EN FACE DI-: LLI
rement pavés. Ln plus grande douleur, la plus basse humiliation que je pouvais connaître, je les lui dois ; et je l'aime encore ! Si elle était de celles que leur beauté fait reines, si son esprit éblouissait ; mais non. elle ne vit que par ce charme indicible, qui est fait de rien et qui se sent sans qu'on puisse l'expliquer. (Quelques sentiments complexes que j'aie pour elle, tendresse, mépris, pitié, horreur, mon lot est tel que je ne puis m'empêcher de l'aimer! »
— Et Philippe ! cria la mauvaise voix. Comme elle rirait, la jolie dame qui te
regarde en ce moment ! Comme tes amis riraient, s'ils savaient ! Guilhem lui-même, auquel tu ne pensais qu'avec ironie, sourirait !
— Ah! qu'ils le sachent, se répondit-il, que tout le monde le sache ! Peut-être délivré de cette angoisse, pouvant me dévouer à une femme publiquement avilie, je ne craindrais pas de l'aimer en quelque coin perdu, d'un amour effronté et ignominieux !
Il releva la tête, avec une envie de hausser les épaules. Combien, en dépit de soi, la littérature, les mots de roman gâtaient, sans la fausser pourtant entièrement, la sincérité de ses sentiments ! Il se dit : « Mais pourquoi toujours remâcher ce fiel? » Et il essaya de se raccrocher à d'autres préoccupations, au souvenir d'Agnès très souffrante qu'il avait accompagnée, — une fois la maison de Marseille fermée et les affaires les plus importantes réglées, — jusqu'à Toulouse, la laissant de là gagner Biarritz, avec Lisette et une femme de chambre dévouée, l'ancienne nourrice de l'enfant. Des visages récemment entrevus défilaient dans sa mémoire, amis de d'Elbé, gens de loi. Il avait acheté les chevaux de Maximin, deux carrossiers noirs et deux chevaux de selle. Grâce à la complaisance du colonel, l'ordonnance de d'Elbé et un soldat, expédié*., en permission, les avaient conduits, en wagon-écurie d'express, à Nevers, et de là aux Flouve«.
Machinalement, il portait la main au portefeuille serré contre sa poitrine, contenant une lettre de Ferrand qui le rassurait : les poursuites au sujet du duel n'auraient pas lieu ; un grand scandale politique occupait depuis huit jours les journaux et l'attention publique. Mais ce ]5ortefeuille contenait autre chose aussi que la lettre de Ferrand ; un autre papier, d'une longue écriture hachée, se cachait dans un des recoins, un papier que Jacques, dei)uis quinze jours, n'avait pas eu le courage de détruire et dont la présence pourtant lui causait une brûlure, une souffrance vive, comme si un hmibeau de vésicatoire lui fût resté collé, à même la chair. Cette confession de Thérèse, par quel enfantillage impardonnable l'avait-il con- .servée, s'exposant à la perdre, s'effrayant à l'idée que d'autres que lui, curieux, pourraient s'en saisir et la lire? Avait-il vraiment com])té la conserver comme une menace suspendue au besoin, s'en servir comme d'une arme .secrète? ou bien s'était-il réservé de l'anéantir en présence de Thérèse, de lui dire : Brûle-la! comme Guilhem avait dit à sa femme? Il ne ferait donc qu'imiter cet
autre, au su même de Thérèse, et il se représentait l'ironie de cette scène, le mélodramatique du geste. Non, non, il valait mieux en finir tout de suite ; débarras.sé de l'envie de garder sur soi cette lettre et de la relire, afin de se torturer à plisir, il serait allégé à jamais, peut-être, tant nous attachons d'importance aux actes de convention, aux symboles tangibles des choses! Il prit le portefeuille, en tira la lettre, et sans la regarder, se mit à la déchirer, lentement, posément, en mille petits morceaux qu'il semait, au fur et à mesure, dans le sillon du train, au grand vent. La jolie voyageuse, les yeux levés de dessus son livre, suivait distraitement les minuscules papillons. Quand le dernier se fut perdu, Jacques jugea qu'il valait mieux (lu'il en fût ainsi. Cet acte avait en soi quelque chose d'irréparable, une signification formelle, du moins il essayait de se le persuader. Et la voix triste et charmante des actes sans retour, des minutes uniques dans l'existence, lui souffla : o C'est le passé ! le passé ! »
Alors, tandis que le train, forçant ses feux, se hâtait trépidant, près d'arriver, Jacques conçut d'une façon tout autre le drame de cœur qui se jouait en lui, dont il était à la fois spectateur et acteur. Cette dQuleur qu'il éprouvait n'avait point de réalité présente, s'attachait à des choses disparues, à des heures lointaines, à des sentiments morts. Des mois avaient coulé, suffisamment, s'il avait tout su au premier jour, pour avoir presque oublié aujourd'hui. Des mois, n'était-ce pas suffisant pour que les êtres qui se sont le plus aimés, ayant perdu, qui une maîtresse, qui un amant, aient leurs veux secs et leur âme refroidie? (Quelques mois encore de vécus, qu'éprouverait-il en pensant à ces heures de torture? Il se dirait : « C'est le passé! » Que ne le disait-il donc tout de suite? et il murmura comme dans les répons d'une litanie : * C'est le passé! c'est le passé ! »
Le train se ralentit brusquement, à la station de Corsv ; sur le quai, Thérèse attendait.
Ils s'aperçurent presque en même temps ; elle l'avait vu d'abord, et ce fut l'éclair d'un visage souriant et transfiguré qui la lui fit reconnaître, car elle était vêtue d'une robe noire et quelque chose la changeait, (]u'il ne devinait pas. Conmie il ouvrait la j)ortière et qu'elle s'avançait vivement, il s'expliqua ce qui l'avait frappé, elle portait .ses cheveux coupés courts et flottant sur la nuque à la mode des gars bretons ; cela lui
Et II. s'KMnnASSKRKNT A pr.EiKES LÎ:vnF.s.
donnait un air de page, à la fois excentrique et charmant.
Mon Jacques, balbutiait-elle en rele^-
vant son voile, et ils s'embrassèrent à pleines lèvres. Tu as fait un bon voyage, tu n'es pas trop fatigué?
Il retirait sa valise d'un compartiment, saluait, d'un coup de chapeau banalement correct, sa voyageuse en vis-à-vis, que Thérèse dévisagea, d'un regard perçant où quelque méfiance entrait. Il sentit cela, et ce fut un très léfier, léger choc nerveux, entre eux.
— Tu connais cette dame? demandât-elle.
— Moi? Pas du tout!
— Ah! comme tu la saluais?...
— Pure politesse.
Elle releva le menton, une façon à elle d'accepter les explications de son mari, et il eut, si peu que ce fût, l'imperceptible sensation d'une fêlure dans le ton et les manières de sa femme. Elle n'était pas changée, décidément : singulière âme ombrageuse et fantasque ! Elle lui souriait de nouveau en répét;nit :
- Enfin ! enfin !... comme le temps m'a p;iru long !
Et avec une grâce timide, presque une gCne :
— Tu vois, je me suis faite belle pour te plaire. Est-ce que la coupe de cette robe te plaît? Je l'ai choisie très simple pour qu'elle soit à ton goût. Tu regardes mes cheveux? J'ai dû les couper.
— Tu ressembles à un petit garçon, dit-
— Viens, la voiture nous attend.
Ce fut une sur[)rise ; les deux carrossiers noirs de d' Elbe, attelés à une victoria neuve, svelte et élégante, attendaient, harnachés de neuf, un cocher à livrée bleue sur le siège.
^; Voilà notre attelage, te plaît-il? Gerbaud est venu avec sa carriole et se chargera de tes malles. Ah ! le voilà !
Le régisseur des Flouves s'avançait avec empressement; c'était un homme rougeaud, grisonnant, à complet foncé de couleur poivre. Depuis dix ans il régissait les terres de M""' d'Hervines et occu])ait une dépendance du château, un pavillon à l'extrémité (lu parc. Jacques, que l'exploitation agricole ne séduisait point, en son ignorance comj)lète de ces matières, avait conservé Gerbaud avec plaisir. Il lui serra cordialement la main. Le régisseur se montra jirévenant sam servilité, avec la luinnce df^ di'fércnce qui convenait. Ancien adjudant ])cndant la
guerre, médaillé de la médaille militaire pour sa belle conduite à Rezonville, il était d'une probité irréprochable, très entendu, très prévoyant. Depuis la mort de sa femme, il vivait avec sa fille, une enfant de douze ans, et sa vieille mère. Jacques lui demanda des nouvelles des siens, et comme Gerbaud. y ayant répondu, lui réclamait son bulletin de bagages :
— Voilà, Gerbaud. et merci.
Le régisseur s'éloignait, Thérèse lui cria :
— N'oubliez pas mes fleurs, monsieur Gerbaud !
Il répondit, s' arrêtant net :
— Non, madame, Annette vous les portera ce soir.
— Quelles fleurs? demanda Jacques, Un rien de familier, une nuance de coquetterie dans le ton de Thérèse l'avait choqué ; quoi d'étonnant pourtant qu'elle parlât ainsi à Gerbaud?
— Rien, des fleurs rares, pour mon salon. Mais tu ne dis rien de notre voiture?
— Explique-moi.
— C'est bien simple, tu comptais acheter une Victoria, père a été chercher celle-ci à Paris, M. de Malerte la lui avait signalée ; le jeune comte de Fontesque, le neveu de M°"' de Marjay, venait de la faire construire avec un mail-coach et trois charrettes anglaises, quand on l'a interdit. La voiture n'avait pas encore cjuitté l'atelier du carrossier. Gerbaud m'a procuré le cocher et répond de lui. (^)ue penses-tu de ma surprise ?
