‹ La tradition de poésie scientifiqueChapitre 6 sur 7 · DI · texte numérisé non relu

DI

Et, au Chant Premier, en l'invocation à Dieu, se proposant d'exprimer le monde et ses « âges divers », il s'écrie qu'ainsi il veut « Pour mieux contempler Dieu, contempler l'Univers ! » Tandis que Jean de Meung paraît philosophiquement, par moments, sur le. point de s'émanciper du Dualisme qui exige une intervention extérieure et divine, du Bartas, lui, demeure théologiquement en cette conception. Mais nous le tenons pour un^ grand précurseur de Poésie-scientifique, pour la manière surprenante, grandiose souvent, dont, pour chanter selon la Semaine sacrée, il se sert de toutes les ressources que lui donnait la Science.de son temps. La somme de ses connaissances est continuement présente à son esprit. Elles se présentent précisément, elles s'appellent l'une l'autre en associations d'idées et d'images : oui, évidemment, en tressants chaotiques, en maints endroits, sans pureté et sans grande méthode, — mais cependant, avec une préoccupation dès lors heureuse et puissante, de montrer et suggérer les dépendances des phénomènes entre eux, leur harmonie en un plan unitaire d'évolution... Nous le

trouvons averti d'astronomie, encore qu'il ignore, ou repousse, la théorie du mouvement de la terre qu'il dit M aime et immobile », et de même, en médecine dont il parle à propos des quatre Éléments, il n'a pas connaissance de la théorie de la circulation du sang, qui venait d'être émise en Italie. Souvent, il se sert de comparaisons tirées de l'anatomie. 11 connaît l'histoire naturelle des ^nimaux et des plantes, la minéralogie, et a étudié la chimie...

Nous voudrions pouvoir maintenant apporter ici quelques extraits,' pris du Chant Premier, en exemple que ce poète a conçu avec amplitude et en un verbe qui sait se produire une atmosphère de suggestion. Puissance novatrice admirable, volonté énorme, si l'on se souvient en même temps que nous sommes au xvi« siècle, alors que la langue poétique, que la langue en général, sont en train d'acquérir et n'ont pas encore exprimé de pensées et d'images amples en d'amples périodes. Force m'est de signaler simplement tels passages :

« Ce premier moDde était une forme sans forme, Une pile confuse, un mélange sans norme

D'abîmes

« Ce n'était donc le monde, mais l'antique matière Dont il devait sortir la riche pépinière Des beautés de ce tout

Et voici, quand le poète a dit la naissance de la lumière, de larges vers doux et émus à la lénitive Nuit :

« La nuit est celle-là qui charme nos travaux. Ensevelit nos seins, donne trêve à nos maux. La nuit est celle-là qui de ses ailes sombres Sur le monde muet fait avecque les ombres Dégoutter le silence et couler dans les os Des recrus animaux, un merveilleux repos. »

lirait, auparavant, venant de dire la terre sortie d'entre la ténèbre primordiale et les sursauts d'éclairs, évoqué de quelques vers les spectacles de nature qui n'étaient pas encore, qui seraient au large des horizons :

. . .« Le ciel n'était orné De g-rands touffes de feu, les plaines émaillées N'épandaient leurs odeurs, les bandes écaillées N'entre-fendaient les flots, des oiseaux les soupirs N'étaient encor partis sur l'aile des zcphirs ; Tout était satis beauté »...

Ceux qui n'ont voulu voir en Du Bartas qu'un poète didactique, n'ont certes pas compris la valeur d'évocation de pareils passages, dont son Œuvre est pleine, et toute l'intuition et les intentions d'art qu'elle prouve, — d'un art qui se voudrait de complexité représentative, en un verbe très près de la sensation perçue, des morpliismes et. des mouvements mêmes de la nature, de la Matière. Encore un exemple, où de valables nuances de sons s'adaptent à l'idée pour exprimer la suite des phénomènes vitaux. Il s'agit de la Matière : •

« Mais, n'étant point capable De prendre tous pourlraits en une même part ^ Et dans un même temps, elle reçoit à part Fig-ure après figure, de sorte qu'une face S'efface par le trait qu'une autre face efface »...

Exemple, en quoi nous constatons que, de même que Jean de Meung, du Bartas a en lui et en son Œuvre le concept de l'évolution éternelle des choses, au sens des philosophes .Ioniens et de la doctrine matérialiste Indoue, comme au sens moderne de la théorie Évolutionnisle. Et voici qui

exprime superbement 'la conservation de la Substance et de l'Énergie :

« Rien de rien ne se fait, rien en rien ne s'écoule : Mais ce qui naît ou meurt ne chang-e que de moule. »

Principe théologique de la création mis à part, nous avons donc en Du Bartas un poète véritable de « Poésie-scientifique », de qui les presciences sont puissantes et doivent étonner pour le temps où elles se produisent. C'est de puissance aussi qu'il doue les propositions de technique poétique de la Pléiade : car, s'il en pousse à l'outrance certaines, il n'est qu'emporté par l'ardeur tout-voulante de son tempérament, mais il a tout compris et réalisé plus qu'aucun d'alors. Dans la gravité cependant pleine de mouvement de son vers alexandrin, il a su, disions-nous tout à l'heure, avec ingéniosité et souvent avec le plus étonnant talent, représenter de sons, d'allitérations et de rythmes — les mouvements de la Pensée et les Formes en mouvement de la nature. Ainsi, par la matière de son Œuvre et par son expression poétique, il a atteint, autant qu'il lui était alors pos-

sible, au « sens universel » qui est l'esprit même de la « Poésie scientifique ». — Et Goethe, rappelonsle maintenant, eut pour Du Bartas des louanges enthousiastes, lui qui le pouvait comprendre et comprendre la portée de son œuvre...

