LA STATUE
Don Juan, l’endurcissement au péché entraîne une mort funeste ; et les grâces du ciel que l’on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
(1) Il est vrai que dans Shakespeare le comique et le tragique sont juxtaposés plutôt que fusionnés. Mais Molière eût-il pu juxtaposer le comique et le tragique
DON JUAN
O ciel! que sens-je? Un feu invisible me brûle; je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah! »
Et Don Juan disparaît sous terre, dans un tourbillon de feu et de flammes. Cette scène, dans sa précipitation saccadée et haletante, pourrait laisser une impression profonde, si elle n’était suivie des lamentations grotesques de Sganarelle,’ témoin de la damnation de son maître : : Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages! « Molière, semblet-il, a eu honte de cette échappée dans le surnaturel. Après une scène tragique, 1l s'est dépêché de rentrer dans le domaine du rationnel et de la logique, et le drame finit en pasquinade, la tragédie se termine en farce.
Dans le J'estin de Pierre, la religion, si elle n’est pas malmenée, est bien faiblement défendue. Disons plutôt qu’elle ne l'est pas du tout. Don Juan est athée et matérialiste. [l n’a aucun scrupule. [l n’obëit qu’à l'impulsion de ses passions. Il ne connaît que sa libre fantaisie. Il est prêt à épouser toutes les jeunes filles et à faire la cour à toutes les femmes mariées. Cependant, il témoigne parfois d’une certaine bravoure et d’humanitarisme. Sganarelle est son antithèse en tout, excepté — qu'on remarque ce détail — excepté en religion. Sganarelle est poltron et bavard. I] rabâche tous les lieux communs de la morale: il se pique de beaux sentiments et de philosophie, mais il ridiculise toutes les causes qu'il défend. Et c’est de ce grotesque que Molière a fait le champion de la religion et de la foi! Quand Don Juan foule aux pieds religion et morale, Sganarelle se permet de raisonner avec son maître. Il adore tout ce que Don Juan brûle. Quand Don Juan développe ses théories sur l'amour, le mariage, l'au-delà et demande l'avis de Sganarelle, celui-ci n’a rien de plus empressé que d'entrer en lice pour combattre l’impiété et pour rompre une lance en faveur de la bonne cause. Le malheureux est tout feu et tout
flammes pour la religion et la morale. Il s’élève aux conceptions métaphysiques les plus transcendantes ; il brandit ses principes comme un sauvage de champ de foire brandit son tomahawk. On le voit s'élancer à corps perdu dans des comparaisons baroques dont il ne sort pas. Il bafouille, bégaie, allonge des périodes dans lesquelles il s'empêtre Il se perd dans le dédale de ses idées, il piétine sur place, hors d’haleine et affolé ; puis, tout à coup, il court sus aux esprits forts, s’essouffle à leur poursuite, se jette sur eux, les déchire à belles dents, les déchiquète en menus morceaux; il est prêt à les lancer tout vifs dans la gueule de l'enfer, mais son maïtre, d'un » paix! » autoritaire lui ferme la bouche; ou bien, dans le feu de son argumentation, Sganarelle, emporté par sa gesticulation forcenée, se laisse choir, et Don Juan conclut : “ Bon! voilà ton raisonnement qui se casse le nez! «
Sganarelle, avocat de la religion, nous force à rire de la religion. Don Juan, au contraire, s’il n’est pas sympathique, est entouré du prestige de son rang, de sa beauté, de ses succès amoureux. Son hypocrisie est compensée par sa vaillance. On le sent intelligent et passionné. I] n’en faut pas davantage, sinon pour le faire aimer, au moins pour le rendre attirant et troublant. Tel qu'il est, il s'impose à l'admiration du peuple et des femmes, à cette admiration qui ne raisonne pas ses sy mpathies et apprécie, à la même valeur, les exploits de Renart et les hauts faits de Roland, Polichinelle qui bat le commissaire et l’intéressante orpheline du mélodrame. Sganarelle est la synthèse de tout ce que le cœur humaïn recèle de bas, de mesquin et de sot. Dans sa pauvre cervelle, religion et supers: tition se mêlent en un amalgame incohérent : » Je t'apprends inter nos, dit-il à Gusman, que tu vois en Don Juan, mon maitre, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, n1 saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute: un pourceau d’Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme loreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons... Un mariage ne lui coûte rien; il ne se sert
point d’autres pièges pour attraper les belles ; et c’est un épouseur à toutes mains. » Plus loin il demande à Don Juan sil croit à l’autre vie. Don Juan rit de cette question : » Et ditesmoi un peu, continue Sganarelle, le moine bourru, qu’en pensez-vous? Eh! : | DON JUAN.
