LES GRANDS PRECURSEURS DANS LA POÉSIE FRANÇAISE
Si nous devions maintenant parler des Poètes étrangers à la Littérature Française (tel n'est point notre dessein) qui, "par leur inspiration générale ou des éléments de leurs œuvres, se dénoncent comme pouvant se rattacher à la tradition de « Poésie-scientifique », nous étudierons sous cet aspect le Dante, Goethe en son second Faust, Shelley en son Puométhée. Non point que nous trouvions en les deux premiers l'élément que nous avons dit caractéristique, essentiel, d'un principe philosophique émanant de la science seule, de la seule connaissance. Nous ne le rencontrerons.
d'ailleurs, nulle part, sous cette nécessité d'un concept purement scientifique — pour commander une Œuvre qui se développe émotivement en toutes conséquences cosmologiques, ethniques, sociales et morales, tant pour l'individu que pour les collectivités. Mais le sublime « Prométhée » doit être revendiqué par l'esprit de la Poésie-scientifique, et pour l'honneur insigne de cette poésie.
Ce poème, ce drame du saignement dévorateur et du plus-de-volonté indomptable de la Pensée humaine rapportant le secret de l'Inconnu diminué et ouvert, n'est-il point le chant, le cri d'universel, en quoi viennent se tendre en énergies accrues toutes Forces et Formes de la nature, en un espoir suprême de se connaître soi-même, par soi-même !
Jamais comme en lui, le sens de l'universel n'a concentré en un moment de la pensée et en une Œuvre impérissable, la négation redoutable de l'Humanité devant w l'Inconnaissable ». Ici, nous le répétons, est du sublime, — en quoi la poésie et l'esprit de la science, la conscience et la Beauté se sont unies en création sacrée....
Si, au cours de l'Histoire poétique en France,
nous n'allons point trouver pareil cri, total et torturé, qui soit comme de l'âme même de la Poésiescientifique, — nous découvrirons du moins en ses grands Précurseurs l'instinct ou le vouloir de la nécessité première de sortir de l'Égotisme comme mesure de l'émotion inspiratrice, et l'élargissement de cette inspiration à des spéculations philosophiques et sociales, à des méditations générales sur l'Histoire et sur les temps présents, à du rêve, ne soit-il que rêverie, sur les destinées humaines. Ainsi repèrerons-nous en les uns et les autres divers points d'orientation, tentatives, réalisations, mais cependant incomplètes, puisque manque aux œuvres et à leurs auteurs le principe générateur qui puisse ramener toutes parties de la connaissance à une valeur synthétique.
L'on pourrait dire que le chant épique (la chanson de Geste) appartient à notre Étude, puisque, alors même qu'il tient d'un récit épisodique d'Histoire, — telle la « Chanson de Roland », par exemple, — il le grandit aux limites de la Légende : ce qui est une manière d'impersonnaliser et d'universaliser les Faits, en leur ôtant quasi toute
dépendance des milieux et des temps où ils se produisent. Nous serrerons cependant tout de suite notre dessein, désireux de mettre dates et noms là seulement où de premiers éléments apparaissent, si désordonnés soient-ils, que peut réclamer la Poésie-scientifique.
Donc, il me paraît que l'on puisse voir commencer l'évolution du genre vers la seconde moitié du xiii^ siècle, au temps où Gauthier de Metz donne .son Image du Monde (i245), Brunetto Latini son œuvre très-originale, le Trésor (i265), et Jean de Meung reprend le Roman de la Rose (1277).
L'Image du Monde, écrite en vers de huit pieds (peu adéquate mesure pour si vaste matière), se •présente en sorte de cosmogonie selon la Bible, où il est dit comment Dieu sortit du néant le monde, et jJourquoi il créa l'homme à son image. Puis, en plusieurs parties, le poète traite de la géographie, des phénomènes naturels et de la nature de la terre, et en dernier lieu, de l'astronomie. Son œuvre relève seulement de la manière didactique,
sans élévation philosophique ni émotion, en un vers et une langue sans souplesse ni trouvailles. — Avec Brunetto Latini, nous nous trouvons en présence d'une œuvre de valeur, amassant l'érudition du temps présentée avec méthode et un soin d'unité. Le Trésor comporte trois parties. La première s'ouvre par une vue philosophique sur la science des choses en elles-mêmes. Puis vient aussi un récit de la Création, que suivent dissertations sur la nature de Dieu, des Anges et de l'Homme, sur la Loi divine et humaine. Et il traite de l'Histoire naturelle d'après Aristote et Pline, de géographie et d'astronomie. — En deuxième partie, se trouve la Morale, et en troisième, un traité de Rhétorique... Ainsi qu'on n'en peut douter par le sommaire, c'est là, malgré ses qualités de méthode et certaine originalité de présentation et quelque grandeur, une poésie également didactique où le Verbe dépourvu de sensibilité ne soupçonne point l'art.
