LES MARCHES
amie, au cœur si intelligent ; tout ce qu'elle pensait et ne pouvait dire tenait dans ce pâle visage lumineux. Et il croyait entendre encore sa voix:
— Aimez-la !
Et encore :
— Embrassez-la pour moi !
Bien qu'il fût en bas de l'escalier, la petite clarté i)rotectrice descendait encore du palier. Il sentit en lui un mouvement inconnu, comme si son cœur chavirait dans les ténèbres. Son sang se mit à battre avec force. Il lui sembla qu'il devenait un autre homnie, une seconde il connut la pure pitié et le véritable amour.
— Ma femme, balbutia-t-il attendri, navré, et pourtant pénétré d'espoir et de tendresse; et il répéta tout bas, comme une reprise de possession : — Ma femme !
Ce mot prenait pour lui un sens tout nouveau, autrement large, autrement profond.
Une voiture passait, il s'y jeta.
Ce fut une déroute de toutes ses idées médiocres, égoïstes, convenues, de ses préjugés, de ses irrésolutions, pendant ce retour qu'il jugeait trop lent, dans son impatience de retrou\'er Thérèse. Il se prenait en mépris d'avoir tant hésité, par ridicule orgueil, de l'avoir laissée souffrir par cruelles représailles ; il se jugeait petit de n'avoir su lui dire, sans hésiter, les mots de bonté que méritait sa franchise, de ne lui avoir point accordé le baiser de paix qui eût rendu un peu de calme à cette âme en détresse.
— Lâche! se disait-il, hypocrite, vaniteux, égoïste! Qu'est ton humiliation, (ju'est ton chagrin à côté du sien? Songe donc enfin à ce qu'elle a souffert, pendant des mois. Place-toi, par la pitié, à la hauteur de son rejjentir. Pense au calvaire de cette nuit d'aveu, rappelle-toi son air d'agonie, ses pauvres yeux désespérés. Comme son silence t'implorait, comme elle s'est cramponnée à toi, en ce lit de fièvre dont elle est sortie, malade encore, pour remplir ses devoirs d'hospitalité envers Agnès qui partait ! Et tu n'as rien su lui dire que de vaines paroles de politesse ulcérée, tu l'as torturée par d'inutiles et incomplètes questions.
Quels qu'aient pu être ses torts envers toi, elle a été plus grande que toi, dans ces scènes si simples, si triviales et au fond si tragiques. Mais rentre en toi-même, sonde
ta conscience. Sa faute, n'y es-tu pour rien? Tu accusais le luxe, la richesse tout à l'heure, que sais-je? Qui t'empêchait de régler à ta convenance ta maison, vos dépenses? Tu te plaignais qu'elle eût vécu oisive, que ne lui inspirais-tu le goût du travail, que n'essayais-tu de mettre un intérêt sérieux dans sa vie, des lectures, des études d'art, de l'intéresser, par exemple, à la musique pour laquelle elle est douée? Elle était trop libre aussi, tu ne surveillais pas assez ses actions, ses amitiés, ses plaisirs : à qui la faute? D'autre part, ne l'as-tu jamais blessée, même avec les meilleures intentions; ta mère d'abord, puis ta sœur, ont été entre vous une cause de mésintelligence; il fallait donc essayer d'amener, uniquement par la tendresse, ta femme à les aimer. Pourquoi ne t'es-tu pas défié aussi de l'amitié d'une très jeune femme comme elle et d'un homme comme Philippe? Ta confiance était de la sottise, ou tout au moins de l'imprévoyance. Mais la faute est commise, elle est irréparable, elle est regrettée par Thérèse et très probablement par son complice. Il y a des chances pour que, à moins d'un éclat absurde de ta part, cet adultère ne soit pas connu. Que te faut-il de plus? Si tu n'aimais pas Thérèse, tu pourrais encore, et quelle dureté en cela, la perdre par un éclat, vous séparer ; mais est-ce possible, l'aimant comme tu l'aimes, car tu l'aimes, et bien que tu n'aies pas su l'aimer comme il fallait, tu l'aimes de toutes tes forces, pauvre homme! Alors quoi, iras-tu inutilement attrister les vieux jours de son père, si doux et inoffensif, qui t'aime jx>ur le bonheur qu'il croit que tu as toujour donné à sa fille? Iras-tu lui dire : ■ — Allez-vous-en avec elle, voilà ce qu'elle a fait! Voyons, tu n'as pas eu cette idée sérieusement. Tu cherchais ton intérêt, ton devoir : tous deux sont d'accord, pardonne à Thérèse, aime-la non pas quand même, mais à cause même de sa faute, et surtout oublie ! Mais que ce soit un pardon complet, sans arrière-pensée, sans retour égoïste. Il ne faudra pas que tes silences accusent ensuite ta femme, que tu détournes les veux pour ne pas lui reprocher le passé. Prends v garde, c'est une vie nouvelle dont tu prends sur toi la responsabilité. Tu ne dois pas croire que, pardonnant, tu cesseras de souffrir, si la plaie se cicatrise, il y faudra des années, peut-être ne se fermera-t-elle jamais. Aurastu l'héroïsme suffisant pour sonrii:, saurastu être bon naturellement, et fraternel ? Jacques raisonnait ainsi, et il sentait
bien, à l'étau qui lui broyait le cœur, que sa tâche ne serait point aisée; pourtant il éprouvait quelque volupté à souffrir à ce point :
— Il faut envisager les choses en face, ne dis pas : il est des questions auxquelles je ne veux pas penser, (jue je réserve. C'est maintenant ou jamais qu'il faut y porter le fer rouge. Si tu pardonnes à Thérèse, ce pardon sera-t-11 complet, ton cœur seulement pardonnera-t-il, tout ton être qui l'aime et si longtemps sevré d'elle oubliera-t-il aussi la trahison? Le baiser de paix que vous échangerez deviendra-t-il, à un moment donné, le baiser d'amour, le pacte des voluptés permises? Songe qu'elles te seront atroces, ces voluptés, empoisonnées par^ la jalou.sie, l'angoisse du souvenir. Vous êtes jeunes, en pleine sève de vie; vous résoudrez-vous donc au divorce du meilleur de vous-mêmes, vivrez-vous comme certains époux chrétiens des premiers âges côte à côte, pareils à des cadavres, lèvres glacées, mains de fàerre? Vous soustrairez-vous aux mollesses du printemps, aux défaillances des émotions douces, au charme des soirs? Rappelle-toi, toi qui juges si sévèrement la folie où Thérèse se perdit corps et âme, rappelletoi ces infidélités d'une heure, que, pendant sa longue maladie, la complicité du climat, le ciel de Naples, ta force de jeunesse, t'imposèrent. Attestaient-elles de ta part une exquise délicatesse? Toi qui ne sus souffrir jusqu'au bout et rester impeccable, es-tu bien venu à reprocher si amèrement à ta femme une trahison pour laquelle tu ne peux, en ce qui te regarde, invoquer l'excuse, aggravante il est vrai, d'un grand amour, d'un entraînement impérieux de l'âme fascinée, asservie, perdue! Mais ces péchés, — véniels, admettons-le, — les avouerais-tu à ta femme? Non; pourquoi?