Au XVII" siècle, nous ne trouvons point de poètes à tendances « scientifiques »... Malherbe et les Précieuses ont passé, pour dépouiller la langue luxuriante, pittoresque, sensitive, savoureuse, du xviV On a alors une langue nette, polie, claire (oh ! cette « clarté », au nom de laquelle les esprits immobiles vitupèrent encore, à qui il nous paraît assez de répondre simplement par l'ironique et plein proverbe Malai : « De l'eau est de l'eau, — et la vague est la vague ! »). La langue est dépouillée de ses éléments concrets, sonores, colorés : ce ne sont plus qu'éléments rationnels, et nul poète ne saura alors et ensuite rendre concret l'Abstrait, — en attendant Baudelaire, le premier qui le sut... Racine pourtant usera de cette langue, et quelle musicalité mélodieuse il en tirera ! Mais La Fon-

taine la trouvera trop pauvre, et monotone la prosodie du temps, lui qui voudra le mot image et son, et, avec un art savant disparu dans la simplicité, sera le premier créateur de Rythmes — adéquats aux mouvements de la pensée et de l'acte, au morphisme des choses.

Quant à l'inspiration poétique du xvii^ siècle (hors La Fontaine), c'est la condamnation de toute nouveauté, à travers le précepte de Boileau. Pour lui et pour tout le siècle, le Vrai est norme d'art, mais un Vrai inévoluant, inévolué depuis les œuvres des Anciens qui l'ont transmis : pareilles encore sont les âmes et les choses, et il n'est donc qu'à reprendre sans scrupule les thèmes Latins et Grecs, tragédies et comédies.

Le xviii' siècle vient, qui apporte des temps qui n'ont point peur de la nouveauté. La poésie sera pleine de l'action de la grande et somptueuse Histoire naturelle, et par là elle est certainement scientifique — mais dans la malencontreuse acception du mot, contre laquelle nous nous élevions en commençant, et non point en l'esprit où nous l'avons voulue. Elle demeurera, caractérisant

l'époque, une poésie de didactisme commentant la science et qui ne pourra même atteindre et donner sensation de la Nature, ne dégagera d'émotion, ni, pour la construction d'une doctrine philosophique et morale, ne pourra des valeurs d'une Synthèse. Nous passerons Lebrun-Pindare, Lemierre, Fontanes. Delille nous requiert, nous intéresse surtout par son volume des Trois Règnes de la Nature, dont nous rappellerons succinctement la matière, à travers les sept chants. Dit-il la Lumière et le Feu : c'est la description des expériences notoires, notamment dans le domaine des phénomènes électriques. Sorte d'éloge de Newton, de Franklin. Viennent l'Air, avec les expériences sur la pesanteur, les théories de Lavoisier sur la respiration, et l'Eau, avec les curiosités expérimentales des vases communicants, de la marmite de Papin... Dans la partie relative à la Terre, s'amassent les connaissances géologiques et chimiques, tandis que, s'inspirant de» travaux de Cuvier sur les Fossiles, il parvient avec intérêt à une grandeur non dépourvue d'art. Puis, la vie du végétal reliée au minéral noùVricier, l'organisation de la plante, — et une

ingénieuse assimilation du tronc dé l'arbre à l'ossature humaine. Le règne animal ; l'axiome a rien dans la nature n'avance par sauts » est développé par Delille en ses recherches de vie végétative et de traces des autres règnes, en la vie animale... Dans le dessin du vers, c'est là une excellente vue générale des connaissances du xviir siècle, et plus particulièrement une autre, mais étroite « Histoire Naturelle ». Delille est un studieux, un savant, mais il ne l'est pas en poète. Quant à sa philosophie, s'il en est une, elle ne se dégage pas de la théologie. Elle est purement anthropocentrique : l'Homme d'élection divine, au centre du Monde que Dieu créa.

Didactique, de valeur descriptive, Delille a exprimé des notions de la nature sans en donner sensation : il va directement aux idées, et son verbe exact, ingénieux de périphrases, supprime toute sensitivité, toute émotion. Si, par conséquent, il n'est pas un poète, et pas un poète-scientifique, — nous lui saurons igré cependant d'avoir œuvré à la gloire de la Science, qu'il aimait avec une intelligence digne de mémoire.

— Go —

Digne de mémoire est aussi Népomucène Lemercier, de qui le nom ne représente quasi rien, pour les modernes générations. Lemercier se présente pourtant comme un premier « Romantique », pour sa luttante énergie à rendre à la langue poétique que nous avons vue si précaire, si prosaïque, et dénuée de sensibilité, une vie sensitive. Formes, musicalité, couleur, ampleur et souplesse, il tente cette rénovation de manière qu'elle pût à nouveau transmettre, inséparés de l'idée, sensation et sentiment. 11 ne réussit pas, pour n'avoir eu le génie artistique des Chénier, Lamartine, Hligo, et son œuvre n'eut pas la puissance de se survivre... 11 est pourtant un esprit original, inquiet, vraiment savant, plein de pressentiments d'un art qu'il ne put produire, d'une expression sur laquelle il se trompa étrangement.