Jean de Meung, au déclin du siècle, en se présentant singulièrement en puissance des aspirations poétiques vers le poèipe de la connaissance,
et comme premièrement synthétique, — mérite toute notre attention.
Tout ce que l'on peut retenir du RoMA?f de l.\. Rose que Guillaume de Lorris laissait inachevé, est, par endroits, une sensation passagère, délicate, nouvellement éveillée, de la nature. Le poète a les sens pris par elle, et, tout en pratiquant précieusement « l'amour courtois », il se met en contact avec les choses : le printemps, ses lumières et ses eaux, la terre et ses travaux. État d'âme nouveau, une candeur d'aurore sur les champs dont le seizième siècle exprimera une ivresse savoureuse, à goûts de vertes sèves.
Jean de Meung, lui, ressentira totite la Vie. Il continue le Roman de la Rose, il reprend le dessin de Guillaume de Lorris, mais que l'Amant cueille au Verger d'amour le Routon de Rose, ce ne lui est que prétexte à exprimer la somme de ses connaissances : idées philosophiques, sociologiques, morales, — tandis qu'avec passion il agit son temps, par une large satire. Compilateur, évidemment, et didactique : toute l'antiquité latine il la possède, mais il sait toute la pensée contempo-
raine. Il examine, en désordre souvent, les états sociaux des humains, l'origine des sociétés et des Gouvernements, la propriété, le mariage, les gens d'Église. 11 parle de haut, selon la Nature, ou violemment attaque et meurtrit. En science pure, il traite des erreurs des sens, à propos des miroirs, des visions et de la sorcellerie. En philosophie et en morale, il oppose à la prescience divine la volonté de l'homme, son droit à déterminer ses actes, et il étudie la place de l'homme dans la nature... Mais, là où il nous apparaît surtout, et grandement, précurseur de l'esprit de « Poésiescientifique » au sens où nous l'entendons, — c'est quand, en large et puissant leit-motiv soutenant toute son œuvre, il évoque l'éternelle activité de cette Nature, son énergie de création et de destruction incessantes, causes de son éternelle survivance. Lui, qui ne connaît sans doute ni Thaïes ni Heraclite, il retrouve le concept de la Mutabilité des choses et des êtres, leur « écoulement éternel », la suite ininterrompue du phénomène. Les individus meurent, mais les Espèces demeurent, qui sont la vraie réalité, et par elles le monde se survit
et engendre contre la Mort. Donc, l'Wmour est l'énergie naturelle qui perpétue l'Univers : l'homme doit tendre à être en harmonie avec la Nature, dont les lois sont la Loi.
Jean de Meung cependant, ne peut s'évader de l'époque. Et la question est là : sait-il ou non qu'il contredit étrangement à sa philosophie lorsqu'ensuite, il se hâte de placer les lois de nature sous la seule loi de Dieu, en acceptation théologique? Quoi qu'il en soit, il s'en remet à l'Évangile — qui, dit-il, de môme que la Nature, prononce le « croître et multiplier », et en morale prescrit suavementl'amour du prochain. Et il tente un passage logique, de protester que la Morale, qu'il conçoit en montée vers une harmonie progressivement destructive du désordre humain, prend en somme son principe dans la nature et dans la science....
Si nous délaissons cette partie d'accommodement contradictoire, peut-être imposée, nous dirons de Jean de Meung, qu'il nous est un prescient et premier poète de a l'idée » poétique-scientifique. Il ne lui manqua, pour imposer une décisive valeur de grand poète, que le sens artistique qui, au lieu de
cette suite souvent incohérente de parties pleines de rhétorique et de redites, lui eût nécessité une méthode génératrice de l'œuvre, un plan de composition et un regard de Synthèse. Et, il lui manqua un Verbe vraiment poétique, adéquat et entraînant un vers d'accord avec la pensée déterminant ses rythmes.