Par délicatesse, ou simplement de peur de déchoir dans l'opinion que tu voudrais qu'elle eût de toi?
Et il se disait aussi, tout à ce revirement de tendresse amère qui l'exaltait :
— Point de ])hrases, que le pardon soit dans mon cœur, non sur ma bouche. Qu'elle le lise dans mes yeux, qu'elle le sente dans la pression de ma main, que toute ma ronduite, mes attentions, des soins affectueux lui disent, mieux que des paroles toujours incomplètes, inhabiles, restant en «leçà ou au delà de la pensée, que je veux la rendre heureuse, si je puis, et il faut pouvoir, il faut vouloir ! — il lui sembla qu'elle lui devenait extrêmement, inexplica-
blement chère; était-ce parce qu'elle avait appartenu à un autre et qu'il lui reconnaissait par là un prix inattendu et douloureux, et était-ce parce qu'il allait la reconquérir, et que, l'ayant perdue et retrouvée, elle lui serait plus précieuse; s'y mêlait-il un sentiment obscur et torturant de possession physique, un triste et d'autant plus passionné désir pour sa femme avilie, il ne sut ; et quand le fiacre s'arrêta devant le petit hôtel déjà clos et enténébré, tout lui redevint abîme; il avait seulement un frisson le long du dos, une appréhension énervée et aiguë qui l'oppressait à lui faire mal.
— Rien de nouveau, demanda- 1- il à Antoine qui lui ouvrit, pas de télégramme? L'idée d'un malheur plus l'omplet, d'Elbé succombant, venait de lui \enir, à cause de l'air grave du domesti(]ue. Antoine lui présenta seulement des journaux et des lettres; l'une portait l'écriture de Ferrand, qui lui annonçait que sur sa recommandation et son instance, le ministre accordait au jeune Rambert une bourse au lycée de Versailles. Cette petite satisfaction, que la pauvre M™" Rambert jugerait bien grande, le fit sourire, venue à un pareil moment. Il s'informa si M. Forget était couché. Antoine ayant dit qu'il y avait encore de la lumière dans la chambre du baron, Jacques s'y rendit, pensant que son beau-père lui serait reconnaissant de la prévenance familière qui l'amenait causer, avec lui, des événements de la journée. Il frappa légèrement.
— Puis-je entrer, père? Le vieillard lisait, en veston léger, dans un large fauteuil canné. Un verre d'eau sucrée et une fiole de fleur d'oranger reposaient sur le marbre de sa table de nuit, deux pantoufles au bas de la descente du lit faisaient équerre, des vêtements bien plies reposaient sur une chaise, tout dans la chambre attestait un ordre symétrique et un peu maniaque. M. Forget était-il très absorbé dans sa lecture, ou en proie à une de ces somnolences éveillées dont l'immobilité rapproche les vieilles gens de l'animal ou de la plante? Ainsi seul, n'attendant personne, il offrait le spectacle d'un corps tassé, détendu ; son visage semblait l^au- ' couj) plus vieux, lourd du menton, éraillé des paui)ières, avec- quelque chose de tombant dans l'expression. Peut-être ne fut-il pas bien aise d'être surpris, lui si correct, en déshabillé, dans l'abandon du chez-soi ; Jacques eut (à peine le temps d'y songer) le soupçon qu'il le dérangeait, que le \ieillard,
composant son visnge, lui souri.iit déjà, avec son affabilité accoutumée.
— Eh bien, père, voilà bien des surprises, et de fâcheuses ! Vous avez dû être bien étonné, en rentrant, d'apprendre qu'Agnès et sa fdle étaient parties? Je les ai conduites à la gare. f^
— Ah! dit jNI. Forget, oui, Thérèse me l'a dit. Elle a dîné avec moi, oi tôt elle s'est mise à table avecmoi, mais elle s'est retirée dans sa chambre aussitôt après, je crains qu'elle ait encore la .' fièvre.
— Roussclot est venu, dit Jacques, il a conseillé la campagne, des stimulants. Nous allons avancer notre départ, lous accompagnerez- vous ?
— Je... ne sais pas encore, dit M. Forget, réprimant un bâilleme de fatigue ; mca vieil ami le génér d'Anglart insiste beaucoup pour (]i j'aille passer un mois dans ses terres, près de Bordeaux.
