‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 22 sur 212 · III. TOMMASO VALLAURI. i · texte numérisé non relu

III. TOMMASO VALLAURI. i

d'un polémiste, bien qu'elle soit souvent militante. Elle se complaît dans la région plus sereine des controverses générales. Il y a de Flsocrate dans les formes de son talent et dans les habitudes de son esprit. Les belles humanités^ et ce qui s'y mêle d'enseignement moral pour tous les âges de la vie, la haute culture de l'esprit et du cœur par l'étude des lettres, voilà sa constante préoccupation. Un bon sens et un bon goût presque infaillible, dans les limites où il se renferme, telle est la règle de ses jugements. La tendresse qu'il a pour ses maîtres romains ne lui ferme jamais les yeux sur les défauts d'un auteur latin, à quelque date, k quelque école qu'il appartienne Elle ne lui fait pas non plus illusion sur les facilités que peut offrir la langue latine, pour exprimer bien des idées modernes. Il admire, dans la vie, écrite par Boucheron, de Yalperga de Caluso. qui fut un savant presque universel, l'art merveilleux avec lequel l'habile écrivain a su rendre les idées de la science moderne, en apparence les plus rebelles à l'expression latine. Mais il n'est pas homme à rechercher, pour la gloriole d'un tour de force, les occasions de mettre ainsi à la torture le lexique de Cicéron et de Tite-Live. Excellant à rédiger des inscriptions en ce vieux langage, il ne croit pas cependant que toute inscription, sur un monument public ou privé, doive être écrite en latin. On peut citer, à cet égard, comme un chef-d'œuvre, le discours De re epigraphica^ qui termine la première classe de ses Opuscules. Les conseils qu'il y donne sont un peu surannés pour nous, qui sommes devenus si sobres d'inscriptions sur nos monuments. A cet égard, on se croirait avec lui en plein siècle de Louis XIV. Mais bien d'autres questions, discutées dans les harangues universitaires du professeur piémontais, le sont ou pourraient l'être dans les nôtres ; car elles touchent aux intérêts les plus réels de notre temps. Ainsi, dans

le discours De Studiis latinarum litterarum (1), il combat les gens « quos advenlilio et repentino vocabulo positivi appellamus, » c'est-à-dire les partisans d'une éducation qui n'ait en vue que la pratique et les utilités de la vie; il les combat, non seulement avec ses propres armes, mais avec celles de Cicéron, en citant une admirable page du Brutus (ch. Lxxiii), où l'orateur romain oppose le génie des arts et la passion désintéressée des belles choses aux calculs étroits des âmes vulgaires. Notons, en passant, un des traits caractéristiques de ce savoir élégant. M. Yallauri a la mémoire toute pleine des plus belles pensées de ses modèles classiques; il les insère avec bonheur dans le tissu de ses discours, ou bien il les y ajoute en note avec d'exactes citations, et l'on aime à voir chez lui nos meilleurs écrivains français, cités en compagnie de Cicéron, de Sénèque, de Quintilien; par exemple, c'est dans un discours de M. Thiers, prononcé en 1850, à propos de la loi sur l'instruction publique, qu'il cherche des arguments pour la vieille méthode universitaire, contre les réformateurs qui, chaque jour, surchargent nos programmes de quelque enseignement nouveau (2).

Les programmes eux-mêmes, il les combat avec vivacité {iToisihme Acroasis : De Eienchis reinim in schoUs tradendarum) ; et il n'a pas moins de mauvaise humeur contre les manuels rédigés en vue d'un programme scolaire, autre fléau que nous connaissons trop bien dans nos écoles fran- ; caises. Le premier discours de cette section est dirigé contre ce qu'il appelle les libri anthologicôn^ c'est-à-dire les ; recueils de morceaux choisis. On se rappelle, à ce propos, j

(1) Augustae Tauriaorum, 1850, note 3, p. 43 de Tédition originale. Ce discours est réimprimé dans le recueil de 1865, p. 160 et suiv.

(2) Ibid.f note 18, p. 50, où M. Thiers ne sera certes pas offensé de se voif associé à Platon (Hippias minor).

