XXIV. — LES MÉTHODES, LES LIVRES, LES PROFESSEURS
cela, pour le faire entrer dans Tesprit des écoliers, il faut d'abord s'en être pénétré soi-même. Il faut avoir appris avant eux le livre qu'on leur fait apprendre. Il y a tel manuel de grammaire qui n'est pas fait pour être appris par cœur, mais seulement pour guider les jeunes esprits dans la lecture des auteurs et dans l'analyse des langues. En général, le meilleur livre peut devenir stérile s'il est mal employé ; un livre médiocre, entre les mains d'un bon professeur, produira de bons effets. Les exemples ici nous entraîneraient bien loin. Qu'on me permette au moins d'en citer un, peut-être le plus célèbre.
Qui ne connaît le Conciones^ ce recueil de harangues tirées des quatre principaux historiens latins, et qui depuis trois siècles est devenu comme le manuel de nos rhétoriciens? On en peut dire beaucoup de bien, beaucoup de mal aussi, et à des points de vue très divers. En politique et en morale, on y trouve tour à tour des leçons à l'usage des démagogues et des tyrans, des exemples de sagesse et d'emportement, des modèles de bon goût et des puérilités sophistiques. Mais d'abord il n'est pas semblable à lui-même dans toutes les éditions. L'illustre Henry Estienne, qui publia le premier un Conciones, l'avait composé d'une façon plus libérale qu'il ne Test dans nos éditions classiques. Il ne le réduisait pas aux morceaux oratoires tirés de Salluste, de Tite-Live, de Tacite et de Quinte-Curce ; il y ajoutait quelques morceaux d'une latinité moins savante, mais qui compensent ce défaut par un caractère plus rassurant d'authenticité. La perfection de ces petits chefs-d'œuvre chez les écrivains d'élite nous fait un peu trop oublier ce qui s'y mêle d'artifice, de formules convenues et quelquefois (il faut lâcher le mot) de mensonges historiques. Or, il n'est pas bon d'habituer la jeunesse à confondre le vrai avec le vraisemblable, encore moins à prendre pour vraisemblable
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ce qui ne Test môme pas. Dans la célèbre délibération sur la loi Oppia, loi portée contre le luxe des femmes, Tite- Live introduit un tribun qui oppose à Caton le censeur Tautorité d'un livre que celui-ci n'écrivit que vingt ans plus tard. L'anachronisme est un peu fort et laisse trop voir que le rhéteur a pris ici la place de l'historien. Or, il n'y a pas longtemps que cette bévue est relevée en note dans nos éditions classiques du Conciones. La signaler était une juste occasion de donner à nos élèves un bon conseil de critique. La critique est précisément ce qu'on néglige le plus dans l'étude de tous ces petits discours. On y cherche, on y trouve des modèles de développement pour tous les lieux communs oratoires; on s'en sert pour préparer à l'art du discours latin ; on n'y cherche pas assez renseignement sérieux des choses, les véritables règles de la science historique. Un rhéteur tel que Quinte-Curce n'a pas le même droit que Tacite à former l'esprit de la jeunesse. Tacite lui-même doit être repris, quand nous avons pièces en mains pour le convaincre d'erreur. Il met quelque part en scène l'empereur Claude justifiant devant le Sénat l'introduction de sénateurs gaulois dans cette vénérable assemblée ; et le petit discours qu'il lui prête est tout à fait digne de la gravité impériale. Par malheur, le discours tel que Claude l'avait prononcé existe encore presque entier et en original sur deux tables de bronze que l'on conserve au Musée de Lyon; il est plein de détails curieux et neufs sur les antiquités de Rome, plein aussi de traits naïfs qui jurent un peu avecla majesté du costume d'un César ; il convainc Tacite de trop de complaisance dans l'art d'arranger à sa guise et d'accommoder au ton de ses récits les discours qu'il y insère. Voilà encore, pour le professeur de rhétorique, une occasion bien souvent négligée de mettre en relief la part de fiction qui se mêle aux procédés oratoires des historiens romains. Le