Il y eut un silence. Jacques, qui était venu, poussé par un besoin d'expansion, se sentit soudain dépaysé par ce ton d'indifférence lasse ; il eut, se confirmant des doutes que jusqu'à présent il avait écartés, l'impression que M. Forget baissait, atteint par les ans; bientôt ce seraient les infirmités, puis d'année en année la déchéance lente, avant cette demi-enfance qui prélude à la mort. Sans doute, il exag^érait, le baron ii'<ii ét;iit pas encore là; seulement, d'une il<' ces in tuitions brèves et soudaines qui, on ne sait pourquoi, nous assaillent à certains mo ments, il devançait l'avenir. L'eût-il voulu, il lui sembla qu'il lui serait impossible de tirer son beau-père de cette quiétude sénile ; il valait mieux qu'il ignorât toujours, et cette générosité, qui n avait après tout rien de magnanime, le paya cependant d'un secret plaisir.
— Oui. reprit-il. nous partirons d'.iii tant [)lus tôt [)Our la campagne (qui lui au r.iit dit un.- hi-ure auparavant ']u'il alïnnu'rait cette continuation de leur vie intime de tous les jours?) que je ti( ns à nous soustraire aux condoléances curieuses et cancnnières <\\\ monde, aux \isites indisc-rètes, surtout si...
Il fut tout étonné d'accepter aussi natu rellement cette idée d'un malheur plus grand, de pressentir en théorie ce qui dans la pratique lui eût paru sans nul doute odieux et » ruel ; il s'ibstint t'-'îtefois de pr»^ ciser quel nulb:-ur il redculait, par déférence
pour M. Forget, qui, pareil en cela à beaucoup de vieillards, n'aimait pas à entendre parler de la mort.
Le vieillard lis.^it, en veston léger.
— Espérons, dit-il, que Maximin va guérir promptement.
Le baron ne répondit rien, soil quil n'eût qu'un espoir douteu.x. soit qu'il ne vou lût pas. tant il redoutait de se compromettre, être amené à se prononcer sur la conduite du commandant d'Elbé.
Un nouveau silence- dura, que Jacques rompit en disant :
— Bonne nuit. père. \c vais aller pren dre des nouvelles de Thérèse. Ne vous inquiétez pas pour elle. Rou.sselot a trouvé son état général bien meilleur. Vous verrez comme la campagne lui fera du bien.
M. Forget sourit, serrant les dents, en contenant un nouveau bâillement incoercible, et tendit sa main, une main qui parut à Jacques plus sèche et plus ridée, par un effet de son imagination sans doute.
Bonsoir, père, répéta-t-il ; et avec une tendres.se qu'il lui arrivait de manifester de loin en loin, il baisa le front du vieillarcL II lui semblait, en sortant, qu'il venait de voir M. Forget différent de lui-même, ou plutôt, tel qu'il était en réalité, tant nous vovons mal les gens avec lesquels nous vivons ordinairement. Il ferma la^ porte doucement, plus doucement qu'il n'était besoin, pt îT-^nf (j'entrer ch'^'Z Th'-^rè?^. i! pa??.î ch'^z 1j], désireux de se rafraîchir le \isage et les
mains dans son cabinet de toilette. Il se regarda dans la glace et s'étonna de n'être pas changé, à peine les yeux plus cernés, le pli des lèvres plus marqué ; il n'avait pas blanchi en une nuit, comme le veulent les traditions de roman, il avait même, grâce au feu fiévreux de ses yeux, plutôt bonne mine; enfin, éternelle ironie des choses, son malheur ne se voyait pas ! P\aut-il tout dire, il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas dîné, ra}ant même complètement oublié?
Etait-ce si étonnant, n'était-il pas de chair et d'os, formé de boue blanche et vivante, un être de pensée aux mstincts d'animal? Thérèse échappait-elle davantage aux infériorités de notre nature à la fois divine et bestiale? Ces pensées le troublèrent, dans le profond, dans l'obscur de lui. Ainsi il allait la revoir, la revoir?
Elle l'attendait sans doute, car avant qu'il eût mis la main sur le bouton de la porte, il entendit le bruit d'un petit verrou qu'on retirait, et en entrant, il vit, dans l'obscurité complète, une forme blanche jui regagnait précipitamment le lit et s'y blottis-
Ki.LK s'apeucut qu'il pleuka.it.
sait. Une main tâtonna cherchant des allumettes, sur la table de nuit. — Non, fit-il, n'allume pas.
Un rai filtrait de la porte du cabinet de toilette, presque entièrement poussée et qu'éclairait une veilleuse. 11 s'assit au che vet du lit, sur une chaise basse, les pieds dans la robe de chambre glissée sur le tapis.
— Comme tu rentres tard, dit-elle, j'étais inquiète.
Elle n'osait l'interroger davantage. Il répondit :
— Je suis las, j'ai erré longtemps.
— • As-tu dîné? demanda-t-elle, — et ce mot, où s'attestait la maternité de la femme, sa préoccupation d'esclave vouée aux soins de l'homme, prit dans sa bouche une grâce alarmée et touchante.
— Non, dit-il, je n'avais pas faim. Je suis lâs seulement.
Il chercha les mains de sa femme, et les appliqua sur son front, il resta ainsi un moment, la tête au bord du lit, dans un accablement plein de douceur.
— Tu brûles encore, dit-il, tu t'es fatiguée, agitée.
— Oh! moi! — Elle soupira jjIus bas : — Ce n'est rien !
— Ne sois pas malade, dit-il avec tendresse, ne sois i)Ius malade', il faut bien te norter, être forte, rejHcndre le goût à la
vie, être heureuse.
Il avait dit cela d'un ton si singulier, qu'elle voulut de nouveau chercher les allumettes, afin de voir son visage.
— Non, murmura-t-il, n'allume pas encore.
Alors, comme il avait haussé un peu le front et qu'il appuyait ses yeux sur les mains de Thérèse, elle ' s'aperçut qu'il pleurait :
les larmes chaudes lui mouillaient les doigts.
