RUE DU POINÇON
LA
De tous les auteurs français, Molière est peut-être celui sur lequel on a le plus écrit et le plus ergoté. Sa vie, son génie, sa langue ont été fouillés dans leurs moindres recoins; des revues spéciales lui sont consacrées ; les monographies qui le concernent ne se comptent plus: bref, on inventoria son bagage littéraire comme son mobilier. Il n’est pas de mois qui ne voie paraître une interprétation plus ou moins nouvelle de son œuvre; les érudits, en France et à l’étranger, ont sucé cet os médullaire avec un appétit si vorace que la plume tombe de découragement à celui qui, dans un moment d’admiration pour le Contemplateur, ou avec la conviction ingénue de quelque chose d’inédit à en dire, voudrait lui faire l’hommage d'une étude consciencieuse ou même d’un simple panégyrique. Enfin, conséquence inévitable de l’immortalité artistique, son œuvre est devenue, dans le domaine public, un poncif au même titre que le déterminisme et la séparation de l’Église et de l’État. Le nom de Molière éveille l’idée d’un personnage en perruque solennelle, quon a vu représenté quelque part, sur des couvertures de cahier d’écolier et dans d'inoffensifs ouvrages, dûment expurgés, destinés à la jeunesse studieuse. Les gens qui, dans leur enfance, ont appris leur
rudiment par cœur, croient se rappeler une scène entre un certain Vadius et un certain Trissotin. Si, au collège, ils ont lu, sous-main, Zartufe et l'École des Jemmes, ils sont à même de citer un passage où il s’agit de sein et de mouchoir, et une phrase dans laquelle il est question de tarte à la crème. Ils se souviennent aussi, pour l’avoir copiée quelques dizaines de fois, durant les heures de pensum, d’une tirade en vers d’un nommé Alceste avec la réponse de son ami. Ajoutez à cela quelques aphorismes grapillés çà et là dans ses comédies, voilà tout ce qu’on parvient à se remémorer des productions du génie le plus national et le plus puissant en son genre de la littérature française.
Toutefois, si, au cours des conversations, on vient à y faire allusion, on est unanime à déclarer, à grand renfort d’épithètes vaguement laudatives, que Molière est un écrivain illustre, le plus célèbre auteur comique des temps modernes. Les dames aiment à faire remarquer que ce joyeux avait une âme triste et rêveuse, que sa femme le trompait (le pauvre homme!). Puis, Molière ayant écrit des comédies, il est de bon ton de sourire d’un air entendu, comme si l’on se remémorait tout à coup quelque scène profonde, encore que absolument hilarante : : Molière?... grand génie! » et l’on jette cette exclamation enthousiaste avec l’intonation de ce général du Monde où l’on s'ennuie, à qui l'on demande son avis sur la tragédie d’un débutant : » La tragédie! c’est bon pour le peuple! »
Au reste, la gloire de tous les classiques a subi cette éclipse. Les » grands hommes », ainsi que les dieux, ont leur crépuscule. Rien de plus concevable, d’ailieurs, que cette indifférence à l’égard de la littérature du xXvII° siècle. Parmi les causes qui l’expliquent, il faut ranger, en première ligne, l'esprit réactionnaire du corps enseignant. La plupart de nos professeurs considèrent cette littérature comme l'apogée intel- : lectuel et artistique de la France, en delà duquel tout n’est que préparation, acheminement, et, en decà, décadence. Seule, elle requiert notre étude et mérite notre admiration; seule, elle réunit toutes les conditions de perfection désirables. Elle ne se
présente pas comme un stade dans l’évolution littéraire ; elle apparaît comme un aboutissement suprême, une Mecque dans laquelle notre ferveur doit s'agenouiller et s’incliner bien bas, selon le rite prescrit et avec le fanatisme aveugle d'une foi qui ne raisonne pas.
Or, un élève de seize ans éprouve une certaine répulsion à lire les classiques, parce qu'il n'est pas apte à les comprendre. Ses sympathies vont de préférence aux auteurs contemporains, plus accessibles à son intelligence et plus conformes à ses goûts que les œuvres du XVII° siècle, d’une inspiration nécessairement spéciale et, surtout, d’un mode d’expression suranné. Au lieu donc de commencer son éducation littéraire par la lecture et l’explication rationnelle des écrivains d'aujourd'hui, et, lorsque son intelligence est mûrie et son éclectisme développé, de l’initier insensiblement à la littérature classique, on le lance, dérouté et insuffisamment préparé, dans une étude qui, ne l'intéressant guère, finit par le rebuter.
