‹ La tradition du Moyen Âge dans MolièreChapitre 7 sur 7 · D EE · texte numérisé non relu

D EE

Déjà, avant le fagotier de Molière, un personnage de farce s'était écrié :

n Ne vault-il mieux de chanter Que d’engendrer mélencolye (1). »

Au xvIe siècle, Eugène dira dans le même sens :

n La vie aux humains ordonnée, Pour estre si tost terminée

Ainsi que mesme tu as dit, Doit-elle, pour croire à crédit, Se charger de tant de travaux ?

Il ne faut donc que du passé

Il sait après jamais pensé ;

Il faut se contenter du bien

Qui nous est présent, et en rien N'estre du futur soucieux (?). »

Ce thème est un des plus fréquents de la littérature gauloise et même de toutes les littératures. On n’en finirait pas sl fallait citer toutes les chansons qui célèbrent l’oisiveté insouclante, » le vin, le jeu, les femmes ».

Sganarelle, le médecin malgré lui, est de cette famille de philosophes bons vivants. Ce » sac à vin » a le mot pour rire et le langage fleuri. Mauvais père et détestable mari, il n'a d'amour que pour sa bouteille. Sa faconde hâbleuse est celle d'un piiier de cabaret, rehaussée d’un vernis scientifique et littéraire qui étonne le bourgeois inculte et pétrifie d’admiration les paysans à qui il a affaire.

Molière a traité plus d’une fois ce thème de l’épicurisme bon enfant et cela avec une tranchise, où notre psychologie roinantique et notre conception conventionelle d'un Molière mélancolique et navré chercheraient en vain la moindre amertume. Telle est cette scène du Bourgeois gentillonne dans

(1) IDEM. La farce du Chanwldronnier, t, III, | (?) Æugène, comédie de JONELLE; FOURNIER, 7 #dûtre français au XVI siècle, ts |

laquelle M. Jourdain, Dorimène et Cléante célèbrent à l’envi les plaisirs bachiques :

rn Buvons chers amis, buvons ;

Le temps qui fuit nous y convie ;

Profitons de la vie

Autant que nous pouvons.

Quand on a passé l’onde noire, Adieu le bon vin, nos amours,

Dépéchons-nous de boire,

On ne boit pas toujours.

Laissons raisonner les sots Sur le vrai bonheur de la vie, Notre philosophie La met parmi les pots.

Les biens, le savoir et la gloire N'ôtent point les soucis facheux, Lt ce n’est qu'à bien boire Que l’on peut être heureux.

Sus, sus, du vin partout; verse”, garçon, versez, Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise : Assez. »

Citons aussi, comme spécimens de ce genre, ces quelques passages de la scène finale de AZonsieur de Pourceaugnac : » Ne songeons qu’à nous réjouir, La grande affaire est le plaisir.

Soyez toujours amoureux, C’est le moyen d’£tre heureux.

Il n’est point, sans l’amour, de plaisirs dans la vie.

Les plus sages, ce me semble, Sont ceux qui sont les plus fous.

C'est bien là cette note d’insouciante gaieté que nous avons constatée dans la littérature gauloise.

À cette philosophie jovialement épicurienne correspond naturellement un sentiment de l'amour non moins jovial et non moins épicurien.

La conception de l'amour, encore que celui-ci soit le même partout en son essence, varie de siècle à siècle, de pays à pays et même d'homme à homme. Dante avait placé la femme si haut dans son idéal qu'aucune pensée charnelle n’efleurait

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sa chasteté. Béatrice, l'immatérielle créature aux yeux de lumière, est une abstraction sublime de tout ce que l'esprit et le cœur humain peuvent concevoir et aimer de grand, d’ineffable, de divin. Dans le symbolisme de la Divine comédie, Béatrice est la théologie, la main forte et douce qui, à travers les réalités banales ou cruelles de cette terre et l’horreur tragique de l'au-delà, conduit Dante vers le monde de splendeur et de pureté absolue où règne dans le rayonnement de sa puissance, le Maître éternel, source de toute vérité, de toute bonté et de toute beauté, Dieu.