Népomucène Lemercier, lui aussi, chante la Science. Plus que Delille, il la conçoit généralement, il ne s'attarde pas aux détails, saisit les caractéristiques et les rapports généraux. Mais quelle étrange conception du plan de son œuvre principale, cette Atlantiade, ou la Théogonie

— Gi —

Neavtomenne! Quelle plus contradictoire manière d'exposer des données et des concepts de science, que de les « personnaliser » et les mettre en acte en une sorte de drame allégorique à sentiments anthropomorphes ! Disons-le dès maintenant, poétiquement rien de plus anti-scientifique.

C'est, au résumé, sur l'Atlantide parvenue à la religion de la Science et qu'habitent les hommes (( en communion avec la Nature », l'invasion d'un peuple apporteur du culte des Divinités de l'Orient. Les divers personnages, qui le moins singulièrement se nomment Néon, Lampélie (la Lumière), Zoophile, Electrone, Brione (la Vie), etc., ne sont autres que les phénomènes naturels doués de passions humaines. « Deus ex machina », Théore, l'Être suprême, anéantit l'Atlantide envahie par les sectateurs des Dieux et triomphants : tout périt, excepté Néon et la vierge qui deviendra son épouse quand ils seront parvenus axix; rivages d'Amérique où ils garderont intacte la Religion de la Science... Évidemment, l'intention est excellente, mais c'est tout, en cette inacceptable théogonie Newtonienne. Nous n'avons pas à insister sur

l'étrangeté et la puérilité du thème, ni nous demander par quelles voies le poète en arriva à pareille dramaturgie allégorique. Nous protesterons pourtant que maints passages sont pleins de sensation de nature, de sentiment, d'évocations des phénomènes naturels, qui se présentent non sans grandeur, sans élan et sans art...

Avec André Chénier, non le poète des Élégies, des Églogues et des Ïambes, mais du poème Hermès demeuré à l'état de plan illustré de quelques vers seulement, nous avons un autre poète d'inspiration scientifique, — qui peut-être eût agi sur les destinées immédiates de la Poésie.. Il avait rêvé d'écrire son Hermès en adaptation du De Natura à la Science nouvelle, selon Buffon.

Rapidement nous rappellerons plan et éléments: Eq sorte de prologue, « l'Invention » est le poème, depuis les origines troubles et industrieuses, de la démonstration et l'apologie du génie humain, de l'exaltation 'de sa progressive découverte. La « Superstition » devait avoir pour thème les sciences

dites mensongères, depuis la science du Sorcier et des premières religions menant par la duplicité et la crainte l'humanité ignorante. (André Chénier n'avait point songé que ces sciences occultes étaient alors, précisément la première Science.) « L'Astronomie » eût dit les lois de Newton. « L'Amérique » devait contenir la géographie et exposer une histoire de l'humanité, du point de vue philosophique. — A sa place en le tout, Hermès aurait eu pour matière : Les origines de la terre (non de l'Univers, insiste- t-il), des hommes, et des animaux à propos desquels, s'autorisant des premières études sur la Faune préhistorique, il eût évoqué de la légende Grecque les Centaures I Seraient venues des descriptions de la vie de l'Homme préhistorique, le développement des Sociétés, religieux, moral, politique. Il eût décrit le mécanisme des sens et de l'intelligence et terminé par une rêverie sur l'Avenir et la Paix universelle...

Nous disions tout à l'heure que Chénier, par cette Œuvre, eût peut-être agi sur les destinées immédiates de la Poésie. Il sied d'entendre cet espoir déçu de la matière qui eût servi son inspira-

tion, et qui eût peut-être donné la voie à d'autres poètes d'un savoir plus étendu, plus cohérent et plus conscient, et aussi mieux doués au point de vue rythmique... De son plan aux parties assez mal reliées, de ses notes en vue»de l'Œuvre, des quelques parties écrites, il se dénonce qu'André Chénier n'eût pas rempli, même à peu près, les vouloirs d'une véritable « Poésie scientifique »... Il est même surprenant de le trouver alors, malgré l'enthousiasme, si loin de l'expression émotive et artiste des Élégies et des Églogues : elle est devenue ou plate ou ampoulée, en pleine rhétorique et maladroite, sans énergies d'évocation, de suggestion, servie d'images non adéquates à la pensée. Malgré ses rudesses, du Bartas est d'une autre intensité, et autrement vrais et émus son sens et son expression de l'Énorme et du Mystère !

Il est évident qu'il ne. s'élève pas, n'eût pas su s'élever à la conception de l'impersonnalité du poète, de son « Moi » disparaissant, pour que le Verbe seul, d'évocation et de suggestion donne vie aux choses et aux êtres qu'il chante, — de manière que ce soient vraiment ces choses et ces êtres, resur-

gis en eux-mêmes, qui eux-mêmes se re-créent, développent le phénomène en rapport avec l'universel, qu'ils sont, et en les propriétés sensitives qui déterminent les morphismes d'art et les rythmes... Dans Hermès, dans ses poèmes, André Chénier demeure également un didactique : c'est encore de la poésie qui travaille de la science, mais non de la Science qui tire d'elle une Poésie. Quant à §a philosophie, elle eût été sans doute vers un terme moral humanitaire, avec point de départ théologiste, théiste...