— Elle est très gentille, dit Jacques, — et bien qu'il n'eût rien à objecter à cela, il éprouvait un malaise devant les cheveux courts, la victoria, le cocher, l'insolite, ou plutôt l'inattendu de cet av-cu(Ml. ])ourtant très affectueux. Il lui semblait (jut- Thérèse, au milieu de cette prise de deuil, aurait pu avoir des préoccupations moins frivoles (]ue celles d'acheter une victoria, pour lui en faire la surprise. Elle resterait toujours, il le voyait bien, l'enfant gâtée aux caprices de laquelle M. Forget, si faible, se prêtait sans résistance. Il enveloppa d'un coup d'œil la voiture et l'attelage irréprochables, fut, tant l 'amour-propre masculin est susceptible, piqué de n'avoir au(nme critique à faire ; il offrit la main à Thérèse qui sauta légèrement sur le marchepied et s'assit dans un tapotement de jupe ; dès qu'il fut à ses côtés, la voiture roula très douce, au trot vif des chevaux bien menés. A aller vite ainsi, un sentiment de péril les frôlait, que domi'
nait une sécurité, et dans ce confort, Jacques', respira l'air frais, par grandes bouffées. Il' se demandait s'il était bien lui, et si c'était Thérèse qui se tenait là, tout contre, assez près pour qu'il sentît la tiédeur de son corps. Il la regarda; ses cheveux courts la changeaient-ils à ce point ! elle avait un air singulièrement jeune, une fleur de vie, un rose de rose aux joues; elle semblait, remontant le cours des années, ressusciter jeune fille, presque enfant, telle qu'il l'avait aimée. Ses admirables yeux rayonnaient, on eût dit des émeraudes à fleur d'eau, trempées de soleil. Le deuil qu'elle portait n'attristait point sa beauté, la relevait au contraire d'un piquant singulier. Elle le regardait avec une tendresse souriante, un regard profond et lumineux.
— Eh bien? dit-il, après un long silence, pendant lequel ils s'étaient contemplés.
Elle répondit :
— Je suis heureuse, — et se reprenant avec un soupir : — Trop heureuse!
— N'est-ce pas, nous sommes bien?
Cette voix où l'émotion mêlait un 1 h;irme
voilé, Jacques ne l'entendit pas sans trouble. Le clair de lune baignait le parc; et, dans les allées blanches, des reflets de feuillages dansaient comme une eau dombre. Ils se tenaient par le bras, et l'enchantement de cette heure les pénétrait.
— Tu n'es pas trop las? murmura-t-elle.
— Non. et toi?
Elle secoua la tête avec grâce, .son visage, dans la clarté bleuâtre, s'imprégnait de mystère, la longue et flottante robe noire (ju'ell'e avait revêtue dans l'appartement lenveloppait de mollesse, une écharpe de soie blanche lui cou\Tait les épaules. Jacques s'arrêta, relevant le fin tissu pour lui couvrir la tête, lui protéger le cou.
— N'aie pas froid, dit-il, cette jolie brume bleue est perfide.
— Tu es bon, dit-elle, — et d'un geste spontané et si prompt rju'il ne put se défendre, elle lui prit les mains et les baisa, en esclave tendre, humV)]ement. I! voulut les retirer, par pudeur virile.
— Non. laisse, laisse, dit-elle. — • Et il dr.t sul>ir la douceur de ces baisers fervents qui lui caressaient tièdement les doigts II se dégagea, étreignant la jeune femme, et lui baisa les paupières.
— Cher, cher, balbutia-t-elle dune voix étouffée. Oh! vois, toutes ces étoiles!
Le ciel était d'une pureté claire, il fourmillait d'astres blancs et bleus, d'étranges prunelles de diamant qui clignaient. Le parc, sans persjjective dans l'ombre, paraissait aussi va.ste qu'une forêt. Des allées d'eau serpentant aboutissaient à un étang, sur la gauche. Les pelouses moelleuses avaient- l'air de tafiis géants. De grand'vieux arbres répandaient, sous leurs branches solennelles, une paix grave et enchantée. Jacques, qui cependant connaissait bien les Flouves, ne les reconnaissait plus ce soir, jamais elles n'avaient encore pris cet aspect de décor de Belle an bois dormant, jamais leur âme de rêve et de silence ne s'était exaltée pour lui d'une façon ausi douce et caressante. Une langueur fluide flottait, qu'il n'avait point soui>çonnée encore; et la voix secrète des vieux enclos 011 les pierres, l'eau lente, les arbres, ne sont jamais troublés par l'agitation du dehors, lui soufflait bien bas qu'il ne serait jamais mieux, en plus paisible et plus lointaine retraite, pour oublier sûrement, se laisser vivre dans cet engourdissement de l'âme qui guérit peu à peu les plus incurables plaies. Tout aidait à cet ensorcellement qui, dès l'arrivée, l'avait capté et lié de chaînes sul)tiles : le bain d'air frais, le beau pavsage déroulé des deux côtés de la route, la présence de l'aimée à son côté, dans la molle voiture, la rivière reflétant le ciel et les nuages du couchant, les Flouves aperçues en haut du coteau avec les feux d'ors des vitres miroitant au soleil, enfin la h'iite montée, dans l'avenue des peupliers blancs. Se retrouver chez soi, dans un chezsoi nouveau et cependant connu dans tous ses détails, avec le plaisir de revoir des êtres aimés comme M. Forget, de sentir circuler autour de soi les ombres muettes et familières des domestiques, lui avait été reposant et Ixin ; la possession des choses et des âmes, tout ce qui agrandissait sa personnalité et faisait en quelque sorte partie de luimême, l'avait repris : jusriu'au bain dans le- (]uel il s'était plongé pour se nettoyer de la poussière du vovage. jusqu'au dîner fin et substantiel qui l'axait réconforté de son harassement, jus(]u"à l'allégement de porter des vêtements lâches et souples, des bottines de drap moelleuses comme des pantouffles ; oui, la complicité de l'habitude, la traîtrise du bien-être, l'avaient plongé en une sorte d'hébétude heureuse, qui n'était pas la lâche sécurité des aises retrouvées, mais une douceur de halte après les jours de fièvre, une
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détente d'âme et de corps heureux de s'épanouir en une joie sans pensée, presque végétale, dans ce paysage lunaire, à moitié irréel, tenant de la rêverie éveillée et du songe de dormeur. Etat de grâce singulier, tout physique, auquel il devait de voir les choses avec d'autres yeux, ne trouvait plus rien à reprendre, savait même bon gré à M. Forget de s'être excusé, rejetant sur l'impatience de Thérèse cet achat de voiture, auquel il marquait l'intention de prendre part pour moitié, par une de ces délicatesses généreuses qu'il savait trouver, à point nommé.
— Tu n'as pas froid ? demanda-t-il avec insistance.
— Non.
Le silence retomba ; la nuit pure les baigna de ses souffles ; une allée d'eau côtoyait leur allée de sable, entre deux bordures de gazon : cette eau dormait, paresseuse, sur un lit d'herbes et de gros iris à lames d'épée; des étoiles, çà et là, trempaient; un pont de bois de loin en loin projetait une barre d'ombre noire, des bancs de pierre sous la lune ressemblaient à des corps couchés.
— Il n'y a personne, murmura Thérèse, avec le vague frisson dune peur contenue, au milieu de cette solitude magique.
— - Personne, dit-il.
Ils aperçurent entre les arbres, au loin, le pavillon où habitait Gerbaud ; tout v était noir, sans lumières. La ferme, plus loin, se taisait, bêtes et gens endormis.
— On se couche tôt, à la campagne, fit Thérèse.
Ils rentrèrent lentement, débouchèrent devant la grande pelouse; la façade des Flouves, blême de lune, se dressait devant eux, avec ses larges fenêtres dont les carreaux verdis semblaient boire les rayons pâles.
— La l>elle nuit! dit Jacques. — Le cœur rempli d'une tendresse grave et fervente, il comprenait qu"il lui serait impossible d'exprimer cet état par des mots; à quoi bon d'ailleurs !
La beauté du ciel et le merveilleux décor parlaient poui lui. et il savait bien que Thérèse entendait cette voix des choses, y répondait. Elle se faisait plus lourde à son bras et sa respiration s'entendait, oppressée de langueur, plus forte et plus lente. Qui eût osé nier, pensait-il, l'influence qu'exerçaient sur eux ce parc solennel, ce château de silence, la féeri'iue atmosphère? Certes, on est malheureux partout, mais n'eussentils pas été exposés à souffrir bien davan-
tage si, au lieu d'errer en oisifs luxueux dans ce jardin, ils avaient dû, en quelque pièce étroite d'un pauvre appartement de Paris, subir en plus les mesquines préoccupations du labeur quotidien, du pain à gagner? N'y eût-il pas eu, de la part de Jacques, hypocrisie à le prendre de haut avec ce luxe qui mettait autour de lui une ouate de bien-être, lui permettait de souffrir de façon moins vulgaire, de s'entourer d'une illusion de poésie et de beauté? Pourquoi se mentir à soi-même, comme il lui était arrivé plus d'une fois, feindre une âme détachée et au-dessus de ces vanités? Qu'il eût le courage de se l'avouer : il jouissait pleinement de se retrouver en ce beau et aristocrati(]ue domaine, de le savoir à soi; et il ne rachetait l'égoïsme de cette pensée que par le plaisir qu'il goûtait à associer Thérèse à cette possession. Ce lui était même un attendrissement de songer qu'elle ne tenait que de sa générosité son titre et son rang de châtelaine des Flouves; il l'en avait investie à nouveau, par le pardon : la vision de H femme séparée ou divorcée, vivant seule, mal jugée, livrée sans défense aux hasards et aux duretés de la vie, passa devant ses yeux et lui fit mal. Il eût mieux aimé Thérèse morte que de la savoir vouée à des liaisons douteuses, à d'inférieures tendresses. Il éprouvait une satisfaction d'amour-propre, mais aussi de bonté, à s'affirmer qu'il ne la punirait qu'à force de soins, de prévenances, qu'en l'entourant de délicatesses raffinées : ces procédés auraient quelque noblesse et à fléfaut de respect commanderaient l'estime et la reconnaissance. Pourquoi l'eût-elle, d'ailleurs, nécessairement méprisé? Comme c'était pour lui l'idée la plus pénible, et qu'il eût supporté d'être ou de paraître avili aux yeux de bien des gens, mais non à ceux de Thérèse, il s'efforçait de l'écarter, cette obsession cuisante, en s'affirmant que sa conduite haute et tendre, — hélas! méritait-elle bien cet éloge? — était le plus sûr moyen pour reconquérir la confiance et l'affection de sa femme. Que serait l'avenir, il n'en pouvait décider ; mais ce dont il ne pouvait douter, c'est qu'à cette minute Thérèse l'aimât, fût toute à lui. rien qu'à lui. Il lui en savait une gratitude infinie, tout en estimant que cela lui était bien dû. peut-être : mais pour rien au monde, il n'eût voulu lui faire sentir la supériorité de sa situation, la générosité, prétendue ou réelle, de son âme; et il fut payé de la délicatesse qui le condamnait à se taire, par l'intuition qu'eut Thérèse de ce qu'il pensait en
Le parc sans perspective dans i/omrre paraissait atssi vaste qu'une rORÉT.
