XXIV. — LES MÉTHODES, LES LIVRES, LES PROFESSEURS
lîités avec celle des sciences exactes? C'est le régime qui provoqua les piquantes et fines critiques de Bersot, notre ami regretté, dans des Lettres restées célèbres. Tout récemment, le même auteur n'instruisait-il pas, dans le Journal des Débats, le procès du Concours général ? Avant la guerre de 1870, M. Baudry, dans la Hevue de r Instruction publique et dans le journal le Temps, livrait aux universitaires ses amis quelques batailles qu'on n'a pas oubliées et les provoquait à sortir un peu du cercle des humanités élégantes pour se mêler au mouvement des fortes études philologiques (1). Bientôt, c'était un de nos professeurs de Rhétorique, M. Deltour, qui se mettait à étudier la disciplinei des gymnases allemands, et qui nous conviait à y chercher des exemples pour l'amélioration de nos collèges et de nos lycées (2). JN 'est-ce pas assez dire que, du dehors comme du dedans, la maison universitaire recevait des avertissements utiles et s'efforçait d'en profiter? Mais je n'ai pas fini de rendre justice aux amis du progrès dans nos institutions.
En 1872 paraissait un petit livre qui attira tout de suite et fixa longtemps l'attention du public, malgré la modestie de son titre : Quelques mots sur Finstruction publique en France, L'auteur, M. Michel Bréal, n'était jusqu'alors connu que comme un linguiste érudit et habile, un maître en grammaire comparée; on ne savait pas qu'Alsacien d'origine et aussi familier avec l'allemand qu'avec le français, connaissant les écoles allemandes aussi bien que les nôtres, il en pouvait apprécier le régime et en tirer d'utiles conseils pour l'Université. On lut avidement ces pages d'un
(1) Voir aussi les Questions scolaires du même auteur. Paris, 1873, in-12. Hachette.
(2) Deltour, De la Réforme universitaire, lettre à M. Cuvillier-Fleury. Paris, 1872, in-12. Dentu. — Voir aussi De renseignement secondaire classique en Allemagne et en Finance y par le môme. Paris, 1880, in-8. Hachette.
3iO LA TRADITION ET LES RÉFORMES.
tour simple et vif, pleines d'aperçus, les uns nouveaux, les autres qui semblaient Tétre, sur nos méthodes d'instruction à tous les degrés ; et le livre de M. Bréal eut un tel succès, qu'il fallut bientôt le réimprimer. Il donnait comme une sorte de branle aux esprits, déjà émus par nos récents désastres, et il les poussait à chercher tous les moyens de revanche contre une supériorité militaire derrière laquelle on en reconnaissait une autre, celle de l'éducation. Presque en même temps, paraissait le livre d'un ancien ministre, M. Jules Simon, la Réforme de F Enseignement secondaire; et un inspecteur d'académie, ancien professeur, ancien proviseur, c'est assez dire homme de grande expérience, M. André, publiait, sous un titre plus attrayant et qui pourtant attira moins les lecteurs, Nos maîtres hier^ et nos maîtres aujourd'hui^ trois volumes qui, au fond, avaient le même objet que le petit livre de M. Bréal, et qui mériteraient d'être sérieusement étudiés (1). Mais M. André nous entraînerait un peu loin, car son histoire (c'en est vraiment une) remonte presque au déluge. Elle a pourtant, même à ce titre, un grand intérêt moral; elle nous montre que bien peu d'idées sont tout à fait neuves dans les innombrables nouveautés qui se produisent tous les jours en ces matières; et que certains essais, condamnés autrefois par l'expérience, puis oubliés, se répètent souvent à la distance des siècles, avec la chance d'un succès passager. De Platon et d'Aristote jusqu'à RoUin, jusqu'à Pestalozzi et à ses élèves, on a tant médité, tant écrit sur l'art d'élever les enfants, que le difficile aujourd'hui est de faire un choix entre tant de conseils et de méthodes. Je me souviens qu'à peine reçu docteur, j'entrais dans une studieuse Société qu'on appelait Société
(1) Paris, 1873-1875, 3 voL in-12. Librairie Hachette. — Un essai de réforme bien autrement radical est celui de M. Guardia : Véducation dans Vécole libre, L' écolier , le maître, V enseignement, 1880, Pédone Lauriel.