Nous avons dit aux pages liminaires de cette Étude, jqu'en première nécessité, il est demandé d'être un poète-philosophe, au « poète-scientifique », — mais avec cette aggravation, que son concept philosophique doive universellement émaner et se spiritualiser de la somme de son savoir, de la connaissance synthétique.

Voici donc que se présente Alfred de Vigny, — grand et secret poète, le premier en date d'une grande lignée qui comprend Leconte de Lisle,

Hugo de la Légende des Siècles, Strada (un méconnu et presque un inconnu), et SuUy-Prudhomme. ♦

De Vigny, quoique parmi les Romantiques, de par son verbe pondéré et son vers sans triomphes et sans éclats (mais de quelle solide et large puissance quand les hautes pensées l'agissent !) est davantage classique, nous dirions Racinien. Mais, sa caractéristique essentielle durant cette période qui est de suprématie du « moi » poétique et d'exaltation des sentiments et des idées de source générale, c'est de s'exprimer impersonnellement et d'exprimer des idées philosophiques, la plupart du temps sous le mode symbolique. Son émotion qui est intense, ne s'épand pas, mais demeure en latentes puissances : elle est de qualité énergétique. De tous les Romantiques, il me paraît le seul penseur, et, en son art d'expression impersonnelle et en raison de. cet art qui donne à sa pensée valeur d'universel, le seul poète d'alors véritablement ému et émouvant. Il nous attire de toute sa grandeur solitairement pathétique.

Il n'a point exposé de théorie philosophique, mai»

elle se dégage de son Œuvre : sa contemplation est pessimiste, tout passe et souffre, et davantage l'être supérieur *ouffre..... Il sied donc que serve à quelque chose, du moins, cette universelle souffrance, — conclut-il au. lieu de se laisser aller à l'élégie ou à la malédiction : elle doit nous servir à mieux aimer tout ce qui passe et désespère. Et il arrive à un stoïcisme pénétré de douceur, en souhaitant orgueilleusement pour l'Humanité le règne de l'esprit, de l'intelligence victorieuse des éventualités. La conception est d'une hauteur émouvante. Le poète-philosophe n'est point parti d'une compréhension exacte de la Science qui pour nous, et le xviii' siècle optimiste l'avait comprise ainsi, ne peut donner une notion pessimiste : car le pessimisme est une notion individuelle, égotiste. Mais nous pouvons assentir cependant à sa conclusion, en tant que poèt«-scientifique : cette conclusion n'estelle point en somme, d'altruisme supérieur au nom de ridée, et de concept du « plus de volonté » par la volonté, sans sanction qu'en le devenir qui soit

meilleur

Avant de passer — très directement — à Leconte

de Lisle, nous devons mentionner Louis Bouilhel. Non point pour son Œuvre entière qui est d'assez éparse inspiration à tous vents du R(îmantisme sans s'imposer en un thème particulier, mais pour l'un des poèmes de Festons et Astragales. Son poème des « Fossiles » écrit à l'instigation divinatrice du grand Flaubert, dénonce une direction, à nouveau, vers une poésie à données de science, et d'art impersonnel. Bouilhet avait d'ailleurs la préoccupation, et la prétention, d'être d'art impersonnel. Or, il ne l'est point même en les « Fossiles » : car (là sans cesse vient aheurter l'aventure du poète le plus près même de l'idéal scientifique), en Bouilhet, ce n'est point davantage le monde préhistorique qui s'évoque par la seule magie suggérante du Verbe, de manière que le génie du poète disparaisse pour n'être que l'énergie qui meut ce monde d'alors, ses morphismcs, ses couleurs et ses

rythmes Non, et c'est encore le poète et son

« moi » qui assistent^ en tant qu'entités modernes, aux spectacles de la monstrueuse Faune resurgie de la merveille déductive de la Science. Tels poètes spectateurs en somme, décrivent, avec plus

ou moins de puissance d'intuition et de verbe adéquat à leurs visions, mais ils ne re-créent pas !

Nous revenons au plus impeccable poète de notre série, — en ce sens qu'il en est la plus artiste intelligence, la plus ordonnatrice et la plus volontaire, — Leconte de Lisle, Mais, d'un mot expliquons l'orientation nouvelle, la reprise, après le Romantisme, d'une poésie où le sens personnel, de sentiments et de concepts égotistes, s'atténue ou disparaît : c'est que, vers la moitié du xix' siècle, s'impose à nouveau l'esprit scientifique. Lamarck, et Geoffroy Saint-Hilaire luttant contre Cuvier, ont continué le génie de Buffon, — et Lamarck a été le précurseur de Darwin de qui la traduction de IOrigine des Espèces paraît, trois ans après sa publication, en 1862. — Nous avons noté que Leconte de Lisle vient directement après Vigny : il semble même que l'on doive apercevoir un parallélisme entre les titres des œuvres des deux poètes, de même qu'on peut voir suggérée par l'Œuvre de Leconte de Lisle, la Légende des Siècles. Hugo étant le redoutable et inconscient assimilateur que l'on sait, vulgarisant de plus intenses et artistes

choses à l'aide de son verbe grandiloquent et éclatant d'images.

