‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaireChapitre 95 sur 205 · XIII. — LES SYNONYMES DANS LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XIII. — LES SYNONYMES DANS LA LANGUE FRANÇAISE

« sec, maigre, écourté, d'une clarté mathématique ; avec « trop A' exactitude, on sera minutieux: et ennuyeux. » Cet ,aveu me suffît; l'exactitude même a donc ses dangers, et le propre effet d'un traité des synonymes est de pousser outre mesure à l'exactitude en multipliant les définitions. Les définitions, elles sont incomplètes et trompeuses dans les meilleurs Dictionnaires. M. Lafaye aie droit de s'en plaindre, et, ce qui est mieux encore, il a le mérite d'en donner d'excellentes et par centaines. Gardons toutefois que son succès même n'accrédite une confiance trop commode. On croirait bientôt que l'art d'écrire est un département des sciences exactes, et l'étude des synonymes irait ainsi contre le but qu'elle se propose, qui est avant tout d'améliorer la pratique d'une langue. Déjà je vois qu'elle ne porte pas bonheur à ceux qui s'en préoccupent trop vivement. Les plus habiles n'ont pas échappé à cette fâcheuse influence. Etrange infirmité que celle de l'esprit humain ! On poursuit avec une sagacité patiente la justesse de l'expression jusque dans le plus petit détail, on pèse les mots à la balance de précision, et pendant qu'on s'épuise à fournir aux autres les moyens de bien parler, on tombe soi-même en un autre péché. Le style du syiio^iyniiste se hérisse de mots techniques, s'embarrasse en de laborieux détours, et, pour être trop scientifique, cesse par moments d'être littéraire. C'est là, je l'avoue, un défaut parfois sensible parjiii ces trésors de fine et solide littérature accumulés dans le nouveau Dictionnaire des Synonymes. Un objet diirorme est, me dit-on, un objet « esthétiquement imparfait ». C'est celui qui blesse « le goût ou le sentiment du beau ». 3lais si la seconde définition explique ce ([uil faut, à (|uoi bon la première? \J esthétique est déjà un mot (|ui, je l'avoue, ne me plaît guère ; mais entiii il a droit de cité. Du moins n'en tirons pas ce fâcheux adverbe esthétiquement ^

t[iii n'est Itoti à rien dans notre langue. En «iénéral, la \on- •j^iieur ou la lu-ieveié des phrases ne semesui-e pas au nombre des syllabes. Les géomètres connaisseni une ligne courbe, la cycloïde, par où les corps descendent plus vite que par la droite qui en relierait les deux extrémités. 11 y a de même telle périphrase qui dira plus vite notre pensée que ne ferait un seul mot, poui- peu (|uc ce mot soit long: et désagréable à nos oreilles. Que M. Lafaye me j)ermette de recommander ce phénomène à son attention de; j»hilosopiie observateur, ilo serait la matièi-e dune addition curieuse à son cha|»itre sui' {{\ périphrase

Mais ce sujet me raj)pelle une lacune (|ue j'ai découverte avec surprise dans son livre. Se peut-il que 31. Lafaye n'ait pas trouvé place quelque part pour les mots équivalent et synow/mo? Ces deu\-là, certes, méritaient de n'être pas ouldies, surtout dans les excellentes pages (|ue l'auteur consacre à la langue philosophiciue. Je réclamerai aussi jiour philolor/KP. (jui n'équivaut jias |U'(''cis(''ment à (/raniDiairicii, quoi (jue pensent les gens du monde, et que les imprimeurs confondent si souvent avec philosophe. M. Lafaye refuse avec raison à l'usage certains mots [>eu utiles qui tendent à s'y introduire par l'ignorance du mot propre ou par sinq)le pédanlisnu' ; il aurait tort, ce me semble, de s'obstinercontre ce nom de philolo'/iie, (|ue jtoui' sa jtart il porte si bien.

Signaler ces accroissements de la langueen la conliôlanl d'ailleurs avec sévérité, c'est aussi faire l'histoire des idées et des mœurs, c'est (luehjuefois faire une sorte d'enquête assez piquante sur les vicissitudes et les caprices de notre goût national. Le Dictio)maire des S>/)i07iijmes est à cet égard tout plein déjà d'intérêt. Il pourra l'être plus encore si. en élaguant çà et là certain luxe d'analyses, on y trouve place pour quehpies additions. Par exenqile, M. Lafaye

Page 1