En outre, une divergence s’est produite, au point de vue artistique, entre le XVII° siècle, ses habitudes de logique, son amour des idées et de la méthode, et le XIX°, épris plutôt de sentiments et de sensations. Le romantisme, avec son vague à l’âme, sa mélancolie et ses désespérances, ses René et ses Obermann; plus tard, les vers de Baudelaire et les romans de Huysmans, préoccupés d’impressions rares et affolés de perversité, discréditèrent la belle ordonnance des œuvres classiques et incitèrent à mépriser les passions raisonnées, les hautes généralisations, la santé intellectuelle et morale des contemporains de Descartes.
Aujourd’hui qu'une réaction se dessine contre notre littérature maladive et notre nervosisme suraigu, 1l n’est peut-être pas inopportun de parler de l'écrivain qui allia le plus puissamment la subjectivité géniale au vieil esprit héréditaire de la France. Notre engouement d’antan pour : les nuances qui seules fiancent le rêve au rêve et la flûte au cor : commence à se blaser. On se sent las des ratiocinations sur les thèmes trop connus des princesses moyenâgeuses et chlorotiques qui
es
rêvent en des tours, emmi des lacs de légende, où voguent des cygnes hiératiques. Les navrances des troubadours prématurément gâteux, lamentables amoureux transis et cacochymes, pitoyables gratteurs de guitare, ont décidément abusé de notre bonne volonté. Nous sommes exédés des lis de songe, des lotus de mystère, des saintes hystériques qui défaillent dans le flamboiement des verrières. Nous en avons assez de la kabal, assez du magisme, assez de Ja neurasthénie, assez des poèmes ténus, des proses quintessenciées et des esthétiques absconses; assez aussi de la langue savoureusement persillée et du : macaque flamboyant ». Le byzantinisme et le mandarinisme actuels, la scolastique poétique à la mode, vont faire place, on le pressent, aux claires et larges conceptions, à l'effort vers les fières synthèses, à la curiosité sympathique de la vie, à la coordination rigoureuse des pensées exprimées en un langage lucide. L’Idée, — M. Paul A dam le remarquait naguère dans le Mercure de France, — YIdée dominera les hommes et vivifiera les œuvres. L’éclosion de l’école naturiste, la préface d’Afirodite, les romans de Paul Adam, d’Octave Mirbeau, de Léon Daudet et de J.-H. Rosny, les belles tentatives d'Élémir Bourges, sont autant de symptômes de l'orientation nouvelle de l’art.
Selon nous, ce mouvement, qui s'affirme de plus en plus, n’est dans son essence que la tradition, enrichie de l’acquis du temps et adaptée aux exigences du moment, de la littérature du XVII° siècle, perpétuée jusqu’à nos jours, sans solution de continuité, à travers l’œuvre de Voltaire, de J.-J. Rousseau, de Diderot, de Balzac, de Stendhal, de Flaubert et de Zola (1). Cette littérature classique elle-même ne fut, grâce à certaines circonstances, qu’une effloraison, particulièrement brillante, de l'esprit français tel qu’il nous apparaît, dans ses manifestations essentielles, tant au moyen âge que dans les
(1) Au point de vue dramatique, M. Bernard-Derosne a signalé chez les jeunes un effort, peut-être inconscient, vers la simplicité des comédies classiques (cité par M. J. DU TILLET, dans Ja Xewne bleue, juin 1895). Sur les tendances classiques de a jeune école, lire une intéressante série d'articles sur les jeunes revues,
publiées par M. CHARLES MAURRAS, dans la Xevue bleue, décembre 1893, janvier et février 1894.
