‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 118 sur 212 · XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE. \9o · texte numérisé non relu

XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE. \9o

l'alphabet qui porte le nom presque populaire du vieux Cadmus (1). En voici un magnifique échantillon sur le cercueil d'Esmun-Azar, découvert dans les ruines de l'ancienne Sidon par un Français, et généreusement donné à notre Musée par un illustre savant français, le duc de Luynes (2). Nous avons là soixante lignes qui nous offrent peut-être la plus ancienne forme de l'écriture cadméenne. Quel homme, et quel inventeur. Messieurs, que ce Cadmus (pourvu toutefois qu'il ait existé)! En tout cas, quelle invention (collective ou personnelle, peu importe), que celle d'un alphabet de vingt lettres, répondant aux besoins de toutes les langues que l'on parle et que Ton écrit sur une moitié de notre globe ! Et songeons-nous assez à l'immense bienfait d'une telle découverte, à la puissance d'un tel instrument de civilisation ? Pour moi, Messieurs, quand je pénètre dans le riche dédale des écritures égyptienne? et des écritures assyriennes, je me sens plein de reconnaissance pour ceux qui dotèrent l'Europe d'un alphabet si différent, d'un alphabet commode, partout facile à reconnaître, même sous les traits divers que lui donne tour à tour la main du scribe phénicien, hébreu, grec, romain, osque, étrusque ou ibère (3). C'est bien là le véhicule de

(1) On sait qu'un livre aimé de l'enfance porte, chez nous, le titre cTÉtrennes de Cadmus (par M* Mérigot), Paris, 1801 ; ouvrage réimprimé récemment par une petite-fille de l'auteur.

(2) Voir le Mémoire Sur le sarcophage et Vinscn'ption funéraire d'Esmun- Azary roi deSidoUj parle duc d'Albert de Luynes; Paris, 1856, in-fol., et les articles de M. Quatremère (Journal des Savants^ 1856), et de M. Munk (Journal Asiatique f même année) sur cette publication. Cf. Dietrich, Zwei sid^nische Inschrifteu Marburg, 1855, 8".

(3) Les deux ouvrages les plus importants à consulter, sur les alphabets occidentaui dérivés de l'alphabet phénicien, sont : 1* le Mémoire de Kirchhoff, Studien zur Geschichte der griechischen Alphabet (Berlin, 1863); 2* le troisième volume avec l'Atlas du livre de M. Noël Des Vergers, intitulé VÈtrurie et les Étrusques (Paris, 1863-4). Cf. G. Geisles, De Lileraturx phœnicicse origine etindole, 2« édit., 1857, in-4°, avec de nombreux tableaux.

ce que j'ose appeler la pensée européenne, de la pensée qui mène aujourd'hui rhumanité tout entière, qui a pour ainsi dire créé le nouveau monde et qui transforme Tancien. Le Phénicien ouTUcllène, quel qu'il soit, à qui nous devons notre alphabet, eut, au plus haut degré, le génie de notre race; c'est le digne ancêtre de l'Allemand Gutenberg et du Français Ampère qui, sous nos yeux, a inventé le télégraphe électrique.

Dans une salle voisine de celle où repose le cercueil du roi de Sidon, un petit bas-relief archaïque nous présente la figure d'Agamemnon et celle de ses hérauts Talthybius et Epéus, avec les noms de ces trois personnages écrits en caractères grecs de la plus vieille forme, la plus voisine de l'invention primitive (1). Quelques pas plus loin, voici une liste de cent soixante-neuf noms de soldats grecs, morts pour le service d'Athènes en diverses expéditions de l'an 458 av. J.-C. On a peu de monuments datés d'une si haute époque. Plusieurs lettres y montrent une notable ressemblance avec les lettres correspondantes de l'alphabet romain du temps des Scipions : c'est là comme le symbole de l'antique parenté de deux peuples destinés à des fortunes si diverses, jusqu'au jour où le christianisme devait les réunir dans sa puissante unité.

Mais ce long catalogue nous apporte un autre genre d'instruction. Sur les inscriptions romaines réunies dans les salles voisines, et notamment dans celle qui renferme les monuments de l'Algérie romaine, partout je verrai des noms qui rappellent les travaux de la campagne ou de Tin-

(1) Sur ce monument et sur ceux de notre Musée qui seront cités plus loin, je renvoie une fois pour toutes aux deux ouvrages suivants : 1** Inscriptions grecques et romaines du Musée royal du Louvre^ par le comte de Clarac (Paris, 1839, gr. in-8, extrait du Musée de Sculpture antique et moderne), 2* les inscinptions grecques du Musée impérial du Louvre^ interprétées par W^. Frôhner. Paris, 1865, in-12.

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