Pétrarque ne vit guère ‘dans la femme que son âme. Son amour, libre de désirs physiques, se prosterne en des ravissements de tendresse et d’admiration. Mais Laure reste femme et, si, dans ce culte épuré, la pensée du poëte fait abstraction de matérialité, l’idée de sexe, bien que spiritualisée, persiste et apparaît.

Dans la poésie lyrique provençale et dans les littératures qu’influença le midi de la France, la femme est la créature de chair et d'os, la compagne de l’honime ou plutôt sa souveraine, la fille d’'Eve débile, capricieuse, jolie et perverse à qui s'adressent les hommages et lés galanteries. En Provence, le chevalier, à la fois homme de guerre et homme de société, d’une race d’ailleurs plus affinée que la nôtre, s’adonna exclusivement, de tout son être, à l’amour. Son esprit subtil alambiqua ses sentiments et se complut aux nuances et aux détails exquis de la passion. Le chevalier amoureux passa ses journées aux pieds de sa dame, laissant s'écouler la vie, tout au charme ensoleillé de l'heure. Bientôt amolli par la double volupté de l'amour et de l’oisiveté, en une ambiance de luxe et de poésie, il devint l’amourcux éternellement langoureux et soupirant tel que l’évoque, aujourd’hui encore, le mot troubadour. Il fut l'amant aveuli, à la fois sensuel et sentimental, qui commence sa journée par une aubade, la continue par un sonnet et la clôture par une sérénade. Ce caractère lui est si bien resté que de nos jours le mot troubadour éveille l’idée d’un galantin pâle et frisé, le torse grêle moulé dans un pourpoint rose tendre, la bouche en cœur et les yeux blancs.

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Tout autre est {a conception de la femme dans Ia littérature purement gauloise. L’idée de placer la femme sur un piédestal ou sur un trône inaccessibie, d’où elle domine dans une auréole de beauté et de mystère la foule des amoureux prosternés, ne pouvait naître dans l’esprit de gens naturellement ennemis de la rêverie et peu portés aux effusions du sentiment. Les Gaulois, amis de l’action et convaincus de la bonté de la nature, ne voient dans la femme qu’un objet de plaisir au même titre qu’un broc de vin. Pour eux, la femme est inférieure à l’homme. Ils l’aiment en la méprisant un peu ou plutôt en s’en moquant. La femme, être nerveux, capricieux et fantasque, ne pouvait plaire à leur ronde franchise et à leur bon sens reposé et amusé. Ils l’aiment, si l’on veut, mais en mêlant à leur amour un grain de mépris et de goguenardise; ils l’aiment, comme ils adorent Dieu, sans excès, avec raison, mais en ne se départant pas de leur éternelle propension à la plaisanterie. Nulle part la polissonnerie spirituelle ne fleurit avec plus de bonheur que chez cette race peu voluptueuse au fond.

Dans les fableaux la femme nous apparaît comme un animal sensuel et pervers. Elle trompe son mari avec un amant ou avec le premier venu, simplement, par goût de libertinage. Impatiente de toute contrainte, elle prétend se libérer du joug du mariage; pour elle, l’ennemi, c’est le maître et le maître, c'est le mari. Tant pis pour la morale. Elle est aussi l'enfant malade d'Alfred de Vigny, l'étrange créature aux impulsions trop fortes et à la volonté débile :

* Feme est de trop faible nature;

De noient rie, de noient pleure; Feme aime et het en tro poe d’eure. »

Dans le drame d'Adam, le serpent, qui la connaît, lui murmure des éloges troublants imprégnés d’attendrissement pour sa faiblesse :

n Tu es fieblette e tendre chose E es plus fresche que n’est rose; Fu es plus blanche que cristal, Et que la neige qui tombe dans la vallée.