XXIY. — LES MÉTHODES, LES LIVHES, LES PROFEiSEUUS. 31i
des méthodes d'enseignement^ et qui s'est dissoute sans bruit quelques années plus tard. On y avait ouvert un registre pour constater chaque méthode nouvelle pour renseignement de la lecture, et le registre vers 1834 contenait déjà quatre-vingts inscriptions. Faut-il croire, vraiment, qu'il y eût alors quatre-vingts manières d'apprendre à lire? Ace compte, il y en aurait encore davantage aujourd'hui. Mais, quand on y regarde de près, tous ces moyens, tous ces procédés rentrent plus ou moins les uns dans les autres et se réduisent à un bien petit nombre de procédés pratiques. Cela est trop heureux pour nous; autrement, la vie du maître d'école se passerait à débrouiller un tel chaos.
Depuis trois cents ans, la même impatience anime les professeurs de grec et de latin. La Renaissance n'est pas un Vain mot, car elle fut le réveil d'une curiosité légitime et d'un ardent amour de progrès. Le Moyen Age avait usé moins de livres en mille ans, pour apprendre le latin, que n'en usa le seizième siècle à lui seul. Donat avec Priscien, puis Alexandre de Villedieu, avec leurs commentateurs, ont défrayé les écoles de nos ancêtres. Étrange latin que celui qu'on pratiquait alors, et sur lequel on épuisait tant de subtilités creuses ! Mais enfin, il suffisait aux théologiens, aux clercs, aux jurisconsultes, aux secrétaires des chancelleries. Le Despautère, qui nous semble aujourd'hui si lourd et si barbare, fut la première tentative pour réformer une autre barbarie. Il paraissait tout juste au début du seizième siècle, et sous le souffle de l'esprit nouveau il provoqua d'autres réformes ; dès 1529 on le voit abrégé, puis remplacé parle Manuel d'un certain Jean Pellisson (1); et, en 1529, cet honnête pédagogue se plaint déjà de mainte concurrence. Il regrette que les méthodes, qui se multi-
(1) L'exemplaire de ces deux Manuels, que j'ai sous les yeux, porte la date de 1571 ; mais les deux préfaces sont datées de 1529.
plient, embarrassent la jeunesse au lieu de la diriger, elil leur reproche de l'arrêter loin des auteurs classiques dont le commerce peut seul former un bon latiniste. N'est-ce pas là pour nous un aveu utile à recueillir? Depuis Pellisson, on a certes vu éclore plus de cent grammaires latines; elles pullulent encore sous nos yeux et, sans être un esprit chagrin, on peut s'en alarmer. On voudrait surtout détourner nos rédacteurs de grammaires d'une trop grande confiance dans l'efficacité des méthodes. Certes, nos maîtres de latin savent mieux que Lhomond la langue qu'ils nous enseignent. Sur bien des points même, ils la savent mieux que les maîtres des Petites Écoles de Port-Royal. Mais la meilleure grammaire du monde n'a pas toute vertu pour la pratique de l'enseignement. Quand le vénérable Burnouf donna, en 1841, sa Nouvelle Méthode pour apprendre la langue latine, on sait, et j'en fus moi-même témoin, avec quels scrupules il l'avait rédigée, et que d'heureuses corrections elle apportait à la formule des règles et au choix des exemples. Mais ces qualités mêmes n'en assurèrent pas le succès. 11 y eut surprise et résistance prolongée, avec des épisodes que je n'oserais pas raconter ici pour l'honneur de nos collègues. Et pourtant, Burnouf avait été sobre de hardiesses; il avait reculé lui-même devant certaines innovations gui n'étaient qu'un retour à Port-Royal. Ainsi, il n'osait pas parler de l'accentuation latine (j'entends de la vraie, et non pas de ces faux accents qu'une maladroite routine maintient encore dans quelques-unes de nos classes et de nos imprimeries). Il craignait de heurter les habitudes universitaires. Aujourd'hui les professeurs de latin sont moins timides ; nos romanistes surtout, et avec raison, ne supportent plus qu'on méconnaise, dans les mots latins d'où tant de mots français sont sortis, l'accent qui en faisait l'âme et qui en a déterminé les transformations. Mais tout