XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Par ce détour, Messieurs, qui semble nous avoir éloignés du sujet de notre conférence, j'entre, au contraire, tout naturellement dans la seconde de nos trois périodes, celle que j'ai appelée romane,
A partir du quatrième siècle, la Gaule, depuis longtemps romaine, avait été envahie, des Alpes à l'embouchure du Rhin, par des nations barbares qui, après de longues luttes, avaient fini par l'arracher à la domination de Rome. Au Nord, c'étaient les Francs; plus bas, les Bourguignons ; au Midi les Visigoths. Parmi tous les désordres et tous les déchirements de ces invasions, la culture des arts et des lettres avait presque disparu, ou s'était réfugiée dans les monastères. Peu ou point d'écoles, pour transmettre les traditions du bon langage latin ; peu ou point de grammairiens, pour les fixer dans des livres d'enseignement. Les écrivains eux-mêmes, tels que le célèbre Grégoire de Tours, qui a raconté d'ailleurs d'une manière si dramatique Thistoire de nos premiers rois, ne parlaient plus qu'un latin tout à fait indigne de la belle littérature qui avait jadis fleuri en Gaule, à l'imitation de l'Italie. Mais si le latin dépérissait alors, ce n'était pas pour mourir, c'était pour se transformer (1).
Abandonné à lui-même, l'instinct populaire fit alors ce qu'il fait toujours en pareil cas : il altéra les mots, les raccourcit, les allongea; il simplifia la déclinaison et la conjugaison latines et, par suite, les règles autrefois suivies pour la construction des phrases; si bien qu'au bout de quelques siècles, le latin se trouva changé en une langue
Chevallet, qui a pour titre : Origine et formation de la langue française (1868).
(1) A vrai dire, la transformation datait de plus haut; car, selon le mot d'un ancien, les langues sont toujours en mouvement. Mais le mouvement s'accélère, lorsque les écoles littéraires ne le contiennent pas, et dans les régions sociales où elles ont peu d'autorité.
nouvelle, qu'on appelait volontiers le roman en souvenir de son origine et par opposition aux dialectes importés en Gaule par les conquérants barbares (1). Dans le roman, quelques mots étaient restés des anciens dialectes celtiques; quelques mots germaniques s'y étaient introduits avec les Francs, les Burgondes, les Visigoths et les Normands ; mais le fond était, en définitive, la langue latine, la langue des soldats de Jules César et de Fempereur Julien (2), peu à peu défigurée par un travail instinctif et populaire.
C'est là encore un fait notable, et que j'ai à vous signaler. Le génie d'un seul homme, si grand qu'il fût, a toujours été impuissant à créer une langue et à la faire accepter par une nation, si petite qu'elle fût. Partout où paraît une langue nouvelle, tenez pour certain qu'il s'est produit une nation nouvelle, et que cette langue est l'œuvre de la nation. En ce sens, on peut dire que la formation des langues est une œuvre essentiellement populaire. Sur le fond une fois constitué par un travail commun, les esprits d'élite, les grammairiens, les savanis, les littérateurs, réunis ou non en corporations telles que nos académies, peuvent exercer quelque influence : ils améliorent, ils corrigent la langue du peuple ; ils en fixent les lois; ils en rédigent le dictionnaire. Mais tout cela est un travail postérieur et secondaire ; l'œuvre principale a pour auteur
(1) J'ai indiqué sommairement les principaux caractères de cette transformation , dans lechapitjre xxi de mes Notions élémentaires de Grammaire comparée (6* édit., 1865), où les notes indiqueront plusieurs autres ouvrages utiles à consulter sur le même sujet.
(2) Je rapproche avec intention le principal conquérant romain de la Gaule et Tun des plus célèbres défenseurs de la Gaule romaine contre les barbares. D'ailleurs le palais des Thermes, la plus considérable des antiquités romaines qui subsiste à Paris, rappelle naturellement le souvenir du jeune capitaine qui en fit pendant quelque temps sa résidence.