Tu es trop tendre e il trop dur. »

Cette piété pour la femme est rare dans la littérature du moyen âge.

À cette époque la femme vivait le plus souvent seule au foyer. Recluse dans sa chambre, passant son temps à filer, fatiguée de son horizon toujours le même, étrangère et inapte aux choses publiques, privée des distractions du dehors, elle laissait sa pensée vagabonder aux hasards de la rêverie. Il ne lui restait comme diversion à la monotonie de son existence que l'amour. Cette passion, du reste, avec ses péripéties imprévues, ses nuances, ses subtilités, avait toujours été la préoccupation la plus chère de son sexe, naturellement très sensible. Sous la double influence de cet isolement et de cette inclination instinctive vers l'amour, la femme s’adonna corps et âme à ce sentiment. Dans l’atmosphère de serre chaude où elle vivait, l'amour devint pour elle un besoin maladif. Elle y trouva un réconfort charmant dans ses chagrins, un jouet dont s’amusait sa fantaisie ennuyée, une friandise exquise que relevait un agréable goût de fruit défendu. L'esprit robuste et parfois grossier du moyen âge ne comprit pas toujours l’âme féminine. Diderot a dit : » Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. » Les écrivains gaulois n’eurent jamais l'intuition de ce principe charmant. Quand ïls parlèrent des femmes, il n’y a pas d’outrances qu'ils ne se permirent ni de hardiesses qu'ils n’osèrent. À cet égard, l'Evangile as James (}) est caractéristique. On y sent la mauvaise humeur d'un homme voué au célibat, qui, lorsqu'il s'en prend aux femmes, procède par bourrades et coups de boutoir :

n Femme convoite avoir, plus que miel ne fait ourse; Tant vos amera femme com arez rien en bourse;

Et quand elle saura qu’elle sera escousse,

Ainsi la povrez prendre momme un lièvre à la course.

(4) Pièce du xmie siècle publiée par A. JUBINAI, Yonsgleurs et trouvères. Voir aussi dans le même recueil la P/astanse des fames, satire de la légèreté et de l'hypocrisie féminines.

Quiconque trueve en fame discrétion ne bien, Dont sache sanz doutance ce n’est mie du sien; Mis elle se fet sage, humble et de douz maintien, Por couvertement dire : » Douz amis, ça revien. n

Hom qui fame a en cuer, comment aurait mésaise, C’est une médecine qui toz les maus apaise ;

L’en i puet aussi estre asseur et aaise

Conmme plain poins d’estoupes en une ardent fornaise.

. e° . . . . , . Co . e. Li ,

On puet tout aussi bien garder leur amitié Com on porroit garder uu glaçon en esté. »

Dans la Contenance des famnes (\) l’auteur attaque surtout la légèreté et l'hypocrisie des femmes :

n Cuers de fame est coches à vent, Quar il se torne pus sovent

Que ne fet escurieus en bos,

Qui onques n’a point de repos; Ainz torne aval et paramont,

Si com nature le semont.

Fame set mult et boule et guile ({ozrs), Plus est tornauz ne soit anguille,

Et plus glaçanz que pois sor glace.

Tant adés a tendu ses lacs :

Cil se puet bien tenir por laz

Que de ses laz est enlaciez (BLASTANGE).

Or se rit, or se desconforte,

Or se hert et or se conforte,

Or fait semblant que soit marrie,

Or est pencive, or est lie (/oyezse),

Or est vigucreuse, or est vaine,

Or est malade, or est saine,

Or se siet, or ne veut séoir,

Or ne vuét nul home véoir,

Or ne vuet, or ne le vuet mie (CONTENANCE). n

Mais c’est surtout dans les fableaux et dans les farces que la femme est maltraitée. Nous la voyons prête à toutes les complicités de vice et de chair. Qu'il s'agisse d'une grande dame, d’une bourgeoise où d’une ouvrière, qu’elle soit jeune ou vieille,

(1) JUBINAL, Mouveau recueil de contes, etc.,t. XI.

