LES ROMAINS
Six cent-treize ans avant notre ère, éprouvées par le temps et par des vicissitudes de tontes sortes, les Gaules avaient pris, politiquement, plus de consistance. Elles étaient gouvernées par autant de petits souverains qu'il y avait de peuplades. Celles du centre de la Loire, au nombre desquelles les Turones, faisaient exception : elles obéissaient toutes à un seul maître, Ambigar. Puissant et riche, ce roi ne l'était cependant pas assez pour subvenir, par ses seules ressources, à l'existence d'une population dont l'invasion des Rimris avait plus que doublé le chiffre. Il redoutait d'ailleurs l'esprit remuant de ses nouveaux sujets, leur jeunesse hardie, téméraire, impatiente. A ses yeux, c'était un feu qu'il fallait au plus vite jeter chez l'étranger, avant qu'il eût le temps
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(rincoiulior \c pays mOino. D'un autre côté, \o \icux roi n'avait pas moins î\ redouter de^sa familie. Deux de ses neveux, Bellovèse et Sigovc^'se, étaient doués de ce génie entreprenant, dangereux chez toutes les nations, mais (jui porte aux grandes aventures.
Ifabile politique, Ambigar flatte leurs passions, fait appel à leur amourpropre , et leur laisse enircvoir une brillante perspective. Cette tactique lui réussit. Bien convaincus, d'après ses conseils, que la Celtique ne leur peut désormais donner un avenir, ils rassemblent une armée de Irais renl mille hommes, dans les Klats mêmes de leur oncle, el, suivis de ces hordes formidables, ils prennent le parti d'aller ù la rech(Mclie d'une nouvelle contrée où ils puissent, eux et les leurs, s'établir. Bellovèse traverse les Alpes, expulse les Kirusques, qui veulent s'opposer ù son passage , et vient réduire Rome au cri redouté de : Vœ riclis! Sigovèse pénètre dans la Germanie, s'arrête sur la rive droite du Danube et y demeure en paix. Trois siècles s'écoulent. Au bout de ce temps, soulevées par l'humeur impatiente de deux de leurs principaux chefs, Lounorius et f.othaire, les baiules gauloises établies en Germanie se relèvent, tournent les ycMix >ers l'Orient, franchissent le mont Ilémus, et apparaissent inopinément en Grèce, où elles pillent le temple de Delphes; de là, elles vont ravager la Macédoine el la Dardanie, subjuguer la.TInace, la Propoutide, l'Kolidc, l'Ionie et tout le pays qu'arrose le fleuve Halis ; elles font irruption en Asie , et bientôt fondent des colonies dans toutes les parties du monde connu. Denys l'Ancien, Juba, Pyrrhus, Cléopàtre , Bérénice, Antigone, Ilérode el tous les Césars, comptent des Gaulois ;» leur cour.
Dans ce grand mouvement de nos ancêtres, il n'est pas, il est vrai, question noniinativement des Turones. Cependant ils ne restèrent point inactifs. Etienne de Bysance aflirme qu'ils fournirent leur contingent de troupes pour Texpédition en Grèce, qu'ils organisèrent dans ce pays une colonie qui leur était propre el qui conserva longtemps leur nom.
Ou en peut dire autant de la seconde irruption des Kimris (105 av. J.-C). Suivis des Teutons ou Germains, ils descendent pour la seconde fois eu Touraine, où, sans se préoccuper de ceux de leurs frères qui les y ont depuis si longtemps déjà précédés, et qui s'y sont définitivement établis, ils mettent tout à feu et à sang. Ils traversent ensuite la Gaule comme un ouragan, vont attaquer les Romains, leur font essuyer de terribles échecs, et viennent eux-mêmes succomber sous les coups de Marins, dans les plaines d'Aqua-Sexlia (Aix) et de Vcrceil. Bien que l'histoire se taise sur le rôle des Turones en cette circonstance, tout nous porte à croire qu'ils prirent part aux nouveaux exploits des Kimris, les uns déterminés par la menace, les autres par leurs propres inclinations, le besoin du combat et l'espoir du pillage.
Quoi qu'il en soit, les Romains, exaspérés , a\ai<'ut juré de ne prendre aucun repos qu'ils n'eussent exterminé jusqu'au dernier de cette race, qui avait porté chez eux le ravage. Contre leurs ennemis ordinaires, ils combattaient pour la gloire, mais contre les Gaulois ils combattaient poui" le salut de la répulili(|ne. Dans ce but, ils avaient fondé un trésor spécial qu'ils entretenaient coiisiauimenl, el quoiqu'il y eiU chez eux un Age au delà duquel on était dispensé de la
milice, ils n'exemptaient, dit Appien, pour la guerre contre les Gaulois, ni les sexagénaires, ni les prêtres. Leur fureur s'exalta jusqu'au paroxysme : on les vit enterrer vivants deux jeunes Gaulois, garçon et fille, dans le forum de leur métropole, et les offrir aux Dieux vengeurs.
Les Kimris massacrés ou faits prisonniers, l'enthousiasme des vainqueurs ne connut plus de bornes. Ils se jetèrent sur les Cisalpins , les mirent en déroute, et, sous la conduite de César, firent leur entrée dans les Gaules.
Cet événement, qui décida pour si longtemps du sort de nos premiers pères , et qui contribua tant à développer chez eux de généreuses et solides institutions , eut lieu l'an de Rome 69(5, cinquante-huit ans avant l'ère vulgaire. La Gaule, proprement dite, était alors divisée en trois parties. Comprise dans la troisième, connue, comme nous l'avons dit plus haut, sous le nom de confédération gallo-kimrique, la Touraine se trouvait bornée : au nord, par le pays des Cenomani (habitants du Maine) et celui des Carnutes (habitants de Chartres); à l'est, par ces mêmes Carnules et les Biluriges (Berruyers) ; au midi, par les Biluriges et les Pictones (Poitevins) ; enfin , à l'ouest, par les Piclones et les Andecaves (Angevins).
Quelques écrivains modernes, s'autorisant de Tacite et de César, ont accusé les Turones de mollesse. Qu'il nous soit permis de combattre une imputation aussi calomniatrice. César savait trop bien par lui-même à quoi s'en tenir sur le compte de ces peuples pour les flétrir d'une épithète humiliante. Quant à Tacite , il ne les nomme point, ainsi qu'on l'a prétendu, Turoni imhelles, mais rebelles, cequiest bien différent. Silius, apostrophant les Romains, s'écrie, pour stimuler leur ardeur, au moment d'en venir aux mains avec les Gaulois : « Una nuper ') coliors rebellcm Turonium, una ala Trevennn ^ paucœhujm ipsitts exercilûs n lurmœ profligavêre Sequanos. » — « Lno seule cohorte a naguère terrassé les .) Turones rebelles , un seul escadron les Trévires , un faible détachement les Sé- » quanais. » Ce qui prouve que, loin d'être impropres à la guerre, les premiers habitants de la Touraine résistaient avec plus d'opiniâtreté encore et de succès que certains autres peuples de la Gaule. Il est vrai que Sidoine Apollinaire, qui était Gaulois et dont à ce titre le témoignage a quelque valeur, dit, dans son panégyrique de Majorien, que ce prince avait défendu contre les Goths les Turones, qui redoutaient la guerre , bella timenles défendit l^irones. Mais ceci n'est point une preuve irréfutable: on conçoit fort bien que les Turones, devenus plus tranquilles alors et plus à même d'apprécier les avantages de la paix, ne fussent pas disposés, s'ils n'étaient protégés par les Romains, leurs alliés, à lutter contre une nation qui l'emportait de beaucoup sur eux par le nombre et dont chaque pas était marqué parla dévastation. Il en est de même du Tasse, quand il dit, en faisant la récapitulation des peuples accourus pour la délivrance de Jérusalem :
Ma cinque niila Stefano d'Ambiiosa E di Blesse e di Turs in guerra addiice, Non è geiile robusla o l'alicosa , Se ben luUa di ferro ella riluco.