temps modernes. L’une des tendances générales de cet esprit est la prédominance accordée à la raison sur les sentiments et les passions. Au moyen âge, et, selon M. G. Paris (!), à toutes les époques de son histoire, cette tendance se révèle dans les essais réitérés de conciliation entre la foi et la raison : à partir de la Renaissance, d’après M. G.. Lanson (2), par le conflit acharné de la science et de l’art. Aujourd’hui, cette rivalité n’est pas morte. L’essor de la philosophie positiviste et le prodigieux mouvement scientifique, d’une part, le développement del'individualisme en littérature, d’autre part, continuent cette lutte. Plus que jamais, l’art et la science cherchent à se fusionner. La science est le gond de notre vie intellectuelle. L’optimisme de Renan voyait en elle la rédemptrice future de la société. M. G. Paris, en de belles et réconfortantes paroles (3), en fait le but unique de tout penseur désintéressé. L'histoire, la critique littéraire, la philologie emploient sa méthode et ses procédés. Elle sert d’assises au réalisme et au naturalisme. Maxime du Camp, MM. Sully-Prud’homme et René Ghil s’appliquèrent à la fondre avec la poésie. Enfin, son influence s’affirma si prépondérante, que la sottise s’en para. Flaubert caricatura, dans le personnage de M. Homais et dans Bouvard et Pécuchet, le sot engouement qu'elle suscita chez certains individus. Les détracteurs non plus ne lui firent défaut. Fau-il rappeler les récentes discussions que soulevèrent à son propos M. Brunetière et quelques néo-chrétiens ?
Molière est la plus haute expression de l'esprit français. Nous découvrons chez lui, comme chez la plupart des écrivains, une curieuse dualité. Historiographe moral du milieu où il] vécut, il est aussi l’homme de sa race, et, partant, l’homme du passé. En lui s'unissent, en une fusion harmonieuse qui constitue peut-être le génie, une puissante originalité individuelle et la synthèse du tempérament de toute une race. L’âme ancestrale, telle qu'elle nous apparaît, éparse dans les œuvres
(1) G. PARIS, Za poésie d'u moyen âge,t. IT.
(?) G. LANSON, La littératuer et la scisnce, Xevne bleue, 1894. (3) Dans son discours de réception à l’Académie française.
artistiques les plus universelles d’autrefois et permanente dans la masse anonyme du peuple, se révèle comme le facteur latent de son inspiration.
Nous ne reprendrons pas ici la discussion de la critique naturelle sur la race, le milieu et le moment. Cependant il est un po'nt qu’on ne peut guère, nous semble-t-il, révoquer en doute : si les artistes en général ne subissent pas nécessairement l’action de leur ambiance, leurs œuvres seront marquées le plus souvent du signe indélébile de la race à laquelle ils appartiennent. Sans doute, ce caractère apparaît à des degrés divers chez des écrivains de même race. Il en est de la couleur ethnique d’une œuvre comme de : l'air de famille - qui, dans une même famille, se manifeste avec moins d'intensité chez tel individu que chez tel autre.
L'art est basé sur un fond éternel : la sensibilité humaine; mais celle-ci variant dans ses manifestations selon les races et les climats, l’art reflétera son ondoiement et sa diversité. Les ressemblances entre les littératures européennes s’expliquent d'abord par l'unité de leur principe générateur, la sensibilité humaine ; ensuite, par l'identité de leur inspiration initiale, le christianisme, et par la participation à une civilisation qui, dans ses grandes lignes, leur est commune. Un roman russe, on l'a déjà remarqué, ne nous déroutera pas outre mesure. Notre âme s’unit, en communion spirituelle, à l'âme des Dostoiewsky et des Tolstoï. Il en sera de même si nous lisons Dickens et G. Elliot. Nous sentons cependant des différences entre leur vision des choses et la nôtre, entre nos tournures d'esprit et nos modes d’expression respectifs. Cette impression première se renouvellera si nous confrontons des œuvres d'écrivains français et étrangers d'une époque antérieure : Byron et Musset, par exemple. Une expérience semblable, faite avec des écrivains plus anciens, encore aboutirait au même résultat : chaque écrivain anglais a sa note originale, mais tous les écrivains anglais, pris dans leur ensemble, nous apparaissent apparentés, ayant tous un » air de famille - qui les distingue des littérateurs frauçais. Rien ne prouve mieux lidiosyncrasie d’une littérature que les modifications que subit