Lune

dévote ou maquerelle, que l’amant soit un jouvenceau de noble souche, un marchand, un prêtre ou un artisan, toujours elle apparait sensuelle, égoïste, sans retenue, chair à plaisir, corps sans âme, digne enfin de la célèbre apostrophe qu’Alexandre Dumas fils a lancée dans la préface de la Femme de Claude. En va-t-il autrement chez Molière? Gros- René, du Dépif amoureux, a, sur la versatilité féminine, les mêmes idées que les auteurs gaulois du moyen âge :

“« Et moi, je ne veux plus m’embarrasser de femme, À toutes je renonce, et crois, en bonne foi,

Que vous feriez fort bien de faire comme moi.

Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, Un certain animal difficile à connaitre

Et de qui Ja naiure est fort encline au mal :

Et comme un animal est toujours animal,

Et ne sera jamais qu’animal, quand sa vie

Durerait cent mille aus; aussi, sans repartie,

La femme est toujours femme, et jamais ne sera

Que femme, tant qu’entier le monde durera :

D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe Pour un sable mouvant. Car, goutez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts;

Ainsi que la tête est le chef du corps,

Et que le corps sans chef est pire qu’une bète;

Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête,

Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,

Nous voyons arriver de certains embarras;

La partie brutale alors veut prendre empire

Dessus la sensitive, et l’on voit que l’on tire

A dia, l’autre à hurhant ; l’un demande du mou, L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où:

Pour montrer qu’ici-bas, ainsi qu'on l'interprète,

La tête d’une femme est comme la girouette

Au haut d’une maison, qui tour au premier vent : C’est pourquoi Je cousin Aristote souvent

La compare à la mer; d’où vient qu’on dit qu’au monde On ne peut rien trouver de si stable que l’onde,

Or, par comparaison (car la comparaison

Nous fait distinctement comprendre une raison, | Et nous aimons bien mieux, nous autres sens d'étude, Une comparaison qu'une similitude);

Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plait, Comme on voit que La mer, quand l’orase s'accroit, Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage,

Les flots contre les flots font un remue-ménage

= Jon

Horrible ; et le vaisseau, malcré le nautonier,

Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier :

Ainsi quand une femme a sa tête fantasque,

On voit une tempête en forme de bourrasque,

Qui veut compétiter par de certains... propos,

Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots, De... certaine façon, ainsi qu’un banc de sable... Quand... les femmes enfin ne valent pas le diab'e (1)».

Le thème de ladultère a été largement mis à contribution par la littérature du moyen âge (2). Les poètes lyriques l'exploitèrent tant et plus. Dans un chanson du chapelain de Laon (), il s'agit d’une jeune femme que son mari, un vilain laid, vieux et jaloux, tient enfermée dans une tour. Son amant lui propose de tuer le tyran. La dame consent à ce projet. Elle dit :

n Amis, se vos désirés La mort au Jalous, Si fai je, si imaïst Dex, Cent tous j'lus de vous.

Qu'il est vieux et rassotés, Atsialatos; Lais et maivres et pelés, Et glous comme Jous ; Molcs teches à assés Le desloiaux rous.

Foute sa craindre bontés Est de cous qu'il est cous. n

Cette chanson a pour refrain :

n Coment garira dame a tel mari?

Coment garira, s'el n'aime? #

Nous n'avons pas à analyser ici les fableaux graveleux où sont racontés les exploits des femmes. Pour excuser notre réserve nous dirons que La Fontaine a fait, pour le recueil de ses Contes, une sélection des moins scabreuses de ces histoires. Si cette littérature est l’expression des mœurs du moyen âge, 1l faut reconnaître qu’à cette époque la moralité laissait assez bien à désirer.

(1) Voir autsi ce que V. Le Clerc dit du monstre Chicheface qui, d’après la tradilion du moyen ire, dévorait les femmes soumises à leurs maris (//is/oire littéraire, 1 XXI).