— Oh ! mon mari, mon cher mari ! — Et elle aussi ])!(Mira, sur son épaule, et ils s'abandonnèrent à leur
douleur, sans arrière pensée, sans rien de vil ou d'orgueilleux, ])lenrant naïvement, à cœur [jerdii.
En entendant leurs sanglots doux et étouffés, une âme inquiète s'éveilla dans la pièce voisine, un être jwussa la porte et vint appuyer ses pattes sur le lit ; ils reconnurent Syb, la i>etite chienne de Destelle, et, sans force pour la repousser, parce (lu'clle cIktchait à leur lécher les mains, ils pleurèrent seulement plus fort, plus misérablement.
Une joie pourtant se mêlait à leur agonie; leurs lèvres, d'un commun élan de pitié, se cherchèrent, et leurs cœurs s'unirent, dans les ténèbres.
« Madame Jacques Halluys a Au château des Flouves, par Corsy (Nièvre).
« Ma chère femme,
a Je t'ai promis de t'écrire, chaque jour ; mon petit billet d'hier, à mon arrivée à Marseille, t'aura rassurée sur mon voyage. Dans quel état j'ai trouvé ma pauvre soeur, tu le conçois par le saisissement que nous avons nous-mêmes éprouvé, en recevant la dépêche qui nous annonçait que Maximin n'avait plus que quelques heures à vivre. Malgré les mauvaises nouvelles qui depuis une semaine nous préparaient à cette perte, notre esprit se refusait à l'admettre et nous conservions toujours un peu d'espoir. Cette nuit en rapide, avec l'agonie de ce malheureux devant les yeux, a été si pénible que je ne regrette en aucune façon de m'être refusé à ce (jue tu m'accompagnes, — ta santé d'ailleurs ne l'aurait pas permis, — quand je pense aux fatigues et aux émotions (]ui t'auraient secouée.
« Mon télégramme d'hier te l'a appris, et je suis arrivé trop tard pour revoir d'Elbé; il s'était éteint à l'aube, les mains dans celles de sa femme. Jamais je n'oublierai le visage de la pauvre amie, ses yeux brûlés par sept nuits de veille et d'insomnie : la religieuse n'a pu avoir raison de son entêtement courageux, elle voulait n^ster là, ne quittait le chevet de son mari que pendant les pansements des médecins. D'Elbé a eu. dans les premiers temps, assez de connaissance pour se réjouir de la voir, un reste de délicatesse et de repentir qui lui ont fait accueillir sa femme avec les égards qu'il lui devait. Son premier mouvement a été de lui baiser la main en murmurant qu'elle était trop bonne et qu'il ne méritait pas qu'elle vînt le soigner et es»iver de le remettre sur jjied, qu'il n'y comptait guère, mais que, si elle y parvenait, il n'aurait pas trop de toute sa vie pour réparer ses sottises. Elle n'a répondu qu'en faisant entrer IJsette et en la penchant sur lui, afin qu'il pût l'embrasser, ce qu'il a fait avec douceur, mai3 sans élan. Presque aussitôt, il a ajoutée qu'il se sentait las et il a tourné la tête vers le mur. Pendant dt,nix nu trois jours, il a continué à i.iarquer à Agnes assez d'affection,
et la pauvre amie y croyait et sj reprenait à esptrrer un avenir meilleur. Les mtdecins, sans se prononcer, ne lui étaient pas tout espoir. Mais le mal a empiru rapidement, et le moral de Maximin, déjà bien affaibli, s'est altéré au point de ne plus vouloir souffrir la présence de sa femme. D'abord, par des impatiences, se plaignant quelle ne savait pas le servir, il a commencé à la rebuter, il s'est refusé à ce qu'on lui amenât Lisette, disant que cette enfant feraïc mieux d'aller se promener et jouer au Prado. Les nuits sont devenues plus mauvaises, pendant les accès de délire il ne reconnaissait personne, appelait l'absente, Madeleine Darcy, pour laquelle il mourait et que son mari a emmenée en Tunisie; au réveil, il reprochait à Agnès de l'obséder, de se tenir là pour le voir mourir, et de sa voix oppressée, il lui adressait les reproches les plus injustes et les plus ingrats. Elle supportait tout en silence, se refusafit à s'éloigner, espérant qu'une lueur de raison reviendrait au mourant ; en effet, deux heures avant l'agonie, Maximin l'a appelée et lui a dit : — Pardon... pardon! Puis après une prostration, il s'est ra])pelé sa fille et a murmuré : - - Lise ! — À partir de ce moment, il n'a plus eu conscience de rien et s'est éteint, dans Tuie grande aspiration suffof]uée, tandis qu'Agnès lui tenait les mains. Pauvre femme, tout ce qu'elle a dû souffrir, dans ce calvaire des derniers jours ! Elle se soutient à force de fièvre, mais la détente sera terrible, et d'après quelques mots que m'a dits le docteur Cornin, qui la connaît depuis longtemps, je redoute avec anxiété l'ébranlement nerveux et la dépression prochaine; sa santé avait toujours été frêle, elle vivait par les nerfs, Dieu veuille qu'il n'y ait pas en elle quelque chose d'irrémissiblement brisé ! Il faut qu'elle vive pour son enfant !
