XXII. — L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DANS LES LYCÉES
grâce au ton familier et populaire de la plupart de ses récits, est, dans le grec même, d'une lecture fort laborieuse par l'abondance, la variété, l'irrégularité, au moins apparente, de ses formes dialectiques. On ne peut donc guère le placer entre les mains des commençants auxquels il imposerait un travail d'analyse grammaticale et ivi effort de mémoire également pénibles. Ainsi s'explique l'usage un peu tardif que Ton fait dans nos classes des extraits de Y Iliade et de Y Odyssée. A la rigueur, celui qui étudie les auteurs grecs en historien de leur langue devrait commencer cette étude par Homère, la continuer par Eschyle et Pindare, puis par les poètes et les prosateurs du temps de Péri clés; on chercherait ensuite dans Polybe des exemples de cette langue « commune », dont l'usage fut peu à peu admis par les littérateurs depuis le temps des Ptolémées. On se rapprocherait de l'Atticisme avec Denys d'Halicarnasse, avec Lucien, imitateur un peu raffiné des anciens modèles, et l'on trouverait dans Plutarque une forme originale de la langue grecque, mais dont l'originalité tient au mélange des diverses façons d'écrire que présentent les auteurs précédents et à l'abondance des souvenirs de toute provenance chez un écrivain pourvu d'une immense lecture et plus soucieux du fond des choses que de leur forme. Mais un tel ordre de succession, qui conviendrait peut-être à des esprits déjà mûrs, ne saurait convenir à nos jeunes écoliers; il y faut donc renoncer. Là, comme en bien d'autres enseignements, toute méthode absolue s'adapte mal aux besoins des études élémentaires et secondaires. La pratique et la réflexion nous conseillent de chercher un moyen terme entre la gradation trop scrupuleuse des difficultés et la suite chronologique des formes de la langue. On doit tâcher de concilier les deux méthodes et de les corriger l'une par l'autre.
Et d'abord, il conviendrait de ne faire expliquer aucun auteur grec sans fixer Fattention des élèves sur la date de ses écrits et sur la place qu'il occupe dans l'histoire. C'est ce que négligent souvent nos professeurs de grammaire et d'humanités. Il a fallu, pour les rendre plus attentifs aux notions,de l'histoire littéraire, les leur recommander spécialement dans nos programmes, assigner, pour ainsi dire, dans la distribution des heures de classe certaines heures à l'étude d'une histoire que sans cela nos élèves ignoreraient presque entièrement. Mais pourquoi est-il nécessaire de la leur recommander et d'en faire l'objet d'un enseignement particulier, dont je ne méconnais pas d'ailleurs l'utilité? Pourquoi les notions dont il s'agit ne seraient-elles pas, chaque jour, rattachées à l'étude de l'auteur qu'on explique, sans former, à proprement parler, des chapitres à part dans l'enseignement général? A vrai dire, je ne comprends pas qu'en faisant traduire les quarante ou cinquante fables classiques d'Ésope, on ne saisisse pas l'occasion de dire ce que les biographes grecs nous apprennent de ce fabuliste, d'ajouter que ses récits en prose ont été plus tard versifiés par Phèdre en latin, par Babrius en grec, etc. Rien n'est plus naturel ni plus intéressant que ces sortes de digressions, même dans une classe élémentaire, et pour de très jeunes écoliers. Xénophon et sa Cyropédie^ histoire à moitié romanesque, appellent naturellement un souvenir d'Hérodote; celui-ci conduit à l'histoire des guerres médiques et aux Perses d'Eschyle. Les Perses d'Eschyle induisent à remarquer que la tragédie chez les Grecs n'a presque jamais traité de sujets historiques et contemporains, etc. On voit comme les idées s'enchaînent, comment un souvenir appelle un autre souvenir sans fatigue pour l'esprit. Bien que les documents de l'histoire littéraire chez les Grecs nous soient parvenus fort incomplets, nous possé-