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ce moment : magnétiquement avertie, elle alla au-devant, murmura :
— Comme nous serons bien ici, loin de tout, tous deux seuls !
Il eut conscience de l'oubli injuste que comportaient ces mots envers Agnès, en-
les oreillers jumeaux faisant chevet au grand lit de sa femme. Ce lit, il l'avait reconnu également, cetait leur lit de noce et des premières années du mariage, un large lit bas d'autrefois, Louis X"VI, à rideaux et couvie-pied de toile de Jouy; il n'avait pas
Quand il s'éveill.v, Thérèse dorma.it encore.
vers le pauvre d'Elbe; mais lui-même ne .se rendait-il pas coupable à tout moment de cet oubli perpétuel des autres?
— Rentrons, dit-il, car un frisson avait saisi Thérèse.
Il l'entraîna df)ucement, malgré sa résistance; il comprenait, non sans un trouble anxieux et délicieux, le sens de cette promenade prolongée, reculant, par une pudeur vraie faite de crainte, de doute, d'effroi obscur, la solitude en commun, le face à face dans la chamlire conjugale, l'inconnu du bonsoir souhaité, chi baiser d'adieu échangé. Thérèse lui avait fait dresser un lit à i)art, comme à Paris, sans affectation, d'une façon discrète qui semblait, par délicatesse, le laisser libre, mais il avait bien aperçu, aussi,
voulu s'en défaire, par une sorte de superstition, de pudeur, par cet attachement pieux qu'il étendait volontiers aux objets de famille; et quand l'installation du jx-tit hôtel de Paris avait appelé un mobilier neuf, plus riche et plus confortable, il avait fait, reléguer avec regret le vieux grand lit aux Flouves, avec d'autres meubles. En le revoyant, il avait éprouvé, dans K '> circonstances sii> gulières qu'il traversait, une émotion enfantine peut-être, mais grave et attendrie. En ce lit, Thérèse était entrée vierge, elle avait conçu Fancy; on l'y avait reportée brisée et demi-morte, sitôt sa fille venue au monde; et des heures de joie, des réconciliations, des bouderies aussi, des sommeils irrités, des réveils souriants avaient tissé leur trame de
jours et de nuits sur cette couche intime, chère et sacrée.
Jacques répéta :
— Rentrons!...
Quand il s'éveilla, Thérèse dormait encore. Il resta immobile, craignant de l'éveiller, tourna doucement la tête pour la contempler. Elle reposait d'un sommeil paisible, une joue dans l'oreiller, l'autre toute rose de tiédeur; son cou et son front, dans le repos, paraissaient plus blancs, d'un éclat de nacre, ses paupières avaient une délicatesse transparente, ses lèvres étaient d'un rouge lisse et charnu, son menton s'arrondissait en un contour gras et voluptueux, un épanouissement singulier la nimbait toute d'une beauté de fleur féconde, riche de sève, au matin.
Ce sommeil sans défense, cette faiblesse candide l'attendrirent, il la jugea inconsciente, irresponsable, et plein de pitié, il eût voulu baiser encore ses paupières frêles et goûter au fruit savoureux de ses lèvres. « Pauvre, pauvre Thérèse ! » Un reste d'ivresse lui noyait le cœur. Il avait envie de sourire, non sans mélancolie; de siffloter un de ces airs à la fois gais et tristes qu'a inventés l'âm^ populaire; une poésie sans paroles flottait dans sa tête. Un contentement, qui n'était pas uniquement voluptueux, le berçait dans la douceur du lit, tandis qu'un beau jour jaune, arrêté par les volets et les rideaux, transparaissait à la fenêtre comme une aube d'or. Elle était passée, et victorieusement passée, la redoutable épreuve! Ses angoisses de la veille, une fois rentré avec elle, enfermé dans la chambre conjugale! Tout ce que leur silence disait, et leurs yeux .se cherchant et se fuyant, leur sourire indécis, la difficulté d'exprimer ce qui dormait au fond de leur cœur, l'atroce appréhension, pour lui, du ridicule! Comme il avait eu peur, comme il avait craint qu'un faux geste, un mot malheureux, une suggestion inattendue vinssent gâter la sincérité de leur émotion, leur rappeler ce qu'ils devaient oublier ! Pour se mettre au-dessus du passé et d'eux-mêmes, quelle simplicité franche ils devaient témoigner ! Force invincible de l'amour! Il avait tout emporté, dans son élan sincère. Point de paroles, Jacques et Thérèse s'étaient compris sans même se regarder, et leurs baisers avnient retrouvé la jeunesse, l'ardeur naïve de leur premier amour, l'émoi délicieux d'une nuit d'hyménée. Oui, ne fût-ce qu'un moment, ce' moment d oubli a\ait été exquis, leurs cœurs
s'étaient fondus, leurs âmes volatilisées, dans la flamme ardente qui, brûlant leurs yeux et leur bouche, leur faisait voir rouge, dans la nuit de cette minute où ils sombraient divinement. Après, après... une oppression avait bien marqué leur réveil, une mélancolie infinie, la conscience de l'irréparable auquel nul ne pouvait rien ; mais tout de suite ils avaient entrelacé leurs bras, rapproché leur tête, et bravement ils avaient souri, du fond de leur sourde angoisse. Ils s'aimaient à présent, ils s'aimeraient demain, ils s'aimeraient toujours ; qu'importait le passé !
Ah! quel monstre absurde Jacques s'était-il forgé, dans son imagination ! Avoir cru que ce lui serait impossible, toute communion avec la chair de 'fruit, la douce chair parfumée et veloutée de pêche, parce qu'un autre avait mordu au bien défendu; jalousement, avarement, furieusement au contraire, il avait repris cette femme qui lui appartenait, qui portait son nom, son joug, sa loi, et il Tavait tenue sur son cœur en esclave retrouvée, en enfant prodigue revenue. Préjugé inepte; avait-elle cessé d'être elle-même: le dol de l'absent, du complice coupable, en quoi le fraudait-il ; quelle tare, visible ou réelle, quelle dépréciation avait subie Thérèse? Quelle convention au fond de ces idées de déshonneur! Comme on se rendait malheureux pour des mots! Il resta perplexe, dans un dédale, ne sachant plus où étaient le bien et le mal. S'élevait-il à la philosophie altière et dédaigneuse d'un esprit vraiment libre? S'abaissait-il au contraire à la résignation infâme de cet état professionnel qu'un mot bas, cher à Molière, stigmatise?
Il retourna brusquement la tête, devinant que Thérèse, éveillée, le regardait depuis quelques secondes. Dans ce regard à l'affût, il perçut une attention perspicace et rusée. Elle lui souriait, et son sourire, sans aller jusqu'à l'i^-onie, se nuançait d'une malice de triompiie. Ses grands yeux d'émeraude rappelaient le regard des chats et des sphinx, ils se fixaient sur lui avec une ténacité tendre, mais défiante aussi ; un fonds d'inconnu troublait leur eau verte, et son visage exhalait une âme indéfinissable.
Ce fut pour lui une sensation très étrange.
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Quelques jours suivirent, de détente lasse. L'acclimatation à un air plus vif, au grand soleil, à la campagne verte et odorante, plongeait Jacques dans une torpeur singulière, à laquelle contribuaient les robustes faims, les repas solides, lequilibre à maintenir d'une vie physiciue largement dépensée. Il vécut dans une griserie printanière, en proie à une rêverie passiv^e, une existence ruminante que Tinstinct dominait. Longues marches avec Gerbaud montrant, expliquant l'état des terres, l'amélioration de la ferme, les promesses de récolte, excursions pendant lesquelles il approuvait tout, écoutant mal, l'âme endormie, promenade à cheval avec Thérèse, le corps seul de Jacques s'agitait, allait et venait. Son cerveau se reposait. Il n'éprouvait aucune envie de travail, n'avait point rouvert ses livres favoris, ne s'était pas remis à son étude sur le droit de succession et la liberté testamentaire. Il n'aspirait qu'à ne point penser, qu'à dilater ses poumons dans la fraîcheur saine des bois, qu'à user ses jambes le long des routes ; il acheta deux chiens qui l'accompagnèrent désormais, un caniche noir à nez moustachu et à manchettes, et un grand danois gris .souris qui donnait la chasse aux liè\res, à travers cham])s.
M. Forget parti pour Bordeaux, l'intimité entre les époux se resserra. Des ajjrèsmidi entières, la voiture les emportait, d'un trot égal et cadencé qui berçait leurs longs silences, espacés de sourires. Il la contemplait à la dérobée ou bien en face, et admirait, non sans un secret étonnement, comme elle se reprenait à fleurir, la chair blanche et rose, le teint frais, une molle rondeur au menton, les épaules remplies, le buste développé. C'était à vue d'œil. de jour pn jour, que sa santé s'affermissait. Il doutait que le changement d'air, un traitement médical, la transformassent si rapidement : des cau.sps morales certainement agissaient de façon aussi efficace, et quelles, sinon l'allégement de sa conscience, la délivrance de n'avoir plus le poids de sa faute à porter, de se sentir pardonnée et surtout aimée? Aussi, comme elle s'abandonnait avec tendresse, comme elle l'enveloppait de Ccâlinerie, comme elle était pour lui bonne et douce, sœur, amie et maîtresse, selon l'impression du moment, prévenante et attentive surtout, avec ce grand instinct de protection maternelle qu'ont toutes les femmes! Elle savait OMssi être humble, sans bassesse, lui prou-
ver sa gratitude, et elle y réussissait d'au-^ tant mieux qu'elle lui savait un gré infini de vouloir bien l'aimer encore, la trouver belle et désirable. Ils eurent ainsi quelques jours et quelques nuits d'ivresse, sans remords ni arrière-pensée, oii ils s'unirent, à corps et âme perdus.
Seulement il n'était pas en eux de pouvoir entièrement oublier, et ils n'oubliaient point. Si noble que fût leur attitude de silence, leur tacite convention de ne jamais réveiller la souffrance endormie, il suffirait du moindre petit accident quotidien pour les rappeler à cette réalité dont ils éloignaient le souvenir, par une hypocrisie nécessaire et légitime, mais impuissante à les leurrer; capable d'une résolution héroïque, Jacques saurait-il soutenir un rôle d'abnégation de toutes les minutes? Thérèse cesserait-elle d'être femme, une créature nerveuse, mobile, incomplète, soumise aux influences de la santé, du temps, aux mille petites irritations du moment? Il fallait si peu, pour que la périlleuse illusion de leur bonheur reconquis s'évanouît à la façon d'un château de cartes ou d'une bulle de savon !