40 LA TOURAINK
La terra molle , c lieUi , c diiellosu Simili a st* gli abiUilur pi'odnce.
linpolo n< iiolle halUiglie primo; Ma di leggier poi langue e si reprime.
Ce qu'un anonyme a traduit librement ainsi :
Cinq mille preux que Tours et que Blois ont vu natlre, ( D'Amboise les conduit, d'Amboise à tous leur maUre), Faibles, sont accourus, mais en passant la mer, Ils ont tous endossé la cuirasse de fer. De leur pays le ciel , nature enchanteresse , A versé dans leur sein la plus douce mollesse , Toujours, au premier cboc, vifs, ardents, valeureux , Us ont bientôt perdu cet élan chaleureux.
N'est-il pas évident, comme l'a fort bien remarqué Clialmel, que l'illustre poète dont l'Ilalie s'enorgueillit à si juste titre, s'est laissé entraîner à paraphraser Sidoine Apollinaire? Les Turones avaient suffisamment fait leurs preuves, et personne n'oserait contester qu'ils comptaient parmi les plus intrépides soldats de la Celtique.
Les Gaules conquises, l'animosité des Romains s'éteignit. Jules César ne songea plus qu'à les civiliser. 11 commença par proscrire les cérémonies religieuses dans lesquelles les druides immolaient ou brûlaient des victimes humaines. De vastes forêts , plus épaisses et plus belles que celles du Nouveau- Monde, couvraient le sol, mystérieux sanctuaires de ces prêtres sanguinaires : il les fit abattre en majeure partie. Le sénat de Rome rendit un décret sévère qui donnait plus de force encore à ces actes. Mais le mal était trop profondément enraciné, on ne put tout-à-fait l'extirper. Les druides n'en persistèrent pas moins dans leur superstitieuse éternelle dévotion. Ils immolèrent en secret des enfants, disant qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; que César ne pouvait être grand pontife qu'à Rome; que le druidisme était la seule religion véritable; qu'en un mot il n'y avait de salut pour les hommes que s'ils brûlaient des petites Mlles dans de l'osier, ou s'ils égorgeaient des petits garçons dans de grandes cuves.
Obligé de reprendre les armes, César renonça pour le moment à ses projets de réforme. Il alla combattre les Belges, tandis que son lieutenant P. Crassusse portait dans la vieille Armorique. La campagne achevée, il voulut retourner à Rome; mais, avant de s'éloigner, sachant que plusieurs peuples, les Turones particulièrement, en se soumettant à lui , avaient moins cédé à la craiiitr (ju'à l'impossibilité de résister à ses armes, qu'ils saisiraient la première occasion favorable pour reconquérir leur indépendance , il leur imposa de fortes garnisons. La Tourainc, pour sa part, reçut deux légions.
Quoiqu'elles dussent être plus lard sans effet , ces mesures pour le moment étaient sages : l'évènenient ne tarda pas à le prouver. Les (iaidois secouèrent
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simultanément le joug. Parmi les plus ardents se font remarquer les Turones. Le fils aîné de Celtillius, puissant chef arverne dont l'ambition a causé la mort, se met à la tôte des révoltés, et aussitôt ses clients — soldurii — les Parisii, les Senonais, les Pictones, les Cadurciens, les Aulerciens, les Lemovices, les Andécaves, les Turones et tous les peuples qui bordent l'Océan , lui défèrent le commandement: Omnium consensu, dit Tacite, adeum deferlur imperium. On le nomme ver- cinn-cedo-righ, généralissime, qualification dont on a fait Vcrcingèlorix, de même qu'on a fait Brcnnus du mot breiw.
Son armée rassemblée, certain que les légions n'oseront pas sans ordres supérieurs abandonner leurs quartiers, Vercingétorix entre immédiatement en campagne. Sur la route, de nombreux renforts lui arrivent; l'enthousiasme a gagné les masses; un zèle ardent les embrase; toutes, elles veulent se ranger sous ses ordres, s'attacher à sa fortune. Mais tant d'elîorts étaient en i)ure perte. Battu successivement à Villanodum , à Genabe et à Noviodun , il est obligé de convoquer un conseil {mallus, expression d'où est dérivé le mot mail, lieu planté d'arbres) : il y est résolu que l'on coupera les vivres aux Romains, et que l'on essaiera de leur intercepter la retraite. En un jour, plus de vingt villes des Bituriges sont livrées aux flammes. Il en est de même des pays voisins, de la Touraine, particulièrement, que ses ressources de toute espèce désignent au brandon destructeur des rebelles. Ce sacrifice fait, Vercingétorix va s'enfermer dans Alise.
Convulsion suprême d'un peuple intrépide! Bientôt César vient cerner la place et en faire le siège. En l'apprenant, les chefs gaulois s'assemblent pour la seconde fois, décident qu'une nouvelle levée de troupes aura lieu, et qu'elle ira au secours du fils de Celtillius. Pour leur compte, les Turones fournissent huit mille hommes, lesquels, réunis aux autres contingents de la Gaule , forment une armée de deux cent vingt-six mille guerriers. Animés tous d'un patriotisme brûlant, ils s'engagent par le plus saint des serments à ne pas rentrer chez eux, à ne plus revoir leurs femmes, leurs enfants, leur famille, qu'ils n'aient traversé deux fois les rangs de l'ennemi : qui non bis pcr hostiutn agmen perequitavit.
Si jamais l'expérience et la discipline l'ont emporté sur le courage, sur le dévouement, ce fut en ces jours à jamais mémorables de périls et d'effervescence. Moins nombreux , mais plus expéiimentés , les Romains terrassèrent encore les Gaulois. LesTurones, les Andécaves, les Carnutes, tinrent bravement tête jusqu'à la dernière extrémité, et peut-être, mieux secondés, eussent-ils fait changer la face des choses. Mais, conduits par Eporidorix, Viridomare et Litavicus, les Éduens (les plus puissants peuples de la Gaule), et après eux les Arvernes, avaient cru devoir déposer les armes : il fallut dès lors se soumettre. Vaincu, Vercingétorix fut fait prisonnier, et les Gaules rentrèrent sous l'obéissance des Romains. «Du moment, dit César, oij j'annonçai cette victoire à Rome, on y » ordonna des prières publiques pendant vingt jours. »
Le grand conquérant divisa les Gaules en deux parties parfaitement distinctes : la Gaule Narbonnaise (Gallia Braccala) , que l'on nommait la province romaine, à cause de sa fidélité aux Romains; la Gaule chevelue {Gallia Comataj,
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c'est-à-dire la Celtique et l'Aquitaniqiie. La Toiiraine entra dans la seconde, ou plutôt, comme toujours, dans la première de ses subdivisions, la Celtique. (Y'sar se disposa ensuite à retourner à Rome. Bien décidés désormais à lui demeurer fidèles, et surtout admirateurs passionnés de sa gloire, les Gaulois, leur défaite consommée, se pressèrent en foule dans ses armées : les Belges lui olïrirent leur infanterie pesante, les Aquitains leur infanterie légère, lesïurones leur cavalerie. La spontanéité de ces offres flatta son orgueil , mais ne l'endormit point; le passé l'avait mis en garde contre l'avenir. 11 partit, laissant la majeure partie de ses troupes en quartiers d'hiver, sous les ordres de ses lieutenants, dans toutes les provinces pacifiées, pour, au besoin, les contenir. La Touraine y fut de nouveau comprise pour douze mille hommes.