Encore qu'en cette partie centrale de son Œuvre, où il dit et évoque énormément l'énergie en même temps destructive et re-créative de la Vie, son expression poétique, de trouver l'émotion de l'illimité et l'éternel, à pleine intensité réalise une sug- .gesticn de sens universel
Nous passerons maintenant par-dessus le xiv* siècle, et son incompréhension totale du mouvement poétique déterminé par l'apport science et philosophie de l'antiquité Latine : mouvement que nous venons de voir produire l'œuvre de Jean de Meung. Nous sommes en présence d'une poésie sîuis âme. sans réalité, sans rêve, sans issue, de décadence, — où les puériles subtilités de la scolastique s'em-
ploient aux dissertations précieuses et vides sur l'amour allégorisé, en dehors de toute vie. Seul, va apparaître Villon, — sa poésie personnelle et humaine qui sort de la sensation et de l'expérience de la vie, d'un homme qui dit ingénument toute sa sensibilité. Et ainsi, il n'appartient pas à son temps, il est dans l'avenir, il apporte le sens de' la Poésie égotiste, telle encore, on l'a répété souvent et véridiquement, qu'elle se retrouvera en toute intensité délicate, douloureuse et se donnant toute, en Paul
Verlaine Mais Villon appartient au xv^ siècle,
tem'ps, d'ailleurs, où s'accentue et se précipite la décadence poétique : c'est alors, en mépris total de l'Idée, le règne de la recherche de la « Forme » (indice certain d'épuisement qui suit toutes époques de création), et ce sont les « poètes rhétoriqueUrs ». Jeux de rimes et de mots, aggravation des subtiles niaiseries, simples ou redoublées : rimes, annexées, rétrogrades, sénées, empérières,
équivoques
Mais,, en les dernières années du xv" siècle, la France va tenir de l'Italie une révélation émerveillante : par elle, ce sont tous les Latins, qu'elle pos-
sédait, et les Grecs qu'elle venait de retrouver, Homère, Sophocle, Platon, et c'est la Vie et la
Nature qui renaissent Voici, avec Ronsard et
les poètes de la Pléiade, la Renaissance de la poésie. Avec eux, la Poésie se nécessite un art savant, qui n'a souci d'un public ignorant. Ronsard demande-pour le poète nouveau l'érudition, l'étude le travail, l'art. Mais travailler et savoir ne sont point tout : c'est là préparation et matière, et il sied avoir le don, le génie poétique. Le poète doit être « sacré dès sa naissance » et appelé à la seule poésie. Nous n'avons point à étudier cette rénovante époque, mais, — en rappelant que Ronsard a rendu à la poésie le Vers alexandrin, nécessaire et multiple instrument de la grande inspiration, et tout en notant que les théoriciens de cette savante et orgueilleuse École ne se préoccupèrent, sous l'emprise Hellénique surtout, que de la rénovation métrique et musicale, et généralement technique, du Vers : il sied de voir l'intelligence hardie et nécessaire à l'évolution poétique, de Ronsard et Du Bellay.
Tout premièrement, c'est la langue en elle-même
qu'ils durent travailler, assouplir, pourvoir de vocables et de modes nouveaux, et ce, méthodiquement ils le poursuivent selon les lois mêmes d'évolution spontanée du langage. D'un sens trèsartiste ils éprouvent la valeur musicale du Verbe, la valeur des sons en leur essence phonétique. Avec délicatesse et une intuition neuve et nouvellement apercevante, ils travaillèrent la métrique, déterminant vraiment les premières puissances dii Rythme.
Si la Pléiade n'a pas trouvé un thème d'inspiration nouveau, car sa poésie dépend du sentiment d'où nous avons vu Villon tirer de premiers et émouvants accents égotistes, — si la Poésie de la Pléiade demeure d'inspiration égotiste, elle est l'initiatrice surprenante de la technique poétique moderne I Banville et Verlaine, prosodiquement, se rattachent à elle, presque immédiatement... Et, si nous insistons sur l'attention que Ronsard porte à la sonorité, sur ses remarques heureuses sur les sons, l'on peut même dire de ma propre technique, « l'Instrumentation verbale », qu'elle s'avère en contact avec quelques-unes de ses intuitions. Et
lorsque, orienté par cette Méthode verbale, tout le divers a Symbolisme » (se séparant de moi sur les (( idées » directrices) s'évertuait à de seules recherches de musicalité et de rythme, — il me parut précisément reproduire avec une intensité et une science plus subtiles et multiples le mouvement même de la Pléiade. Tous deux ne connurent surtout que des recherches en le sens technique, sans souci d'idée organisatrice, de principe général déterminant une pensée philosophique harmonieusement représentative de la Nature et de la Vie.