Ce matin-là, Jacques et sa femme étaient sortis à cheval, lui sur un cob alezan, elle sur une fine jument noire. Sa courte amazone et ses cheveux, sous un chapeau rond, lui donnaient une grâce garçonnière. Jacques à mi-voix, de temps à autre, lui indiquait quelque précepte sur la façon de se tenir, d'égaliser ses rênes, de diriger sa bête. Elle ne montrait déjà plus la gaucherie des premières leçons, avant, en l'absence de son mari, et pour lui faire une surprise, demandé à Gerbaud de monter avec elle et de lui donner des conseils. Cela avait déplu à Jacques, lorsqu'il l'avait appris; il n'eût su dire pourquoi, {persuadé que le régisseur, d'ailleurs placé dans une situation inférieure, n'aurait osé se comporter envers elle qu'avec la plus respectueuse déférence ; peut-être avait-il ressenti un peu de jalousie absurde, une méfiance inavouée qui s'étendrait à l'avenir à tous les hommes.
Cette méfiance, à laquelle il ne reconnaissait aucun fondement, il en était, depuis le matin, hanté, s'imaginant que Thé rè.se en usait avec une indépendance un peu trop familière vis à-vis du régisseur, le chargeant de commissions pour la ville, lui marquant une nuance trop précise d'amabilité. C'était un rien, cela, et si n^u accusé rm'il fallait s'armer de Ix^atirniip de sévérité et même d'un peu d'injustice pour trouver im léger manque de tact aux façons d'agir de
■Xïiâ
Ce mati.\-la, Jacques et pa femme étaient sortis a cheval.
Thérèse ; mais, au cœur ulcéré de Jacques, le plus fragile prétexte devait devenir une cause de tourment. Seulement, il n'avait osé faire part à sa femme de ses réflexions, et cela lui donnait un air pensif et absorbé. Elle, de son côté, peu en train, donnait machinalement de petits coups de cravache sur le col de sa jument Florise. Une lettre dans laquelle Ferrand manifestait l'intention de venir les voir et de passer quelques jours avec eux, conformément à une ancienne invitation d'Halluvs. lui avait causé une impression désagréable : elle n'en avait pas été maîtresse et Jac(]ues lui avait dit :
— Si cela te contrariait?...
Elle avait répondu :
— Nous sommes si tranquilles, qu'avons-nous besoin d'importuns?
Mais Ferrand était-il un importun? Jacques eût volontiers donné pendant quelques jours, non immédiatement certes, mais vers la fin de l'été, l'hospitalité à ce vieil ami, point fâché au fond de lui faire les honneurs de ces Flouves grandioses et charmantes, tout en vieilles pierres, vieux arbres, eaux dormantes. Le petit mécontentement de Thérèse l'avait flatté, d'abord, puisqu'elle préférait leur solitude à deux, mais inquiété ensuite, car il se rappelait de vagues impressions, la froideur aimable qu'elle témoignait à Ferrand, et qu'il avait jusque-là attribuée <à cette sorte de défiance jalouse qu'éjirou- \-ent les femmes pour les amis de leurs maris. S'il y avait autre chose, pourtant! Un souvenir très douloureux lui revenait, une lettre anonyme, vengeance d'une domestique renvoyée, qui, \\ y avait de cela des années, à Lyon, avait essayé de lui insjjirer des soupçons. N'avait-il pas su, d'autre source, plus tard, que la protection du ministre à leur égard, leur intimité amicale, étaient attribuées à une cause déshonorante pour M'"*' Halluys? Tl ne crut certes pas, en cette minute, que Thérèse eût failli; comment eût-il pu former une idée aussi abominable? Sa faute en excluait une précédente ou une suivante, et n'était excusable que comme entraînement unique, fatal, absolu. Mais Ferrand, lui, pouvait l'avoir aimée, convoitée, tout au moins? Ce doute le mordit jusqu'au sang ; une curiosité dévorante le saisit. Thérèse devinait, d'une façon obscure, qu'il soufi'rait :
— A quoi penses-tu? demanda-t-elle.
— A rien.
C'était un mensonge, elle n'en fut pas dupe et baissa la tête, sérieuse. Pendant un moment assez long, ils ne se parlèrent point.
Le pas des chevaux sonnait en une sorte de cadence de forge, sur la route. Le ciel, d'un bleu gris, se plombait insensiblement, et des vapeurs molles tamissaient le soleil d'un voile. Ce fut Jacques qui prit l'offensive, et d'une voix où perçait un malaise :
— Si cela te déplaît de recevoir Ferrand, dis-le. Tu ne l'as jamais beaucoup aimé, n'est-ce i)as?
Le regard de Thérèse, tourné vivement vers lui, et alarmé, semblait lui dire : « Ne parle pas de cela, à quoi bon? Pourquoi sonder le fond des choses? »
— Mon Dieu, reprit-il, Ferrand a ses défauts : égo'iste, autorit.iire, absorbé par l'idée fixe du pouvoir, mais c'est un honnête homme, il a les mains nettes et n'a trempé dans aucune concussion. C'est une conscience !
Le silence de Thérèse l'agaçait, l'excitait.
— lia toujours été notre ami, je lui dois beaucouj) ; en ces temps difficiles, il m'a protégé, soutenu. Pourquoi ne dis-tu rien?
Il examinait le visage fermé de sa femme, ses lèvres qui s'étaient serrées d'un pli dur, son regard braqué au loin.
— Est-ce que tu as quelque chose à lui reprocher ?
Elle ne répondit pas immédiatement, puis secoua la tête avec lenteur et dédain. Jacques se troubla, il dut clianger de visage.
— - Est-ce que... il t'a jamais manqué d'égards?
Silence de Thérèse ']ui regarde toujours au loin, la tête droite, fomme de [lierre. Jacques devient pour])re, le sang l'étouffé, il devine :
— Ferrand t'a aimée, il te l'a dit, il te l'a écrit. Ah ! si je le croyais !
Il serre les dents, ferme son poing (]ui tremble sur la rêne du cheval, se .sent ridicule et baisse le front ; quel droit a-t-il de s'indigner, aujourd'hui? Il relève les yeux et murmure, supplie :
Thérèse, dis-le-moi, que s'est-il passé ?
J''dl<' le voit si malheuu'ux qu'elle a pitié, et malgré qu'il lui en coûte :
Mais rien, il y a si longtemps, ce sont de ces choses qu'une femme garde pour soi, à quoi bon brouiller deux amis? Oh! il n'a pas recommencé, je t'assure!
— ■ Dis-moi tout, il t'a manqué de respect, n'est-ce pas?
— Une fois seulement. C'était à Lyon, dans les premiers temp3, il m'avait poursuivie de SCS déclarations, je lui avais dit que
IM
je t'avertirais s'il continuait à m'obséder. Un soir...
— Eh bien?
— Dans mon salon, tu venais de passer dans une pièce à côté, il m'a saisie et embrassée brusquement ; j 'ai
crié : — Jacques ! — il . j
m'a suppliée tout bas de ? -^
me taire, il était affolé; ensuite il m'a demandé pardon. Et jamais plus depuis il ne m'a reparlé de rien.
Elle ajouta, avec une ironie toute féminine :
— C'est alors , qu'il est devenu amoureux de M""® Tré cœur, la femme du trésorier général.
Jacques lui jeta au visage :
— Et tu ne ( m'as rien dit, tu m'as laissé continuer à lui serrer la^ main, à accepter son patronage ! Ah ! je ne te comprends pas, vraiment !
Tu as pu le revoir, subir sa préseivpendant des années, le recevoir à ta table! Et vous parliez comme si jamais rien ne s'était passé. Mais vous êtes extraordinaires, vous autres femmes !
— "Voyons, dit-elle, conciliante, tu aurais été bien avancé de savoir cela ?
(Quelle importance cela a-t-il? Si j'avais eu pour lui la moinrlre affection ! Mais il m'est si indifférent ; comme homme, il me déplaît même souverainement avec ses grosses mains et ses ongles. . . fi !
Elle eut un petit haut-le-corps. tandis que Jacques consterné avait envie de maudire toute amitié, tout sentiment vrai. En même temps cela lui semblait si drôle, si amèrement drôle au'il eût voulu rire, mais n'v parvint pas. Ferrand l'avait convoitée! A la bonne heure, et qui encore? les officiers
qui la regardaient passer, tel vieillard ami qu'ils recevaient? Que de convoitises s'étaient attachées sur elle, sur son jeune et vivant corps de boue blanche, de boue, oui, de boue ! Tous ! Qui encore, de Malerte, dardant sur elle un regard froid entre des paupières plissées ; Gerbaud aussi, peutêtre? Chose étrange, cela le bouleversait autant.
— Va, vk nnxn, T)It-
ELLE ir.AROIMKNTg j'.^l
AIMÉ Ferrand.
bjen plus que de savoir qu'elle avait aimé Destelle. Et jamais il ne l'avait autant aimée, il l'eût prise et étouffée dans ses bras : il répétait tout bas, la voyant blanche et belle, pour lui comme pour les autres : « Corps de boue, de boue ! » ^lais lui-même, de quoi tlonc était il pétri, sinon de la même argile, faible aux tentations, asservie à l'ins-
tlnct, promise à la mort? D'ailleurs, disaitelle tout? Il se la représenta dans les bras de Ferrand, et à cette idée, il partit d'un éclat de rire injurieux. Thérèse lui jeta un regard inoubliable de saisissement, d'humilité, de douleur. Mais comme il ne cessait de ricaner en hochant la tête, elle le contempla de façon pénétrante, grave, une attente crispée aux lèvres, sentant venir l'outrage immérité.
— Vraiment, murmura-t-il d'un ton saccadé, tu es inexplicable, Thérèse. Pendant des années, m'avoir laissé traiter cet homme en ami. A d'autres qu'à moi ton indulgence pourrait paraître suspecte !
Elle haussa les épaules.
— Oui, suspecte, répéta-t-il. Enfin, je te crois, je veux bien te croire...
Elle comprit ce qu'un doute, l'hésitation de sa pensée, exprimait d'ignominieux pour elle en pareil cas.