() Voir JEANkROY, Za osier lyriqueen l'rance, p. 53, 219. (') /Zistoire littéraire, t. KATIT, p. 539.

Dans le lai de Graëlant, une femme est pleine d’indulgence pour un individu qui l’a prise de force; dans la Guérison du onal d'amour, une dame a des relations, fort peu platoniques, avec son palefrenier. Noël du Fail nous raconte qu’un mari a si peu de confiance dans la vertu de sa femme qu’il lui fait prendre un purgatif avant d’aller au bal (1).

Ce dévergondage de la femme a trouvé son expression la plus complète et la plus spirituelle dans le Mantel imautaillé (?). Dans une cour plénière du roi Arthur, un chevalier a apporté un manteau qui, dit-il, ne va parfaitement qu’aux femmes fidèles à leurs maris. Toutes les dames de la cour essayent le terrible vêtement, mais à toutes il laisse à désirer. Une seule parvient à s’en revêtir convenablement.

Le mariage est, dans cette littérature, l’objet de moqueries sans fin. Dans le Conseil au nouveau marié, un docteur dit à un jeune homme qui a pris femme depuis peu :

n Si lu veux prendre en patience

Le tourment et l’affliction

De mariage par conclusion,

Tu seras homme plus martyr

Que sainct Laurens qu’on fit rostir. »

Et le mari s’écrie douloureusement :

n Je voy bien qu’il me faut souffrir Et mon corps à tourment offrir, Puis que suis en mariage.

Dicu me doint estre fort et sage Pour supporter tous les tourmens. »

L'auteur de l’Asour d'un serviteur envers sa maîtresse (°) trouve que la pendaison à laquelle a été condamné son serviteur adultère est un châtiment excessif :

n Je suis tout esperdu De veoir un homme en potence pendu Pour avoir fait une chose commune A un chacun, tout ainsi que la lune. »

(1) LOUANDRE, 07. cit,

(2) A. DE MONTAIGLON, A'ecerl, t, TITI.

(3) PETIT DE JULLEVILLE, Aéfertoire, p. 33. Signalons encore le thème de la Manmaride, c'est-à-dire de la jeune femme mariée à un vicillard. Voir G. PARIS, Chansons due XVe siècle, p. 5, note x.

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Le mari est d'ordinaire stupide. Sa destinée est d’être trompé ct ridiculisé, On le représente en général comme un sinistre gâteux. Il est la bètise abstraite, la bêtise en soi, avec cette nuance particulière de ridicule que l’esprit populaire a at ribué à l'autorité grotesque du gendarme et du garde cham:pêtre. Dans le fableau du Checalier à la robe vermeïille (), la femme d'un riche vavasseur aime un chevalier du comté de Dommartin. Un matin le mari rentre plutôt qu’il n’en avait l'habitude. [l aperçoit la robe vermeille, l’épervier, les chiens et le palefroi de son rival. Sa femme lui fait accroire que toutes ces choses sont des présents de son frère, À son réveil, il demande à voir la belle robe vermeille. Sa femme simule un étonnement sans bornes: » Quoi? la robe vermeille ?.., le palefroi... les chiens... que veut-il dire?... Il rêve sans doute. : Elle parvient à lui persuader que la robe, le cheval et le chien sont des visions qu'il à eues pendant son sommeil. Elle lui assure qu'il devient fou. Le pauvre homme commence à craindre pour sa raison. Sans plus tarder il se met en pélerinage et va prier pour la guérison de sa démence dans les sanctuaires de saint Loup, saint Jacques de Gala, saint Eloi et saint Remacle,

Un des thèmes les plus fréquents, est celui de la jeune fille noble mariée à un vilain. Dans une romance, une jeune fille ainsi mésalliée s’écrie :

n ,.. com n'ait crant do'or!

On nvapelcivet fille d’'ampercor,

Et on fait d'un vilain mon signor, FE amis! »

Comme elle désire un amant courtois et preux qui la consolerait, sa suivante lui dit :

n La moie dame, je sai un chivalier Ke de ces armes est loiez et puisiez (/oud et estime): (IT) ameroit vos... (*).n

(4) A. DE MONTAIGLON, Aecueil, t. TIT.

