XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE
le peuple même, qui s'est créé un idiome à son usage, dans Texercice à peu près complet de sa liberté. Cela me conduit à une autre observation, non moins grave que la précédente.
Si le peuple se crée une langue à son usage, il faut dire qu'il la crée aussi à son image et que, s'il est fort divisé, la langue le sera comme lui. Or, la Gaule franque, la Gaule sous les trois premières dynasties de nos rois, était loin d'offrir le bel ensemble dont la France d'aujourd'hui est si fière. Le sol était morcelé en provinces plus ou moins indépendantes les unes des autres, où chacun des peuples barbares, que je viens de vous nommer, avait laissé des traces plus ou moins profondes de son langage, de ses lois et de ses coutumes. De là une foule de dialectes romans^ souvent très différents l'un de l'autre, quoique tous rattachés à une origine principale, le latin. De bonne heure cependant, ces nombreux dialectes provinciaux se montrent ramenés à deux familles, celle qui dominait au midide la Loire, et celle qui dominait au nord. Les uns étaient des variétés de ce qu'on nommait la langue d'oc, les autres des variétés de la langue doïl [oc et oïl sont deux mots dérivés du latin, et qui veulent dire oui). Les poètes qui écrivaient dans la langue du Midi sont connus sous le nom de troubadours, ceux qui écrivaient dans la langue du Nord sous le nom de trouvères.
Mais, au Nord surtout, se forma la puissance des rois capétiens, qui eut pour centre Paris et l'Ile de France; c'était déjà une raison pour que la langue de ce pays l'emportât sur celle des contrées méridionales. Un grand événement vint encore aider à cette victoire. Le Midi était déchiré par des discordes religieuses. Une hérésie redoutable, celle des Albigeois, s'y était rapidement développée. Elle attira sur ce malheureux pays, avec les foudres de l'É-
glise, les désastres d'une guerre sans pitié, où se mêlaient beaucoup d'ambitions purement humaines. Dans la première moitié du treizième siècle, une véritable croisade, dirigée par les barons du nord de la France, noya dans le sang les villes hérétiques de la Provence et du Laûguedoc. Les langues du Midi, qui avaient déjà produit alors beaucoup de belles œuvres littéraires, reçurent de ces événements un contre-coup dont elles ne se relevèrent jamais (1). Il fut dès lors décidé, par la force même des choses, que le français de Paris et des provinces du Nord deviendrait, comme' il est devenu, en effet, la langue de toute la monarchie française. Au quatorzième, au quinzième siècle, il n'y a plus en France deux littératures romanes, il n'y a plus qu'une langue et qu'une littérature françaises.
C'est donc alors que s'ouvre la troisième période, que je vous annonçais en commençant. L'unité pour ainsi dire • officielle de notre langue est définitivement constituée, comme celle de notre nation. Les progrès successifs du ^pouvoir royal n'ont fait que l'afiTermir. Les provinces qui, dans la suite, ont été annexées au territoire français, se sont naturellement fondues dans cette unité de plus en plus puissante, par la force militaire et par l'éclat du génie dans les sciences et dans les arts. Dès le treizième siècle, la langue du Nord était très florissanle; elle comptait un grand nombre de poètes, dont quelques-uns sont restés célèbres, quoique les changements apportés à la langue par le progrès des siècles nous rendent assez difficile la lecture de ces vieux trouvères. On est obligé de les expliquer aujourd'hui, dans les cours, comme on
(1) Voir V Histoire de la Littérature provençale de M. Fauriel (Paris, 1840, 3 vol. in- 8) et la leçon d'ouverture du Cours de littérature provençale^ professé à l'École des Chartes, en 1866, par M. Paul Meyer.