‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 123 sur 212 · XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIHES DE NOnMANDÎE · texte numérisé non relu

XVI. — SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIHES DE NOnMANDÎE

et de Corneille, n'a pas ce fier dédain dont je voudrais détourner nos villageois. Elle leur donne un bon exemple, quand elle encourage et couronne, à l'occasion, les poètes comme Jasmin, dont le talent a su relever quelque patoisde province. Elle sait que tout le génie de la France et toutes les fleurs de son langage ne sont point à Paris; elle sait que la France n'a pas besoin, comme on le croyait en 1794(1), de parler absolument le même français de Caen à Bayonne pour former un grand peuple

Que si pourtant, Messieurs, en dépit de nos regrets et de nos conseils, un jour devait venir où les dialectes provinciaux disparussent de Fusage, combien, du moins, la postérité vous saurait gré d'en avoir fixé le souvenir dans des lexiques bien rédigés et par la publication de vos vieilles chroniques ! Puisque les langues ont leurs ruines, qu'elles aient aussi leurs musées, où quelque chose se conserve de leur antique existence. N'est-ce pas une partie précieuse de votre patrimoine que ces vocables créés et longtemps employés par tant de générations éteintes ?♦ Nous rassem- Mons, nous gardons avec un soin jaloux les moindres ustensiles qui nous rappellent Guillaume-le-Conquérant et ■ses rudes compagnons. Pourquoi la même piété ne protégerait-elle pas la langue que vos ancêtres imposèrent aux hommes du Nord, et cela par le seul droit d'une éducation supérieure ; la langue que Gallo-Romains et hommes du Nord, fondus en un seul peuple, importèrent sur le continent anglais ; la langue qui prêta ses -fiers accents aux juristes du duc Guillaume, à maître Wace et au poète historien de Thomas Becket? Ces vieux mots tombés en désuétude valent bien pour nous ce que valent les cottes de mailles rouillées et les épées vermoulues de la chevalerie

(1) Voir sur ce sujet le curieux Rapport de Grégoire à la Convention nationale, en date du 30 prairial, an H.

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jaorinandc ! Ils font partie, comme ces vénérables armures, d'un héritage dont nous devons rester les gardiens ffidèles (1).

A ce propos, Messieurs, permettez-moi un souvenir. Le plus savant des voyageurs de notre siècle, Alexandre de Humboldt, raconte quelque part une anecdote que j'ai plusieurs fois lue avec émotion. Visitant les bords de FOrénoque, il y cherchait une peuplade sauvage, les Atures, dont il avait retrouvé des sépultures au fond de vasles cavernes. Des v Indiens du voisinage lui dirent que celte peuplade n'existait plus. Là, comme tant de fois ailleurs, sans doute, la guerre civile, puis les épidémies, puis les liqueurs fortes et la carabine des Européens avaient consommé l'œuvre de destruction. Toutefois, ajouta l'Indien qu'avait interrogé Humboldt, il y a là-bas, dans une cabane, un perroquet qui prononce des mots que personne ne comprend : on croit que ce sont des mots Atures (2). Concevez-vous, Messieurs, quelque chose de plus triste que cette destinée d'une famille humaine, qui venait de disparaître, laissant, pour tout souvenir de son passage en ce monde, des ossements, des vases grossiers au fond d'une grotte inhabitée, et, avec cela, quelques mots confiés à la faible et stupide mémoire d'un perroquet ? C'est pourtant là le destin de toutes ces races qui n'ont pas su développer pleinement ce qu'un philosophe [allemand appelle si bien 7iot7'e humanité. Un des signes de la supériorité morale des races auxquelles noys sommes fiers d'appartenir, c'est le

(1) Voir pour Tétude du dialecte normand: 1* Le Dictionnaire du Patois normand, par A. et E. Du Méril (Caen, 1849, 8«); 2* Le Glossaire du Patois normand f par L. Du Bois et Julien Travers (Caen, 185G) ; 3» Histoire et Glossaire du normand, de l'anglais et de la langue française, par Le Héricher (3 vol., 8'), avec les importants articles de M. Littré sur ce dernier ouvrage dans le Journal des Savants, de 1863.

(2) Tableaux de la Nature, 1. 1, p. 273 de la 2* édition française.

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