Leconte de Lisle prenant à l'érudition la matière de ses œuvres, peut être dit « évolutiounistc », si l'on considère qu'en la suite de ses Antiques, Barbares et Tragiques Poèmes il écrit en somme une Histoire des Religions, pour laquelle il a suivi évolutivement l'Humanité dans son inquiétude éternelle deA^ant le « pourquoi et le comment » de ses origines et de ses destinées. Il a composé cette Œuvre grandiose avec un art si souverainement intellectuel, qu'on a pu croire qu'il était u impassible », — mais c'est de l'avoir mal lu et non compris.

(Puisqu'en cette Étude, il arrive que nous devions, pour mieux délimiter l'apport de chacun en la Tradition, parler en même temps de notre propre apport en la complexité de ses parties et nous souvenir de notre idéal synthétique, — nous rappellerons qu'une partie de notre Œuvre, la seconde, étudie également l'origine et l'évolution des Cultes et des Rites. Mais notre pensée en ceci, a été de pé-

nétrer, sous les pratiques magiques et les gestes rituels et les Symboles et les Mythes, les vérités ésotériques d'ordre naturel et expérimental qui sont en eux incluses : c'est-à-dire la connaissance, unie à l'émotion humaine qui la vêt exotériquement ■ de Formes, au cours de l'évolution. De. ces vérités qu'avère la science moderne, avec les vérités qu'elle nous révole nouvellement, nous tentons une résultante de valeur universelle, religieuse scientifiquement.)

Lecoute de Lisle ne. retire de l'Histoire des Fois qu'une constatation de néant, l'impossibilité pour l'homme de répondre à son interrogati'on sur son destin. Il se place donc au point de vue de l'Absolu, — point de vue non évolutionniste, et en dehors de la science. Et dès lors, était-il logique qu'il ne pût recueillir de sa méditation que pessimisme désespéré, tout comme de Vigny. k. Ainsi, malgré le caractère impersonnel de son Œuvre, Leconte de Lisle remplace pourtant le concept philosophique par une création de l'esprit qui naît d'une émotion, d'un sentiment d'ordre égotiste : le pessimisme,

constatation du mal et du néant. Il n'a pas eu puissance d'une explication du monde, et de reconnaître une doctrine morale. Ainsi le dépasse Vigny, plus près de l'intellect supérieur qui ne se veut immobile, et du cœur humain qui aspire à la douceur d'égaliser le plus généralement son battement...

Inspirée, nous semble-t-il, par le Poème de Leconte de Lisle, la Légende des Siècles énarce plus vastement, mais sans méthode unitive, sans suite logique d'évolution, ainsi qu'une Histoire de l'Humanité où le grand et résumant Hugo, en laissant monter sa somptueuse imagination et à la manière même des humanités primitives, crée en quelque sorte de nouveaux Mythes, — encore que dénués de toute valeur d'interprétation de vérités naturelles ou d'expérience : ce ne sont qu'images, non pas symboles.

S'il existe, le sens philosophique de telles ou telles évocations élues par lui au cours des siècles, ne résulte que d'égotiste sentiment du poète assentant ou répugnant à des idées générales, à tels dogmes et institutions : réception d'un panthéisme ou d'un déisme énorme et vague, dénéga-

tion de droit divin au prêtre et au roi, hommage au peuple, etc.. A noter, au terme de l'Œuvre immense, une sorte d'apologie de la Science en son aspect extérieur, de ses découvertes intéressant le sens général et ainsi que populaire.

Parmi les grands Prescients pour une part, des directions traditionnelles et nouvelles de la Poésie, — Sully-Prudhomme s'approche de près de notre conception pour avoir senti, et tenté en une partie de son Œuvre, l'association de la Science et d'une Métaphysique. Nul doute que son esprit philosophique ne soit moderne, de ce que sa philosophie est continuement imprégnée de son savoir, qu'elle se montre attentive à toutes les recherches de la science en tous domaines... Malheureusement, il n'a pas su non plus concevoir le moderne* savoir, en synthèse, — et dès lors, il ne put en tirer un principe général et impersonnel selon quoi il eût médité la Vie et lui eût donné une sanction. Il a été en luf une continuelle hésitation, une intention de hardiesse qui tout à coup recule, et prend peur.

dirait-on. Et souvent le pas en arrière devient le rattachement sectaire au passé... Évolutionniste, dirait-on, en sa contemplation du cours des choses, il ne saura pourtant s'élever au terme supérieur de l'évolution : l'éternel devenir du Monde vers son harmonie éternellement incomplète, mais, à travers les périodes de régression, éternellement meilleure. Il n'en verra que les phénomènes de lutte, en prenant à contre-sens, comme Spencer d'ailleurs (mais peut-être pas Nietzsche), la constatation Darwinienne de la « lutte pour la Vie ». (Nous avons dit que pour nous, cette lutte n'est point une nécessité en soi, mais une transitoire nécessité de sélection, de l'énergie qui tend à l'harmonie (i).

Ce n'est donc qu'en la conscience de l'homme qu'il voit la notion de « Justice » — et ainsi adopte-t-il le' principe spiritualiste tel que compris en irréductible opposition au Matérialisme. Au Spiritualisme il demande encore le mot du « Bonheur », et là arrive à la conception chrétienne, puisqu'il le trouve dans le sentiment de sacrifice...

(1) Em Méthode a l'Œuvre.

Le poète, parti de la science, s'égare plus loin d'elle encore, lorsque son couple humain à la recherche du Bonheur, après avoir éprouvé qu'il n'existe ni dans la volupté des sens, ni dans la pensée, ni dans la science, quitte notre planète et émigré en une étoile heureuse. De là, accomplissant son sacrifice, — cette dualité humaine revient sur la terre, qui depuis est morte, dépourvue d'humanité. Vain, même le sacrifice...