La peste soit du fat!
SGANARELLE
Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n’y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu'est-ce donc que vous croyez?
DON JUAN
Ce que je crois?
SGANARELLE
Oui.
DON JUAN
Je crois que deux et deux sont quatre, et que quatre et quatre sont huit. + Sganarelle, le croyant, est d’une stupidité déconcertante : s Comment, monsieur, dit-il à Don Juan, qui conteste la science des médecins, comment vous êtes aussi impie en médecine? :
DON JUAN
C'est une des plus grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
SGANARELLE, Quoi? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?
DON JUAN
Et pourquoi veux-tu que j'y croie?
SGANARELLE
Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits; et il n’y a
pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
DON JUAN
Et quel?
SGANARELLE
Il y avait un homme qui depuis six jours était à l’agonie ; on ne savait que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.
DON JUAN
Il réchappa, n'est-ce pas?
SGANARELLE, Non, il mourut.
DON JUAN
L'effet est admirable.
SGANARELLE
Comment? il y avait six jours qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace.
DON JUAN
Tu as raison. »
Tel est l’homme qui, dans le Festin de Pierre, oppose sa foi imbécile à l’athéisme raisonné de Don Juan. Molière, qui ne croit pas à la médecine, en fait l’'apologiste et de la médecine et de la religion. N'est-ce pas là un rapprochement significatif?
Il résulte de tout ceci, d’abord que Molière a échoué quand il voulut mettre en scène le surnaturel; qu’il n’a pas défendu la religion mise en cause dans sa pièce et qu'il l’a même ridiculisée indirectement.
Impuissance à s'élever au surnaturel, indifférence, et même hostilité goguenarde à l'égard de la religion, ce sont bien là deux des caractères essentiels de ce vieil esprit gaulois que nous avons essaye de définir plus haut et que nous venons de retrouver dans Molière.
La Morale, l'Amour, la lemme, le Mariage.
Lorsque Sganarelle, le fagotier, s’écrie en donnant une accolade à sa bouteille: » Allons, morbleu, il ne faut pas engendrer de mélancolie! », il résume en quelques mots toute la philosophie de l'esprit gaulois. L’essence de cette philosophie est des plus simple. La vie est bonne pour qui sait la prendre par le bon côté. C'est nous-mêmes qui la rendons mauvaise en créant obstacles sur obstacles au véritable bonheur, qui consiste dans la libre jouissance de la vie. Nous avons des passions inhérentes à notre nature et, au lieu d'utiliser cette source d'énergie et de force, nous en endiguons le cours. C’est prendre le contre-pied de ce qui doit être normalement. De ce roidissement de nous-mêmes, et aussi de notre sensibilité difficile (1), naissent un malaise et des souffrances dont nous sommes seuls responsables. Ne nous proposons pas un idéal trop élevé, sa réalisation demande trop d'efforts. La vie, envi- - sagée au point de vue d’une finalité sublime, devient un calvaire douloureux. Ne nous abandonnons pas non plus entièrement à nos penchants. Cela nous entraînerait à des extrémités fâcheuses. Nageons entre deux eaux. Dans nos rapports avec les autres, ne nous embarrassons pas de scrupules exagérés. Si la femme du voisin nous plaît, courtisons-la; si un père, en vertu d’une autorité dont le plus souvent il abuse, s'oppose à nos inclinations, passons outre. La nature a des droits imprescriptibles. Les seuls mobiles de notre conduite doivent être notre fantaisie et la loi naturelle. La légitimité de l’instinct prime l'arbitraire des conventions sociales.