ne
une œuvre {ranslatée, comme on disait au moyen âge, dans une langue étrangère. Taine a démontré, en une page de verve éblouissante, l’altération de certaines comédies de Molière traduites par Dryden et Wicherley (1). » Dans Dryden, dit-il (il s’agit de l’Arphitrzon), l'aventure est salement scandaleuse. fupiter est un Tartufe. Le roi et le prêtre sont en quelque manière contraints par convenance d’être des hypocrites bien masqués. Jupiter est luxurieux. Il dit tout à Alcmène, devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. » Plus loin, parlant de l’Agnès de Molière transportée sur la scène anglaise par Wicherley, dans l’Épouse campagnarde, Taine dit : « Wicherley la marie afin de profaner le mariage, lui ôte l’honneur, bien plus la pudeur, bien plus encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en confessions scandaleuses. »
Les Anglais Dryden et Wicherley n’ont pas compris le Français Molière, pas plus que Ducis ne comprit plus tard Shakespeare dont il accommoda le Hamlet au goût français. L’'énigmatique prince de Danemark se mue, chez Ducis, en un jouvenceau quelconque qui a des chagrins de famille ; il se métamorphose en un être émasculé, en une façon de fantoche pâlot et lamentable qui profère des alexandrins filandreux, fabriqués d'après les recettes de la tragédie classique. Plus de fougue, plus de frénésie ni de sanglots, plus d’épouvantement. Ducis a endigué d’actes rectilignes la passion qui coulait en lave brûlante ; il a clôturé de scènes géométriques le puissant et chaotique désordre de l'œuvre shakespearienne. Dans la pénombre tragique où rêve Hamlet, il a laissé tomber un pleinjour clair et glacial. De même, la chanson d’origine étrangère, ainsi que M. Wilmotte l’a remarqué (?), a pris en Wallonnie des allures débraillées qu’elle n'avait pas primitivement. Les détails réalistes et les crudités graveleuses lui ont enlevé cette grâce ailée, cette ingénuité mièvre et attendrie, cette fine gaieté relevée d’un rien de mélancolie, qui lui donnaient une charme
(1) H. TAINE, Æistoire de la littérature anylaise, t. IL. Paris, Hachette, 1863. (2) M. WILMOTTE, Le Wallon, chap. VI.
tout de naïveté et de distinction. La bergère enrubannée et jolie qui s’'évoquait en un paysage de fraîcheur matinale et d'atmosphère vaporeuse, à la Watteau, s’est changée en une pataude, sale et dépoitraillée, mal embouchée et poissarde.
Nous constatons une transformation analogue dans les contes orientaux que s’appropria le moyen âge français. De simples et courts récits qu’ils étaient originairement, les fableaux, implantés sur le sol de la Gaule, prirent un tour narquois, une saveur pimentée où l’on ne retrouve plus rien d'oriental. Même remarque pour l’ Allemagne qui copia des fableaux français. A dolphe, en 1315, en mit plusieurs en mauvais vers é/égiaques. On sait ce que devinrent les épopées françaises traitées par Pulci, Bojardo et l’Arioste; les romans de la Table-Ronde en Flandre. L’Allemand Lamprecht donna à l’Alexandre d’Albérich de Besançon un caractère moralisa-' teur. Le Perceval de Christian de Troyes, imité par Wolfram von Eschenbach, est conçu dans une note systique. En Espagne, l’archiprêtre de Hita, don Ruiz, écrivit des contes licencieux, à la manière française; mais, dit M. Le Clerc (1), s’il avait été plus familier avec les conteurs français, il aurait pu en tirer des aventures plus gaies que les siennes. Les héros grecs et romains de Corneille et de Racine n’ont de grec et de romain que le nom; ils parlent et agissent en Français. Musset, dans son théâtre, employa quelques-uns des procédés de Shakespeare ; il est néanmoins resté Français par la lucidité de son génie et la limpidité de sa langue.
Remarquons en passant que si le génie de la race agit comme force plastique en s’assimilant et en modelant les idées d'importation étrangère, il agit aussi comme force coercitive et conservatrice. L'influence d’une littérature exotique ne se fait sentir que progressivement, par lentes infiltrations. Exagérée, elle produit un art factice et, comme tel, éphémère. Elle est à la source de toutes les crises de préciosité de la littérature française. Le viel esprit de la race réagit contre ces intrusions; il est le contrepoids opposé aux excès de la
(2) Æistoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 84.
