XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE
prit disait : « On cherche une langue pour Fusage commun de tous les peuples ; elle est toute trouvée : c'est la langue française (1). » Soyons modestes, et rabattons beaucoup de ces éloges et de cette ambition ; il restera vrai que notre langue est une des plus belles et des plus riches que Ton parle sur la terre, une de celles qui ont produit le plus d'excellents ouvrages en vers et en prose. Elle exprime au plus haut degré le génie de notre nation : elle est une des meilleures parties de l'héritage que nos pères nous ont légué.
Et pourtant nous ne la connaissons, nous ne Tétudions guère qu'en vue de la pratique. Ses origines et la suite de son développement sont choses fort négligées, non seulement de ceux qui écrivent l'histoire générale de la France, mais de ceux mêmes qui nous racontent l'histoire de la littérature française (2). Nous avons, il est vrai, sous le nom d'École des Chartes, un établissement où l'on professe, entre autres sujets d'étude, la science du vieux français (3) ; une chaire a été récemment fondée au Collège de France pour le même enseignement (4) ; l'École Normale supérieure y prépare, en quelque mesure, les professeurs qui doivent diriger les études de la jeunesse dans les collèges
(1) Il y a sur ce sujet un spirituel discours de Rivarol (1784), et deux ouvrages fort instructifs, l'un allemand, de Schwab (1803, traduit en français par Robelot), l'autre français, d'Allou (Paris, 1828).
(2) On lira pourtant avec fruit, sur ce sujet, quelques pages intéressantes dans les ouvragés de Geruzez (1861) et de Demogeot (3« cdit., 1867).
(3) Le cours dont il s'agit ici est professé, depuis plusieurs années, par M. Guessard, aujourd'hui membre de l'Institut. Voir : l'École des Chartes^ son passét son présent^ son avenir, par A. Vallet (de Viriville), 1807. C'est comme le complément de la Notice publiée sur le même sujet, en 1839, par Martial Delpit.
(4) Le premier professeur de cet enseignement a été M. Paulin Paris, membre de l'Institut. Il a eu pour successeur son fils, M. Gaston Paris, ancien élève de l'École des Chartes, docteur es lettres de la Faculté de Paris, lauréat de l'Institut.
€t dans les lycées (1) ; mais tous ces efforts n'ont pas encore réussi à répandre dans le public beaucoup de notions satisfaisantes sur un sujet jusque-là réservé aux savants de profession. C'est au collège Chaptalque, pour la première fois,il y a quatre ans, on a commencé de l'enseigner dans un cours spécial, etl'un des auteurs de cette innovation, mon amiM. Pellissier, a publié, il y a un an, le premier ouvrage élémentaire où l'on puisse suivre les changements principaux qu'a subis notre langue, depuis ses origines jusqu'à nos jours (2). Je puis donc vous dire que notre conférence de ce soir traitera une matière doublement digne de vous intéresser, et par son importance et par sa nouveauté. En vous parlant ainsi, je ne prends pas une simple précaution oratoire pour me faire bien venir de mes auditeurs.
Afin de simplifier autant que possible une exposition dont le détail dépasserait facilement les bornes d'une conférence, je réduirai d'abord à trois périodes principales l'histoire de notre pays et des langues qu'où y a parlées.
La première sera la période gallo-romain^; la seconde, ia période romane; la troisième, la période française.
Les plus anciens habitants de ce grand pays quon appelle aujourd'hui la France, étaient Celtes ou Gaulois, divisés eux-mêmes en plusieurs races, mais qui parlaient des langues sœurs l'une de l'autre ou, comme on dit en
(t) Cet enseignement est surtout donné dans la conférence dite de Grammaire, que j'ai eu l'honneur de diriger pendant vingt et un ans, et qui est ■aujourd'hui dirigée par M. Charles Thurot (mort en 1882).
(î) La langue française depuis son origine jusqu'à nos jours. Tableau hiS' torique de sa formation et de ses progrés, Paris, 1866, in-12 (librairie Didier).