Un tel esprit est, au fond, individualiste. Selon lui, ce qui importe ici-bas, c'est le libre épanouissement de notre personnalité; c’est l’accomplissement de nos désirs, l'assouvissement de nos passions, la satisfaction de nos appétences en général.
(1) « Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances et n’admet que des plaisirs délicats, finit par n’en plus avoir. C’est un homme qui, à force de carder son matelas, le voit diminuer et finit par coucher sur la dure » (Chamfort).
ne
Le christianisme, le bon sens inné de la race, l’absence de passions fortes ont atténué ce que de telles tendances impliquent de férocité égoïste et d’anarchie.
De la combinaison de ces deux forces. l'une impulsive et l’autre coercitive, résulta, en France, une âme moyenne, intermédiaire entre l’outrance propre à la nature livrée à ellemême et l’ataraxie morale, qui naïîtrait de l'observation de principes moraux absolus. Ce juste milieu où l’âme française s'arrêta eut, naturellement, sa répercussion dans l’art et les idées. | |
La morale qui en dériva ne procède pas d'un idéal transcendant. Elle est la sagesse des bonnes gens qui aiment leur tranquillité, la paix dans leur intérieur, le calme en eux et autour d'eux. Elle est, si l’on peut ainsi dire, une flanelle sur la conscience. C’est une précaution d'hygiène morale. Elle constitue plutôt un préservatif contre le mal qu’un stimulant vers le bien.
En littérature, cette sagesse se perpétua, à travers le moyen âge jusqu'à nos jours, sous forme de sentences rimées. Elle prit en général la forme de quatrains. Elle jouit d’un grand succès dans la littérature médiévale qui les connut sous le nom de chastic-musart, quatrains moraux, etc. Ces quatrains, longtemps appris par cœur dans les familles et les écoles, furent remplacés, dans les temps modernes, pas ceux de Pibrac, du président Favre et du conseiller Mathieu (1). De nos jours, les fables de La Fontaine les ont avantageusement remplacés dans l'éducation de la jeunesse. Le bon bourgeois Gorgibus, dans le Sganarelle de Molière, est animé de l'esprit de moralité prosaïque, qui fait le fond de ces honnêtes élucubrations.Il dit à Clélie, qui ne veut pas du mari qu’il lui destine:
n Voilà, voilà le fruit de ces empressements Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos rOmMAns ; De quolibets d'amour votre tête est remp'ie,
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans le feu tous ses méchants écrits Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits;
(t) Voir V. LE CLERC dans la /rance littéraire, t. KAIIT.
Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, Les quatrains de Pibrac et les doctes tablettes Du conseiller Mathieu ; l'ouvrage est de valeur, Et plein de beaux dictons à réciter par cœur. »
Cette morale de pot-au-feu est des plus fréquentes dans la littérature française. Elle est à la base de tous les fableaux. Nous en trouvons une application caractéristique dans le fableau de la Æouce partie de Bernard (1). L'histoire est encore connue aujourd hui. Un père fait donation de tout son bien àson fils qui prend femme. Celui-ci, à peine marié, chasse son père de sa maison. Le vieillard, réduit à une extrême misère, demande à son fils, comme dernière faveur, une couverture pour préserver ses vieux os du froid et de la pluie. Le fils ordonne à son petit garçon d’aller chercher une couverture à l'écurie. Mais quelle n’est pas la stupéfaction des parents en voyant l’enfant découper en deux la couverture qu’il est allé chercher, en donner une moitié à son grand-père et garder l’autre moitié. Interrogé sur les motifs de sa parcimonie, l’enfant répond qu'il réserve la seconde moitié de la couverture à son père lorsque celui-ci sera devenu vieux.
L'auteur de ce conte conclut avec son bon sens pratique :
» Seignor, ci a bonne monstrance
Et aperte senefiance
Qu’ainsi geta le filz le pére
Du mauvais penssé où il ére (#aif).
Bien se doivent tint cil (/ozs ceux) mirer
Qui ont enfanz à mariér.