mode et de l'engouement. Réfractaire aux idées et aux mœurs nouvelles, si son action est souvent nécessaire et, en tout cas, toujours logique, ajoutons cependant qu'elle est parfois bornée. C’est cet esprit qui, à la prem'ère représentation d’Æernani, insurgea les bonzes du classicisme contre les gilets rouges du cénacle romantique. C'est lui (nous en appelons à tout homme qui, autrefois, dans ses heures d'enthousiasme juvénile, brisa, en rhétorique, une lance en faveur de Victor Hugo), c’est lui qui a survécu dans l’âme de plus d’un professeur. Naguère, il souleva la masse des mélodistes contre les avant-gardes de la musique de l'avenir. Récemment, à Paris, les critiques sarcéyens l’invoquèrent contre le théâtre d'Ibsen et de Maeterlinck. En ces occurrences, il joua le rôle de Thomas Diafoirus, du Malade imaginaire, duquel son oncle, M. Diafoirus, disait : ” Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit son raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais 1l n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. »
Il serait toutefois téméraire d’ériger en loi absolue cette perdurance, à travers les âges, du génie de la race. Cet atavisme peut s'affaiblir et même s’effacer complètement dans nne époque ou chez un écrivain. Il arrive qu’une âme exotique se substitue parfois à l'âme patriale telle que la conditionnèrent l'instinct ethnique et une longue nationalité. Nous avons parlé plus haut des crises de préciosité de la littérature française, qui se marquèrent par une diminution de l'esprit français. Parmi les écrivains, citons l’A nglais Hamilton, qui se dépouilla de son caractère britannique pour devenir Français du XVIII siècle, homme du monde, matérialiste, sceptique et spirituel, comme un familier du salon de Mme Du Deffand. Signalons aussi le prince de Ligne, ce Belge si complètement français d’esprit et de langue.
Il résulte de ce qui précède que des trois grands facteurs de l’œuvre d’art : la race, le milieu et le moment, la race est le plus puissant. L’apport du milieu et du moment dans l’élaboration de l’œuvre d'art consiste en contingences et en modalités variables d'époque à époque. L'influence de la race est immuable. Son action se prolonge dans le temps, indéfectiblement pareille. Elle est le lien qui relie le génie d'aujourd'hui au génie d’hier, l’œuvre actuelle à l’œuvre du passé. Nous reconuaissons qu’il est parfois malaisé de la démêler dans une æuvre. Cette influence se manifeste, non sans certains flottements, dans le ton général de l'expression, dans l’optique de l'esprit et la tournure de l'imagination, dans la préférence accordée à tel ordre d'idées et de sentiments. Ses traces ne se . composent souvent que de nuances fuyantes et de demi-teintes. Tout d’abord nous les sentons instinctivement, d’une manière confuse, ce sont des sensations vagues; nous ne les discernons clairement que par une analyse patiente et subtile. Mme de Sévigné recommandant, un jour, un procès au président Bellièvre, s’aperçut que son explication manquait de netteté : s Au moins, monsieur, dit-elle, je sais bien l'air, mais j’oublie les paroles. » Disons, afin de rendre notre pensée concrète, qu’en -littérature, les idées et les sentiments sont les paroles et que l'esprit de la race est l’air.
Chaque pays a donné le jour à un génie dans l’œuvre duquel il se mire et se reconnaît. L’Angleterre a Shakespeare ; l’Allemagne, Gœthe; l'Italie, Dante; la France a Molière.
Molière est l'écrivain national de la France. Corneille et Racine, ses contemporains et dramaturges comme lui, sacrifièrent trop aux servitudes théâtrales de leur temps. Leurs conceptions esthétiques ne comportaient pas cette large sympathie des hommes et des choses, cette curiosité passionnée de la vie belle ou laide, noble ou roturière, qui éloignent le libre génie des enclos mesquins des arts poétiques et des traités de rhétorique. Molière appartient à la même famille qu'Eschyie, Dante, Shakespeare, Cervantès, Gœthe et Balzac. De tels génies reflètent à la fois le présent et le passé.
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L’humanité tout entière revit dans leur œuvre, en même temps que l'histoire morale et intellectuelle de leur race. Car leur universalité n'exclut pas leur caractère national. La plupart d’entre eux, en effet, furent incompris de certains étrangers qui leur firent un grief du côté ethnique de leur génie. Voltaire, le pétillant Français, ami de l’ordre et de la logique, bafoua le génie tumultueux de Shakespeare. Les Allemands Lessing et Schlegel furent injustes envers Molière, chez lequel nous trouvons un goût de terroir et uns conformité au vieil esprit waulois qui échappèrent à l'esprit germanique des deux célèbres critiques.
