfaiteurs , pensant que leur sang était plus agréable aux dieux. A défaut de criminels, ils prenaient des esclaves; à défaut d'esclaves, des prisonniers de guerre. Les victimes se couchaient d'elles-mêmes sur une large pierre e^^ tendaient la gorge au couteau. Souvent aussi on les enfermait dans d'énormes mannequins en osier et on les brûlait. Elles mouraient toutes avec une abnégation stoïquc, entraînées par l'espoir d'une vie meilleure. Quiconque, au moment suprême, eût laissé échapper une parole de regret, passait pour un impie, pour un lâche. vVinsi se résignaient les Gctes et les Daces pour aller rejoindre Zamoixis, de leur législateur devenu leur dieu. Une mort violente leur ouvrait de droit les portes du ciel.
Tertullien et saint Augustin remarquent , après Varron , que les Gaulois offraient encore à leurs dieux des vieillards. Non moins fanatiques, ceux-ci marchaient au supplice avec des démonstrations de joie, se régalant avec leurs mais et leurs proches, chantant, dansant même, si les forces le leur permettaient , et se couvrant de fleurs.
Toutes ces coutumes, on le reconnaît aisément, avaient trouvé leur germe et puisé leurs doctrines dans les religions théocratiques de l'Orient. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait voulu faire sortir les Celtes et les Rimris, dont l'origine est la même , des Hébreux. S'ils immolaient des victimes humaines , c'est sans doute parce que Jephté avait immolé sa fille. Leurs prêtres étaient vêtus de blanc, comme ceux des Juifs; comme eux ils obéissaient à un grand pontife. Leurs prêtresses représentaient la sœur de Moïse et de Débora.
Ce fut du sein même de cette grande et belliqueuse nation, dont nous venons, dans un cadre assurément trop étroit pour tout autre livre , mais suffisamment large pour le nôtre, d'exposer l'organisation politique et sociale, que Ton vit sortir les Turones ou Tourangeaux.
Il est, nous l'avons dit, de la destinée des peuples et des villes de quelque célébrité, Athènes et Rome en sont un frappant exemple, de n'avoir laissé aucune trace authentique des premières années de leur histoire. Ainsi des Turones. Pas un monument qui nous indique d'une façon certaine leur origine particulière, leurs commencements. Seule, la numismatique, sur laquelle nous reviendrons plus tard , nous les montre à travers un voile souvent fort difficile à percer. Une telle incertitude devait prêter à bien des suppositions, bien des fables : c'est ce qui a eu lieu. Quelques généalogistes les font descendre hardiment de Turnus, petit-fils d'Ascanius, roi des Latins ou des Rutules, et neveu deBrutus; d'autres. Le Maire de Belge à leur tête, tant le merveilleux, même en matière d'histoire, a souvent d'attraits pour certains esprits , desTroyens. A les en croire, une peuplade gauloise étant allée au secours d'Ilion , et ayant trouvé cette place soumise à Ulysse et à Pyrrhus, serait sur-le-champ revenue, ramenant avec elle des Troyens fugitifs, auxquels elle aurait offert l'hospitalité ; bienfait que , de leur côté , ceux-ci se seraient empressés de reconnaître en s'emparant du pouvoir et en donnant une loi et un nom à leurs hôtes.
Celte version constaterait la vieille noblesse de nos anc<?tres et nous permettrait de proclamer que nous avons du sang des fils de Priam dans les veines; mais, toute flatteuse qu'elle soit, elle nous est, suivant le mot d'Estienne Pasquier , « prest^e en monnoye de si bas aloy » , que nous nous voyons à regret obligé de la reléguer dans le monde des hypothèses , pour ne pas dire des chimères. Les plus nombreux veulent, comme nous, que les Turones soient originaires de la Celtique , et ils vont chercher dans cette antiquité même l'étymologie de leur nom : toû oOcavoù uîot, les fils d'Uranus, le Ciel, d'après les Grecs, étant le plus ancien des dieux.
Nous ne savons positivement lesquels ont raison. Ce que nous pouvons aflirmer, c'est que les Gaulois étaient au moins aussi anciens que les Grecs, et les Turones que les Gaulois; que les Turones firent partie de la confédération gallokimrique, laquelle se composait des Andes, des Carnutos, des Senones, des Lingons, des Yénètes, c'est-h-dire des tribus les plus considérables de la Celtique; que leur mérite n'a jamais été contesté; que les Grecs les appelaient Toupawvot et les Latins Turoni ; et qu'enfin ils prirent une part active, incessante, ainsi que nous allons bientôt le voir, à toutes les expéditions, tous les faits dignes d'être enregistrés qui eurent lieu soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de leur pays.
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