— ■ Va, va donc, dit-elle hardiment, j'ai aimé Ferrand, n'est-ce pas, et qui encore?... — Mon Dieu ! soupira-t-elle écœurée, voilà ce que tu penses, voilà ce que tu n'oses dire. Oh ! Jacques, comme tu me crois vile ! Mais j'ai tout mérité; va, mon ami, va, qu'est-ce (\u\ t'arrête? Nous ne devrions jamais parler, vous vous faites des armes de nos aveux. J'ai cru que la franchise vaudrait mieux, qu'en te disant tout, tu jugerais impartialement les choses. J'en suis punie, c'est bien fait !
Il balbutia :
— r Ne m'accable pas, si tu savais combien je suis malheureux ! Je te crois, grand Dieu ! Mais pouvais-je être maître d'un premier moment de révolte? Il n'y a donc ni foi, ni honneur ! Je comprends les maris qui défendent leurs femmes à coups de couteau : on veut la leur prendre, ils tuent ! Mais tu ne peux sentir cela, vous ne comprenez rien à l'amitié des hommes, vous ne vous aimez jamais entre femmes ; l'amitié, c'était pour moi un sentiment si élevé, si mâle, si désintéressé ; j'ai cru cela, oui, je l'ai cru, pour deux amis bien chers ; et au fond de cela, ce qu'on découvre...
Elle avait l'air si triste qu'il partagea cette lassitude, et le cœur lui défaillit :
— Thérèse, supplia-t-il en s'approchant d'elle. — Leurs chevaux se touchaient. Ils étaient seuls, dans une grande allée verte. Elle tourna la tête vers lui, les yeux pleins de larmes.
— Je t'aime, murmura-t-il, aime-moi quand même! — Leurs lèvres s'unirent avec amertume.
L'aventure de Ferrand, son piteux
échec, à la rigueur il aurait pu, il aurait dû en rire ; mais cela lui rappelait, en soufflet brusque, la chose dont ils ne parlaient pas, l'irréparable adultère consommé, impuni, bien plus, heureux et récompensé ! Thérèse restait pensive, elle n'avait parlé que pour éviter d'injustes soupçons. N'eût-elle pas mieux fait de se taire, depuis si longtemps qu'elle gardait au fond d'elle ce laid et ridicule souvenir? Mais il lui pesait; et son cœur s'était échappé. Elle le regretta davantage quand Jacques, à l 'improviste, lui dit, d'un air de fausse tranquillité :
— Après tout, cela t'a peut-être flattée?
— Quoi donc?
— La... poursuite de Ferrand.
— Peux-tu croire? fit-elle révoltée.
Il répondit avec douceur et ironie :
— Bah ! cela flatte toujours !
Non, la bonne volonté ne suffisait pas, Jacques en faisait la douloureuse expérience. Quelques jours de bonheur fiévreux et les baisers de Thérèse n'avaient pu lui faire illusion. Il les recherchait avec autant d'empressement jaloux, mais la possession satisfaite laissait en lui une indicible tristesse, car il n'avait plus rien à désirer. L'amour et l'instinct s'étaient si étroitement unis aux premières heures de leurs transports, que ceux-ci avaient ressemblé plus à l'ivresse d'âme qu'à la volupté. La volupté, mieux sentie et goûtée, accompagnée de cette mélancolie qui suit toutes les pauvres joies terrestres, laissait pince dans le cœur de Jacques à d'insupportables obsessions, tout un retour de souff"rancps posthumes. Ce fut une sensation atroce, la première fois qu'il put dépouiller sa personnalité, s'imaginer qu'il était non lui-même, mais Philippe, et que c'était Philippe que Thérèse embrassait. Cette idée folle lui venait d'un rêve, dont il sortait, et pendant lequel il se croyait devenu Destelle. Il avait eu bien d'autres cauchemars pénibles, il lui arrivait souvent de croire qu'il se disputait furieusement avec Thérèse ; parfois il faisait ce songe : il savait, indubitablement, qu'elle le trompait, alors, pour la surprendre, il s'habillait, prenait une voiture, se rendait à l'appartement de garçon de Philippe, mais il lui était impossible d'y parvenir, une lenteur, une impuissance le paralysaient; il ne pouvait trouver ses gants ou son chapeau, ou bien le fiacre ne marc'^^it pas, la rue était
Ell lîIKN, PUISQUE I.\ SOMTUDE NE VAUT RIKN, RENTRONS, SE DISAIT-
encombrée par des défiles de voitures revenant des courses ou par un enterrement.
Souvent il rêva qu'il étranglait sa femme : il l'étranglait à deux mains, elle tournait vers lui sa face livide, il serrait, serrait cperdument, et elle le regardait sans mourir, avec des yeux singuliers de reproche, elle s'obstinait à vivre et c'était abominable. Ses soupirs oppressés la réveillaient parfois :
— Qu'as-tu? murmurait-elle.
— Ah! rien, un mauvais rêve!
Un soir, avant le dîner, Jacques sortit pour promeiîer ses chiens. Thérèse, lasse, ne l'accompagnait pas. Le caniche Mufti et Drack le danois aboyaient joyeusement autour de lui. Syb, qui d'halntude restait paresseusement étendue auprès de sa maîtresse, les rejoignit en courant, lancée en flèche.
— Non, Syb, non. dit-il, rentrez!
Eut-il le pressentiment qu'elle pourrait
se fterdre? Elle feignit d'obéir, retourna tristenuMit au château ; comme il ne pensait plus à elle, il l'aperçut qui batifolait avec Mufti, elle les avait rejoints par une avenu" de traverse. Il la regardait avec des sentiments complexes de tendresse et de répulsion. Parfois, il jugeait sa présence ridicule, par tout ce qu'elle leur rappelait, la façon dont Philippe, avant de se séparer d'elle, la sifflait, lui parlait; indiscrètement elle soulignait le souvenir, la présence de l'absent, entre eux. D'autre part, n'y eût-il pas eu quelque chose de niaisement mesquin à faire pâtir l'innocente bête, à s'en débarrasser, à la donner à des gens qui ne l'aimeraient peut-être pas? La question n'avait pas PU besoin d'être posée pour être résolue ; Syb était bien là, on l'aimait, elle garda sa place dans l'intimité. Jacques la caressa moins devant Thérèse, un peu plus quand il était seul. Si humiliante que puisse paraître cette faiblesse, il s'attachait aux bêtes pour il!<'s-mêmes, leur trouvait une âme, et Syb, (|ui lui eût été chère naturellement, ne perdit pas tous ses droits dans son affection, parre qu'elle avait appartenu à Philippe et que celui-ci l'avait donnée à Thérèse; seulement, il se jugeait absurde et incompréhensible de sentir de la sorte.
Il avait, maintenant, pris son parti de cette petite trahison de Ferrand, qui lui avait été, au premier instant, si cuisante. Il s'efforçait de s'élever à un sentiment de justice indépendant, de se mettre à la pince du député : une femme jeune, coquette, séduisante, à qui i)èse la vie de province, -m;! est
ambitieuse de luxe, de succès, que Paris attire, Ferrand avait du croire venir aisément à bout de cette conquête. Sans doute se plaçait bien en travers 1 amitié qu'il éprouvait soi-disant, et peut-être très réellement, pour le mari. Mais ce genre d'obstacle n'avait jamais arrêté personne : témoin Philippe. Jacques lui même, avant son mariage, parmi les liaisons de sa jeunesse, ne retrouvait-il pas le proiil perdu de deux femmes mariées? « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on fît à vous-même! » prononce la voix sacrée. Il subissait à son tour la peine du talion, c'était juste! Oui, juste, son orgueil avait beau se récrier; que de femmes n'avait-il pas regardées avec une convoitise secrète, M""^ Guilhem entre autres ; que lui avait-il manqué pour se risquer en avant? l'occasion, un certain courage ; pensait-il alors à Guilhem? un peu, guère. Allons, son honnêteté, comme à tous les hommes, était trouble. Il lui semblait bien pourtant qu'un respect de soi-même, un principe d'hcnineur l'auraient retenu. Il le croyait en son âme et conscience. Mais oserait-il l'affirmer? non !
Il pensait à Philippe, il y pensait malgré lui. Ce n'était donc pas fini, comme il l'avait espéré? Disparu de sa vie, dépossédé de toute affection, ravalé pour lui au dernier rang des indifférents, Philippe l'obsédait. Le mystère de cet amour coupable, dont il ne savait rien en somme, sourdement le minait, le hantait. Par pudeur, il n'avait pas voulu approfondir tout d'abord, avait accordé l'absolution à cette confession prise en bloc, sans détails; mais maintenant, chaque jour un peu plus, des envies de connaître les dessous, les pourquoi, les comment, les mille nuances, les degrés, les évolutions de cette adultère, le rongeaient, comme d'invisibles et tenaces tarets. La jalousie, jusqu'alors endiguée, montait en lui avec un sourd bruit de crue en révolte, ses oreilles tintaient de ce murmure vaste et bourdonnant : — Elle l'a aimé! se répétait-il, cela lui semblait insondable et profond comme la mer. Il ne comprenait pas : — Elle l'a aimé! murmurait-il. Et il ajoutait : — Elle nv l'aime plus, elle l'affirme du moins; mais comment est-ce possible! L'aberration d'un cœur de femme lui apparaissait illogique et monstrueuse. Qmi. l'amour, ce torrent qui passe, sitôt tari? Allons, elle ne l'avait pas aimé, elle était folle! Mais si, de cette torturante idée, il descendait aux joies illicites de la fnute, ses dents crin -.lient ; une curio-
site odieuse lui vrillait le cœur, des images trop nettes le rendaient fou. Ce quelle éprouvait avec lui de mystérieusement doux, dans lintimté la plus scellée, elle l'avait éprou\é avec un autre ; quoi, telle privante, telle familiarité des heures libres!... Un autre, un autre l'avait connue dans toute sa faiblesse, dans la misère de femme! Il hâta le pas pour fuir cette vision, mais elle le précédait, et fermait-il les yeux, il revoyait toujours ces choses sans nom, qu'il s'imaginait.