Pour connaître complètement Molière, il importe donc de se demander ce qu'est cet esprit gaulois, dont Molière est l'expression la plus haute. Pris dans son acception ordinaire, l'esprit gaulois est cette humeur nationale de la France qui se distingue de l'esprit allemand, anglais ou slave, par un » je ne sais quoi » d’insouciance narquoise et de joie frondeuse à base de grivoiserie ; c’est la réviviscence, aux heures de détente et de liesse, de cette fameuse gaieté du bon vieux temps, si cruelle envers les maris trompés, envers M. le curé et sa servante, si indulgente à la perfidie des femmes et à la roublardise des gars entreprenants. Quand on y fait allusion, nous nous rappelons certains contes égrillards, pailletés de mots drôles; certains couplets lestement troussés où il s’agit de beuveries sous des tonnelles, d’amours folâtres dans des champs de blé, de Roger Bontemps, l’aimable compère de Margot, cette luronne si souvent mise à mal; bref, de ces choses qui se disent, avec force œillades et coups de coude expressifs, entre gens qui aiment à rire : paysans godaillant à une noce, ouvriers en goguette, bourgeois débonnaires attablés à un fin souper copieusement arrosé de bourgogne.
Aussi bien la race gauloise nous apparaît-elle, dès l’antiquité, avec cet apanage de qualités légères et de défauts aimables. Au témoignage de Caton et de Diodore de Sicile, les Gaulois étaient loquaces, diserts, prompts à la réplique. : César et Strabon, remarque M. G. Lanson(1), nous font un
(1) G. LANSON, Æistoire de la littérature française. Introduction.
portrait des Gaulois de leur temps, où certains traits nous permettent de nous reconnaître : le courage bouillant et inconsidéré, le manque de patience et de ténacité, la soudaineté et la mobilité des résolutions, l’amour de la nouveauté, un certain sens pratique, et la pente à se mêler des affaires d'autrui pour la justice, le goût de la parure et de l’ostentation, celui de la parole et de l’éloquence, tout cela est français, si l’on veut, autant que gaulois. : Au moyen âge, dans l’épopée, la propension des Gaulois à rire et à plaisanter se fait jour. Tels ces bons chevaliers du Voyage de Charlemagne à Férusa- Jem, qui, hébergés par le roi de Constantinople, charment leurs loisirs, après boire, à raconter des vanteries plus effrayantes les unes que les autres. Ces » gabs », ces blagues, dirions-nous aujourd’hui, ne laissent pas d’inquiéter - l’escoute », l’espion de leur hôte. Le pauvre diable, ahuri, hébété de stupéfaction, va rapporter à son maître les conversations étranges des gens d'Occident. Le lendemain, le roi de Constantinople met les chavaliers en demeure d’accomplir leurs gasconnades. Il ne fallut rien moins que l'intervention divine pour tirer d’embarras les malheureux plaisants. Même parmi les austérités et les âpretés de la Canson de Roland s'est glissé un élément comique, l'épisode de Ganelon livré aux garçons de cuisine. Dans A//scans figure, au milieu des aventures les plus tragiques, le personnage célèbre de : Renouart au tinel r. C’est une façon d'Hercule sauvage, tout en mâchoires et en biceps ; un Caliban en gaieté, barbouillé de sang et de sauce; un Roland frénétique dont le corps s’est développé trop vite aux dépens du cerveau. Grand * destrancheur -: d'hommes et de gigots, son bras, armé d’une poutre de quinze pieds de long, s'élève et s’abaisse dans les combats, à l'instar d’un marteau-pilon, échinant et broyant les Sarrasins. Dans son estomac insatiable, véritable tonneau des Danaïdes, s’engloutissent effrayamment des muids de vin et des quartiers de viande, de quoi nourrir un régiment. Ce géant gambadant et lunatique a des accès de joie qui terrifient et des élans de colère qui le poussent en avant, tête baissée, comme un sanglier, à travers les obstacles et les mêlées ; il a des démonstra-
tions d'amitié qui tuent et des embrassades qui étouffent. Un jour, dans une cuisine, il se querelle avec des marmitons; pris tout à coup de fureur, :il : crève la cervelle - au maître-queux et jette trois cuisiniers dans des chaudières d’eau bouillante. Un autre jour, une bande de pages le poursuivaient de leurs huées ; un flux de sang lui monte à la tête; il voit rouge, il happe l’un d'eux par le bras, le fait tourner comme une fronde et le lance contre un pilier :
n Li cuer (Ze cœur) li ront (/xi rompt), et se li fist crever » Et de la teste en deux les iex (/es yeux), u
Passant, d’aventure, dans un forêt, il a la fantaisie de déraciner un arbre pour s'en faire une massue. Le bûcheron proteste. Renouart saisit l'impudent, le lance contre un chêne et lui » fait traîner les boyaux ». Une autre fois, dans un couvent, Renouart vide d’un trait, comme on humerait un œuf, un grand pot de vin. Le sommelier se permet de trouver le procédé peu délicat. Renouart l’attire brusquement à lui, le » heurte » contre une colonne et lui fait voler les yeux de la tête, andoi li oiel li sont dou cief volé *.