Les Romains n'étaient pas seulement de redoulables soldats. Habiles politiques, ils savaient qu'un joug trop pesant pousse à la révolte : ils eurent recours à la séduction. L'empereur Auguste (30 ans av. J.-C.) opéra une seconde division des Gaules. L'Aquitanique et la Belgique conservèrent leurs noms; la Celtique reçut celui de Gaule Lyonnaise , du nom de Lyon , sa métropole. La Touraine continua de faire partie de celte dernière. Depuis, Auguste crut devoir détacher quatorze peuplades fixées entre la Loire et la Garonne, pour les réunir à l'Aquitanique. Cet autre partage engagea la Touraine, pour la moitié au moins de son territoire, dans les limites attribuées alors à l'Aquitanique, qui confinait à la Loire , sans pour cela qu'on cessât de la considérer toujours comme appartenant à la Gaule Celtique ou Lyonnaise. On voulait, par ce démembrement, diviser les forces des Gaulois, afin d'arriver plus promplement à les réduire. D'un autre côté, on mettait tout en œuvre pour assouplir leur amour-propre national , tâche assez facile quand on considère le caractère de ces peuples. Audacieux, inquiets, turbulents, mais avides de nouveauté, ils adoptaient facilement les mœurs étrangères, du moment surtout où elles pouvaient s'unir à leurs intérêts , et ne point froisser ouvertement leurs traditions, leurs croyances ni leurs goûts.
Retirés sur les hauteurs voisines de leur ville principale, les Turoues avaient abandonné tout ce qu'ils possédaient aux Romains : ceux-ci les rai>|)elèrent, à force de promesses, dans la plaine. César avait brûlé les druides, dont le sénat de Rome proscrivait le culte : Auguste se contenta de les interdire. Le succès répondit à ces tentatives. Éblouis, fascinés par la civilisation dont on faisait ressortir à leurs yeux tous les avantages, ils cédèrent promplement au charme. L'amour du luxe, si funeste souvent, quelquefois aussi si utile, fut la conséquence de leur soumission : le sang des vainqueurs se mêla au saug des vaincus, et bientôt, autant pour satisfaire leurs propres besoins que pour répondre à ceux de leurs alliés, ou plutôt de leurs maîtres, favorisés d'ailleurs par l'admirable position de leur pays, et par les facilités que leur oflVait la Loire, une des plus grandes artères de la Gaule, les Turones devinrent les principaux courtiers des Romains. Alors aussi s'opéra dans leurs mœurs un changement remarquable. Déjà, après s'être battus tout nus, comme en général les Gaulois, victimes trop souvent de cette imprudente hardiesse, et passant d'un extrême à l'autre, ils en
AiNClENNE ET MODEHNE. i.i
étîiioiU venus à se barder entièrement de fer. Leurs casques, qu'ils tenaient sans doute des Kimris, rehaussés de panaches semblables à des ailes, affectaient la forme de gueules ouvertes et de mufles de bêtes aussi étranges qu'épouvantables. Leurs cuirasses et leurs boucliers étaient de fer si brillant qu'ils ressemblaient à des plaques d'argent. Ils se couvraient aussi de peaux de bêtes, d'aurochs, de sangliers , d'ours, de loups.
A ces vêtements bizarres succédèrent les brayes — braccœ — et le sitgum — sac — d'où est certainement sorti le sarrau de nos paysans; puis, le goût de la parure se développant, la tunique peinte de toutes sortes de couleurs ou rayée de pourpre, les raies allant successivement en diminuant départ et d'autre : in inodum organi ulriitqiœ decrcscevtibus virguUs purpureis. Ouvrie:s habiles, ils tissèrent eux-mêmes les étoffes de laine et de lin, brochées d'or et d'argent, et destinées, en temps de paix, à leurs nobles. Ils portèrent l'épée, leur arme distinctive , suspendue sur la cuisse droite par une chaîne de fer, ou pressée par un ceinturon. Leurs chefs se couvrirent de bracelets et de colliers , et comme ils étaient d'une propreté excessive, ils prirent des bains tous les jours : seulement, quelle que fût la saison, ce fut toujours dans l'eau froide. Plus luxueux encore, les vergobrets se poudraient les cheveux et la barbe avec de la limaille d'or.
Silius Italiens, Paul-Émile et Columelle ont dépeint les Gaulois, en général, d'un embonpoint excessif. Cela tenait sans doute à ce qu'ils élisaient un usage immodéré de la bière — cervisia — qu'un de leurs rois, Celtus, avait inventée, telle à peu près que nous la buvons de nos jours. Toutefois il fallait que cet embonpoint eût ses limites, car Strabon nous apprend que l'on frappait d'une forte amende quiconque chaque année ne pouvait entrer dans une ceinture dont le développement avait été fixé par la loi. La vaisselle, de bois ou de terre dans le principe, fut remplacée par une autre en cuivre et même en argent. On conserva longtemps l'habitude de boire dans des crânes humains: les plus riches faisaient garnir les leurs d'or.
Et ce que nous disons des hommes s'applique bien plus justement encore aux femmes. La coquetterie, leur essence, s'éveillant en elles, et leur oflVant toutes ses séductions, elles s'y abandonnèrent avec fougue. Diodore a beaucoup vanté leur beauté : peut-être cela tenait-il à ce qu'elles se frottaient d'habitude le visage avec de la levure de bière , matière qui rend du moins la peau blanche et veloutée. « Leur chevelure est si merveilleuse, disent Juvénal, Martial et même saint » Jérôme, leurs contemporains, que les courtisanes l'achètent, que les dames ro- » maines, les impératrices mêmes, s'en font une parure. » Plusieurs cantons, en Touraine, ont conservé le privilège de ces chevelures. Des agents habiles parcourent les campagnes, un mouchoir à carreaux, un tablier ou une robe d'indienne d'une main et des ciseaux de l'autre. Tentées par le misérable appât qui leur est ofl'ert, de pauvres jeunes filles tendent la tête et se laissent dépouiller de leur plus bel ornement.
Convaincu que les Gauloises exerçaient un empire absolu sur l'esprit de leun époux, de leurs enfants, de leurs frères, et qu'elles pouvaient lui rendre d'immenses services, (<ésar eut recours à tous les moyens pour s'en faire autan!
d'auxiliaires, ot il avait bien raison. Que ne pouvait-on pas attendre de femmes d'un dévouement aussi sublime que celui de la douce et tendre Époninc, ou d'une fierté aussi rude que celle de la farouche Bonduïca !