(°) K. DarTsCc, tfransærische Romansen und Pastourellen, p. 7. Voir aussi dans le même recucil des spécimens de ce genre, n°8 42, 45, 49, 51, 64, 67,

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: L’héroïne de la farce de Georges le Veau (\), que ses parents ont donnée à un vilain, n’a pas assez de lamentations pour déplorer sa triste situation :

n Mais croire on ne peut le tourment

Que a une fille de maison,

À qui on donne sans raison Ung badault sans nulle science. »

Georges le Veau, de son côté, n’est pas plus heureux :

n Ha, si j'eusse sceu, j’eusse sceu Et si j’eusse bien apperceu

La plus que trés fiere arrogance,

La glorieuse outrecuidance

De ma femme, et son fier maintien, On m’eust beaucoup de foys dit rien Devant que je l'eusse été pendre.

Quoy dea, tousjours me vient reprendre, Au coucher, au boire, au menger, Disant que suis ung estranger,

Et me demande qui je suis.

Qui je suis répondre ne puis,

Je n’en eus oncq rien en mémoire.

Puisqu’il est trait, il le faut boire Et l'avalla tout dou'cement. *

Georges le Veau, injurié et trompé par sa femme, va trouver le curé pour lui demander conseil. Le curé se rend chez la noble épouse du pauvre mari. Une intimité très prononcée s'établit entre eux. Dès lors, Georges a trouvé deux bourreaux. [Il n’est pas de persécutions féroces ou grotesques qu'on ne lui fasse subir. Un beau jour le curé et la femme imaginent de lui jeter sur le dos une peau de veau; pour que la farce soit complète ils veulent même l’écorcher. Hébété, ahuri, Georges se met à divaguer; la démence le guette. Alors le curé l’exorcise comme s’il avait tout l’enfer dans son corps. Il propose même de le tuer comme un veau de dîime.

Il est curieux de rapprocher les réflexions de Georges le Veau de celles de Georges Dandin: » Ah! qu’une femme

(t) VIOLLET LE DUC, Xecner/,t.T.

demoiselle, dit Georges Dandin, est une étrange affaire! et que mon mariage est une lecon bien parlante à tous les paysans qui veulent s’élever au-dessus de leur condition et s’allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme! La noblesse, de soi, est bonne ; c’est une chose considérable, assurément ; maïs elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu’il est très bon de ne s’y point frotter. Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et connais le style des nobles lorsqu'il nous faut, nous autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes: c'est notre bien seul qu’ils épousent, et j'aurais bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s’offense de porter mon nom et pense qu'avec tout mon bien je n’ai pas acheté la qualité de son mari. Georges Dandin! Georges Dandin ! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n’y rentre point sans y trouver quelque chagrin (1). »

Dans cette littérature la femme est, nous l’avons dit, considérée comme un animal méchant et vicieux. Elle a besoin d'être mâtée. Dans le fableau de la A7a/e dame (?) figure une femme acariâtre, méchante, en dispute continuelle avec son mari. Celui-ci, quand il veut en obtenir quelque chose, demande Île contraire. Elle est, d’ailleurs, instiguée et encouragée par sa mère. Pour la corriger et pour faire un exemple, le mari pratique, sur la personne de sa belle-mère, une opération impossible à raconter. Cette scène est d’une brutalité révoltante. Même férocité envers les femmes dans le Vr/ain anire (3).

Sensuelle, entêtée, rusée, tel'e est la femme de la littérature gauloise. Cette conception n'a guère varié depuis. Molière,

(1) Cette pièce est trop connue pour que nous croyions nécessaire d’en citer d’autres passages, Nous signalons surtout, comine caractéristiques à notre point de vue, la scène IV du premier acte et la scène IV du deuxième acte.