(Nous avons tenté de démontrer en notre Méthode à l'Œuvre, que l'idée de Sacrifice, est anti-sociale et anti-scientifique,' — en proposant un altruisme évolutionniste qui réduit l'antinomie apparente entre le don de soi et l'égoïsme qui n'est qu'un mode du nécessaire instinct de conservation, mode lui-même du'vœu de durée immanent à la Matière.)

Sully-Prudhomme n'a su non plus trouver à son dessein l'adéquate expression verbale et rytjjmique. Et, s'il egt étrange de voir les « poètes scientifiques » du xin' siècle œuvrer en vers de huit pieds, il paraît tout aussi étonnant que le poème de Justice. après Leconte de Lisle et Hugo, se développe en suite de sonnets alternant avec des quatrains. 11

lui manqua la technique d'un Vers qui pût exprimer l'idée en ses rapports avec les idées, et, en ses associations sensitives, sensorielles, avec l'Universel : expression qui lui manqua, parce que, l'expression étant entraînée par la valeur énergétique de la pensée, il ne posséda pas l'impersonnalité vraie où le « moi » n'€st plus qu'un rapport conscient en communion avec le Tout, et, de savoir et d'émotion, un point synthétiq^ie.

Ainsi dira-t-il, comme peureux et rentrant en la précaire sûreté de ce Moi :

« Je ne peux pas long-temps affronter de l'espace

La grandeur, le silence et l'immobilité

Tremblant, je me resserre en mon étroite place, Je ne veux respirer qu'en mon humble milieu : 11 ne m'appartient pas de voir le ciel en face, La profondeur du ciel est un regrard de Dieu

Il sut d'ailleurs lui-même, qu'il n'avait pas réalisé le rêve d'art qu'il avait voulu, — et que son cri d'aveu est donc poignant et haut, et qu'il donne de prix aux parties du rêve où son talent divinateur atteint cependant la valeur souhaitée! « Ah! que n'ai-je hérité, écrit-il, d'un langage approprié

à ce genre ! Je ne croupirais pas dans la poésie personnelle. »... Pour nous persuader de la grandeur de pensée de ce poète qui eut en lui de la détresse sacrée, et pour le trouver ainsi qu'en contradiction avec sa désespérance, rappelons donc des poèmes comme le « Zénith », superbe évocation de la volonté pensante « allant conquérir un chiffre, seulement », de l'éternel problème, — comme la « Grande Ourse », « l'Idéal », où la méditation intense tient en sublimité exacte et pure quelque vérité de science, et, tel le sonnet « Sur la Tour », semble l'exhausser en une vide éternité !...

L'on ne peut comprendre que Strada, ce dur exemple d'une vie murée en son puissant travail, non seulement du public, mais de la plupart des lettrés et des poètes, soit ignoré, et qu'il ait été nécessaire de quelques extraits de son Œuvre produits admirativement en une Anthologie récente, pour inscrire son nom dans l'histoire de la Poésie (i).

I) Anthologie de G. Walch. Poètes Français contemporains.

— Strada est le poète d'une Épopée humaoe, qui, si la réalisation ne répond pas entièrement à son vaste dessein, comprend quatre ou cinq volumes de très haute valeur, d'originalité puissante, de verbe romantique qui rappelle Hugo lui-même. Son Épopée se présente comme l'illustration de sa doctrine philosophique, dont l'exposition dans Ultim^jm Organum avait eu un grand retentissement. Peu après, il publiait sa Méthode Générale... (i). Ravaisson le mit au premier rang des philosophes du xix° siècle.

Disons en quelques mots comment son principe • philosophique, comment sa « Philosophie du Fait )) ou Philosophie de l'impcrsonnalisme méthodique, s'oppose aux concepts Fidéistes provenus d'une Révélation religieuse, et aux concepts Rationalistes. Strada, ici scientifique, — et semblant d'accord avec Auguste Comte, n'accepte pour principe de connaissance que le a Fait >> impersonnel, c'est-à-dire le résultat immiiable de l'expérience, ({ue la science nomme une « loi ». Mais, pour

(i) Stxada. — Ultimum Organum (i865). — Méthode Générai ;i (1868).

Slrada, le Fait n'est point tel, et pour lui il a valeur métaphysique :

« Le Fait, dit-il, est la manifestation de l'Être, la manifestation, quelle qu'elle soit, de tout ce qui a été, est et sera, c'est-à-dire du Tout ». Et, comme le Fait manifeste l'Être, c'est donc l'Être qui transmet au Fait le droit d'être critérium. Donc, l'Être est en réalité lui-même le véritable critérium: donc Dieu est ce critérium. Le Fait démontre Dieu... Dans la création du monde, l'Idée a été l'agissant intermédiaire entre Dieu et son œuvre. Et le monde créé se réunit à Dieu par la Pensée. De là naît une religion de la Science, que Strada nomme : « théisme scientifique ».

Nous n'avons à examiner cette doctrine, que pour seulement la voir spiritualiste au sens habituel, et en trouver l'essence en Platon. Et, alors qu'elle présuppose une cause motrice en dehors de la Substance, et qu'au Fait d'expérience se superpose une valeur métaphysique, — nous ne pouvons l'admettre comme de science.

