La tourmente
Bien que M"^ Halluys eût reprit ses jeudis, de cinq à sept, elle n'était pas encore rentrée chez elle à six heures moins un quai t. Jacques, qui avait passé sa journée à remettre en ordre sa bibliothèque et à époussf'ter ses livres, s'approcha vivement de la V»aie vitrée du hall, en entendant s^arrêter un fiacre. Thérèse en descendit. Avait-il espéré qu'elle lèverait les yeux, d'un prompt et furtif regard de femme qui se sait attendue et guettée? Elle n'en fit rien, trax'ersa le jardin de l'air raide et fier qu'elle prenait dans ses ma-ux-ais jours, et qui le froissait toujours au vif, comme une injure imméritc-e.
Je suis sûr qu'elle \ient de la rue Muncey ! niurmura-t-il.
L'avant-veille, ils avaient eu une discussion d'argent ; et l'attitude de sa femme lui avait prou\é, une fois de plus, quelle fâ- < hrusc influf-ncf exert^ait sur elle M°" Gui- Ihcni. Cette amie, mariée à un ingénieur t\e>i mines, vivait mal avec lui ; .sa légèreté ou son imprudence commençait à la compromettre, ft J.jcques voyait avec déplaisir « ette liaison de femmes. N'ayant pu la rompre sans briser avec Guilhem. qu'il esti niait, il avait compté sur l'eff'.t d'une .sépa ration, au long d'un hivernage en Italie, qui lui permettrait d'avoir sa femme tout à lui,
de la reprendre en quelque sorte. Il avait prévu juste.
Thérè.se, fort souifrante d'une faussse couche, menacée d'anémie et en proie à une langueur fiévreuse, avait retrouvé ses forces au soleil de X-aples et de Palerme; et, en même temps, soit gratitude envers cette affection qui l'entourait de soins et d'égards, soit qu'échappant au vide et au factice des (xcupations mondaines, elle prît mieux coiVi^jience de la vie intime et des de\oirs qui l'ennoblissent, Jacques avait eu le bonheur de la ^•olr icntement se transformer, perdre de sa sécheresse et se relâcher de son perpétuel qui-vi\e, s'abandonner plus confiante, l'aimer enfin, non plus ave<" ces élans d'âme dé.sordonnés, ou cette passi\eté un peu dédaigneuse qui l'avaient si souvent inquiété ou déçu, mais d'une tendresse vraie, grave, un peu triste, qui semblait regretter les Im'IIos heures perdues eu bouderies et en m;denlendus, et il'autant moins suspecte i]u'elle restait juire et sans compromis des sens ; Thérèse, en .son alanguis.sement dolent sur une chaise longue ou ben ée dans leurs promenades par une voiture bien douce, lui • 'tant demeurée, des mois entiers, fraternelle et saerée. I )ure épreuve pour l'amoureux qu'il était encore, après sept ans ilemariag<\ épris et fervent comme au premier jour I Mais ce côte-à-côte amical avait bien des dédommagements; et c'est avec bonheur
La loLirrnente
qu'il s'était dévoué à son rôle de gardemalade parfois fatigant, souvent onéreux, car elle se refusait aux remèdes et il fallait \aincre ses répugnances. La soumission reconnaissante qu'elle montrait dans les derniers temps l'avait d'autant plus touché; et il avait connu pour la première fois depuis longtemps le charme profond des entretiens et des lectures à deux, lorsque ce caractère ombrageux, liumilié par la souffrance et amolli par la langueur, avait laissé deviner en elle une autre femme, plus tendre et meilleure! Cela réparait tant de choses, les années difficiles d'un début de mariage, ce long malentendu coupé de trêves et d'oublis, qui, tout à tour, éloignait ou rapprochait leurs cœurs 1 En Italie, Jacques avait entrevu !a possibilité de l'entente et du bonheur, qu'il se résignait parfois à ne plus espérer. Aussi, avait-il été douloureusement surpris, depuis leur retour à Paris, de voir Thérèse redevenir maussade, irritable, acerbe, ayant perdu en trois semaines le bénéfice de leur pacifiant hivernage.
A quoi s'en prendre, sinon à l'influence