« Toute la journée d'hier a été donnée aux formalités a-dministratives et funéraires. Je ne sais comment Agnès, seule, aurait pu s'en tirer. Le père et la mère de Maximin ne sont arrivés qu'à cinq heures de Biarritz ; leur grand âge les rend impropres à tout ; la marquise d'Elbé faisait mal à voir, avec son tremblement ataxique ; le marquis était beaucoup plus voûté, beaucoup ])lus ridé que la dernière fois que nous l'ax'ons vu : sous sa perruque blonde, c'est maintenant un vieillard chancelant et bien près de l'enfance. Leur douleur est extrême, mais contenue, et tous deux, en vis-à-vis immobile à l'angle de la cheminée, faisaient l'effet de deux hautes cariatide"^ ■«n deuil. Le frère de
Il sétmt étf.im a l'auhk, les mmns i'\?is celles de sa femme.
r.a Tourmenre
Maximin n'est arri\é que ce matin, très froid, très sec, comme tu le connais : il ne s'entendait guère avec son aîné; et l'éclat que cette mort fait dans le pays, les commentaires (les journaux, les poursuites que le parquet, dit-on, lancerait contre le comte Darcy et les témoins, tout ce triste scandale l'exaspère dans sa correction et son respect du ('on\enu. Nous espérons pourtant que les magistrats ne vienclront pas mêler leurs interrogatoires prudb.ommesques à cette déplorable aventure. (]ui. somme toute, selon! les principes d'honneur mondain, s'est loyalement passée. Il v a eu deux reprises, c'est à la seconde que Maximin, qui parait en rompant, a repris l'offensive, et, par un mouvement malheureux, a permis à S(jn adversaire de lui fournir un coup droit si avant, que l'épée a failli ressortir dans le dos. J'ai télégraphié et longueme-nt écrit à Ferrand, dont l'influence comptera en cas de poursuites. L'enterrement a i u lieu ce matin au milieu d'une grande affluence, tous les of liciers de dragons ^t de hussards. IVElbé. malgré ses folies, était répandu et reeherrhé dan^ tous les mondes, et tV)rt aimi' ;i son n''ij;iir.ent. Il n'an-
nesse, et déjà je te \-oyais reprendre ces joues roses qu'il faut, ma chère femme, que tu me montres à mon retour, tu me l'as promis et j'y compte. J'ai offert, comme je le devais, à ma sœur l'hospitalité chez nous; je ne sais à quoi elle se décidera plus tard ; les vieux d'Elbé l'ont si tendrement, si tristement suppliée de venir passer quelques mois auprès d'eux, qu'elle n'a osé leur refuser cette consolation; elle s'est rappelée qu'ils avaient toujours été
ra fait temm'j enrori'
" j dans I
malheur
[ue de sa
et «le SCS 'Téanriers. Kt
vuxhi'...
' ne t'- parle pas de l'état
■quel <e pauvre garçon, plus fou que méchant, a laissé ses affaires ; c'est déplorable et j'aurai fort à fair:^ à les dél)rouil- 1er pendant les quelques jours que je nie vois forcé de rester ici. Coml)ien je me réjouis que tu ne sois pas là ! C'est une réflexion tout égoïste, car la pauvre Agnès, si seule, aurait besoin d'une affection féminine à ses côtés et df l;i t.iidn-ssr (jue, j'en suis sûr, ta pitié l)(jur son iiialluur te suggérerait, mais, je l'ax-ouf. jr préfère te savoir à la cami;agne en train de t'installer, avec la diversion d,' cette fatigue et la distraction de l'admirable décor (jui t'entoure. Je nous voyais partant ensemble, tous deux, en enlèvement, et arrivant à l'improviste aux Flouves, au grand désarroi du régisseur, du jardinier et de sa femme. Sans la dépêche d'Agnès, nous l'aurions fait, nous allions le faire. Les chambres préparées en hâte, les repai improxisés, tout cela aurait eu une grâce d'imprévu et de jcu-
HiS 0<'K .IK NK SOIS PAS VCI'UES UK i i:.\ CliS THISTES .MU.MEMS.
Ixins pour elle et qu'ils choyaient beaucoup I/isette : aussi s'est-elle résolue à une réclusion, qui, entre ces deux vieillards, n'aura rien il<' gai ; elle com])te se consacrer à sa fdle et lui doiuier des leçons. Je te nmercie de la lettn- fille tu lui as écrite. Agnès me l'a montrée, elle en a été très touchée. Ecris-moi longuement et donne-moi des détails, tu sais combien je les aime : ils me permettent de me représenter ce que tu fais. Et père, que devient-il. ira t-il c'aez son vieil ami d'Anglart? « Il est une heure du matin, ma chère Thérèse, et, malgré ma fatigue, ce m'est un repos et un soulngemcni de penser à toi qui
dors sans doute. Peut-être te réveilles-tu en ce rùoment, si ces vilaines insomnies qui gâtaient tes nuits de Naples persistent, et peut-être penses-tu à moi? Que je voudrais lire dans ton cerveau, que je voudrais savoir de quelle façon tu me juges, comment tu interprètes ma conduite et ce que je vaux à tes yeux ! Cette angoisse de ne pas savoir si nos actes sont compris selon l'intention qui les a dictés a toujours été une obsession pour moi, et en ce moment plus que jamais! Je \oudrais mieux te connaître et te voir t'ouvrir avec une conlianre complète. C'a été le malheur de notre affection qu'elle ait gardé des réserves et des réticences ; que de fois, par fausse délicatesse, je n'ai osé t'interroger ou te dire toute ma pensée. Il me semble que tu est une femme tout autre et toute nouvelle, qu'il me faut apprendre à connaître, une femme à la fois meilleure et pire, mais, telle quelle, je t'aime passionnément et \eux te rendre heureuse ! Crois- le bien, c'est mon seul désir et mon seul but. N'est-il pas pos, sible ()ue nous nous élevions, viaiiiteuant ^ au-dessus des misères journalières, des petits chagrins, des bouderies mesquines qui ont marqué trop souvent nos premières années de mariage? Ne penses-tu pas que. maintenant, ayant vu clair au fond l'un de l'autre, nous puissions nous créer une existence de confiance réciproque et de mutuelle affection, en regardant non plus derrière nous, mais devant nous?