Ne fètes mie en tele inatière
Ne vous metez mie arrière
De ce dont vous estes avant.
Ne donnez tout à vostre enfant
Que vous u'i puissiez recouvrer.
L’en (/'o#) ne se doit mie fér,
Que ci enfants sont sans pitié ;
Des pères sont Lost anoié,
Puisqu'ils ne se puent (fezvent)aïdier;
Et qui vient en autrui davgicr(au pouvoir d'autrui), Molt vit en siccle (ex ce monde) en grant anui. Cil qui vit en dangier d'autrui,
(') À. DE MONTAIGLON, Aecuerl, t. T,
Et qui du suen méismement A autrui livraison s’atent, Bien vous en devez chastoïier (#irer leçon). n
Donc ici pas de principes de morale : rien que des conseils pratiques et des recommandations de prudence. La Condamnation de Bancquet (l) est également significative à ce point de vue. Elle donne la note de cette sagesse à la fois préventive contre les indigestions et les soucis d’ordre moral :
r Seigneurs, qui avez assisté
A la matière délectable,
Bien voyez que gulosité (avidité) Est vergenguneuse et détestable, Pour compétante nourriture,
Le Bancquet n’est point proufitable.
Car il nuyt et corrompt nature.
C’est péché, c’est blâme, c’est vice, « C'est oultraige et difformité,
De faire au corps tant de service,
Qu’on acquiert infirmité.
Si avons soupper limité,
Et Bancquet mis a finement.
C’est fin de la Moralité :
Prenez en gré bénignement.
Rondeau.
En l’hostel du trompeux Bancquet, Et en celuy de long soupper, Souvent viennent grands coups frapper Sur plusieurs, après long caquet, Les Maladies font le guet,
Pour soudainement les happer,
En l’hostel de ce faulx Bancquet. Il n’y a Gorget ne Marquet,
Qui d'elles ne sachent eschapper, Sans aucun mal, ne destrapper :
Botent jusqu'es au dernier hoquet En l’hostel de ce faulx Bancquet. »
Parfois la morale s'élève au-dessus de ces lieux communs et de ces maximes trop immédiatement utilitaires. Ainsi,
() P. L. JAcOB. Recueil de farces, solies, cte.
64 — dans le Désespéré (1), Benoët du Lac met en présence deux fils, Charles et Thomas. Le premier suit Sagesse et Vertu et fuit Abus et Volupté ; le second mène une vie de débauches et de brigandages. L'existence du bon Charles s'écoule calme et heureuse en ce monde. Après sa mort, il ira droit au ciel. Le méchant Thomas, au contraire, est châtié ici-bas de ses forfaits et, quand il meurt, les diables emportent son âme impénitente. Si nous sommes malins, conclut implicitement l’auteur, vivons comme Charles, ce parangon des hommes vertueux et habiles. Or voit ce qu'une pareille vertu comporte au fond d'utilitarisme. Il ne s’agit pas ici de faire le bien pour
l'amour de Dieu, comme l'enseigne le christianisme, ni de.
faire le bien pour le bien et d'éviter le mal, parce qu'il est le mal, ainsi que le veulent les stoïciens. D'après la doctrine du Désespéré, les actions vertueuses sont un placement avantaceux, qui rapporte des intérêts au taux de cent pour cent et même davantage. La moralité de l’Æomme juste et de l’homme injuste (?) développe le même thème, mais en se rapprochant davantage de la doctrine chrétienne, de la sanction future.
Il résulte de toute cette littérature que la sagesse consiste dans l’usage pratique et adroit de la vie. Telle est l’essence de cette philosophie à la Sancho Pança Cependant cette sagesse simpliste n’est pas comprise de la plupart des hommes ; aussi le nombre des » sots » est-il grand. Ce monde n'est qu'un immense cabanon, où divague et hurle un «peuple de fous. Chacun agit en dépit du bon sens et, dans cette foule vésanique, qui se croit sensée, les véritables sages sont les vrais fous, ceux qui relèvent de la pathologie, les aliénés. Partant de cette idée, et procédant ainsi par voie de contraste, les auteurs du moyen âge ont fait des fous, puis, des simples, des gens du peuple, les porte-voix de la sagesse ($). Molière adoptera plus tard le même systèn'e en dotant ses soubrettes du bon sens, droit et rudimentaire, qu'il opposera
à la raison souvent pervertie des classes supérieures. Cette.