(?) À. DE MONTAIGLON, Recueil, t. II.

(5) À. DE MONTAIGLON, Lecuril,t, VI. Lire sur ce fableau l’opinion de M. Brunetière dans son réquisitoire contre la littérature du moyen âge. Æéudes criligues, 1"° série.

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partisan de la bonne loi naturelle, a mis en scène des femmes qui sont les sœurs, plus raffinées et plus civilisées, des femmes des fableaux et des farces. De même qu’il a ridiculisé l’hypocrisie, cet attentat à la franchise, c’est-à-dire à la nature, de même il s’est moqué des raffinements artificiels dont il était de mode de compliquer la passion. Qu'il nous suffise de rappeler ces pimbêches de Cathos et de Madelon et cette Armande des Fenmnes savantes qui ne voit que des » saletés dans l’hymen », tandis que sa sœur, la sage et douce Henriette, la femme selon le cœur de Molière, n’est pas choquée par l'évocation du lit conjugal. Molière a été plus loin encore dans cette voie. Conformément à la tradition des vieux auteurs, amateurs de gaudrioles et de tableaux naturalistes, il n'a pas dédaigné les jovialités dont s'amusaient les ancêtres. Citons les privautés que prend Sganarelle, le médecin malgré lui, avec la nourrice Jacqueline; les hardiesses des archers suisses avec M. de Pourceaugnac, déguisé en femme; les réponses toujours en suspens d’Agnès aux questions d’A rnolphe. La conception de l'amour chez les gens de basse condition de Molière ne diffère pas de celle que nous avons constatée dans la littérature gauloise. L'amour est un phénomène physique, sans plus. » La femme, dit Alain (1), est le potage de l’homme. » Les amoureux de Molière, les simples, ceux qui, pour employer le jargon des précieuses, : ont l’âme enfoncée dans la matière », ces braves amoureux se traitent avec des mots trivials et un style grotesquement imagé (?). Jacqueline, la nourrice de Lucinde, dit à Géronte qu’un mari est » un emplâtre qui garit tous les maux des filles : et » qu'on n’a que son plaisir en ce monde ». Signalons, enfin, tous ces jeunes amoureux de Molière, qui, tout entiers à l'instinct qui les a rapprochés, se passent si bien pour s'épouser du consentement

de leurs parents.

Quelles conclusions tirer du rapprochement que nous venons de faire entre les vieux auteurs français et Molière?

(1) École des Femmes, X, 5:

(?) Dépit amoureux, I.

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Nous avons déjà exposé notre but : montrer la filiation intellectuelle qui existe entre les œuvres du moyen âge les plus spontanées et, par conséquent, les plus expressives de leur époque et de la race, et l'œuvre de Molière. M. Ordinaire s'était imposé à peu près la même tâche en faisant l’histoire de trois types de la comédie, le marquis, le bourgeois et le valet (1): »Ilenest, disait-il, d’une œuvre dramatique comme d’une statue de métal, où il entre de l’alliage. Le bronze indestructible, ce sont les passions qui vivront autant que Phumanité; l’alliage, ce sont les mœurs, qui se transforment non seulement de siècle en siècle, mais de génération en géneration. Qui veut étudier le théâtre avec profit doit séparer ces deux éléments, distinguer le général du particulier, le durable du passager, l’homme du costume. » M. Ordinaire se base sur le fond invariable des passions. Nous nous sommes plutôt attachés à démêler chez Molière les influences de la race. Celle-ci a été à nos yeux le fond éternel qui explique les similitudes d'inspiration et de conception entre l’œuvre du grand comique et la littérature gauloise du moyen âge. C’est à lui que cette littérature devait aboutir logiquement et c'est lui qui devait le mieux en résumer l'esprit. En ce sens on peut se ranger à l'avis des critiques, qui ont vu dans Molière le type le plus parfait du génie français.

(1) Revue des Deux-Mondes, octobre, 1867.

Date Due

Library Bureau Cat. No. 1137

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