XIII. — LES SYNONYMES DANS LA. LANGUE FRANÇAISE. I6b
montre bien qnelque part ce que nos ancêtres appelaient un homme personnel, et ce que nous appelons depuis le dix-huitième siècle un égoïste. Je m'étonne qu il n'ait pas remarqué une autre nouveauté, introduite par l'usage au siècle dernier. On disait autrefois se défaire on se donner la mort, et l'homme coupable de ce crime était le meurtrier de soi-même. (Saint-Simon dit d'un grand seigneur qui s'était perdu par ses folies : tragique victime de soi-même.) Ensuite, on appela cet homme Y homicide de soi-même puis le suicide : et enfin suicide, comme patricide ei homicide, désigna l'acte même du meurtrier. Quant au \ilain pléonasme que l'usage consacre chaque jour sous nos yeux, se suicider, on ne le connaissait pas, il est vrai ; mais ne soyons pas à cet égard trop honteux de notre barbarie, car nos ancêtres ont A\i homicidcr , «[ne je trouve comme « vieux mot» dans le Grand Vocalndaire français de 1773, et dont nous nous passons bien aujourd'hui, sans être, je le crains, plus humains pour cela que nos pères.
Nouvelle preuve de l'éternelle vérité que les vers d'Horace ont rendue proverbiale : '
. . . .Ita vcrboruin veUis intcrit fêtas ;
Multa renascentur qua3 nuuc cecidere, cadeutc|ue
Quas nunc sunt in honore vocabula,....
Combien est rapide ce mouvement du langage qui amène ou emporte les mots, tour à tour les mutile ou les allonge, en augmente ou en amoindrit le sens, on peut le voir rien ([u'en rapprochant les diverses éditions données par Girard de son petit livre, et surtout en comparant la ])remière avec le livre de M. Lafaye. En 1718, <( copie se dit pour la » peinture, modèle pour le relief... Les tableaux de Raphaël » ont de l'agrément jus()U(' dans les mauvaises copies : les )) simples modèles de ranti([ue qui sont au Lou\re, n'y
» figurent pas moins bien (jiio los originaux des j»i('cos mort dernes. » M. Lafayc voit là une crrcm-dc son devancier; n'est-ce pas plutôt le témoignage d"mi changement dans la langue? Connuent ei'oiic (inim aussi liahile liomnie (jin: Gii'ard se soit mejiris à ce {toint sur les usages de son temps?
Aussi rcgrettera-t-on peiit-èire avec moi que non seulement ces témoignages, mais Ions l(>s articles de Girard, articles si précis d'ordinaire, et d'un ioursouvent si ingénieux, ne se trouvent pas textuellement reproduits dans le nouveau Dictionnaire des S>/?i()n//mrs. ils y auraient leur- utiliti'; ils \ auraient encore pai- le contraste un charme jiarliciilier j)our les gens de goût.
Maisn'est-cepointassezdecritiqueset de petites exigences envers un auteur pour qui je professe la plus haute estime, et à propos d'un livre que je voudrais voir entre les mains de tous ceux qui aiment notre langue et son histoire? En tout cas, M. l.afayc pourra s'accuser un peu de ma franchise : c'est là un exemple (pi'il ma dunné. Sa fei-me critique va droit à la vérité, discutant sans nn'S(]uines ju-ecautions, et au besoin écartant résolument les opinionsles plus considérables par le nombre ou l'autorité de leurs défenseurs. Dieu merci, cela n'a point nui à son succès..Al. Gu izot s'est pi ù noblement à encourager, dès ses débuts dans cette carrière, le jeune savant qui l'aidait avec sincérité à réparer ses erreurs gramnialicaJcs de 1809. L'Académie française a bien voulu accueillir la dédicace d'un livre où son Dictionnaire est souvent corrigé, ('et ('change de bi(Miveillance et Ac liberté l'ait honneui- a liliiisli'e (lom|»agnie aiitanl (|u"a celui (fu'elle ado|itc comme une sorte d'officieux collaborateur. Assurons-nous dans ces libérales habitudes de discussion, qui j)rofitent également à la science, à la morale et au bon
ÎÏOÙt.