II. — ANNÉE SCOLAIRE
Mesdames,
On m'a raconté (je suis trop jeune, ou plutôt je ne suis pas assez vieux pour avoir été témoin de cette scène), on m'a raconté que M. Villemain, au temps de ses plus brillants succès en Sorbonne, un jour, sur la fin de sa leçon, entendit la pluie fouetter les vitres des fenêtres de la salle, se détourna un instant pour constater Torage, puis s'adressant à ses auditeurs : « Messieurs, leur dit-il, par un pareil temps je ne puis vous renvoyer. Continuons. » Et il continua ainsi pendant une demi-heure, avec le bonheur d'esprit et de langage dont le souvenir vit encore dans la mémoire de tous ceux qui l'ont entendu.
Quelque chose de semblable m'arrive aujourd'hui. Mesdames, avec moins de péril pour moi que pour vous. Par une erreur qu'il est inutile de vous expliquer, et dont je n'accuse personne, vous avez été convoquées ici une heure plus tôt que nous ne le voulions. Il faut donc que je vous entretienne un peu plus longuement, avant la leçon de M. Gidel. J'ai l'avantage d'avoir pu me préparer à ce surcroît de devoir; mais cela ne m'ôte pas tout scrupule sur ce que je pourrai faire pour mériter de votre part un surcroît de bienveillante attention.
Mesdames, durant ma longue pratique de l'enseignement, j'ai remarqué souvent que ce qui éloigne les femmes d'un certain ordre d'études sérieuses, c'est la peur de paraître pédantes, et de manquer ainsi aux convenances de leur sexe. Ce mot de pédant et tous les dérivés qui le suivent dans nos diciioïïna.ires y pédatiterie, pédantisme^ pédantesque, pédantesquement et même le werhe pédanter forment
iiO LA TRADITION ET LES RÉFORMES.
une famille que redoute votre goût délicat : il seitible que vous ayez peur de vous commettre en si mauvaise compagnie. Cette observation m'a suggéré le sujet de l'entretien d'aujourd'hui, qui devra, si je ne me trompe, vous encourager soit à poursuivre, soit à entreprendre avec une juste confiance les études diverses oii notre Association vous convie.
Je voudrais, en effet, vous montrer ce que c'est que le pédantisme, d'où il vient, comment le vrai savoir peut s'en défendre et tenir son rang dans la meilleure société.
Le moi pédafit n'est pas très ancien dans notre langue ; il y est venu d'Italie, au commencement du seizième siècle, et pendant quelque temps on a dit un pédante, comme nous disons, à la façon italienne, un dilettante. On ne sait pas au juste d'où les Italiens avaient tiré ce nom. Ce qui est certain, c'est qu'il a désigné d'abord le maître d'école, le régent de collège, qui avaient souvent leur rôle sur les tréteaux de la comédie populaire. Puis l'acception s'en est étendue aux ridicules du savoir orgueilleux. Pourquoi essayerionsnous de le nier? notre métier de professeur nous expose tous plus ou moins à la pédanterie. Sans cesse placés, surtout dans les classes, devant une jeunesse que nous avons précisément à guérir de l'ignorance, nous sommes enclins à grossir un peu notre personnage, et à nous glorifier des avantages souvent médiocres que nous avons sur nos écoliers par l'instruction et l'expérience. La chose est si naturelle, que chez les anciens déjà le titre d'homme d'école {schoiastiens) était, de bonne heure, devenu synonyme de pédant. Les Romains avaient emprunté le mot aux Grecs, et nous voyons au temps d'Auguste un honnête rhéteur, qui ne cherchait pas d'autres succès que ceux de la déclamation scolaire, appelé « un pédant de bonne foi » [scholasticits bona fide). Dès l'antiquité aussi, le pédantisme, né dans les écoles, en était sorti et avait fait bien vite son chemin dans le