Quand, pour la première fois, lui avait-zZ parlé? Quel regard avait-elle eu pour lui? Ces yeux si purs, ces yeux de lumière, ces miroirs d'eau verte dans lesquels un amant s'était miré! Ses mains, qu'un amant avait caressées, ses bras, son corps ! Non, elle n'était plus à lui, quel droit avait-il à la reprendre, ce n'était plus M""" Halluys, ni sa Thérèse, mais la maîtresse de Philippe Destelle! Que ne l'avait-il enlevée, volée tout à fait, ce misérable ! — Allons, assez, assez ! déclarait Jacques, je ne veux pas, je ne veux pas 1 Mais il avait beau faire, l'idée fixe le suivait, emboîtant son pas, elle son- ^nait dan'; le galop de son cheval, elle l'atten- *dait embusquée derrière un rideau, elle s'asseyait à ses côtés, à table. Il se disait : — I>e jour de la faute, un fiacre l'aura conduite, voilette baissée sur le visage; elle l'aura quitté axanj; la rue de Destelle; très vite, rasant les maisons, elle se sera glissée jusqu'à son entresol, filant sans bruit devant la loge du concierge. Elle n'aura pas sonné, il l'attendait derrière la porte, il l'aura étreinte dans l'antichambre obscure, en balbutiant : — Comme vous êtes bonne d'être venue! Et elle aura dit: — J'ai cru mourir, ce que je fais c'est mal, laissez-moi m'en aller! — Et lui... — Ah! ne pensons pas, c'est stupide ! A quoi bon, c'est passé, c'est mort !
Des larmes, sans qu'il s'en fut encore aperçu, lui coulaient sur la figure.
— Eh bien, puisque la solitude ne me vaut rien, rentrons, se disait-il ; près d'elle, je serai moins malheureux, elle me jouera du .Schumann, ou je ])rendrai un livre! Mais il ])ressentait l'inefficacité de ce remède. Sans ce qu'elle lui avait confié sur P'errand. [)Ourtant, il ne subirait pas cette recrudescence abominable de jalousie ; il lui semblait qu'il haïssait doublement Philippe. Le silence (ju'il s'était imposé vis-à-vis de son ancien ami l'étouffait alors. Une lettre d'injures, une éclatante rupture l'eussent soulagé; mais tout ce qu'il avait en lui de pudeur et
de fierté reprenait le dessus; à quoi cela d'ailleurs servirait-il? ,
Il ne s'occupait plus des chiens qui galopaient à l'aventure; parfois il apercevait l'éclair gris des bonds de Drack, le point noir de la fourrure de Mufti. En rentrant dans le parc, au tournant d'une allée, une ombre mauve lui sauta au cou, jaillie d'une embuscade ; c'était Thérèse, la tête auréolée d'un grand chapeau de paille jaune d'or, garni de moussehne.
— Tu as donc emmené Syb? demandât-elle inquiète. Où est-elle, je vous regardais venir sur la route, et je ne la voyais pas avec vous !
Il rappelait les chiens, Syb manquait à l'appel.
— Ah! fit-il contrarié, je retourne la chercher.
Elle le retint, il la regarda, et pour une cause si simple, si futile, toute sa souffrance revint.
— Non, fit-il, je ne voudrais pas qu'elle fût ijerdue.
C'était là le bon sentiment; quelle vilenie, quelle lâcheté chez un homme qui n'était point bas naturellement, lui fit ajouter :
— Cela te peinerait, n'est-ce pas, tu y tiens Ijeaucoup?
Elle le regarda; la vue de ces yeux où V autre s'était miré lui produisit une crispation dans tous les nerfs. Il insista :
— Tu y tiens beaucoup? C'est un cher souvenir !
Elle essaya de sourire, d'un pauvre et indécis sourire. Il baissa la voix, romme honteux de ce qu'il allait demander :
— Je voudrais savoir une chose, quand Syb t'a été donnée... étais-tu déjà... allée chez lui? Car tu y es allée, n'est-ce pas?
Oh ! ce recul d'un être sans défense, ce visage épouvanté, ces yeux de reproche et de douleur jires(]ue méprisante !
— Oui, tu me l'as avoué, tu y es allée souvent, n'est-ce pas? Et Syb... (sa voix se mit à trembler), - Syb te rappelle bien des... Il se ])rit les tempes entre les mains et, haletant ]:rofi)ndément : — Tiens, je suis un lâche, pardonne-moi.
Il s'éloigna raindement, et les apj^els striflents du sifflet de son fouet à chien percèrent l'espace, en décroissant avec la distance. Il revint une heure après, ayant parcouru les environs, en nage, sans Syb. Thérèse, enfermée dans sa chambre, fut longue à lui ouvrir la porte; ses yeux étaient très rouges.
— Syb est perdue, fit -il.
— Si tu l'as égarée, dit-elle, cela n'a rien d'étonnant.
— Moi, égarée...
— Ou tuée, c'est tout comme. Si tu me l'avais dit, tu ne l'aurais plus revue, je l'aurais donnée.
— ■ Thérèse, tu ne le crois pas... Tu le crf)is ! s'écria-t-il. Tu m'en crois capable! Allons, c'est de la démence. Mais je l'aimais, cette bête !
Thérèse se mit à rire, et lui-même, pris à la contagion, ricana aussi, nerveusement : certes, c'était bouffon, très bouffon, et misérable aussi, comme la vie! Il eut beaucoup de peine à dissuader sa femme du soupçon enfantin et affreux qu'elle avait conçu. Syb. d'ailleurs re\int (]uelques heures après au château. Mais Thérèse lui fit peu d'accueil. La plaie, entre mari et femme, s'était rouverte, elle saignait douloureuse, enflammée : aucun baume de pitié ne suffisait à la panser. (Qu'elle se creusât chaque jour plus profond, et l'invincible gangrène apparaîtrait.
Quoi ! une si belle résolution, et quelques semaines suffisaient à détruire tout courage, tout esjjoir, toute dignité en lui ! Jacques se cherchait et ne se retrouvait plus. Il faisait, pour se ressaisir, les efforts désespérés d'un noyé qui s'accroche aux herbes de la rive et que le courant emporte. « Voyons, se disaitil, c'est absurde, je ne veux pas être jaloux ; en pardonnant le passé, je me suis imposé de l'oublier. L'amputation est faite, il y a fallu du courage, mais la cicatrisation, maintenant, devrait se faire! » Elle ne se faisait nullement. Est-ce donc qu'il était plus facile de souffrir d'un seul coup, de prendre un héroK]UP parti, en s'arrachant le cœur, mais que la difficulté presque impossible était de su|JiKxter les mille petites blessures aiguës de l'au jour le jour? Quel homme n'aimerait mieux risquer sa vie, en pleine bataille, perdre un bras, coupé brutalement à l'ambulance, que de souffrir pendant des années, quotidiennement, de la rage de dents? On supporte lin coup de couteau, on ne vit pas lardé de i)iqûres continues d'épingle. Mais comment s'était produit cet inexplicable revirement? Comment, résigné, pacifié presque en retrouvant Thérèse, décidé à ne jamais lui rajipeler d'un mot, djune allusion, le passé, Jacques s'était-il transformé soudainement en mari jaloux, souffrant, ulcéré?
La réponse n'avait rien d'équivoque :
c'était du jour où il avait à nouveau connu la douceur et l'amertume des baisers de Thérèse ! En vain, le désir, l'instinct, l'ivresse première lui avaient-ils donné le change ; en vain, par un sophisme généreux, mais qui n'en était pas moins un sophisme, il avait cru devoir étendre l'absolution sur la chair même, la chair coupable de sa femme ; en vain s'était-il imposé, chrétiennement, de l'aimer autant, plus que par le passé, comptant sur le bienfait du temps qui aplanit et efface les aspérités, couvre les choses d'une poussière de velours, force lui était de se l'avouer, le phil.tre d'amour, au lieu de l'engourdir à la façon d'un opium, d'une eau de Léthé sans mémoire, l'empoisonnait comme un acre et mauvais hachich, hallucinant et torturant. Peut-être était-ce un retour suprême du mal, une fièvre dernière avant la convalescence définitive et la santé. Il l'espéra. Mais la vie, chaque jour, lui donna tort. Point d'heure en commun que ne marquât pour eux une sensation de douleur ; tantôt ils se taisaient, et le silence les oppressait, gros d'une muette éloquence, .tantôt ils parlaient, et les sujets de conversation les plus lointains, les hasards des suggestions, telle pensée surgissant d'un bas-fond de nuit et d'oubli, tout leur était chair et âme de souffrance. Jacques en vint à des ques tions abominables, que sa curiosité meurtrie et souillée posait, comme des ventouses, à la peau vive, au cœur à nu de Thérèse. Des scènes de regrets, de larmes, de désespoir suivaient. Jacques prévit qu'un jour ils se haïraient; en attendant ils s'aimaient d'un amour douloureux, éperdu, comme ivre et comme fou, qui faisait alterner les mots tendres et les reproches affreux, où les baisers lessemb! aient à des morsures et les étreintes à des agonies.
Et toujours, frappé de stupeur, il se demandait :
— Comment est-ce possible? Qui m'a dépossédé à ce point de moi-même? Quel sortilège m'a changé? Pourquoi ce que je croyais possible, la résignation haute et la volonté tendre et ferme d'être heureux, n'est-il plus à ma portée? On dirait ([ue, tel Samson livré à Dalila, j'ai perdu tout courage, toute sagesse, toute lucidité depuis le soir où, par une invincible tendresse, avec une confiance aveugle en un meilleur avenir, j'ai tendu les bras à Thérèse et me suis pressé contre son sein ! — Alors, quelle alternative s'offrait h eux, continuer à souffrir, ou bien!... chose étrange, avant que Thé-
rèse lui appartînt, le devoir, le respect d'eux-mêmes, un bonheur relatif et teinté de regret et de mélancolie, doux comme un automne, gris comme un crépuscule, semblaient s'ouvrir devant lui. pensifs, sérieux, pleins de promesses. Maintenant, il était comme l'enfant qui, ayant étendu la main vers un beau fruit et le trouvant gâté, ne se décide ni à y mordre, ni à le jeter.