() PETIT DE JULLEVILLE, X'éhertoire du théâtre comique, D. 53. (?) ID., op. cit, p. 67.
(3) Lire les soties dans le tome II du Æeczeil de ViourETr LE Duc.
nn nee yet ie
tendance générale de la littérature d'inspiration populaire apparaît surtout dans le fableau du Vz/ain qui conquiert parartis par plait(\\. Un pauvre homme arrive, après sa mort, à la porte du ciel. Saint Pierre ne veut pas le laisser entrer. Notre vilain, ainsi rebuté, le prend de très haut avec le fondateur de l'Église. Il lui rappelle ses antécédents et surtout certaine aventure qui lui arriva autrefois, pendant sa vie terrestre, peu de temps avant la mort du Christ. Saint Pierre est obligé d'entendre des choses bien amères. Le vilain lui dit
* ... petit i aura d’onnor
Quant renoias Nostre Seignor;
Mout fut petite vostre foiz;
Siestes de sa compaignie,
Paradis ne vous affert mie (ze vous convient pas);
Alez fors, or tost, desloiaux (d4/oya/), Quar je suis preudoms et loiaux. »
Saint Pierre, honteux et baissant l'oreille, va trouver saint Thomas. Il lui dit son prestige diminué, sa fierté offensée par le franc parler du malotru. Saint Thomas, mû par la solidarité professionnelle, se précipite sur le vilain. + Va-t'en, lui crie-t-1l, le paradis est le manoif des martyrs et des confesseurs et l'hôtel des gens loyaux. » Le vilain, nullement démonté par la colère du collèsue de saint Pierre, riposte:
n Thomas, Thomas, trop es isneaux (fro/mpt) De répondre comme legistres (?) ;
Donc n’estes vos cil qui déïstes (dü£es)
As apotres, bien est seu,
Quant j'savoient Dieu veu,
Apres Ie ressuscitement ?
Vos fcistes vo seirement (vufre serment)
Que vo ja ne le querriez ($)
Se ses plaies ne sentiez;
Fous fustes et mescréant.
Saint Paul accourt à la rescousse de ses amis, ainsi confon-
dus. Mal lui en prend, car le vilain évoque son existence passée, toute de tyrannie et de cruauté. Finalement, Dieu, attiré par
(1) A. DE MONTAIGLON, ecuerl, t, I, (2) Littéralement comme lérislautenr, c'est-à-dire comme sil faisait la loi. (*) »# Que jamais vous ne le croiriez. »
tout ce bruit et mis au courant de ce qui se passe, ordonne que l’instrus s'explique devant lui, Alors le vilain se redresse, il devient sublime d’éloquence sincère et de raison. Il rappelle sa vie qui fut sanctifiée par la foi, embaumée par la charité, rehaussée par l'honnêteté, sa vie qu’il ne craint pas de comparer à celle de saint Pierre et de saint Thomas. Dieu est surpris de ce langage à la fois simple et pathétique ; il se
laisse convaincre par le ton de persuasion de l'avocat rustique :
n Vilain. . etge l’otroi;
Paradis a si desremé (p/aidé pour obtenir)
Que par pledier l’as gaaingné;
Tu as esté à bonne escole,
Tu sez bien conté ta parole,
Bien sez avant mettre ton verbe. n
Nous retrouvons la même inspiration dans le Dialogue de Salomon et de Marcoul (\), Salomon profère des maximes de haute sagesse, Marcoul lui répond par des facéties bien sensées, qui sont la parodie et le contre-pied des apophtegmes du Grand Roi:
» Seur tote l’autre honnor Est proesce la flor, Go dist Salemons.
— Ge n’aim pas la valor
Dont l’on muer à dolor, Marcoul li respont.