Les Gaulois, par suite de leurs communications avec l'Asie, avaient adopté le dieu Milhra , emblème du soleil, qu'ils représentaient avec deux faces, l'une masculine, l'autre féminine ; et l'Egypte leur avait fait connaître Isis, déesse qu'ils couvraient de mamelles, à l'imitation des statues de Gérés, mère de la fécondité. Mitlira présidait aux constellations, et ses initiés le fêtaient déguisés en lions, en béliers, en ours ou en chiens ; ce qui tendrait à prouver que notre carnaval actuel , dont voilà piobablement l'origine, aurait eu autrefois pour but une cérémonie religieuse. Isis était particulièrement adorée par les peuples voisins de la mer ou des grandes rivières, sous la forme d'un vaisseau, emblème de la navigation et du commerce, source de prospérité pour un pays. Les Turones avaient pour elle un culte particulier ; leur voisinage de la Loire ( — Liger — c'est-à-dire la Ravageuse aux eaux froides) nous en explique parfaitement la cause.
A leurs cavernes — speluncœ — et à leurs sauvages retraites — latebrœ — au fond des forêts , les Gaulois avaient substitué des huttes arrondies et terminées en cône, et des habitations isolées les unes des autres au milieu d'un champ entouré de haies vives plantées d'arbres, telles qu'on en voit beaucoup en Touraine et en Normandie. Peu à peu ils se rapprochèrent , élevèrent des forteresses, des bourgades, puis des villes. En temps de guerre, leurs usages offraient un caractère d'élrangelé sauvage. Tout soldat, par exemple, qui tuait un ennemi, lui coupait aussitôt la tête, qu'il pendait au cou de son cheval , et ses serviteurs portaient devant lui les dépouilles sanglantes de la victime , après quoi ils allaient attacher ces hideux trophées à la porte de leurs maisons. Plus tard , on se contenta d'y accrocher des pieds de louves, des carcasses de hiboux , des os de morts ; d'où les oiseaux de proie que l'on cloue encore sur des perches en croix dans les carrefours de nos forêts, ou au portail de nos châteaux. Ghaque ville, chaque village, et, pour ainsi dire, chaque famille, étaient divisés en factions; chaque faction était soumise à des citoyens qui jouissaient du plus grand crédit.
Par une sorte d'aristocratie imitative, il n'y eut que deux classes d'hommes entourées de considération : les chevaliers — équités — et les druides, dont les Romains , sans l'encourager, tolérèrent le culte pendant de longues années encore. La naissance et la fortune consistèrent à avoir autour de soi le plus grand nombre possible de serviteurs et dt- clients. Quant au peuple , ne faisant rien par lui-même, et ne pouvant prendre part à aucune délibération, il n'était qu'un esclave : non làm vilis quàm nullus.
Lue tranquillité parfaite régna dans les Gaules jusqu'à l'empire de Tibère. Courbés sous une domination si douce qu'ils n'en sentaient pour ainsi dire pas le poids, les Gaulois ne songeaient plus à s'y sousliaire. Ils vivaient dans l'abondance des choses de la vie, n'exprimant d'autre désir que celui de se voir toujours aussi heureux. Quarante mille jeunes gens de la noblesse |Kni-
plaieiit les écoles, alors florissantes, d'Aulun, de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, et s'y exerçaient dans l'art de Démosthène et de Cicéron. Tibère parut, et la paix fut rompue. Un peuple s'astreint assez aisément à payer les tributs qu'on exige de lui ; il ne sait pas s'il ne retirera point quelque avantage de l'emploi de l'argent qu'on lui demande: ce qu'il ne tolère pas, c'est l'abus, c'est l'exaction, la violence. Les druides exterminés par les ordres de Tibère, les impôts doublés, les dilapidations, les fureurs de cet odieux meurtrier de Germanicus, réveillèrent les haines endormies. Ce fut un coup de foudre. «Quand, dit César en parlant des Gaulois, quelque événement d'importance » arrive, les premiers qui l'apprennent le proclament h grands cris dans la «campagne; ceux qui entendent ces cris les transmettent h d'autres, et ainsi » de suite, de village en village; si bien que la nouvelle traverse la Gaule avec la » vitesse de l'oiseau. »
Ainsi fut-il fait. Les Andécaves et les Turones entrèrent des premiers dans la ligue (l'an 21 de J.-C). Mais, celte fois encore, et en peu de temps, le défaut d'ensemble fut cause de leur perte. Un lieutenant, Acilius Aviola , réduisit les Andécaves avec la seule cohorte placée sous ses ordres; il lui en fallut une de plus, que Vitellius Varron lui envoya des confins de la Germanie inférieure, pour comprimer les Turones. Autre preuve, soit dit en passant, que ces peuples n'étaient pas si impropres à la guerre qu'on l'a prétendu. Deux des principaux chefs du mouvement, Florus et Sacrovir, courageux jeunes hommes, patriotes et dévoués , aimèrent mieux mourir que tomber vivants aux mains du tyran. Après s'être vaillamment battus, le premier se perça de son épée, le second se retira chez lui, suivi de ses amis, et tous s'ensevelirent sous les débris de la maison à laquelle ils avaient mis le feu.
Le succès souvent rend aveugle. Loin de s'arrêter dans leurs exactions, ce qui leur eût été si utile, les empereurs romains, de Tibère à Adrien, c'està-dire pendant l'espace de cent ans, n'y mirent aucun frein. Caligula, qui joint à la cruauté du tyran la pusillanimité de l'esclave , Caligula sème la mort et les proscriptions dont il semble se faire un jeu. Il déclare que tout l'air dans l'empire lui appartenant, pour avoir la permission de le respirer, chaque homme, selon ses facultés, paiera un impôt appelé aeris centisio. Uomitien ordonne d'arracher toutes les vignes, mesure aussi absurde qu'inique et qui atteint particulièrement les Turones, dont les vins étaient dès cette époque en renom. Claude, ce césar imbécile, ce gaulois lyonnais que sa mère Antonia appelait elle-même une ombre d'homme, Claude annonce des intentions bienfaisantes et il les met même à exécution, mais d'une façon si mal entendue, que c'est absolument comme s'il ne s'en fût pas occupé. Sous Titus et sous Trajan, les Gaules reprennent haleine. Toutefois, à l'empereur Adrien seul (119 ans ap. J.-C.) il était réservé de cicatriser les blessures que ses prédécesseurs avaient faites. Il allégea la misère du peuple et lui accorda divers privilèges. Les Turones eurent une bonne part dans la répartition de ses faveurs; ils devinrent bourgeois et môme sénateurs de Rome ; ils eurent le droit de porter le laticlave et de pratiquer librement leurs us et coutumes, ce à quoi ils tenaient beaucoup.
Mi LA TOURAINK
L'av(Miementdc I'ciiipereurl)ècp(2/i9aiis ap. J.-C.) fut signalé par deux ptraiids (hènemonts : le proche de l'Évangile dans les Gaules et la peis(!îciition des cliréliens. Saint (latien fut tout à la fois le premier prédicateur et le premier évêque des Turones. Touchés par sa parole onctueuse et paternelle, ils renoncèrent à sacrifier aux idoles des Romains, ils renoncèrent également au culte des druides. In soldat de fortune, Probus, que ses talents guerriers portèrent à l'empire, permit aux Gaulois de replanter leurs vignes. Il chargea même Ses soldats d'une grande partie de cette besogne. Grâce h celte faveur, inestimable pour les Turones, les coteaux de la Loire se couvrirent bientôt de nouveaux vignobles. Le sage Dioclétien fit également beaucoup pour les Gaules , de la lin du troisième siècle au cominencement du quatrième. Il subdivisa la Celtique ou Lyonnaise en deux parties, et s'occupa de leur bien-être. Les Gaulois n'auraient eu qu'à bénir son nom s'il eût été livré h ses propres instincts. Mais, conseillé par son gendre et futur successeur Galérius, il signa un édit de persécution contre les chrétiens, le plus long et le plus cruel qu'ils eussent encore supporté, ("et édit souleva les Gaulois. On , rétend môme qu'il donna naissance aux liagaudes. S'il en était ainsi, il faudrait croire que ces hommes, devenus si célèbres, auraient formé deux bandes absolument étrangères l'une à l'autre : la première, sous les ordres d'Llien et d'Amant, combattant pour la religion du Ghrist; lautre, sous la conduite de Kerrès, pour le rétablissement des druides.
