III. — SÉANCE DU 8 MAI
Mesdames, Messieurs,
En 1839, un jeune professeur de l'Université prononçait à Paris, dans la séance annuelle et publique de la Société des méthodes d'enseignement, un discours ou, exposant les progrès les plus récents des sciences historiques, il essayait de montrer tout ce qu'elles doivent à leur alliance avec les éludes d'Antiquités. Devenu le vieux professeur qui a l'honneur de présider aujourd'hui la séance de votre Société archéologique, il ne croit pouvoir mieux faire que de reprendre devant vous cette espèce de thèse qu'il n'a cessé de soutenir depuis quarante ans. Heureusement pour lui, il ne retrouve sans doute à Orléans aucun de ses auditeurs parisiens de 1839. Ainsi ses paroles risqueront moins de vous paraître d'ennuyeuses redites.
Le vent est aux réformes universitaires; il y pousse, je le crains, plus vite que ne le voudraient les esprits modérés. Depuis que, pour la seconde fois, les suffrages de l'Institut de France m'ont appelé à siéger dans le Conseil supérieur de l'Instruction publique, je me vois salué de compliments flatteurs, mais aussi de conseils entre lesquels ma conscience éprouve, je l'avoue, quelque embarras. Les uns me disent : « Vous êtes. Monsieur, un trop bon humaniste « pour ne pas défendre fermement les humanités contre l'in- « tempérance des modernes novateurs et des partisans de « l'éducation utilitaire. » Les autres : « Vous avez. Monsieur, « donné des gages à l'esprit de réforme, en publiant certaines « Notions de grammaire comparée qui ont troublé un peu « l'esprit routinier de notre professorat ; d'accord avec un « jeune et savant helléniste (c'est l'Orléanais M. Bailly, que
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226 LA TRADITlOiN ET LES RÉFORMES.
« Ton connaît bien autour de moi), vous avez fait résolument « la guerre aux Racines grecques de Port-Rot/al, manuel qui « décidément a trop vieilli pour garder son autorité dans nos « écoles. Courage, marchez en avant ; la jeune Université « est avec vous ; elle espère bien que vous soutiendrez ses « efforts pour l'amélioration de nos méthodes pédagogiques. » Entre des vœux si divers, qu'il me soit permis de garder le rôle d'une juste modération. Aussi bien je n'ai pour cela qu'à suivre la pente naturelle de mon esprit, ami du progrès, mais défiant à l'égard des nouveautés excessives. Parmi les nombreuses améliorations que peut recevoir chez nous l'enseignement des langues et des littératures classiques, il en est une que Ton ne saurait trop recommander, que j'ai de mon mieux mise en pratique durant mes longues années d'enseignement, soit dans les lycées^ soit à la Faculté des lettres : c'est l'union des études d'antiquités avec les études purement littéraires. Former le goût de la jeunesse par l'analyse et l'explication intelligente des chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie est assurément le premier devoir d'un bon professeur/^mais ce n'est pas le seul. On peut apprécier et goûter une belle page d'Homère ou de Virgile, de Démosthène oiVTde Cicéron^ sans bien connaître la société grecque ni la société romaine. Connaître l'esprit des peuples, leurs institutions et leurs mœurs importe autant à l'éducation de la jeunesse que cette délicate préparation aux jouissances du beau. Celleci éveille et satisfait l'imagination ; l'autre étude forme plus efficacement la raison, le bon sens, qui doit être le maître suprême de la vie ; elle rend plus utiles pour nous ces longues années que l'on passe sur les bancs de l'école avant d'entrer dans le monde. Elle nous fait mieux sentir la différence des civilisations, la force de la tradition qui se perpétue depuis les grands peuples de l'antiquité classique