Dans les Æn/fances Vivien, où nous le retrouvons, Renouart veut tuer son précepteur qui lui enseigne des doctrines attentatoires à la religion.
Notez bien que l’auteur, en intercalant ces épisodes dans son récit, a l’intention de nous égayer : ce sont les intermèdes comiques de l’épopée.
Écoutez encore les plaisanteries de Doon, qui vient d’écorcher la tête de son ennemi Hermant :
“ Qu'est cheu? (gw'est-ce ?) sire Hermant, où avez-vous esté? “ Vos resemblés moton que on ait écorché,
. n Vos estes couronnés , Com un prestre nouviax (zouveau), et si s’en savez grez
» À evesque qui soit, grant honour ji avez “ Quand rouge caperon en vo teste portés » (!).
Ce comique énorme, qui naît de scènes de salle de dissection
(1) Cité par L. GAUTHIER dans les Æfopées, t, I.
ne
et de chambre de torture, est fréquent dans la littérature française du moyen âge. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans le courant de notre travail. Le Gaulois est impitoyable. La douleur, semble-t-il, le laisse indifférent quand elle ne l’égaie pas. Il éclate de rire devant les misères et les tristesses humaines, là où le cœur devrait plutôt se gonfler de pitié. On sait combien le comique de Molière implique d’amertume et de cruauté, avec quelles délices il se complaît dans le détail des infirmités humaines et des misères de notre nature. Autant que la souffrance, le respect paraît étranger au Gaulois. Il se montre insolent et trivial dans les circonstances les plus solennelles et devant les choses les moins risibles. Ni le rang, ni les dignités ne lui en imposent, il a des familiarités risquées avec le pouvoir et fait des gaimineries à la puissance. Enfant terrible, il poursuit de ses moqueries la morgue prétentieuse des gens en place, le pédantisme en bonnet, la suffñsance du fat en carrosse, la sotte vanité des gens titrés, la gloriole des parvenus de toutes catégories. Il raille tout et tous, les autres et lui-même. Le rire goguenard lui est aussi
naturel que la Sehnsucht aux Allemands et le spleen aux :
A nglais.
Ce sens du ridicule a pour principe le gros bon sens, l’absence de passions fortes, l'optique spéciale sous laquelle des Sancho Pança, qui seraient nés en Gaule, voient la réalité. Cependant cette raison terre à terre, si elle est incisive et plaisante, est absolument incapable de s'élever. Elle rampe, elle se trouve à l’aise dans le train-train journalier de la vie. Elle est myope et bornée. Les hautes idées, les innovations hardies, les conceptions généreuses, les enthousiasmes les plus nobles et les plus désintéressés lui sont inaccessibles. Elle rapetisse la religion, rabaiïsse la morale, suborne l'idéal, fait litière de toute pudeur et de toute retenue. Elle pollue de sa brutalité et de sa polissonnerie les sentiments les plus exquis. Le Gaulois a toutes les grossièretés, le cynisme et le sansgêne, le débraillé d'un homme foncièrement honnête, mais d’une distinction intellectuelle médiocre et d’une éducation embryonnaire. C’est ce qui explique que certaines Âmes aris-