Suivant Entrope, bagaude signifie en gaulois tyran. Quelques étymologistes tirent ce mot de baqad, en hébreu, perfide, coureur, s'appuyant sur ce que, de nos jours encore, bagan, en gascon, exprime un paysan qui court et qui pille. D'autres le tirent de vagari, vagaudœ. bagaudœ, vagabond. Suivant Salvien de Tarragone, bagaude veut dire en celtique junte, assemblée: « Ces hommes ai- •) maient mieux, dit-il dans son livre De providentiâ Dci, vivre libres sous les ap- .. parences de la servitude que d'être esclaves sous les apparences de la liberté. »
Quoi qu'il en soit, les Bagaudes ou hommes des bois, comme on les appelait plus communément, s'élancent , du fond des forêls qui leur servaient de retraite, sur le pays des Turones, s'emparent d'un fort romain situé à Amboise et le détruisent. Mais quel pouvait être l'espoir d'hommes, nombreux il est vrai, pleins d'énergie et d'audace, guidés tous par le sentiment de leur vieille nationalité gauloise, de leur religion , de leurs mœurs, contre des soldats aguerris et disciplinés! Maximien Hercule, associé h l'empire par Dioclétien, parut et les disj)ersa.
Les luttes épuisent, les peuples en étal d'insurrection se fatiguent promj)lenient et se rebutent. Plus d'un siècle s'écoule dans un calme à peu près jjarfait. Au bout de ce temps, de nouveaux troubles éclaleni. Trop occupé à se défendre lui-même contre les agressions incessantes de ses ennemis pour songera répondre au cri d'angoisse de ses alliés, surtout quand ils étaient à une certaine distance de Rome, l'empereur Honorius avait refusé de venir au secours de la Gaule ultérieure, que menaçaient les barbares. Poussés par un des leurs, Tibaton , les indigènes se soulèvent. Plusieurs provinces les imitent, la troisième Lyonnaise entre autres, et par conséipient la Touraine. Pendant i\cux ans, des
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rmcontres acharnées ont iieii. Ce laps de temps écoulé, Tibalon est pris, la révolte tombe, les Turones seuls résistent. En vain Honorius. qui a pour leur province une prédilection toute particulière, les engage à se soumettre, leur promettant upe amnistie complète : ils refusent. Seule, l'apparition inattendue des \ isigotlis les décide à entrer en accommodement. Partis de la Suède pour venir s'établir dans la Tlirace, et de là dans l'Aquitaine, ces peuples convoitaient la Touraine jusqu'à la Loire, qui eût alors servi de limite naturelle à leurs possessions. Placés dans cette alternative d'échapper aux Romains pour échoir aux Visigoths, les Turones préférèrent la domination des premiers. Ils firent un nouvel appel à Honorius , qui , impuissant toujours à les secourir par luimême , arrêta les barbares en cédant à leur roi Wallia le Poitou, et en étendant leur teiritoire depuis Toulouse jusqu'à l'Océan; concession qui amena une nouvelle division de la Gaule Lyonnaise en quatre parties : les Turones, les Cenomani , les Picnnois, les Andécaves, les Nannètes, les Corisopins, les Vénètes, les Osiriens et les Diablintes, composant la troisième, et ayant pour métropole la capitale des Turones. La Touraine avait alors 357 lieues carrées.
Cependant l'empire romain touchait à sa lin; tout semblait se réunir pour en hâter le moment : les guerres dans les pays lointains, le droit de bourgeoisie romaine accordé à tous les alliés, l'insuffisance des lois, l'abolition des triomphes, l'invasion des barbares, la trop nombreuse incorporation de ces barbares dans les armées romaines, enfin la dépravation des mœurs. Énervé par l'inertie de ceux qui le gouvernaient, le peuple avait communiqué sa mollesse à l'armée ; après avoir quitté la cuirasse, le soldat romain abandonnait lepelum et la courte épée ; nu comme le Gaulois des prenuers temps, mais inférieur en force physique, il fut aisément vaincu; Végèce n'attribue pas à une autre cause les défaites successives des légions.
Cet état d'épuisement réveille chez les Gaulois le désir de reconquérir leur indépendance. En 438, les Bretons, les Andécaves et les Turones forment une ligue connue sous le nom de ligne armoricaine. Aétius, chargé de s'y opposer, réussit dans sa mission , pénètre en Touraine et en partage les terres entre les anciens possesseurs et les Alains, troupes mercenaires qui l'avaient suivi. Ambitieux et plus forts que leurs copartageants , les Alains s'emparent à leur tour de la totalité du teiritoire, et finissent même par en expulser les premiers occupants, qui sont contraints d'aller demander asile à leurs voisins.
Toutefois cette position n'était pas tolérable ; il fallait à tout prix en sortir. Six ans d'exil et de souffrances portèrent à son comble l'irritation des Turones. Ce qui suitout les exaspérait, c'était de voir que, loin de chercher à tirer convenablement parti des richesses du pays , les Alains ne se livraient qu'à des brigandages. Campés sur la rive droite de la Loire, ils traversaient le fleuve, dévastaient les fertiles campagnes situées au delà, mettaient tout à feu et à sang, et se ruaient même sur l'Anjou, oij ils avaient cependant le projet de s'établir. Plusieurs tentatives des Turones pour les contenir n'eurent aucun succès; plus nombreux et plus forts, les Visigoths les forcèrent à repasser la Loire et à ne plus jamais se représenter sur ses bords.
AS lA TOURAINE
Au milieu de ces conflits sans cesse renaissants ., le christianisme étendait partout sou influence bienfaisante. La province eccl(''siasti(iue des Turones se formait. Elle se composait des évêcliés du Mans, d'Angers et de ceux de la Bretagne. A saint Catien, ce grand apôtre des Gaules, avait succédé saint Lidoire; enfin se préparaient les conciles dans lesquels on allait régler d'une façon précise les droits de l'Église et ceux du peuple, les devoirs du prêtre et ceux des fidèles.
Le premier concile se tint à Angers (A53), sous la présidence de l'évéque Eufrône. 11 avait principalement pour objet l'édit de Aalentinien, qui interdisait aux évêques le droit de s'immiscer dans les causes étrangères à l'Église. Douze canons y furent décrétés. Ils concernaient presque tous le droit même; le troisième seulement s'écartait des autres : il défendait aux hommes de se faire eunuques. Ce qui semblerait prouver que cette profession — si tant est que nous puissions nous servir du mot — était alors assez répandue.