Ainsi, si, à notre point de vue de « Poète-scientifique », la Pléiade diminue et dévie l'inspiration que nous avons vue, au xiii" siècle, prendre source en la connaissance, en l'esprit philosophique et l'intuition, alors qu'elle la développe de sentiment « égotiste » : par ailleurs et pour les raisons que nous venons d'exprimer, elle proposait et imposait des apports techniques d'une importance première pour l'évolution poétique Pourtant, dans
la u Défense et Illustration de la langue Française », il est un passage où son auteur paraît nettement exhorter les poètes à prendre pour solides éléments
de leur inspiration et de leurs œuvres les matériaux de la « connaissance », tant ancienne que moderne, — souhaitant une inspiration ordonnée et harmonieuse. De Jean de Meung, peut-être se souvenait alors Joachim du Bellay
Est-ce cette exhortation, ou l'énergie de tradition du xiii' siècle qui, près de Ronsard quasi surpassé, suscita Tceuvre de Du Bartas : La première Semaine ? Peut-être les deux causes agirent-elles. Mais la principale, qui détermina l'inspiration de Jean de Meung, et qui inspirera pareillement d'autres poètes au cours de l'évolution poétique, c'est à nouveau une nécessité supérieure pour la Poésie, de répondre de compréhension et d'émotion à un nouvel élargissement, à une nouvelle grande poussée d'apports et de pensée scientifiques...
Guillaume de Salluste du Bartas donnait en 1679, cette « Première Semaine » qui eut un retentissement extraordinaire. Elle eut trente éditions en l'espace de six années, on la traduisit en toutes les langues : dans la poésie Anglaise elle exerce une action inspiratrice, elle inspire Milton. On la
traduit aussi en latin, et l'un des traducteura, Gabriel de Lern, la dédiant à la reine d'Angleterre, en i583, — disait de Du Bartas : « Les pilastres et frontons des Librairies Allemandes, Polaques et Espagnoles, se sont enorgueillis de son nom uni à ceux de ses divins héros, Platon, Homère et Virgile. »
Le lecteur moderne, en France, et les poètes, ne connaissent point Du Bartas : ils se contentent de le voir à travers Sainte-Beuve. Et Sainte-Beuve, s'il a raison de reprendre et désapprouver telles et telles grandiloquences du poète, ses mots composés à la manière, aggravée, de la Pléiade, de maladroits essais de poésie imitative, en un mot maints passages dont le mauvais goût étonne, — Sainte-Beuve n'a rien compris à sa grandeur impétueuse et imposante, à sa pensée traditionnelle et aussi, pour sa part, novatrice. « Poète ardent et docte », dit-il pourtant. Or, il eût dû s'apercevoir qu'il devait insister sur les deux épithètes, sur la dernière surtout. Mais Sainte-Beuve était du Romantisme — qui, lui aussi, il est vrai, s'inspirait de la Bible, avec Lamartine, Hugo, de Vigny.
Mais, le Romantisme n'était pas a docte » au grand sens, tout au plus curieux de l'Histoire, ce qui, d'ailleurs, eut grande importance. Il était avant tout exalta teur du Verbe, novateur en prosodie et en rythmique, — et si, par là, il s'oppose au xvii^ siècle et se rattache aux poètes de la Pléiade, il repousse du xvi'', comme du xviir, l'inspiration scientifique.
Certes, Du Bartas demeure sévèrement dans le dogme religieux et nous ne trouvons point en lui cet antagonisme latent si intéressant en Jean de Meung, d'un concept philosophique prenant naissance dans la nature, et d'une soumission très droite au Dogme : antinomie qu'il résout en plaçant les lois de Nature sous les lois de Dieu. Quand Du Bartas regarde la nature évoluer, développer ses phénomènes, immédiatement il a soin d'exprimer que ce n'est point en elle, immanent, que réside le principe de vie et de nàutabilité :
« Mais le Monde jamais n'eût chaug-é de visage.
Si du grand Dieu sans pair le tout-puissant langagce
N'eût comme siringué dedans ses membres morts
Je ne sais quel esprit qui meut tout ce grand corps ! »