XVII. — SOCIÉTÉ ARCBÉOLOGIQUE DE L'ORLÉANAIS
jusqu'à nous, le progrès réel de nos institutions et de notre morale, les infirmités nécessaires, les imperfections inévitables de nos sociétés modernes. Or, cette science des choses, cette intimité avec ce que le philosophe Pierre Charron appelle justement le « tous les jours de la vie d'un peuple », ne peut s'acquérir que par un certain libéralisme de curiosité qui aime à fouiller non seulement les auteurs classiques, mais aussi les documents gravés sur le marbre ou sur le bronze, documents qui remplissaient les archives de la Grèce et de Rome, et qu'il faut interroger pour bien comprendre maint passage des auteurs grecs et des auteurs latins. Quelques exemples me feront mieux comprendre que ne le fait l'expression trop générale de mes regrets et de mes conseils.
On explique fort souvent dans nos classes l'oraison funèbre que Thucydide prête à Périclès en l'honneur des soldats athéniens morts dans la première année de la guerre du Péloponèse. Les critiques, M. Villemain à leur tête, ont souvent rem^^qué le caractère tout impersonnel de cette oraison funèore et de plusieurs autres discours grecs du même gempe^^ui nous sont parvenus. L'orateur, d'ordinaire, y loue d'une "manière générale, et sans prononcer un nom propre, les guerriers qui ont été victimes de leur dévoûment à la patrie. A ce noble désintéressement de toute gloire personnelle, on oppose l'usage romain et plus tard l'usage chrétien de louer spécialement un personnage signalé par ses vertus publiques ou privées. Eh bien ! le contraste qui ressort de cette comparaison manque de justesse. Un simple trait, mais un trait important, a échappé à l'attention des critiques dans le célèbre discours de Périclès : l'orateur y parle du tombeau même devant lequel cette oraison funèbre est prononcée ; il y parle d'une stèle qui est comme le complément des hommages rendus aux
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morts. Qu'est-ce donc que cette stèle? Une plaque de marbre sur laquelle figuraient les noms des généraux et de leurs soldats morts dans la guerre qui est devenue roccasion de ce discours. Entrez au musée du Louvre, dans la salle des antiquités {j^recques; faites-vous indiquer les marbres dits de Nointel, parce qu'ils furent envoyés d'Athènes à Paris par M. de Nointel, ambassadeur de Louis XIV près la Sublime Porte : vous y lirez, écrite en caractères du temps de Périclès lui-même, une liste de 192 Athéniens morts pour la cause de leur patrie sur divers champs de bataille, et dont les ossements sans doute reposaient dans une même tombe. C'est une pièce de même genre qui se dressait ou allait se dresser sur la tombe des soldats que célébrait Périclès. Ces généreux citoyens avaient donné leur sang à la patrie ; mais ils ne renonçaient pas à l'honneur de voir leurs noms signalés à la reconnaissance de la postérité par une inscription que les magistrats faisaient graver au nom de la République. L'oraison funèbre athénienne ressemblait donc plus qu'on ne l'a cru à tant d'autres discours du même genre, prononcés plus tard par les Romains ou par des orateurs chrétiens. Il y a là plus qu'une simple différence littéraire à noter ; il y a un trait de mœurs qui intéresse l'historien.
Voulez-vous que je vous arrête quelque temps encore devant les marbres de Nointel, un des plus précieux monuments de notre Musée ? Vous y remarquerez avec moi que, sur ces 192 noms d'Athéniens, il n'y en a pas plus de trois ou quatre qui rappellent des idées basses ou vulgaires. Tous les autres expriment des idées d'honneur, de gloire, de force, de patriotisme, de piété. Si vous ouvriez au hasard un dictionnaire de noms propres français, vous seriez, au contraire, frappés de la diversité de leurs origines et souvent de la vulgarité grossière de leur signification.