Sur ces entrefaites, de simple soldat devenu général, et de général empereur, Majorien, l'un des derniers césars, avait fini par être déposé et mis à mort. Ricimer, son conseiller et son assassin , lit proclanier à sa place Sévère III , que les Turones, trompés conune tant d'autres, reconnurent. In seul homme, /Egidius Afranius, osa protester contre cette usurpation. /Egidius commandait l'armée impériale en Touraine et disposait de forces imposantes. Il tenta d'amener les Turones à se rétracter : n'y pouvant réussir, et redoutant pour lui-même les conséquences de sa rébellion , il prit le parti de se soumettre , et ne songea plus qu'à faire oublier sa faute en se portant de sa personne à la lencontrc des Visigoths, qui , dirigés par Fridéric , frère de Théodoric II , venaient de reparaître en Touraine. egidius éprouva d'abord un échec; victorieux ensuite, il repoussa ses rudes adversaires, et les poursuivit jusqu'au cœur de leurs Etats ; mais il paya de sa mort cette victoire : on Tempoisonna (liQli).
Dans le môme temps s'ouvrit à Vannes un autre concile où l'on décréta seize canons. Ledeuxième frappait d'excommunication quiconque abandonnai tsafemme pour en prendre une autre, à moins qu'il n'y eût adultère. Le dernier défendait aux ecclésiastiques d'avoir recours aux livres sacrés pour apprendre l'avenir.
La mort d'yEgidius raviva l'espoir de ceux qui en étaient les instigateurs; ils avaient acquis trop de prudence et trop d'habileté dans leurs longues et successives pérégrinations pour n'avoir pas su du preujier coup d'oeil apprécier les avantages immenses et de toute espèce qu'offrait la Touraine. A plusieurs reprises ils y revinrent, et, quoique ce fût toujours ou à peu près sans résultats positifs, persuadés qu'ils parviendraient tôt ou tard à s'en rendre maîtres , ils n'en persistaient pas moins dans leurs tentatives. Eric, leur roi, épiait le moment favolable : il ne tarda pas à se présenter. Se sentant succomber, l'empire romain rappelait peu à peu ses troupes. 11 disait aux provinces : «Je ne puis plus vous défendre, avisez à le faire, si vous en avez la force, par vos propres ressources. » Bientôt, ce fut pis encore, il cessa de les gouverner, se replia de toutes parts sur lui-même, et rendit le dernier soupir sous le faible Augustide (/|7(5).
Le nom redouté des Romains n'exerçant plus son puissant prestige, Eric s'é-
lance sans plus tarder de Toulouse, arrive en Touraine à marche forcée, suivi d'un corps d'armée plus formidable que jamais, s'empare de la partie supérieure de cette riche province et la réunit au royaume d'Aquitaine.
C'est ainsi que de ce vieux pays des Turones disparurent les premiers conquérants du monde, ces soldats civilisateurs dont le règne avait été de 535 ans, qui, pendant ce long espace de temps, avaient créé de si grandes choses, tiré les Gaulois de leur barbarie, introduit chez eux le christianisme, fondé des écoles, ouvert des routes, creusé des canaux, bâti des aqueducs et des ponts, et dont nous allons retrouver à chaque pas les belles et sages institutions, monument d'une époque dont nous ne devrions jamais perdre le souvenir.
(tViS r.X h AI.AItM:.
(Cljnpitrf 11
m: S FRANCS.
Maîtres absolus Ce la Touralno, ou plutôt (k' cette partie de la Touraine à laquelle la Loire sert de limite naturelle, les Msigotlis déploient l'activité la plus grande pour s'en assurer exclusivement la libre jouissance. Après l'avoir réunie au royaume d'Aquitaine dont l'étendue, immense déjà, devientbien plus grande encore par cette adjonction , ils font aux liabilants des avantages considérables, et, tout en paraissant respecter leurs us et coutumes, ils tentent d'introduire cbez eux une législation houvelle. Eric, le premier de leurs rois qui s'en soit emparé défipitivement, el qui ait songé <'i s'y maintenir pour lui et les siens, Eric s'en occupe avec une activité dévorante. Tous ses soins, tous ses efforts, toutes ses vues sont .ibsorbés par la môme pensée, le mCme désir. Après sa moit, Alaric II , son fils et
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successeur, entreprend de mener à bonne fin cette œuvre. Persuadé que la religion est un des moyens d'asservissement les plus efficaces , il veut faire adopter aux Turones l'arianisme , dont son père et lui se sont déclarés lés protecteurs. Peut-être avec de la modération, de la prudence, eût-il réussi : l'ardeur de son prosélytisme le fil échouer; sa violence le rendit odieux.
C'est vers celte époque (50/4) que l'histoire place la seconde apparition des Francs en Touraine. La première avait eu lieu trente-un ans auparavant, alors que Chiidéric , quatrième roi ou chef de ces peuples , avait eu besoin de traverser la province pour aller combattre Odoacre, roi des Saxons , jusque sous les murs d'Angers.
Averti qu'il aura bientôt à lutter contre Clovis, prince jeune, actif, entreprenant, et <pii, en succédant à Chiidéric , a juré d'annexer la Touraine à ses Ét.its, qu'elle doit achever d'arrondir, Alaric se détermine tout d'abord à le prévenir en allant l'attaquer chez lui. Mais Théodoric, roi des Ostrogoths, ayant interposé sa médiation, il changea d'avis. Loin de piovoquer les hostilités, il envoya à Clovis quelques-uns de ses principaux conseillers, chargés de lui dire : « Si mon frère y consentait, j'aurais, suivant mon désir et par la faveur ). de Dieu, une entrevue avec lui. » Le roi franc leur lit un noble accueil et acquiesça à la requête.
Voici, suivant Dupleix, ce qui se serait passé : « Clovis, dit-il, aiant «accordé l'entreveuë et conférence au Gotii, duquel il se deffiait, envoia » devers lui Paternus, personnage accort et habile pour sçavoir avec quel «nombre d'hommes et en quel équipage ils se devaient lendre au lieu assigné. > Qu'aiant appris de luy que ce serait en petit nombre et sans armes, il le lap- » porta à son maistre : lequel l'y renvoia pour descouvrir si le Goth procédait ') en cette action franchement et sans fraude. Qu'il apperceut qu'Alaric et tous ))ceux de sa suite porlaicnt chacun une verge de fer à la main au lieu d'une •) houssine : ce que l'ambassadeur luy aiant reproché ils en vindrent à de grosses » paroles, et que l'ambassadeur même fut outragé contre le droit des gens, de )i manière que le traicté s'estant là dessus rompu la guerre fut déclarée entre •) ces deux monarques. »
Mais cette version est entièrementcontrouvée.La conférence eut lieu surlescon- Unsdesdeux royaumes, dans la petite île de Saint-Jean, au milieu delà Loire, vis-à-vis le château d'Amboise. En s'abordanl, les deux princes s'embrassèrent, après quoi ils prirent part à un festin somptueux , à la suite duquel furent contractés des engagements respectifs. Alaric loucha la barbe de Clovis et Clovis celle d'Alaric, témoignage d'une amitié éternelle. On prétend même que pour laisser à la postérité un monument durable de cette alliance, autant que pour déterminer les limites de leurs possessions, ils firent élever dans les plaines de Sublaines , entre Amboise et Loches, deux énormes buttes de terre. Le fait ne nous païaît pas démontré. Nous serions plutôt disposé à croire que ces buttes, qui existent encore, quoique le soc de la charrue les ait souvent sillonnées, et qui sont appelées dans le pays les Dangcs , ont été le tombeau commun d'un nombre considérable d'hommes de guerre, à la suite de quelque bataille. Des fragments d'objets
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divers, et tout récemment encore des monnaies frustes recueillies sur leur emplacement, tendraient à le prouver. Nous en reparlerons du reste plus tard. Pour le moment, bornons-nous à dire que, soit qu'il fût sincère dans ses démonstrations, soit qu'il profitât seulement de la circonstance, Clovis lit frapper à cette occasion plusieurs pièces dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous, et sur lesquelles on peut lire : Ambacia, Ambacium castrum, Ambacia vico. Les revers portent le nom des monétaires: Chabellarhis , Dommacarits.