L'Épopée humaine apparaît ainsi qu'une critique de l'évolution à travers l'Histoire du monde

où Strada, au nom de sa doctrine, montre tous les errements de l'humanité provenir de ses directions Fidéistes et Rationalistes impuissantes à la mener par la seule voie. L'Œuvre, d'énorme travail, comprend plus de quinze volumes, et d'autres n'ont pas paru, la mort étant venue arrêter cette âpre volonté. Excepté le premier volume, la Genèse UNIVERSELLE, le plus grand, ils se présentent tous sous l'aspect dramatique : drames en vers qui ne se pourraient guère mettre à la scène, avec, entre les actes, des Méditations du poète qui sont souvent, surtout en les premiers livres, d'une intense valeur de pensée... Strada a, en somme, voulu une philosophie «de l'Histoire du monde. Nous retiendrons la Genèse, la Mort des Dieux, la Mêlée DES Rages, Les Races, — Les livres qui suivirent n'eurent plus la puissance évocatrice, le verbe énergique, le mouvement, des quatre que nous venons de dire. S'ils sont intéressants, si les méditations en intermèdes (qui paraissent souvent être d'une époque antérieure au drame lui-même) demeurent d'une grande éléyation morale, ils attestent un art diminué, prosaïque, — alors, avons-nous dit,

qu'il avait égalé l'art même du Hugo de la Légende DES Siècles. Ils sont aussi, pleins de redites et, de plus en plus le « moi » Stradien domine tout, répétant qu'en son concept est le salut...

L'erreur de Strada a été de croire qu'oeuvrer grand, était œuvrer multiplement. Erreur encore, a quarante ans, vers la moitié du siècle, de se soustraire à la Vie et à l'évolution des idées qui, si rapidement et gravement transmuaient la pensée directrice, sans qu'il le sût autrement qu'en vagues et épars échos — qu'il recueillait cependant et interprétait mal, trop souvent... Donc, il vaut mieux pour son renom ne retenir du poète que nous disons puissant que les quatre livres que nous venons de nommer, un ou deux encore, peut-être.

Malgré son postulat Théiste à la manière de Hugo, Strada peut être compté pour poète « scientifique )). — Les livres dont nous parlons ont dû être écrits vers le milieu du xix" siècle, et « I'Épo- PÉE » vraisemblablement a été inspirée par la LÉGENDE DES SiÈCLEs et saus doute aussi, du souvenir des Poèmes de Leçon te de Lisle. Et comme lui, Strada dut être impressionné par les travaux sur

l'Inde Védique, de Burnouf, — en même temps qu'il sut sans doute admettre des directions de cet esprit si original et vaste, qu'est Édgard Quinet... D'ailleurs, son Verbe est romantique et procède directement en la « Genèse ». surtout, du plus grand Hugo. Les procédés' de mise en œuvre sont les mêmes, et si Strada, ami de Claude Bernard, pour son poème de la Genèse du monde s'inspire du processus évolutionniste, il la décrit, tel Hugo, avec l'omniprésence anthropomorphe du Dieu de la Bible : « Dieu dit... », et par images visuelles immesurément grandies. — Et nous rappellerons ce que nous disions à propos de Bouilhet, qui à tous autres poètes s'applique, quels qu'ils soient : Strada, lui aussi, assiste en tant que mentalité moderne, avec ses habitudes de penser moderne, ses images et métaphores modernes, au spectacle de cette Genèse, de cette évolution des choses et des êtres qui étaient, — alors que les sens et la pensée des hommes n'étaient pas. Pour le poète scientifique — il s'agit alors de re-créer ces spectacles en eux-mêmes, et d'un Verbe d'évocation et de suggestion qui n'éveille d'associatious avec des

idées et des sensations de quel temps que soit, ni personnelles. Le Verbe impersonnel du poète doit s'universaliser à n'être là que vibrations du phénomène, dans des temps et des espaces que l'œil humain n'a point meures!...

Nous sommes au terme de cette évocation à lueurs rapides d'éclairs, de Ceux-là (nous étant surtout complu à inscrire ses grands Précurseurs dans la Poésie Française), qui depuis les Ages primordiaux de la pensée et de la recherche, ont tenu une Tradition ininterrompue qui, dès lors, était d'esprit et d'émotion « scientifiques » (i).

(i) Nous entendons, pour la Poésie Française, les principaux, les plus nécessaires : mais il en est d'autres pour multiplier les aspects d'une grande parenté. Aussi, souhaiterions-nous que l'on se reportât à une Thèse de Doctorat-ès-lettres soutenue à Paris, l'an passé, par M. G. A. Fusil, — et parue aux « Éditions scientiflca » : La Poésie sciexNtifique... Si l'Auteur n'ignore point la lointaine tradition de cette Poésie « léguée de l'Inde à la Grèce, à Lucrèce », entrevue aux xiii» et xvi» siècles, il n'est parti, pour cette thèse, que du xvin« siècle : alors, dit-il, que l'on devait « ou

Ainsi nous avons montré de quelques rappels, de quelques extraits qui semblent condenser de l'éternel, que cette idée poétique du Savoir uni à rÉmotion est universelle et que, sous son mode primordial de chant cosmogonique, elle se trouve à l'origine de la pensée, à l'éveil de la conscience des hommes inquiets tentant de se relier à la totalité de l'Univers. Elle est dès lors la « Poésie scientifique », — elle est la première poésie : notre tradition remonte les peuples et les temps...

