XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE
Combien notre éducation classique reste étrangère à la connaissance des antiquités, ceux-là surtout le peuvent dire qui sont appelés à interroger des candidats au fameux grade de bachelier. 11 y avait naguère, dans le programme de cet examen, une question pleine d'écueils redoutés, je veux dire celle où il s'agit des monuments originaux de l'histoire, des inscriptions et des médailles. Que de fois j'ai vu nos candidats embarrassés quand on leur demandait ce que nous apprennent des arcs de triomphe, non pas même ceux d'Athènes ou de Rome, mais ceux de Paris, comme la porte Saint-Denis ou la porte Saint-Martin! De même, en Normandie^ on serait peut-être mal Tenu à leur demander ce qu'ils savent du théâtre de Lillebonne ou de celui de Vieux, que vos efforts ont récemment rendu à la lumière. Bien peu de nos élèves ont seulement jeté les yeux sur un médaillier ; bien peu savent que les médailles sont presque toujours des pièces de monnaie, et que la monnaie, et comme œuvre d'art et comme instrument d'échange, est un des signes les plus directs de la civilisation du peuple qui l'emploie (1). Quant aux inscriptions, il est bien rare qu'on s'y arrête en parcourant notre Musée des Antiques; qu'au pied d'une statue de Vénus ou de Trajan, que derrière le groupe colossal du Tibre, on ait seulement regardé ces lignes de caractères grecs ou romains gravés sur une plaque de marbre. Nous étonnons fort nos écoliers, même les plus savants, quand nous leur apprenons qu'il nous reste encore, après tant de ravages du temps et de la barbarie, dix ou douze mille
(1) Le titre seul d'une lecture faite, en 1864, à Hanovre, dans la réunion des philologues allemands, par M. le professeur Piper (Ueber die Einfûhimng der monumentalen, insbesondere der Christlich-monumentalen Studien in den Gymnasiai Unterricht), prouve que le besoin que Je signale est ressenti en Allemagne comme en France.
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inscriptions grecques, peut-être cent mille inscriptions latines, et que ces textes, quelquefois très longs, contiennent une bonne partie de Thistoire ancienne. C'est qu'à peine quelques pages de cet immense chartrier ont passé dans nos livres classiques; c'est que les maîtres euxmêmes le négligent trop souvent, et se bornent à l'étude des historiens et des annalistes de profession. On laisse aui académiciens ces « curiosités de l'érudition », comme on les appelle. Les académiciens. Messieurs et cliers confrères, doivent être fort honorés de ce partage, mais ils ne l'acceptent pas sans regret. Eh quoi ! parmi ces inscriptions, qu'on leur abandonne avec un respect mêlé, j'en ai peur, de quelque dédain, il ^ a des décrets rédigés pour le peuple d'Athènes, par Périclès ou par quelqu'un de ses illustres rivaux ; il y a les états officiels de la marine athénienne au temps de Démosthène ; il y a le testament politique de l'empereur Auguste; il y a un discours de l'empereur Claude, écrit pour justifier l'entrée des sénateurs gaulois, nos ancêtres, dans le sénat de Rome; il j a des oraisons funèbres, des correspondances administratives, des pièces de poésie et par centaines; maint souvenir et mainte forme de la vie antique à tous ses degrés de modestie ou de faste, de grandeur ou d'abaissement. Et tout cela ne serait pas de l'histoire? L'inscription était, avant l'invention de l'imprimerie, la meilleure garantie du souvenir. On gravait sur le marbre ou sur le bronze, on encastrait dans les murs des édifices publics ce qu'on minute aujourd'hui pour le déposer chez un notaire, ce qu'on imprime officiellement au Moniteur ou au Bulletin des lois (1). De là vient que le mot stèle ^ table ou plaque de
(1) Pour ne citer qu'un exemple, voyez comment saint Paul désigne le texte authentique de TAncienne Loi (II, Cor. m, y. 7) : Iv vpdauaviv ivrrrvirMuévii ^ XCeoiç. ■'