« Plus j'y pense, --et je n'ai pensé qu'à cela ces derniers jours, dans les répits que me laissait la crainte du malheur d'Agnès, -~ I>his je me suis fortifié dans ces intentions. Par moments, sans doute, au souvenir de choses qui! nnus faut absolument oublier, sous peine de ne pouvoir vivre, une douleur dont peut-être tu ne conçois pas l'atrocité, m etreignait le cœur à crier. Je me , disais : — A quoi bon souffrir ainsi, quand il est si facile, si prompt de se libérer, d'échapper à soi-même et à tout? — Mais alors, je revoyais ton cher visage, l'expression unique de ton regarrl, la souffrance de ton sourire, je me rappelais ton élan de franchise desespérée, et ces heures de stupeur désolée, cet écrnulement de nos âmes, et je me raidissais, voulant me montrer digne de toi et à ta hauteur, chère femme! Va, si tu as souffert, essaie do te faire une idé? de ma peine, et vois si nous ne devons pas nous ainier pour notre douleur, par pitié; et tendresse, par regret, par désir de réparer. Estce possible, pouvons-nous bravement nous dire ; — Ce c^ui est est, n'y pensons plus I
Je le crois. Que de pauvres gens vivent amputés d'un ou de plusieurs membres, que de malheureux ne respirent plus qu'avec un poumon malade! ils vivent pourtant et trouvent à la vie des instants de douceur. Xe saurons-nous nous faire un pâle bonheur avec la jeunesse, la santé, l'intelligence qui nous restent? Chère aimée, aimée bien chère, nous pourrons cela, si nous le voulons fermement. 11 fut un temps où un tel effort m'aurait paru imposible, mais, dans ce temps-là, qui m'aurait dit!... Il m'a fallu descendre au fond de moi-même, me débattre avec des idées et des principes, qui jusque-là avai'^nt été ma règle, chercher à tâtons une voie. Bien des doutes m'assaillent encore ; ai-je raison, avons-nous tort d'essayer de vivre encore l'un pour l'autre; eût-il mieux valu séparer nos existences et chercher chacun de notre côté le bonheur? Mais en restait-il un pour nous? Je ne sais comment tu en juges, quant à moi, je t'aime trop pour renoncer jamais à toi ; et, pourtant, si tu avais voulu reprendre ta liberté, comme ta lettre nous en donnait le droit, j'aurais peut-être eu assez d'amour pour me résigner au sacrifice de te perdre. Mais non! même en t'écrivant cela, je me refuse à le croire, je t'aime trop, ma chérie, je t'aime trop pour admettre pareille supposition! Dussions-nous souffrir beaucoup ensemble, vivre sans toi ou loin de toi m'est impossible, et je préfère tout à ce malheur-là !
« Cette lettre e.st bien longue, et cependant j'aurais bien des choses encore à t'écrire. Il me semble que j'ai plus de courage à confier ma pensée au papier qu'à te dire tout ce que je pense en face, tant, en présence des êtres qu'on aime le mieux, il est difficile d'exprimer complètement et avec précision ses sentiments ! Du moins, tu ne douteras pas des miens. Supplée en ton cœur à l'insuffisance de mes paroles, et trouve ici. chère femme, l'affection sûre, tendre et absolue de ton mari et de ton meilleur ami.
« Jacqies. n
« M. Jacques 7/aIh/rs, chez M"^" dT.lbé. 0 Villa Sintcs, au Prado, Marseille.
a Mon cher mari,
a Ta lettre m'a émue, et j'ai pleuré en la lisant ; tu es si bon, trop bon pour moi. Comme je me rends compte du mal que j'ai fait, que je t'ai fait, mon aimé, en comparant le chagrin que tu éprouves par ma
faute, avec la douceur et la pitié que tu me témoignes ! Ainsi, tu m'aimes encore, tu veux bien m'aimer malgré tout, tu aimes cette petite Thérèse sans cœur, folle et méchante qui t'a fait tant souffrir? Mais non, est-ce possible? Redis-le-moi encore, mon Jacques! Oh! si tu savais comme je comprends à présent que mon devoir, et il me sera doux et facile, est de t'aimer et de m'efforcer à te rendre heureux ! Mais me croiras-tu si je te dis que je t'aime? Croismoi, je t'en prie; je ne te le dirais pas si ce n'était pas la vérité. Je me sens incapable de mensonge à présent ; en me pardonnant, tu m'as élevée au-dessus de moimême, et c'est mon tourment et ma honte de penser que tu peux douter de mon amour. Je ne puis invoquer mon chagrin et les mois d'agonie et de désespoir par lesquels j'ai passé, et pourtant je sais, je sens qu'ils t'inspirent de la commisération, et qu'ils sont mon seul titre pour que tu puisses un jour m'absoudre. Pourquoi ai-je manqué de confiance en toi? Pourquoi n'ai-je pas compris que c'est à toi seul que je devais recourir avant que la folie m'emportât? Je cherche cà m'expliquer comment j'ai pu être la Thérèse qui a fait ces choses, et je ne j)uis ; ma mémoire même est impuissante à faire revivre mon moi d'alors, je ne puis rien ressaisir de mes impressions passées, c'est un cauchemar, c'est de la nuit. Mais puisque ta bonté veut que nous oubliions cela, j'oublierai, j'oublie, oh! j'ai tant besoin «l'oublier; pourvu, mon Dieu, que ce soit possible !