En France : nous avons vu les Précurseurs, aux xiii« et xvi" siècles, emprunter des Grecs et des Latins, amasser toute connaissance de leur temps, avec une grandeur optimiste qui retient notre admiration aller dans la voie philosophique de la

avouer que la poésie était morte, ou créer une poésie nouvelle ». L'historique eu trois cents pagres de critique savante, trouveuse et enthousiaste, se clôt par le chapitre : « La Synthèse scientifique », — à mon dessein et mon œuvre consacré. — Et quant à cette partie, dedirecte et vivante actualité, (« l'actuel;) selon la règle, ne pouvant ou qu'à peine être admis pour matière de thèse), avec quelle ample sûreté et quelle largeur de vues et d'assenlimeat cependant, l'a su résumer M. C. A. Fusil...

L'on peut dire que, par le talent et la conviction, son livre est une date. (11 prépare maintenant un même travail, des xiii» et xvi» siècles.)

science, — mais autant seulement qu'ils la peuvent soumettre au Dogme. Au xvm" siècle, sous l'action surtout de Buffon, — ils chantent la Science et s'enorgueillissent d'elle, selon ses données tentent d'œuyier une Genèse du monde, et par la science ils aperçoivent un progrès ininterrompu et illimité : cependant qu'ils n'en tirent point de concept philosophique particulier, et demeurent dans la tradition théologique. — Au xix' siècle, la matière du chant poétique s'élargit, devient plus complexe, sans que soit conçue pourtant une Œuvre synthétique.

Quant au concept gui émane du rapport conscient et ému de l'Humain avec l'Universel, — pour tous, c'est un concept en désaccord avec l'esprit évolutionniste,. c'est un concept pessimiste : dont les poètes de Boheur et des Poèmes ANTIQUES ET MODERXEs uc sorteut avcc amertuuie, l'un, que par un vague spiritualisme et l'acceptation d'un sentiment de Sacrifice, — l'autre, par un plus haut et sloïque altruisme et l'orgueil de l'Intelligence... Strada est nettement spiritualisteet théiste, et si Leconte de Lisle se lève contre

l'idée de Dieu, son athéisme apparaît plutôt en antithèse religieuse, un sentiment de révolte à devoir tenir pour mauvaises la vie et la raison...

Nous avons maintenant à répéter — nous en avons eu l'évidence — que toute période de réapparition et de recrudescence du sens de u Poésiescientifique », répond d'intentions et de réalisations de plus en plus averties à une poussée nouvelle de l'esprit investigateur de la Science. — Or, ainsi que le sentirent les poètes-précurseurs du xix^ siècle, c'est la théorie Évolutionniste qui devait permettre une réalisation moderne totalement déterminée, en même temps qu'aine remontée au sens sacré de la grande Poésie : en une première Synthèsa, — tant pour l'idée que pour son expression, valeur de ses énergies.

J'ai voulu assumer cette tâche...

Donc il était tout premièrement nécessaire di» repousser du moment de résultante d'où selon la seule science nous tentions im sens harmonieux du monde, tous les concepts philosophiques, — quitte

à voir ensuite quels d'entre eux me paraîtraient résister à l'épreuve des données de la doctrine Évolutionniste. 11 était nécessaire de n'admettre de suggestion théologique, de persuasion purement spiritualiste ou étroitement matérialiste, au sens dualiste. De l'idée de Matière en évolution il était à produire une pensée et une émotion métaphysiques, — d'essence seulement scientifique.

Le concept nouveau devait réduire l'antinomie matérialiste et spiritualiste, en proposant un spiritualisme en devenir, en rapport avec l'évolution même de la Matière : « Nous pensons unir les deux termes et résoudre l'antinomie, de ce que le Spiritualisme, c'est-à-dire pour moi le plus de conscience-prise du Tout, émane perpétuellement de la Matière en évolution (i)... » Du plus de connaissance (donc, du plus de conscience universelle) devient le plus-d'Ètre, — c'est-à-dire le plus de rapports de l'Humain à l'Universel, le plus de re-création consciente et émue de l'Univers en la momentanéité successive de l'Homme.

(l) E>- MÉTHODE A L'ŒU\'RE.

(Mfiis il n'entre point en le plan de l'Étude présente, de résumer notre Méthode ni pour l'idée, ni pour son expression poétique à laquelle il a été également quelques allusions, — « l'Instrumentation verbale », — qui, essentiellement, opère la réintégration de la valeur phonétique en la langue, et la met sous la dépendance des Idées, qui naissent en produisant de leur genèse même leurs musiques propres et leurs Rythmes.)

En même temps nous nous proposâmes une Œuvre, œuvre de notre vie, complexe et d'unité, dont le principe philosophique est générateur. Non plus une sorte de compendium de la connaissance, tel que nous le trouvons avant le xix* siècle. Non pas davantage une apologie de la Science et de ses découvertes précipitant l'esprit enorgueilli à de simplistes anticipations sociales, à l'idée de progrès sans discontinuité d'un Chénier ou, torrentiellement, d'un Hugo, — ni les déductions généralement pessimistes tirées erronément de l'examen du monde par un sentiment personnel, cgotiste... Mais par la Science qui pour nous a pris unité de vérité progressive en la doctrine Évolutionniste, et

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