Et pourtant il faudrait prenrJre un parti. Sur la pente où ils roulaient, il n'y avait rien au bas qu'abîme fangeux et ténèbres louches. Il avilissait Thérèse par ses soupçons, sa jalousie noire, qui scrutait le passé, viciait le meilleur de leurs anciennes joies, et quand il l'avait avilie par ses reproches, il l'avilissait en outre par son pardon, il l 'avilissait encore plus par cet amour fait d'opprobre qui étreint un être méprisé ; enfin, il s'avilissait lui-même. Sans un grand coup d'aile, un effort brusque et décisif, il était perdu et la perdait avec lui. Des scènes, qu'il est difficile et superflu de conter, rendaient leur vie insoutenable ; elles en vinrent au point que Thérèse pensa à s'enfuir, à se séparer de Jacques ; dans une crise plus violente que les autres où il l'avait outragée cruellement, elle essaya de s'empoisonner avec du laudanum ; la dose était trop faible, heureusement ; elle fut plusieurs jours malade. Jacques faillit devenir fou de douleur, la veilla, la soi^^na ; ils pleurèrent ensemble, se pardonnèrent, et ne tardèrent pas à souffrir de nouveau du cancer moral qui les rongeait, et qu'ils ne pouvaient extirper, puisqu'il faisait partie d'eux-mêmes, était leur propre jjensée, leur corps et leur âme. Thérèse avait pâli, maigri, un grnnd cerne entourait ses yeux, ses nuits n'étaient qu'insomnies, elle avait des crises de nerfs fréquentes, abusait des inhalations d'éther. Et ni l'un ni l'autre n'avaient le courage de renoncer à cette vie atroce, à cette chaîne de galériens qui les rivait.
Jacques recevait de mauvaises nouvelles de la santé d'Agnès. Elle aussi subissait la détente morbide qui suit les périlleuses ten-
sions d'âme. Sans avoir aucun organe spécialement atteint, elle dépérissait ; une lettre confidentielle du médecin des d'Elbé, à la conscience et à la franchise duquel Jacques avait fait appel, n'était guère rassurante. Jacques s'en ouvrit à Thérèse, qui le plaignit,
Et toujours frappé de stupeur, il se dem.\nd.mt.
mais sans tendresse pour sa belle-sœur.
Ils n'osèrent parler ce jour-là de Lisette, et cependant la même idée leur était venue: que deviendrait l'enfant si, par un malheur qu'ils se refusaient à prévoir, la mère venait à manquer? Ni l'un ni l'autre ne voyaient ce frêle et précoce petit être élevé entre deux vieillards, n'osant jouer et rire de peur de troubler le sénile repos du grand-père et de la grand'mère d'Elbé ; nul doute qu'une existence pnreille ne l'étiolât : elle ne vivrait point ; tandis qu'auprès d'eux, entourée d'affection, entre Jac(]ues qui l'adorait et Thérèse... mais Thérèse aimait-elle l'enfant? c'était un grand doute pour lui.
Tendre pour Lise à certains moments, sèche et sévère en d'autres, elle n'avait jamais eu l'éijuilibre conx'enabjo. Il la crovait secrètement jalouse d'Agnès, car toutes ses réflexions agressives, ses griefs contre l'éducation de Lise, s'attaquaient à la mère ; qui*
sait si, celle-ci disparue) -- chose horrible à penser, mais prévision iôût humaine! — ■ Thérèse, pouvant régner sans conteste sur ce petit cœur, pétrir à sa guise ce menu cerveau, ne se prendrait pas d'une tendresse violente et absolue pour Lisette, ne reporterait pas sur elle l'amour rentré qu'elle comprimait en elle depuis la mort de Fancy, ne trouverait pas là, qui sait, un triste et bienheureux dérivatif aux tourments de son âme, ne se rattacherait pas à un devoir sauveur? Il entrevoyait cela comme une lueur dans les ténèbres bien denses et bien noires qui lui oppressaient le cœur. Une nuit, il s'éveilla trempé de sueur, tout haletant d'un cauchemar pendant lequel il avait cru recevoir une dépêche, qu'apportait à franc étrier un paysan envoyé par le plus prochain bureau de poste, et dans cette dépêche il apprenait la mort d'Agnès. Son sommeil était ainsi hajité, souvent, d'idées funèbres. Il soupira profondément.
Thérèse, qui craignait ces réveils assombris, l'interrogea. Il lui dit le songe qu'il venait de faire. Elle répondit :
— C'est étrange, je rêvais cte mon côté que Lisette jouait dans le parc, et que je lui criais de ne pas aller du côté de l'étang ; et c'était Lisette avec les traits de Fancy, et je me disais que Fancy avait beaucoup grandi. Dans ce rêve, Agnès ne paraissait pas.
Ils écartèrent l'idée d'un pressentiment, contrôlèrent seulement l'analogie bizarre de leur rêve; ce n'était f "^ dans le sommeil, mais le plus souvent éveillés, qu'il leur arrivait de penser à la même chose, au même moment ; et cette concordance leur pesait, particulièrement douloureuse, lorsque l'un d'eux, s'enfonçant en des rêveries pénibles, pouvait les croire partagées par son partenaire : cela les rendait comi^lices des injustes pensées, des reproches muets, des angoisses devant l'avenir.
Le lendemain, Jacques ayant effleuré dans la conversation la possibilité de la venue d'Agnès, s'installant aux Flouves auprès d'eux, Thérèse envisagea de mauvaise grâce cette éventualité. Le règlement des affaires de ^hlximin n'allant pas sans de grands et sérieux sacrifices île la part de Jacques, elle avait, comme toujours, — et il avait encore la naï\-eté de s'en étonner, - jugé qu'il y consacrait trop d'argent ; la pension qu'il décida de faire à Agnès lui parut aussi exagérée. Il ne put s'empêcher de lui dire quelques duretés ; en quoi cela pouvait-il l'inquiéter, lui faire tort? Ce singulier égoïsme de possession le blessait tou-
jours, chez une femme si choyée, tellemert comblée de luxe et de vanités. La journée fut orageuse. Chacun avait blessé l'autre à plaisir.
Après le dîner, vers dix heures, Jacques quitta le salon, appelé par Antoine, et se rendit aux écuries, où un vétérinaire, mandé d'urgence, constatait l'état d'un des chevaux, grelottant de fièvre, et pronostiquait une maladie grave. Il s'attarda à causer avec ce praticien, gros homme à tête de mouton, aux mains larges comme des éclanches, aux pieds plats, qui parlait avec prétention, en employant des adverbes démesurément longs. Il lui fit servir du pale-ale, que l'autre but, à verre plein, les moustaches trempées d'une écume qu'il enlevait, en les lissant entre deux doigts. Quand il fut remonté dans son buggy qu'un gros cheval à crinière rase tirait, Jacques vit fuir le doul)le sillon lumineux des lanternes et rentra dans le salon ; Thérèse n'y étant point, il poussa la porte du boudoir, petit et intime, tendu de vieilles soies, où elle aimait à se tenir. Elle fut surprise, ne l'ayant pas entendu entrer, et son premier mouvement fut de cacher une lettre qu'elle lisait.
Jacques vit la lettre, vit le geste, et son regard soupçonneux et étonné, l'expression de son visage, attestèrent un bouleversement intérieur, bien qu'il fît effort pour tlissimu- 1er et paraître n'avoir rien vu. Pourfjuoi, si cette lecture était innocente, avait-elle brusquement serré le papier dans sa main, essayé de le faire disparaître sous sa robe?
— Je te dérange?
Il avait dit cela simplement, et, dans ces trois mots, que d'ironie, que d'amertume ! Elle répondit :
— Non. — et avec une franchise assez noble, qui réparait son premier mouvement peureux et furtif, elle lui tendit la lettre. Il ne la prit pas, dit seulement :
— Je ne suis pas curieux, tu semblais absorbée, je t'ai dérangée, je m'excuse, voilà tout!
Elle dit :
— C'est une lettre de M"'^ de Jonquiers, elle n'a rien de mystérieux et de caché, je ne sais pourquoi j'ai été saisie par ton entrée ; quoi que contienne cette lettre, je te prie d'en prendre connaissance.
Il murmura en souriant :
— Je ne te ferai pas cette injure.
Elle s'anima :
— Quelle injure? C'est moi qui t'en prie. Si tu refuses, oui, alors tu me feras injure.
— C'est donc pour te plaire!
Et avec courtuisie, d'un air détaché, il prit la lettre et la parcourut. Il y était question des modes d'été nouvelles, de récents potins de salon, de M""" Guilhem, dont le divorce s'annonçait, paraît-il, comme certain ; M""" de Jonquiers le tenait de bonne source, Guilhem était parti pour la Russie et M'"® de Guilhem, a lâchant » ses beauxparents, était venue, échappée, vivre seule à Paris ; on ne la recevait pas, et elle s'affichait, affirmait-on, avec des messieurs, en voiture, au Bois. Il était aussi question de Destelle, dont le mariage était décidément démenti. La lettre se terminait par des plaisanteries sur diverses personnes que î'hérèse connaissait.
— Joli bavardage, dit-il en pliant la lettre qu'il rendit à sa
femme ; il eut la méchanceté d'ajouter i — Tu choisis bien tes amies !
Et, avec la rancœur qu'il vouait à la belle M""" Guilhem, tombée sans profit pour lui, mais non pour d'autres, il ricana :
— Notre chère Bell en prend donc à son aise !
Elle murmura, sans entrain ni conviction :
— Son mari n'a pas su toujours la comprendre.
— Naturellement, fit-il avec une douceur sarcastique, c'est toujours la faute du mari.
Oh ! le mari a bon dos.
qu'il aime trop ou pas assez, qu'il soit trop autoritaire ou trop faible, les torts sont toujours de son côté; Va//tre seul a toutes les qualités !
Elle regardait Jacques avec une lassitude infinie ; si habituée qu'elle fût à souffrir, elle était ce soir-là fatiguée jusqu'à l'écœurement.
— Et pourtant, murmurat-il, la bouche a mère et haineuse, en comparant bien;...
mais les femmes ne comparent j;inuiis... Pourquoi l 'as-tu aimé? — fit-il en s'interrompant, d'une voix âpre et furieuse, avec un tel éclat qu'elle jeta un regard effrayé
autour d'elle. — Pourcjuoi ! répéta-t-il, pour |Ui)i? Je ne te l'ai pas demandé jusqu'à présent, l^nlin, qu'aimais-tu en lui, son faux détachement des choses, son égoïsme supérieur, ses tlatteries menteuses, car il te mentait, mentait ! Ses yeux jaunes peut-être, ses cheveux crépus, ses vilaines dents!
Elle s'était levée toute blanche, et reculait en le repoussant des mains, comme si de telles paroles lui arrachaient tous voiles, la violaient dans sa pudeur, et, dans un grand sursaut indigné, pour lui faire honte, elle balbutiait :
— Oh! oh!
— Oui, les paroles, les idées vous effraient et vous répugnent, mais la réalité, vous l'acceptez fort bien! Dis-moi que ce n'est pas vrai, qu'il ne t'a pas tenue 1...
