XI. — ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES
quoique vieille de dix-huit siècles, de la société scolaire, qui s'étiole dans la mesquine et journalière pratique des Manuels et des Mémento pour le baccalauréat ; et quand je dis baccalauréat, tenez que je pense aux examens de tous les degrés, pour lesquels on renferme la jeunesse dans les énervants exercices d'une mémoire sans réflexion, et d'une rigide observance des règles de la grammaire et de la rhétorique. A mesure qu'on approche de la date fatale des examens, les élèves eux-mêmes tyrannisent presque leurs maîtres, et plus ou moins poliment leur signifient qu'on ne doit plus s'occuper en classe de ce qui ne figure pas au programme des épreuves redoutées. Tout travail en dehors de ces limites diminuerait, on se le figure, les chances de succès, que l'on calcule avec anxiété. Et pourtant, n'arrivet-il pas chaque jour que le succès couronne, comme c'est justice, ceux qui ont uniquement songé à faire de bonnes études, ceux qui ont aimé les choses qu'on leur enseigne, la société des grands hommes, le spectacle des grands événements, la méditation journalière des nobles pensées, consacrées par l'autorité des chefs-d'œuvre classiques ?
Je me laisse aller. Mesdames, à vous parler de nos examens au lieu des vôtres ; mais les mères qui m'écoute nt savent si, pour cela, je néglige les intérêts de leurs filles. Au fond, les frères et les sœurs sont à même école : ils ont à se défendre des mêmes préjugés, des mêmes préoccupations, qui les détourneraient du véritable but où doivent tendre les efforts de tous les maîtres dignes de ce nom.
Je vais donc me permettre encore de vous rappeler un souvenir universitaire, qui me semble instructif. Jusque dans les concours de l'ordre le plus élevé, les programmes déterminent toujours certains ouvrages ou parties d'ouvrages qui sont spécialement signalés au zèle studieux des candidats. Ce n'est pas une raison pour que ceux-ci se renfer-
ment étroitement dans les bornes de la liste officielle, et tel a dû son succès à Tavantage qu'il s'était assuré d'une préparation plus large, souvent même de digressions utiles, dans la littérature ou dans les antiquités. 11 y a quarante ans et plus, M. Villemain (vous savez quels étaient sa merveilleuse mémoire et son merveilleux esprit) présidait un concours d'agrégation. Aproposde l'explication d'une page de Tacite, il tenait un candidat fort embarrassé devant une série de questions imprévues, concernant diverses corporations religieuses de Rome. Bientôt M. Villemain arrive au collège des Auguslales, collège dont les origines et le caractère, à peine indiqués par les historiens, se trouvent pleinement éclaircis par des centaines d'inscriptions latines. Le candidat, qui s'était familiarisé avec ces documents par de nombreuses lectures, reprend là-dessus courage et commence un développement qui aurait pu dépasser le temps réglementaire de l'épreuve. Le spirituel président s'aperçoit queles rôles ont un peu changé entre son justiciable et lui. Il en prend son parti avec bonne grâce et, quelques jours après, dans son rapport sur le concours, il consigne la chose à l'honneur du candidat qui, pour quelques minutes du moins, s'était montré son maître.
Ai-je besoin, Mesdames, de tirer longuement la morale de ce véridique récit? C'est que, en matière d'éducation, 1 s'il y a de grandes routes, il y a aussi des chemins secondaires, qu'il ne faut pas négliger ; c'est qu'il y a des digressions qui portent bonheur, et dont il ne faut pas trop se défendre. Nous voilà ainsi ramenés à la méthode que j'essayais tout à l'heure de caractériser, et qui encourage chez de jeunes esprits le goût d'une large instruction. « Avoir des clartés de tout », comme le veut Molière dans les Femmes sava7ites, n'est pas chose facile, en ce temps où la science a pris des développements si divers et si nombreux ; mais,