En ce temps-là, on tenait peu à la foi jurée. Les Francs regardaient la paix comme une calamité. Les Visigotlis n'aspiraient également qu'à se battre. La réconciliation des deux monarques n'avait eu de la sincérité que les apparences. Ils ne s'étaient pas plus tôt séparés, qu'ils ne songeaient plus l'un et l'autre qu'à reprendre leurs premiers projets. « Clovis, transporté d'impatience, envoia def- )> lier Alaric au combat d'bomme à homme , à fin d'espargner le sang de leurs » sujets. Mais le Golh n'ayant osé l'accepter fut méprisé des siens, qui luy re- » prochèrent sa courdise. »
On sait le résultat de leur rencontre dans les plaines de Vouillé , près Poitiers (507). Cette bataille, la plus célèbre du sixième siècle, décida du sort de la Touraine. Elle passa de la domination des Visigoths, qui avait duré vingtsix ans, sous celle des Francs.
Quelques mots sur ces derniers peuples , que Montesquieu appelle si improprement nos pères.
Les Francs se montrèrent pour la première fois dans les Gaules sous le règne de Gordien-le-Pieux, et sont tout aussi peu connus originairement que les Gaulois et les Turones. Certains annalistes les font descendre des anciens rois de Troie; d'autres, des Gaules mêmes, d'oij ils se seraient éloignés précédemment; d'autres, de la Scandinavie, la mère commune de tous les peuples; d'autres, de la Pannonie; quelques-uns, de la Scythie, où, suivant Hérodote, hommes libres ou francs, ils auraient habile les bords des Palus-Méotides ; le plus grand nombre , de la Germanie, sans toutefois que l'on dise de quelle partie de cette vaste contrée : la Franconie, la Thuringe, la liesse, la Frise et la Westphalie ont prétendu tour à tour en avoir été le berceau.
Même incertitude quant à l'étymologie, en apparence si simple, de leur nom. Provient-il, ainsi qu'on l'a prétendu, de Francus, fils d'Hector, ou, avec Trithémie, du roi Franc, qui vivait du temps d'Hérode, en Judée, et serait venu dans les Gaules, qu'il aurait « gâtées » l'année oiî naquit Jésus-Christ? Ne serait-il pas plus rationnel de pense*' (jue, composés de diverses tribus de la Germanie, les Sicambres, les Bructères, les Saliens, les Cattes et tant d'autres, les Francs auraient pris ce nom pour exprimer leur indépendance ?
Quoi qu'il en soit, ces barbares avaient beaucoup d'alliiiité dans leurs mœurs avec les Gaulois et avec les Germains. Ils vivaient du produit de leur chasse, de fruits, de légumes et de racines, faisaient tout par échange, ne connaisf-aient ni l'or ni l'argent, et habitaient des forêts ou des antres. « Ils ont, dit Sidoine Apollinaire leur contemporain , la taille haute, la peau » blanche, les yeux bleus. Leur visage est entièrement rasé, si vous en exceptez
)i la lèvre supérieure, où ils laissent croître deux petites moustaches. Leurs » cheveux , coupés par derrière, longs par devant, sont d'un blond admirable. » Leur habit est si court qu'il ne couvre point les genoux , si serré qu'il laisse •' voir toute la forme de leur corps. Ils portent une large ceinture où pend une •I épée lourde, mais extrêmement tranchante. C'est de tous les peuples con- ) nus celui qui entend le mieux les mouvements et les évolutions militaires. «Ils sont d'une adresse si singulière, qu'ils frappent toujours où ils visent ; '• d'une légèreté si prodigieuse , qu'ils tombent sur leur ennemi aussitôt » que le trait qu'ils ont lancé contre lui ; enfin d'une intrépidité si grande, «que rien ne les étonne, ni le nombre des adversaires, ni le désavantage » des lieux, ni la mort même et toutes ses horreurs. Ils peuvent perdre la » vie, jamais ils ne perdront le courage. »
Généreux, dévoués, sincères, hospitaliers, mais rudes, implacables et même féroces, ils se divisaient en nobles, libres, aflVanchis et serfs, gouvernés par des rois, des princes et des ducs. Chez eux, point de lettres, point d'annales, point de lois écrites. Les bardes ou poètes étaient leurs seuls historiens. Pour armes ofl'ensives ils avaient l'épée , la framée ou francisque, la lance ou hallebarde, la fronde, l'angon ou javelot , la hache, la cateïe, massue d'un poids énorme; pour armes défensives, un bouclier d'osier plus haut que large, une cuirasse couverte d'une peau d'ours ou de sanglier, un casque surmonté d'une queue de cheval teinte en rouge, ou de quelque hgure hideuse. Leur religion était une sorte de panthéisme qu'ils pratiquaient au fond de ténébreuses cavernes, et leurs prêtres passaient pour des magiciens. Ils adoraient le soleil, la lune, le feu, les aibres, les rivières, et sacrifiaient des victimes humaines. Pendant longtemps ils n'eurent pour autels que des faisceaux d'armes. Ils juraient par l'air, soutien de la vie, etsur leurs épées, causes ordinaires de la mort. Leurs mariages étaient des sociétés de goût, non d'intérêt. Les femmes, exclues des successions, n'apportaient pas de dot. Dès qu'un enfant venait à naître, ils l'exposaient aux flots sur un bouclier, afin d'éprouver s'il était assez bien constitué pour devenir vaillant un jour. Ils ne conservaient que ceux qui surnageaient, et laissaient périr les autres. Piien de plus simple que leurs funérailles; on brûlait cependant les riches avec une certaine pompe, inhumant avec eux ce qu'ils possédaient de plus précieux, souvent même un de leurs domestiques pour les servir dans l'autre monde.
Si nous ne savons pas positivement quels étaient ces peuples, ni d'où ils sortirent, il nous est du moins acquis qu'ils arrivèrent en très petit nombre dans lesGaules, et que, irrécusable attestation de l'épuisement de cet immense pays! ils s'en emparèrent en très peu de temps , tandis que César n'avait pu le soumettre en moins de dix années. Clovis, celui de leurs premiers princes sur lequel nous ayons quelques notions à peu près exactes, n'était pas accompagné de plus d'une vingtaine de mille hommes — gens parva numéro — certains chroniqueurs ne parlent même que de six mille, mal vêtus, mal armés, quand il subjugua huit ou dix millions de Gaulois tenus en servitude par trois ou quatre légions romaines.
Les Francs, dit l'abbé de Vertot, dépondaicMil de leurs souverains, mais ces princes dépendaient eux-mêmes de certaines lois militaires qu'ils n'osaient violer ; maîtres absolus dans leurs conquêtes, on ne les reconnaissait guère dans leurs camps que comme généraux.
Que l'on se rappelle le vase sacré de saint Rémi brisé par un soldat devant Clovis. Ce trait peint un peuple.