Rien ne puet avenir
Si bien com au mourir, Ga dist Salemons.
— S'en ne puet mort fuir,
Donc est vivre languir.
Marcoul li respont. «
La farce du Gaudisseur (?} nous montre également ce contraste. [ci c’est la vantardise qui est aux prises avec le bon
sens populaire. Un * gaudisseur », un vantard, s’écrie avec emphrase :
n Quand sur ma teste ay ma salade,
Pour à coup faire une passade,
Homme n'en crains dessus la terre. »
(1) ZZistoire litt,,t. XXIII, p. 688.
(2) ViozET LE Duc, Recueï/,t. II.
Le Sot lui répond :
n Voire, pour battre ung malade, Quant il a sa grande hallebarde, Et pour casser à coup un voirre (Zerre).
Le ganudisseur.
Quant je me treuve sur les rens, Chascun si me dit : Je me rens, Monseigneur, à vostre mercy,
Le sot.
Quant il se treuve avec gens Pour à coups menger sis harens, Jamais n’en a nul merci.
Le gandisseur.
Quant je me treuve en la guerre, Je tue, je jette par terre Comme fait le boucher ung veau.
Le sot,
Voire, à Jouster contre un voirre, Puis se laisser cheoir parterre, Et s'endormir comme un pourceau (!). »
Dans le Dialogue du Fou et du Sage (?), un Sage met au-dessus de tout les biens terrestres.
Le Fou en montre la vanité. Le Sage dit :
* Tun’'as ne prez ne blez ne terre. n Le Fou répond:
1 Aussi n'ay-je procès ne guerre. »
Le Sage riposte :
r Tu n'as neor, n'argent aussi. n Le Fou de conclure :
n Aussy n'ai-je point de souey. »
(*) Même thème dans la farce du Gentilhomme et de son page (PETIT DE JUL- LEVILLE, Aépert., p. 146), Dans la Pouteille, un badin attaque avec esprit les gros bénéficiaires qui se font des revenus de leurs cures, sans j:mais mettre le
pied dans l’église, (Xérer/., p 116.) 1 (°) Répertoire, p. 139.
Cette morale est au fond celle de Molière. Les fous et les gens de basse condition du moyen âge sont devenus les valets et surtout les soubrettes de Molière. Mais chez l’auteur du Misanthrope, cette morale, outre qu'elle s’y trouve à l’état brut comme dans les farces et les fableaux, est systématisée et élevée au rang d’une conception philosophique de la vie, Elle hausse le ton dans la bouche d’un Philinte ou d'un Ariste.
Gros-René du Dépit amoureux formule admirablement la morale rudimentaire de la littérature gauloise. A l'amour inquiet de son maître Eraste, il oppose son ferme bon sens et sa philosophie sans prétention :
* Pour moi, je ne sais point tant de philosophie :
Ce que voyent mes yeux franchement je m°y fie;
Et ne suis point de moi si mortel ennemi
Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser et faire le capable
A chercher des raisons pour Ctre misérable?
Sur des soupçons en l'air je nv'irais alarmer?
Laissons venir la fète avant que la chômer,
Le chagrin me parait une incommode chose ;
Je n’en prends point pour moi sans bonne et juste cause ; Et même à mes yeux cent sujets d’en avoir S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir. Avec vous, en amour je cours même fortune; Celle que vous aurez me doit être commune ;
La maîtresse ne peut abuser votre foi
À moins que la suivante en fasse autant pour moi; Mai: j'en fuis la pensée avec un soin extrême,
Je veux croire les gens quand on me dit : Je t'aime; Et ne vais point chercher, pour m'’estimer heureux, Si Mascarille ou non s’arrache les cheveux.