'ÉTAIT I.KVKK HllTK liLANCUE, ET REGULAIT.
lire en toi ! — H lui a tête, lui serrait le front entre ses pouces crispés, — tu pensai-s à lui, n'est-ce pas, c'est pour cela que tu
Ail I (jue je voudi avait pris de for
cachais cette lettre. Il ne se marie pas. Il reste libre. Qui sait, tu l'épouseras peutêtre, veux-tu que nous divorcions ! Mais dismoi donc que tu ne l'as jamais aimé, que tu as inventé cela pour me faire une horrible plaisanterie, que tu mentais !
Il lui avait pris les mains de force, les lui serrait convulsivement, il avait l'air d'un fou. Elle, du fond de cette humiliation, traînée sur la claie, se sentant dévêtue misérablement et traitée comme la dernière des femmes, ne murmurait que son : Oh ! oh! désespéré, moitié cri, moitié sanglot. Il reprit :
— Suis- je assez misérable ! Je t'aime en sachant que tu en as aimé un autre, je t'aime en te détestant, en te méprisant, car si tu as réparé en avouant ta faute, cette faute tu l'as commise; et je ne puis l'oublier! Je la vois dans tes yeux, dans tes attitudes, dans tes gestes... Tout ce qui est toi me la rappelle, et cette atroce pensée ne me quitte pas. Même en ce moment où je te parle, je sens que nous ne sommes pas seuls ; absent, présent, // est toujours là, je le vois, et quand je te tiens dans mes bras, il me semble que tu vas partir, ou qu'une autre que toi est là, à ta place, et quand je suis sûr que c'est bien toi dont je touche les lèvres, les cheveux, les mains, il me prend envie de mourir, et le plaisir que je ressens est affreux, car il est fait d'avilissement et d'ignominie. Ah! quelle torture! Quel homme as-tu fait de moi ? Non ! Ne t'éloigne pas, je ne puis vivre sans toi, tu le sais bien, tu le sais trop ! (Un sanglot lui coupa la voix.) Je t'aime! — répétait-il en l'enveloppant de ses bras, et un affreux désir, qu'elle connaissait bien, rendait fixes ses yeux et crispait sa bouche, avancée pour des baisers.
Thérèse se tordit brusquement, lui échappa et, poursuivie, courut à sa chambre et s'enferma. Menaces, supplications de Jacques demeurèrent sans effet, le verrou resta tiré.
Des heures avaient passé, et dans le parc une oml)re allait et venait. Elle débouchait devant les pelouses géantes, remontait l'allée d'eau qui conduit à l'étang, se perdait sous les grands arbres, et sans but, comme aveugle, errait, marchant pour marcher, repassant dix fois par les mêmes endroits. C'était Jacques, qui usait sa douleur^
Le verrou tiré, les refus d'ouvri'r, c§
divorce charnel prononcé pour la première fois entre sa femme et lui, le rendaient à luimême. Sa folie était tombée, son cerveau en feu se calmait. Il restait stupéfait, à la pensée des idées tragiques, romanesques et exaltées qui l'avaient envahi. N'avait-il pas essayé d'enfoncer la porte de la chambre, au risque d'éveiller et d'ameuter les domesfeu? N'avait-il pas sangloté comme un tiques? N'avait-il pas sangloté comme un enfant, en suppliant pour que Thérèse lui ouvrît ! Ne s'était-il pas éloigné, n'était-il pas revenu heurter à cette porte obstinément close? Ne s'était-il pas dit : « Je vais me tuer, il est im])ossible de continuer à vivre ainsi! » Folie! Folie! (juel vent avait soufflé sur lui? Il avait outragé celle qu'il aimait, il lui rendait non seulement tout bonheur, mais tout repos d'oubli impossible! Qui donc l'avait changé à ce point? Pourquoi, si courageux en résolution, se montrait-il, à l'user, si lâche et si cruel, si indigne d'elle et de lui-même! La cause de cette jalousie venimeuse, exaspérée, enragée?
Il se répondait, en toute franchise :
« Ses baisers ! »
Dans quelle impasse hérissée de crocs aigus de fer, de morceaux de verre brisés qui coupent et lacèrent, s'était-il volontairement acculé! Comment n'avait-il pas deviné que Thérèse lui serait désormais suspecte en amour, soit qu'elle se montrât pudique et lui fît croire à une comédie de vertu, soit que, répondant à ses transports, elle avouât une expérience abominablement acquise.
()uel bandeau s'était donc posé sur ses yeux? Comment n'avait-il pas compris que, s'il pouvait aimer encore en son cœur une femme coupable, ce n'était qu'à la condition qu'elle lui restât sacrée, hors d'atteinte, défendue contre lui par l'irréparable de la possession adultère? Comment n'avait-il pas, par fierté, par pudeur, par dignité, senti que Thérèse ne lui appartenait plus, et que, si rien ne lui défendait de la plaindre et de la chérir, tout, le bon sens et la sagesse, lui interdisait de reprendre avec elle une intimité profanée? Fou! d'avoir cru que le feu de ses lèvres purifierait sur la bouche aimée le stigmate laissé par les lèvres d'autrui. Fou! d'avoir osé lutter contre le souvenir abject et redoutable (]u'elle ])OU\ait. dans l'arrièrefond tle son âme. détester, maudire ou regretter peut-être, mais qui ne saurait, en tout cas, lui demeurer indifférent ! A quelles comparaisons humiliantes et odieuses s'étaitil exposé! Comme elle devait le mépriser, le
plaindre tout au moins! Qu'il eût mieux valu qu'elle exécrât sft dureté, ployée sous ce joug de fer que méritait la faute ! Hélas ! avait-elle compris sa bonté faite de faiblesse et d'incurable amour, et au lieu de lui en 2'irder une reconnaissance infinie, ne s'enorgueillissait-elle pas d'avoir, Eve éternelle, triomphé, une fois de plus, de son maître ?
Si encore ces tristes, ces doulou reux baisers l'endormaient sous l'ivresse! mais non, ils ne lui laissaient que souffrance, remords et honte.
Il revit la scène de tout à l'heure, celles qui avaient précédé, celles qui, indubitablement, suivraient. Son sang lui battit plus fort aux tempes, sa poitrine s'enfla; il eut envie, comme un prisonnier chargé de liens, de briser ses cordes, d'un effort à se rompre les veines ; exalté, ses forces décuplées, prêt à se battre avec quelque assaillant inconnu, il murmura :
« Ah ! c'est impossible, je souffre trop, il faut en finir ! » Et il tendait et tordait ses bras, il secoua un jeune bouleau, blanc dans l'ombre, au passage; il frappa, d'un grand coup de pied, un banc de pierre. « Mon Dieu ! balbutia-t-il, peuton souffrir autant d'aimer! » Que faire? renoncer à Thérèse, s'éloigner d'elle, se séparer ; non, il n'y pouvait penser, il se tuerait plutôt. Continuer cette vie atroce, ces rapj)rochements suivis de disputes, ces reproches aboutissant à des crises de tendresse, ces larmes, ces désespoirs, cette fièvre chaude, non, Thérèse en mourrait, ou il deviendrait fou ! Alors, quoi ? renoncer à elle sans y renoncer, qu'elle fût sa femme sacrée et respectée, et non plus sa maîtresse, que toute communion intime cessât entre eux, qu'il l'aimât avec son cœur, avec son esprit, en sœur, en amie très chère, fju'il eût le courage de vivre à ses côtés, âmes unies, séparées de corps. 11 se rappelait la porte close, le verrou tiré, et y voyait un symlx^le définitif, une résolution formelle et indispensable rendant l'avenir, à ce .seul prix, tolérable et possible.
Ce serait affreux, ce serait absurde, ils souffriraient, lui du moins, lui sûrement. Mais après ! Sans un héroïsme ciuelcontiue, la vie leur serait-elle encore soutenable? n'était-il pas nécessaire, indispensable, qu'ils se rachetassent par le sacrifice, qu'ils
)xissent se regarder loyalement en face, avec une souffrance courageuse dans les yeux, mais avec une fierté? Oh! elle préférerait cela, sûrement, sachant bien qu'il ne clédai-
Et dans le parc une ombre allait et venait.
gnait i)as sa beauté, reconnaissant en ellemême que cette beauté avilie ne pouvait être l)rostilui'e, dorénavant, surtout à qui l'avait possédée en fleur, en état de grâce et de ])ureté virginales! Jacques s'était rapproché du château, et il levait les yeux vers les fenêtres fermées de la chambre de Thérèse. Ainsi jamais plus... jamais plus!...
Un sanglot souleva sa poitrine, il se crut le plus malheureux des hommes; la majesté du parc obscur, le velours des pelouses, la floLiceur de l'eau lente, la silhouette féerique (lu château, toutes ces sensations enveloppant"S de luxe, d'indépendance, de sécurité, n;' lui furent plus rien. Tl s'assit sur un banc, et frissonnant dans la nuit froide, resta longtenip.^ immobile, les yeux fixés sur les fenêtres mortes de la chambre de Thérèse, d'où aucun bruit, aucune clarté ne filtraient. Vn calme dv stupeur, à la longue, descendit sur lui. Sa pensée tâtonnant dans le vide, errant vers l'avenir, chercha à .se représenter l'inconnu des années; il fit ce rêve : Thérèse
et lui s'aimant, d'une affection éthérée et haute, fraternelle, dégagée des boues terrestres ; entre eux, si la miséricorde ou l'impassible volonté de la force qui dirige le monde en avaient décidé ainsi, un pâle et délicat visage d'enfant leur sourirait ; on rélèverait, cette petite Lisette, on tâcherait de l'instruire pour le bonheur et le repos que donne la conscience du devoir accompli, on en ferait une vierge charmante et une honnête femme. Et Jacques et Thérèse pourraient alors se sourire à leur tour, sans honte, sans arrière-pensée, ayant lutté et souffert par l'amour, ayant haussé et ennobli en eux l'idéal. Ils auraient alors des cheveux gris.
Serait-ce un rêve ou une réafîté? Cela dépendait d'eux.
Pour Jacques, le renoncement se faisait déjà. Il entendait encore le bruit du verrou tiré, la serrure rivant la porte, et se disait, tout endolori, l'âme brisée : a Cela est mieux ainsi. Qu'il en soit ainsi ! »
A l'orient, la nuit s'éclaircissait ; ce n'était pas encore le jour, mais une sorte de lueur indécise qui s'élevait des ténèbres, une aube triste, froide et qui serrait le cœur. Mais derrière se cachait le soleil. Des heures pâles, et du frisson et de la fièvre d'attente allaient suivre : pourtant c'était l'aube l