‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 83 sur 212 · XL — ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

XL — ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES

pour ne pas le recommander à l'attention sévère des parents qui dirigent leurs enfants vers nos épreuves.

Tout programme se compose nécessairement d'un certain nombre d'articles, de trente, de cinquante, si vous le voulez, et il exige qu'on se tienne prêt à écrire sur un sujet donné tant de pages en deux ou quatre heures. A force de songer aux exigences du règlement officiel, l'esprit s'y enferme comme en une prison étroite, d'où il n'ose porter ses regards au dehors. Quand, par malheur, un de nous autres examinateurs commet l'inadvertance de poser à un candidat la moindre question qui ne figure pas exactement sur le programme imprimé, tout de suite il entend le candidat lui répondre : « Pardon, Monsieur, cela n'est pas au programme. » Pour le candidat ainsi préoccupé, la version latine du baccalauréat n'est pas une page d'élite, prise dans un grand écrivain en vue d'intéresser et d'instruire celui qui la traduira : c'est une épreuve et presque une torture^ ménagée avec tant d'autres par le gouvernement à l'entrée des carrières, pour en rendre l'abord difficile. De l'antiquité proprement dite, de son génie, de ses traditions, de ses grands exemples, il ne faut point parler à ces jeunes esprits, uniquement soucieux de ne pas dépasser le nombre des contre-sens ou des fautes d'orthographe permis dans la version d'une page, le nombre des solécismeset des barbarismes excusables dans un discours latin, où les idées ont peu de valeur, pourvu que les mots se conforment tant bien que mal aux règles de Lhomond.

Assurément, il y a dans la science bien des notions qui se ramènent à des définitions précises, et qui n'ont pas deux expressions également correctes ; le cube d'« -f- 6 et le principe d'Archimède expriment des vérités dont il faut apprendre et retenir ainsi la formule ; mais toute science ne se réduit pas à des termes si rigoureux. L'éloquence surtout^

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la poésie et Thisloire vivent, si je puis m'exprimer ainsi, dans nos esprits, d'une vie plus libre. Et je ne sais vraiment si les mathématiques et les sciences naturelles ne souffrent pas elles-mêmes, quand on impose à leur langage un formalisme trop étroit; quand, pour les enseigner, on fait trop constamment appel à la mémoire. Personne ne le sait mieux que ne le savent les savants collègues qui m'assistent aujourd'hui de leur présence. Detouttemps, ilfautle dire, l'école a eu ses abus de discipline intellectuelle; de tout temps, les grammairiens, comme les rhéteurs, ont incliné vers cet étroit* pédantisme qui renferme les intelligences dans la formule scolaire, et qui leur fait perdre toute élévation, toute curiosité généreuse, quelquefois même jusqu'au bon sens. Je vais vous en raconter un exemple, tiré d'un auteur romain.

Un célèbre rhéteur et avocat du temps d'Auguste (il se nommait Albu tins) était le modèle des déclamateurs habiles à tirer d'un sujet tous les arguments, tous les effets oratoires dont il trouvait les recettes dans sa rhétorique ; mais si le discours, au lieu d'être un pur exercice d'école, était un véritable plaidoyer devant des juges, le brave homme courait le risque de se tromper d'auditoire et de procédé. Un jour donc, devant le tribunal des centumvirs, voulant pousser à bout son adversaire, il s'avise de lui « déférer la preuve du serment ». Il avait appris, dans ses Manuels, que cette figure était d'un grand effet ; mais voici l'adversaire et les juges qui le prennent au mot. « J'accepte le serment, » dit l'accusé, et le tribunal paraît tout prêt à l'absoudre, s'il jure. Albutius se sent enserré dans un piège et s'écrie avec douleur: « Je n'ai pas déféré le serment, j'ai fait une figure. — Tant pis pour vous ! l'offre est acceptée. — Mais alors il n'y a plus moyen de faire des figures. — Eh bien ! le monde pourra s'en passer. » Voilà, Mesdames, une image vivante,

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