Que tantôt Marinette endure qu’à son aise
Jodelet par plaisir la caresse et la baise,
Et que ce beau rival en rie ainsi qu’un fou;
À son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl,
Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce. »
Peut-on parler avec plus de bon sens et de flegme philosophique ? Le même Gros-René reparaît dans Sçanarelle. Son maître Lélie est amoureux de Clélie au point d’en oublier le boire et manger. Gros-René juge sa conduite absurde. Pour
lui, les soucis de l’âme doivent être refoulés à grands coups de mangeaille. Il dit à Lélie :
n ... un bon repas vous serait nécessaire
Pour s’aller éclaircir, monsieur, de cette affaire,
Et votre cœur, sans doute, en deviendrait plus fort Pour pouvoir résister aux atlaques du sort ;
J'en juge par moi même, et la moindre disgrâce, Éorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse;
Mais, quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, Et les plus grands revers n’en viendraient pas à bout. Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune, Contre les coups que peut vous porter la fortune, Et, pour fermer en vous l’entrée à la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre cœur. n
La Dorine de Tartufe, jeune soubrette effrontée et mal embouchée, est le type le plus réussi de cette catégorie de domestiques sensés et francs. Elle atteint presque à la haute éloquence lorsqu'elle prend en main la cause de sa maitresse Mariane, que son père prétend marier à Tartufe. Dans une apostrophe vibrante d’indignation, elle interpelle ainsi ce grand enfant maniaque d’Orgon :
r Îferez-vous possesseur sans quelque peu d’ennui D'une fille comme elle un homme comme lui?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances
Et de cette union prévoir les conséquences ?
Sachez que d’une fille on risque la vertu
Lorsque de son hymen son goût est combattu;
Que le dessein d'y vivre en honnéte personne Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu'elles sont. Il est bien difficile enfin d’être fidèle | A de certains maris faits d’un certain modèle;
Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait. Songez à quel péril votre dessein vous livre. «
Nicole, dans le Bourgeois gentilhomme, appartient au même groupe. Elle doit à son origine campagnarde un tour d’esprit frondeur que son séjour à Paris n’a fait qu’accentuer. Elle peut aller de pair avec Toinette du A/alade tmnaginaire. Autant
Nicole se gausse de l’épaisse suffisance de parvenu et de la: sotte vanité de M. Jourdain, autant Toinette se rit de la dégoûtante et grotesque monomanie d’Argan. La perspicacité de Toinette a découvert les cabales dont les médecins et Béline entourent l’intelligence débile de son maître; elle a aperçu les dangers que court sa jeune maîtresse Angélique. Il n’en faut pas davantage pour que le sentiment de justice, qui gît dans l’âme plébéenne, ne s’éveille en elle, et elle traite comme on sait le lamentable névropathe.
Telle est la morale commune aux auteurs gaulois et à Molière et tels en sont, de part et d'autre, les protagonistes. D'un caractère pratique qui en rabaisse la qualité, expression d’un idéal assez terre à terre qui est, en somme, celui de l'humanité moyenne, elle ne suffit point à certaines âmes d'élite. Mais il ne faut pas perdre de vue que telle qu’elle est elle constitue le tréfond de la morale épicurienne, laquelle a son mérite et aussi sa grandeur. Elle est, à des degrès divers, celle de Jean de Meung, celle de Rabelais, celle de Molière et celle de Voltaire. Elle pourrait se résumer ainsi : il faut vivre selon la nature et selon l'instinct. La nature est seule vraie et seule réelle. L’instinct est seul sage et seul sincère. Dans la pratique journalière de la vie, méprisons les » choses fortuites », contentons-nous des hommes tels qu'ils sont. Ne dédaignons pas non plus la grosse matérialité. Le sage boit sec et mange volontiers salé, comme ce bon raillard de Grandgousier. En vivant ainsi, fidèle à notre instinct, nous quitterons la vie comme on quitte un banquet, selon l'expression de La Fontaine, , remerciant notre hôte et faisant notre paquet ».
»* Pourquoi faut-il tant de tourments souffrir? se demande Jenivot ? En ce monde, pour avoir seulement, La pruvre vie et à la fin mourir !
Bref, cela n’est point plaisant.
Je veux avoir doresnavant Un varlet qui me servira, Et puis me doneray du bontemps; Advienne ce qu’advenir voudra (!). »
(1) ViorET LE Duc, Recueil, t, T. Farce de Feninot.