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la circulaire d'un de nos récents minisires de l'instruction publique, qui suscita de si vifs débats dans FUnivcrsité. Ainsi nous sommes, presque à chaque page, ramenés d'Italie en notre pays. Si elles étaient écrites en français, ces pages de M. Vallauri trouveraient aussi bien leur place dans une de nos solennités universitaires, que devant un auditoire italien. On en peut dire autant de ses plaintes un peu moroses, mais justes enfin, contre les écarts du journalisme et contre les romans, Milesiae fabtdae^ comme il les appelle, en souvenir de leurs inventeurs.

11 est vrai que M. Vallauri se permet au moins l'usage des choses dont il blâme l'abus. 11 a écrit lui-même, et en italien, pour trouver plus de lecteurs, quelques Milesiœ fabulse^ qu'il a nommées modestement des Novelle, et qui apparemment ont eu un grand succès, puisque j'en ai sous les yeux la cinquième édition, publiée en 1873 (1),

Quoique ennemi de la routine et des manuels pour l'enseignement élémentaire, il a cependant publié trois ou quatre manuels, dont le succès est aussi attesté par plusieurs éditions successives : un abrégé d'histoire grecque, un abrégé d'histoire romaine, que je préfère de beaucoup aux livres qui y correspondent dans nos classes ; une histoire sommaire de la littérature latine; un abrégé de l'histoire du Piémont (2).

A quelques-uns de ces manuels, il a joint de petits lexiques

(1) Quelques-unes de ces Novelle sont plutôt des contes satiriques, à la manière de Lucien, où l'auteur introduit, avec plus ou moins de bonheur, ses controverses de savant contre les écoles rivales de la sienne en philologie et en épigraphic.

(2) Epitome Historix patrix, in-12, dont j'ai sous les yeux la 4^ édition, publiée en 1867. On en peut rapprocher avec intérêt le cinquième discours du recueil de 1 865 : De studio Historiée patrix^ et le discours de M. Vinc. Lanfranchi, élève de M. Vallauri, De Litteris Subafpinorum (Turin, 1869), dont le texte est accompagné de notes bibliographiques fort instructives.

des mots que les écoliers trouvent dans ces livres ; une fois même, il a donné l'explication des mots en français et non en italien (1), soit qu'il crût pouvoir compter sur la connaissance que la jeunesse italienne a de notre langue, soit qu'il songeât aux écoles françaises de la Savoie. Si donc son esprit, ami des grandes choses, souhaite volontiers pour la jeunesse une instruction généreuse, une large lecture de tous les grands ouvrages que nous a légués l'antiquité classique, d'un autre côté, en maître indulgent de l'enfance, il sait avec quel ménagement et dans quelle mesure on doit l'initier à la littérature et à l'histoire, comme à la grammaire.

Il y aurait plaisir à suivre, sur tous les degrés de l'érudition et dans ses formes diverses, l'œuvre singulièrement riche du professeur piémontais; elle est pleine d'utiles exemples et de bons conseils. Mais il faut bien nous arrêter. Sur le détail, d'ailleurs, nous aurions plus d'une fois la tentation de contester. D'abord, ce beau latin n'est pas sans soulever çà et là quelques scrupules. Ceux mêmes qui n'oseraient pas lutter avec M. Yallauri ne sont pas sans relever certaines inadvertances, dans le tissu ordinairement si correct de sa phrase cicéronienne. Est-il bien sûr, par exemple, d'employer exactement l'adverbe demum^ lorsqu'il le fait (comme cela lui arrive quelquefois) synonyme de tandem ou de denique? Je remarque, à ce sujet, qu'en réimprimant pour les écoles le petit lexique d'Ausonius Popma, De differentiis verborum (2), avec des additions et des corrections, il y laissait subsister l'omission de demum et de denique^ qui

(1) A la suite de la 2* édition, publiée en 1857, de Touvrage que nous citons dans la note précédente.

(2) Ausonii Popmœ, De diff. u., cum additamentis J. F. Hekclii, A. D. Richteri, J. Chr. Messerschmidii et Th. Vallaurii, qui opus diligentissime retractavit, editio altéra. Auguste Taurinorum, 1865, in-12.

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