« Mon cher Jacques, je pense à toi avec une tendresse inexprimable; toi aussi, il me semble que tu m'apparais un autre homme, mais grand, si supérieur à celui que je m'imaginais! Non, je ne t'avais jamais apprécié, jamais connu ! Des mots de ta lettre m'ont bouleversée : tu as pu jDenser à... Mon cher mari, mais que deviendrais- je sans toi ? Je te l'assure bien, je n'aurais plus aucun courage à vivre! Non, non, il ne faut pas jjenser à cela, c'est trop affreux, la mort. (Juand j'essaie de me représenter le y)auvre Maximin immobile, sans pensée, un frisson insupportable me saisit ! Mon Jacques, tu n'as pas r<^n.sé sérieusement à mourir pour moi, je veux dire à cause de moi ; je n'en vaux pas la peine. Nous séparer, si tu l'avais exigé, je ne pouvais qu'obéir et sortir de ta maison en te rendant tout ce que ta générosité m'avait donné, — puis-je oublier que je te dois tout? — mais, je te l'avoue mainlcuanl, je n';tuiaio j-lua su
vivre ; il y a des maladies qui viennent à souhait et qu'on n'a qu'à appeler, j'aurais disparu sans bruit, et peut-être, cette pensée me hante, peut-être cela eût-il mieux valu ; on regrette toujours un peu une absente. Mais il faut vivre, c'est toi qui l'affirmes et q^ui me rends un peu de courage. J'en ai tant besoin! Ta bonté devrait me relever et exalter mes forces, mais il me prend par moments des accablements qui me font douter que le bonheur soit possible et que la vie puisse recommencer pour nous Si tu savais à quel point je le désire, mais ne souffre plus, ne pense plus, je voudrais tant prendre toute la souffrance pour mof!
« Tu te réjouis que je ne sois pas auprès de vous, en ces tristes moments ; moi, je le regrette, et si j'avais osé et n'avais craint de te déplaire, je serais partie pour te rejoindre. Tu ne peux pas croire à quel point ta pré sence me manque, et combien je me sens seule et perdue dans cette grande maison. Des terreurs subites me hantent que tu ne reviennes plus; quand ta lettre m'est arri- A-ée, je suis restée un long moment avant d'oser l'ouvrir, tant je craignais que tu ne m'y annonçasses la nécessité de nous séparer. Je te dis tout, tu vois, sans arrièrepensée. Reviens vite, mon cher Jacques; à peine si j'ose t'en ^rier, mais mon cœur t'appelle, et tu me .rouveras si soumise, si reconnaissante, si avide de le complaire! Je plains bien Agnès, qui reste seule avec une enfant à élever, mais le mari qu'elle perd n'a rien de commun a\( toi ; si je V -«erdais, c'est alors que je -rais à pi /e, bien plus qu'Agnès. J'ai pensé à elle avec beaucoup de tristesse et d'affection pourtant, et au pauvre Maximin; j'ai peine à croire que ce soit vrai, malgré les lettres de condoléance que je reçois, le deuil que j'ai pris. Il me serait pénible d'être à Paris en ce moment, même en condamnant ma porte; il se trouve toujours des amies indiscrètes pour forcer la consigne. Aux Flou\es, personne ne vient. Père est venu m 'aider à m 'installer, mais il ne restera pas auprès de nous le mois prochain, il ira à Bordeaux.
« Il est exquis i»our moi, ce pauvre père il me force à suivre mon t-aitement que j'oublierais sans cela et à me couvrir le soir, car les fins de jour sont encore fraîches ; il voulait m 'acheter une jument anglaise, très douce, pour que je puisse monter à che\al avec toi, je n'ai pas voulu parce que c'était une foMe ruineuse et que je ne veux pas faire tort à son si grand, à son seul plaisir de cullcvliuniiei!! ; mais çç bon l'^^c, qi'i r^j
ICO
gâte tellement, n'est pas mon Jacques. Cher mari, ne restez pas trop longtemps loin de votre Thérèse! Il faut que je t'avoue ma faiblesse : j'ai atrocement peur la nuit, bien que je fasse coucher Blanche dans une pièce attenant à mon cabinet de toilette, que le jardinier ait un fusil chargé, et que le régisseur, pour me rassurer, fasse une ronde avec deux gros chiens. Re\iens bientôt, mon cher ami, en ton absence, il me semble que toutes sortes de malheurs sont possibles. Je n'ai plus d'insomnies, mais je fais de bien vilains rêves, des rêves affreux qui me laissent triste tout le jour. Adieu, mon mari aimé, écris-moi tous les jours ; je t'embrasse, si tu le permets, à bras fermés, à plein cœur.