Pendant dix ans, ils ravagèrent le pays sans y trouver presque de résistance , sans y former d'établissement stable: c'était une sorte d'arène où ils erraient, cherchant de quelle portion du territoire ils s'empareraient définitivement.
A cette époque, les Gaules étaient divisées en dix-sept provinces : cinq viennoises, trois aquitaniques, cinq lyonnaises , deux germaniques , deux bolgi(jues, toutes ayant leur métropole. Chaque province était en outre subdivisée en plusieurs peuples, chaque peuple en plusieurs pays. Ces peuples avaient leur capitale de laquelle relevaient les petites villes et les bourgades, qui étaient les chefslieu des pays et des parties. Les capitales ressortissaient elles-mêmes à la métropole, où résidait le gouverneur de la province. La justice, quoique souvent mal interprétée, « ne demeurait point en friche » : elle se rendait suivant le droit romain. Tous les actes publics se rédigeaient en latin , coutume qui s'observa longtemps en France.
Les gouvernements de ces provinces étaient ou consulaires ou présidiaux. Le sénat nommait anciennement aux premiers, dont le nombre s'élevait à six : la première Lyonnaise , les deux Germaniques , les deux Belgiques , la première Viennoise. Les onze autres dépendaient des empereurs, qui en disposaient à leur gré. Cependant cette distinction n'emportait aucune idée de prééminence : ceux qui occupaient ces postes élevés jouissaient au même titre d'une autorité presque absolue; hommes d'affaires de l'empereur, ils étaient chargés, dans toute l'étendue de Tempire, des intérêts du gouvernement central , de la perception des impôts, des domaines publics, des postes impériales, du recrutement des armées. Ils avaient en outre Tadministration de la justice, la juridiction civile et criminelle, sauf deux exceptions en faveur d'un magistrat pariiculier — defensor — à qui était réservée, indépendamment de ses autres attributions, la juridiction de première instance en matière civile, et qui jugeait un certain nombre de causes, comprenant ce qu'aujourd'hui nous appelons les siujples délits.
Les gouverneurs décidaient seuls dans tous les procès, sans autre recours que rappel à l'empereur. Présidents, d'abord, comme nous venons de le voir, on les nomma ensuite comtes — comités — hommes de la suite de l'empereur. Leur puissance était absolue; elle leur donnait le droit de vie et de mort sur les citoyens. Ils marchaient toujours précédés, comme les consuls, de douze licteurs, hjïches et faisceaux en avant. Quant au traitement — cause souvent de leurs exactions — il ne répondait pas à l'importance de la charge. Sous Alexandre Sévère ( 222 ap. J.-C. ) , il ne se composait encore que de vingt livres d'argent et de cent pièces d'or (3913 fr. selon M.Letronne) , six cruches — phialas — de vin, deux mulets et deux chevaux, deux habits de pa-
i-ade — vesles foreuses — un habit simple— tYsa's domestica — une baignoire , un cuisinier, un muletier, et, dit M. Guizot, après Lampridc, quand ils n'étaient pas mariés, une concubine — qiiod sine his esse nonpossunt. Ce ne fut que sous Théodore II (première moitié du V" siècle^ qu'on cessa de leur rien donner en nature.
Indépendamment de ces gouverneurs, il y avait des ducs dans les villes frontières, et, ainsi que nous le verrons plus tard, des comtes dans les cités de l'intérieur. Les ducs étaient des officiers du premier rang, qui ne recevaient l'ordre que des légats; les comtes étaient comme les assesseurs ou conseillers des généraux d'armée et des généraux de provinces. Enfin, pour terminer ce rapide aperçu sur l'état des Gaules, lors de l'invasion des Francs , Trêves en avait été d'abord la capitale générale , résidence habituelle du préfet du prétoire créé par Constanlin-le-Grand; mais, depuis le jour où les barbares avaient saccagé cette ville, jlonorius avait transféré le siège préfectorial à Arles.
La Touraine n'eut pas lieu de se féliciter de la domination de ses nouveaux maîtres. Allâmes, cruels, impitoyables^ ils ne vivaient que de brigandage, et, quoique la contrée fût belle et fertile, ils ne savaient en aucune façon la cultiver. Ils pillaient tout ce qui leur tombait sous la main, et mettaient les anciens colons dans une dépendance qui louchait à la servitude.
De pareilles soufl'rances, jointes à la confusion des diflérents peuples auxquels ils s'étaient trouvés mêlés tour à tour : les Celtes, les Gaulois, les Kimris, les Romains, les Teutons, les Alains , les Visigothset les Francs, ces souffrances et cette confusion auraient dû altérer à jamais la nationalité desTurones : il n'en fut rien; ils restèrent toujours ce qu'ils avaient été dans le principe. Si l'on pouvait jamais retrouver des titres de ce temps-là, il n'y aurait peut-être pas aujourd'hui une seule famille en Touraine qui fût en état de justilier que son origine remonte à un Fjanc.
Les Francs avaient toujours été barbares, ils le furent longtemps après Charlemagne, qui tenait particulièrement à ne pas être considéré comme faisantpartie des leurs; ce qui établit surtout combien ils étaient inaccessibles à la civilisation, c'est que, devenus chrétiens après l'abjuration de Clovis, ils n'en conservèrent pas moins cette superstition de croire la divinité malfaisante.
Du moment où ils eurent mis le pied dans les Gaules, il en fut de ce vaste empire comme de celui des Romains. 7\près avoir passé par la plus affreuse barbarie, civilisé par les Romains, régénéré par le christianisme, il s'était élevé jusqu'au rang des premières nations du globe : il retomba pour ainsi dire dans son état primitif, et y demeura pendant plusieurs siècles, laissant à la postérité, comme témoignage de son antique splendeur, des monuments et surtout le souvenir de ses enfants les plus illustres : le savant médecin Critias, le jurisconsulte Ménécrate, le rhéteur Stace , le géographe Pythéas , les poètes Pétrone et Ausone, Minervius , surnommé le second Quintilien; les historiens Sidoine Apollinaire et Trogue Pompée (les écrits de ce dernier sont malheunnisement perdus) ; l'orateur Prœrésius, à qui la capitale du monde érigea une statue avec cette inscription : Rome, la reine des rois, an roi de Vèloqnence ;
l'érudit Favorin , le redoutable Athenacum, de Lyon , ville où chaque année les plus grands orateurs , les Salvien , les Césaire, les Avitus et tant d'autres, venaient disputer le prix de l'éloquence dans une assemblée générale de tous les peuples de la Caule, et où les vaincus étaient condamnés ;"» cflacer leurs propres écrits avec leur langue, ou à être précipités du milieu du pont dans la Saône. Ajoutons que , du temps de Cicéron et d'Agricola, Marseille était appelée l'Athènes des Gaules; quePison était Aquitain, Antonin-le-Pieux d'origine nîmoise, Vindex, dont les ancêtres étaient des rois, et qui disait après avoir soulevé son pays contre Néron , quand celui-ci eut mis sa tête à prix : « Je donnerais I) volontiers ma tête à celui qui m'apporterait celle de Néron; » que Vindex était Séquanais, et qu'enfin la Touraine pouvait se vanter d'avoir donné le jour aux Triccos, aux Canlocix , aux Drucca , princes ou guerriers dont rillusiration est constatée par les monnaies recueillies qui portent leurs noms.
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