a Ta TllÉRiiSE. »
Le train, à grande vitesse, approchait de Nevers. Jacques se sentait emporté par les événements avec une rapidité égale à celle des roues glissant sur les rails. Des champs, des maisons, des arbres volaient en sens inverse, fulguraient, aussitôt évanouis. Il avait l'impression que sa vie .se précipitait, aussi vite et aussi ïr esistiblement, à travers des images vives ^ >, des sensations tumultueuses ; et il s'efforçait de se ressaisir. en cette débandade. Que d'événements en quelques jours, après tant de semaines stagnantes : son malheur d'abord ; puis la mort de Maximin, cette mort à laquelle, au sortir de sa stupeur première, il commençait .seulement à croire, en se re]'rrK-hant de n't-n pas être assez affecté, de n'éprouxer qu'une pitié confuse ! Les fatigues de ces heures pénibles l'avaient pâli, aminci ; il s'était jugé vieilli, en s'examinant tout à l'heure, pendant un arrêt, aux glaces d'un buffet. Il contemplait mélancoliquement l'horizon fuyant, distrait un quart de seconde par une vache dans un pré, un garde-barrière élevant, d'un geste en bois, son petit drapeau rouge. Une femme encore jeune, et très jolie, d'une distinction fière et réservée, occupait un coin, en face de lui. Il ramenait souvent ses regards sur elle, lorsqu'il pouvait croire qu'absorbée à lire, elle ne ferait aucï.ne attention à lui. Les autres voyageurs, un vieux ménage et un collégien, l'intéressaient peu. L'inconnue le saisissait par l'énigme de tout être qui voyage : d'où venait-elle? où allait-elle ainsi seule? Il lui prêtait UD rang social, bâtissait des a\en-
tures. Blonde avec des yeux bleus, d'un bleu un peu faux de turquoise, elle avait d'admirables cheveux paille, de cette teinte que Jacques aimait par-dessus tout, bien que sa femme eût des chexeux plus foncés ; il raffolait aussi des grandes minces femmes et avait rarement vu taille plus longue et plus fine. Sans ressembler à Thérèse, elle la lui rappelait, par quehjue chose de svelte et d'harmonieux. Il douta de la réalité si proche, distante à peine de quelques minutes : ainsi il allait la retrouver et la reprendre, l'accepter sienne à jamais, la Madeleine repentante, la femme adultère? Etait-ce de sa part folie ou lâcheté? Peutêtre les deux ; connaissait-il bien le fond de son âme? Et il éprouvait quelque honte, et un remords âpre et délicieux. Epiant à la dérobée les épaules tombantes de 1 uiconnue. .ses bras collés au corps en un ge.ste de liseuse, la jupe de drap qui s'évasait autour de ses hanches et se brisait en menus plis, il songeait à l'obscure magie des séductions féminines. Sevré depuis si longtemps de caresses, il laissait aller son rêve à l'invraisemblance d'une liaison, nouée comment et par quelle astuce, avec la voyageuse anonyme? Au plus fort de ses chagrins, de ses préoccupations, sous le toit même du mort, à Marseille, des tentations insidieuses l'avaient assailli, un irrésistible besoin d'aimer et d'être aimé. Cette souffrance de désir et de privation lui avait causé quelque volupté. Maintenant il retrou\ait la même souffrance, la même langueur anxieuse, à l'idée de la vie neuve, des rapports indéterminés encore i\m l'attendaient, au seuil de la chambre conjugale. 11 y avait là un i-oin d'ombre, un fossé douteux et redoutable a franchir. Bien que sachant ce qui adviendrait, il éludait la mise en demeure de se prononcer à laquelle l'acculait sa conscience. II sentait bien que là se terrait le point mystérieux, déli(\at. l'obsession secrète, la fleur cachée de leur triste amour. Sans union intime, anrès ces mois de \ie séparée, point de pardo.. jincère, d'oubli complet entre eux. La fierté, une répulsion instinctive faite pourtant du plus violent amour eussent-elles raidi Jacques pendant des semaines, des mois, il prévoyait bien que leurs lèvres, un jour, fatalement, s'uniraient. Quel sort les avait encore préservés? Ne se rappelait-il pas le goût lies larmes coulant sur les joues de Thérèse, •• soir où, harassé, sans paroles, il s'était abattu à son chevet, lui pardonnant par son silence, l'absolvant avec des pleurs? X 'avait-il pas tenu à bien peu que la douleur
lor
amollissante de cet instant et la complicité des ténèbres ne serrassent plus éperdument leur étreinte?
Il ne pouvait envisager de sang-froiJ cette vision. Ouhliernit-il, en un anéantissement de lui-même, l'abominable souvenir?
Aurait-il cette illusion, de Thérèse redevenue sienne, n'ayant jamais cessé de l'être? Qui sait quelle rage pourrait se mêler à l'abandon de cette minute? Si l'envie lui prenait de la tuer, en pleine ivresse ! Il ferma les yeux, essaya de ne plus penser. Ces retours d'âme étaient terribles, et d'autant plus violents qu'ils étaient moins prévus; échappant au demi-sommeil, à l'engourdissement de la conscience, ces révoltes le bouleversaient, de fond en comble. La bonne volonté, hélas ! ne suffisait donc pas, il eût été trop simple de pardonner et d'oublier ; il avait pris la résolution de ne pas souffrir pour Thérèse, de vivre comme si rien ne s'était passé, de lui marquer autant de tendresse, plus même qu'auparavant ; projet héroïque, certes, mais dont la réalisation équivaudrait pour lui à un martyre volontaire et tenace de tous les instants. Qui sait pourtant, s'il ne s'exagérait pas la difficulté du rôle qu'il s'imposait? Certes, le pardon complet exigeait qu'il aimât sa femme comme aux premiers temps de leur mariage. Mais l'intime douceur de ces noces ne se résoudrait peut-être point en une amertume aussi acre qu'il le craignait. Nous ne nous consolons guère des grandes humiliations, a dit Vauvenargues, nous les oublions. Peut-être trouverait-il un prestigieux et mélancolique oubli dans les bras rie Thérèse 1 Jamais el n'avait été complètement sienne, soit que son tempérament lui laissât une réserve, des sens timides et contenus, soit que luimême n'eût osé se livrer à toute l'ardeur de la passion. Qui sait si la révélation, — à quel prix de honte pour eux deux 1 • — ne s'était pas faite en elle, si, par la vertu infamante du péché, elle n'avait pas acquis l'expérience secrète, ne détiendrait pas le mystérieux philtre qui endort et asser\it ! C'était là une pensée abominable, mais il est des heures de cynisme pour les âmes les plus nobles. Et Jacques, appelant à lui et repoussant à la fois les suggestions inavouables qui se dégageaient de l'inextricable situation qui lui était imposée, penché de tout le corps, des coudes sur ses genoux, cachait ses yeux fermés dans ses mains : o Ah ! que Thérèse
soit comme elle voudra, qu'elle me donne l'oubli, restée chaste et pudique comme jadis, ou que je la devine impure; que je sois hanté par l'image de l'absent ou assez vil pour me faire à l'obsession de ce supplice, qu'importe, puisque je l'aime! je l'aime! Mais d'où vient cela? J'ai souffert pendant des années auprès d'elle, et n'ai connu que des jours de bonheur rares et chè-
Une femme encore .TErNE nr.cuPAiT CN cnix